Les illusions du genre dans le jeu de domination. Infériorité et supériorité dans les relations entre les sexes chez Rachilde
1Les relations de dépendance entre l’homme et la femme sont au centre des débats depuis des siècles, attribuant à chaque sexe des traits spécifiques. Le besoin inné d’ordre et de classification pousse à étiqueter les gens dans des catégories précises. Suivant le raisonnement des psychologues Henri Tajfel et John Turner : « [l]es catégorisations sociales sont conçues ici comme des outils cognitifs qui segmentent, classent et ordonnent l’environnement social, et permettent ainsi à l’individu d’entreprendre de nombreuses formes d’action sociale [Social categorizations are conceived here as cognitive tools that segment, classify, and order the social environment, and thus enable the individual to undertake many forms of social action] » (Tajfel & Turner, 1986, p. 283, je traduis). De cette façon, la femme s’est vu attribuer des caractéristiques de soumission, de faiblesse, de devoir d’obéissance. L’homme, par opposition, a gagné le rang de celui qui exerce le pouvoir, dont la voix est décisive. Selon les mots de Jean-Jacques Rousseau : « L’un doit être actif et fort, l’autre passif et faible : il faut nécessairement que l’un veuille et puisse, il suffit que l’autre résiste peu » (Rousseau, 2025, p. 632). Naturellement, dans la conception de Rousseau, c’est l’homme qui est actif et dominant, tandis que la femme reste faible et passive.
2Ce modèle de répartition des rôles entre la femme et l’homme était en pleine vigueur au xixe siècle. En dépit d’une conviction apparemment généralisée sur la supériorité de l’homme et l’infériorité de la femme, certaines voix se sont néanmoins élevées pour contester cet ordre des choses. Parmi elles, on retrouve l’écriture non conventionnelle de Rachilde. Elle met en scène le jeu de pouvoir entre les hommes et les femmes sous une forme à la fois directe – tout en respectant certains standards de son époque – et symbolique, donnant de l’importance aux détails ambigus. Dans ses romans, les rapports de supériorité et d’infériorité jouent un rôle important dans la dynamique de soumission et de domination entre les personnages de sexes opposés. Toutefois, ces catégories ne sont pas fixes : différents aspects de l’individu peuvent constituer à la fois une source de supériorité et d’infériorité, selon les critères de valorisation sociale. Ainsi, des qualités telles que l’âge, l’intelligence ou encore l’apparence peuvent être alternativement perçues comme des indices de domination ou, au contraire, de dévalorisation.
3Ces dynamiques attirent ainsi parfois l’attention du lecteur sur le concept même de genre. Afin de rendre l’étude du sujet plus claire, nous proposons de diviser ces manifestations en plusieurs catégories. Comme on le verra, des appellations identiques reviendront pour classer des réalités opposées ; de cette manière, nous désirons insister sur la labilité et la porosité de ces catégories et mettre en évidence l’enchevêtrement des relations de pouvoir. En effet, compte tenu de la complexité des personnages rachildiens, il serait difficile et quelque peu artificiel de trancher sur leurs motivations.
Infériorité féminine
L’affection
4Parmi les motifs qui influencent le plus les relations entre les sexes, on trouve sans doute les affections. Il est fréquent que les sentiments amoureux conduisent à un déséquilibre total entre l’homme et la femme. En conséquence, l’une des parties domine tandis que l’autre se soumet. Cela s’accompagne très souvent d’une grande tourmente émotionnelle et d’une manipulation affective. Parfois, il s’agit au contraire d’attachement envers son objet de fascination.
5Les romans de Rachilde choisis pour cette analyse présentent plusieurs relations qui, tout en offrant des points communs, ne sont pas tout à fait semblables. La première relation amoureuse, marquée par une infériorité féminine indéniable, se trouve dans La Jongleuse (1900). Son poids est d’autant plus significatif que le lecteur ne la découvre pas de manière directe, mais qu’elle est présentée à travers les récits et les souvenirs du personnage principal – Éliante Donalger, une jolie veuve de trente-cinq ans.
6Il s’agit de son mariage avec un officier de marine, conclu alors qu’elle n’avait pas encore vingt ans. Les traces de cette union avec un homme beaucoup plus âgé se retrouvent tout au long du roman, car il a marqué la jeune fille qu’elle fut alors pour toute sa vie, particulièrement dans la sphère sexuelle. Il l’a fait entrer dans un monde de perversion auquel elle reste toujours soumise. Bien que mort, son mari demeure présent, non seulement dans son esprit, mais aussi à travers l’abondance de décorations uniques et de figurines chinoises. Il lui a inculqué un regard particulier sur l’amour, impossible à comprendre pour une personne extérieure à ce mariage. Bien que forcée de l’épouser et cantonnée à un rôle de soumission, Éliante a fini par percevoir leur union comme un amour véritable. Une hypothèse révélant la vraie nature de leur mariage se cache dans la question de son amant actuel, qui se demande : « avait-elle donc donné tout son amour et ne lui en restait-il plus pour frémir d’impatience avec lui ? » (Rachilde, La Jongleuse [1900] 1982, p. 233, ci-après noté en J).
7Un autre exemple montrant le pouvoir de l’affection qui s’associe avec l’infériorité féminine se trouve dans un autre roman de Rachilde, Madame Adonis (1888, ci-après noté en MA). Il s’agit de la relation intrigante entre le mystérieux Parisien Marcel Carini et une jeune épouse, Louise Bartau, qui vit des moments perturbants avec son mari – Louis. En dépit de ses déclarations réitérées sur son amour pour son mari, Louise tombe presque immédiatement sous le charme de Marcel. Dès leur première rencontre, il paraît avoir l’avantage sur la jeune femme. Deux attitudes opposées luttent en elle : d’un côté, elle tâche de fuir son influence, elle refuse ses actions indécentes, et de l’autre, elle demeure comme hypnotisée par son comportement qui semble la séduire contre sa volonté. Lors d’une conversation, Marcel commence à baiser sa main. Lorsqu’elle le lui fait remarquer, il répond sans hésitation : « Tiens, je vous ai baisé la main ?… Oh ! c’est stupéfiant ; je ne m’en suis pas aperçu » (MA, p. 48). Cela ne décide pas la jeune femme à fermer la porte devant Marcel, même si ses agissements vont jusqu’à l’effrayer ; au contraire, elle-même se permet des comportements moralement douteux, comme lorsqu’elle se voit « contrainte de s’appuyer à lui pour ne pas tomber tout à fait ; elle avait la fièvre, elle voyait rouge » (MA, p. 51).
8Leur relation reste ambiguë presque jusqu’à la fin du roman. Si Marcel se déclare envoûté par Louise et qu’il semble se placer sous l’autorité de cette femme idéalisée, cette posture de soumission n’est qu’apparente. En réalité, c’est Marcel qui prend systématiquement l’initiative, qui séduit Louise « par des caresses rapides, délicates, qu’elle devinait sans pouvoir s’en offenser » (MA, p. 150) et qui donne cours à leur relation. Avec chaque rencontre des deux amants et malgré l’illusion de demeurer fidèle à son mari, leur relation prend de plus en plus d’intimité, tandis que Louise « ne résiste que faiblement » (MA, p. 177). Ainsi, bien que Marcel exprime régulièrement sa dépendance à Louise, la nommant sa déesse et la femme idéale, c’est lui qui – sous le masque d’une adoration exaltée – détient le pouvoir dans cette relation. C’est lui qui décide quand ils se voient, provoque ses émotions et conduit Louise progressivement à perdre la tête. Finalement, elle ment pour lui et trahit son mari. C’est justement ce contraste entre le discours amoureux et la réalité du pouvoir qui rend leur relation profondément ambiguë et aboutit à la totale vulnérabilité de Louise.
L’âge
9C’est un truisme de rappeler la grande valeur attribuée au xixᵉ siècle (et au-delà) à la beauté et à une apparence soignée. De même, il n’est guère surprenant que cela concerne en premier lieu les femmes. C’est pourquoi le vieillissement (avec ses manifestations superficielles) reste intimidant dans un monde où règnent les apparences. L’âge a également une influence importante sur les relations entre deux individus, particulièrement lorsqu’il s’agit de deux sexes distincts. Pour les femmes, c’est la jeunesse qui suscite l’admiration et donne une impression de beauté (ces deux valeurs – la jeunesse et la joliesse – étant très fortement liées). La situation est tout à fait différente pour les hommes. La maturité chez un homme est alors synonyme d’expérience, de sagesse et fréquemment de statut social.
10De ce fait, il convient de mentionner encore une fois La Jongleuse et son héroïne Éliante, qui, au début de ce roman, commence une relation amoureuse tumultueuse avec un jeune étudiant en médecine, Léon Reille. Les deux amants ont treize ans d’écart. Or, l’âge mûr de la protagoniste constitue à l’époque une caractéristique négative qui la rend moins désirable aux yeux des hommes. Tout en étant fasciné par Éliante, son amant voit son âge avancé et se rend compte de ces côtés négatifs, ce qui l’amène à prononcer les mots suivants : « Je veux que tu sois ici la plus belle, la plus jeune, et celle que je dois préférer » (J, p. 237). Les mots essentiels de ce passage, « celle que je dois préférer », prouvent que Léon n’est pas réconcilié avec la vieillesse d’Éliante et qu’il est incapable de vraiment l’accepter. Un autre exemple très clair se trouve dans les paroles de Léon, que sa maîtresse lui reproche : « [...] vous avez dit [...] qu’on n’épouse pas les femmes de quarante ans, mais les jeunes filles [...] » (J, p. 189).
11Madame Adonis apporte à cela une perspective complémentaire en déplaçant le point de vue vers une prise de conscience féminine. Une critique plus ambivalente, mais tout aussi marquante, de l’âge mûr se trouve dans les mots de Marcelle, le personnage éponyme, qui déclare : « La jeunesse ne peut savoir… et la vieillesse est impuissante ! » (MA, p. 164). Cette phrase met en évidence, une fois de plus, la position systématiquement inférieure ou l’impasse de la femme dans la société – trop naïve dans sa jeunesse, elle devient ensuite impuissante face aux stéréotypes de genre. L’âge apparaît ainsi non seulement comme un critère esthétique chez les femmes, mais encore comme un facteur déterminant de leur infériorité.
L’apparence
12Conformément au titre du roman, Éliante joue et jongle avec son apparence. Il ne serait pas faux de dire qu’elle a plusieurs visages. L’un hypnotise Léon par sa fraîcheur et l’illusion de sa jeunesse. La voix narrative la compare parfois même à une fillette : « la danseuse, dont les petits bras nus, des bras d’enfant […] » (J, p. 241), ou souligne la petitesse de différentes parties de son corps comme ses bras « d’un enfant, ni maigres ni potelés, seulement petits, éveillant une idée de gaminerie » (J, p. 97) ou « sa jambe frêle, ses pieds minuscules chaussés de soie noire » (J, p. 241). L’autre visage est imparfait, sans maquillage – alors elle a l’air bien pire pour lui, vieille et fatiguée. « Elle avait le teint jaune, sans fard, un teint ivoirin de femme qui souffre… ou qui s’est trop amusée… » (J, p. 62). Enfin, le visage intermédiaire « fardé, très pâle de poudre ou de teint » (J, p. 37) qui provoque une incertitude quant à l’origine de cette pâleur, naturelle et liée à la jeunesse, ou artificielle et due à un maquillage visant à dissimuler la couleur jaunâtre que la vieillesse avait laissée sur son visage. Pour preuve cette expression très significative : « Elle réfléchissait, conservant une extraordinaire figure de petite fille. Quand elle redevenait sérieuse, elle prenait un masque tragique » (J, p. 38). Ce phénomène que Léon nomme « une horrible jonglerie » (J, p. 184) montre ainsi de manière frappante combien son admiration est superficielle et façonnée par les diktats sociaux qui assignent aux femmes une valeur fondée sur leur apparence, par définition éphémère, puisqu’une femme mûre perd de sa valeur exposée à un regard limité : « La femme qui se présentait chez lui ne ressemblait pas à Éliante. Ce n’était même plus Mme Donalger, c’était… la veuve d’un officier de marine, une personne qui avait dû être fort jolie et conservait des goûts d’élégance, parce que ce sont des habitudes difficiles à perdre » (J, p. 184).
13De la même manière que dans La Jongleuse, où Éliante jongle avec son apparence pour fasciner Léon et masquer le passage du temps, Madame Adonis illustre combien le corps féminin est jugé selon des critères sociaux et anatomiques. L’importance accordée à l’apparence physique des femmes est illustrée de manière frappante également par les mots d’un des personnages masculins, médecin de surcroît, qui juge Louise selon ses critères corporels : « Les Parisiennes, des machines à plaisir ! Ainsi, Louise n’aura pas d’enfant ! Ah ! bien oui, tout est trop étroit chez elle… ni hanches, ni bassin… » (MA, p. 74). Ce passage souligne ainsi la position limitée des femmes dans la société, dont la principale mission de vie devrait être d’avoir des enfants ; pour cela, elles devraient être anatomiquement parfaites (les hanches larges supposaient des accouchements plus aisés) – sinon elles s’exposent à la critique.
L’intelligence
14L’une des accusations récurrentes portées contre la femme au xixe siècle était son incapacité à penser au même niveau que l’homme, particulièrement en ce qui concerne le domaine de la science. Prétendument, il devait en résulter chez elle une certaine légèreté d’esprit, une incapacité à prévoir les conséquences de ses actes. Citons l’opinion d’un éminent écrivain polonais du xixe siècle : « La femme est une vile créature : elle joue avec ce qu’elle est même incapable de comprendre… [Kobieta jest podłym zwierzęciem: bawi się tym, czego nawet nie może zrozumieć…] » (Prus, 1975, p. 143, je traduis). Il est beaucoup plus symptomatique que Rachilde, écrivaine et avant tout femme, exprime elle-même une opinion similaire. Elle soulève cette question avec une force redoublée en disant : « Bourrer les crânes féminins de toutes sortes de sciences qu’ils n’auront jamais le temps de faire passer au crible de leur entendement personnel ou qu’ils ne pourront pas adapter, c’est absurde [...] » (Rachilde, 2024, p. 62). Plutôt que de souscrire à l’idée de l’incapacité des femmes, elle met en lumière le caractère irrationnel et restrictif de cette conception, tout en jouant avec les notions d’identités et de genres. Sa propre vie et sa réussite intellectuelle contredisent implicitement ces opinions misogynes répandues à l’époque, montrant que la prétendue « petitesse » de l’esprit féminin était une construction sociale et non une réalité intrinsèque.
15Ce reproche est étroitement lié à un autre qui, malgré la distance de deux siècles, semble toujours d’actualité aujourd’hui. Il s’agit de l’attribution constante aux femmes d’une nature émotionnelle et d’un manque de contrôle sur leurs sentiments en perpétuel changement. Ainsi, dans le but de préserver la logique (celle qui ne quittait jamais les êtres humains), il fallait que ces derniers gardent toutes les prérogatives intellectuelles. La versatilité de la femme, l’un des défauts qu’on lui attribuait le plus souvent, et qui la plaçait évidemment au-dessous de l’homme toujours stable et déterminé, a deux facettes. La première est fortement liée à l’immaturité et à la vulnérabilité aux sautes d’humeur. La seconde est associée à la perfidie (ce qui rendrait la femme un peu plus intelligente, mais ferait également d’elle une intrigante et une manipulatrice). Ce n’est pas sans raison qu’à l’époque un proverbe populaire énonçait souvent femme varie, bien fol qui s’y fie 1.
16Les personnages rachildiens n’échappent pas à cette manière de penser. Bien que son univers romanesque soit rempli de figures féminines visiblement intelligentes et éduquées, Rachilde n’hésite pas à les montrer couvertes de ridicule (« Vous êtes odieuse, sinon ridicule », J, p. 99), accusées de folie (« Puisqu’elle s’habillait en homme pour mourir, c’est qu’elle était folle », MA, p. 237) ou de délires (« [femme] est pleine de vapeurs, de berlues, de songeries », MA, p. 75).
Le sexe
17La question la plus importante et en même temps la plus évidente – mais qui mérite d’être rappelée – est celle du sexe lui-même. Cette problématique apparaît avec une acuité particulière dans La Marquise de Sade (1887, ci-après noté en MS), où la jeune Mary se confronte aux modèles figés du monde patriarcal. Malgré son jeune âge, elle formule un véritable diagnostic de l’inégalité sociale et de l’injustifié privilège masculin. Son sexe, en tant que tel, « inflige une peine » – il lui ferme l’accès aux possibilités. Cette conscience du « mensonge » des rôles de genre constitue le point de départ de ses futurs actes de résistance. Mary réclame l’autonomie, et sa révolte prend la forme d’une démystification : elle refuse « d’endosser » le rôle imposé. Pleinement consciente des discriminations de genre, elle jette à son oncle : « …je vous gêne parce que je ne suis pas un garçon » (MS, p. 125). Elle prononce ces mots désespérés : « Eh bien ! puisque je suis une femme, chassez-moi donc de chez vous, mon oncle, car c’est un crime que je ne veux plus m’entendre reprocher. Je serai libre de courir et de chanter, au moins » (MS, p. 125). L’absurdité que représente le sexe dans le jeu des rapports de force est soulignée par les réflexions de l’oncle de Mary : « Un garçon, il en aurait fait un médecin ou un botaniste, tandis que le sexe de Mary empêchait ce rêve » (MS, p. 125).
Supériorité des femmes
L’intelligence
18La dualité de la perception du pouvoir est d’autant plus complexe que la supériorité et l’infériorité peuvent coexister sur un même plan. En dehors du mauvais impact du vieillissement sur l’apparence, l’âge peut également apporter un savoir acquis tout au long de la vie. On en trouve la preuve en particulier dans La Jongleuse. Tout au long de ce roman, de nombreux passages soulignent la grande supériorité intellectuelle d’Éliante sur Léon. Il ne s’agit pas seulement de commentaires de la voix narrative, mais aussi des paroles mêmes d’Éliante, qui utilise son expérience pour jouer et provoquer Léon, comme par exemple dans la scène où elle lui refuse une danse en disant : « Je ne peux danser qu’avec ceux qui savent. Je suis trop vieille pour apprendre… à ne plus savoir » (J, p. 232). Elle souligne à plusieurs reprises que cette sorte de sagesse ne se limite pas à la connaissance et à l’éducation, mais qu’il s’agit, avant tout, de la grande sagesse émotionnelle et de la conscience de soi et du monde. Bien qu’elle éprouve des sentiments pour Léon, elle semble saisir qu’ils évoluent déjà dans deux univers totalement distincts. Car, selon elle, Léon reste très immature, presque enfant, ce qui se manifeste particulièrement dans l’accusation suivante : « Deux trahisons... c’est beaucoup pour un seul homme qui est encore un enfant ! articula railleusement Madame Donalger [...] » (J, p. 188). En contraste avec la toute jeune épouse de Louis, décrite comme froide et timide, Marcelle domine aussi bien cette dernière que son propre amant, ce dont témoigne la phrase suivante : « Voyons, mon cher enfant, je suis d’âge, à tout comprendre, je pense ! » (MA, p. 163).
La position sociale
19De nombreuses femmes chez Rachilde occupent également une position sociale surprenante pour la réalité du xixe siècle et qui leur donne un avantage visible par rapport aux hommes. La Jongleuse elle-même est une veuve riche et respectée. C’est précisément son statut matériel que Léon (rappelons : un jeune étudiant en médecine qui habite dans un quartier plus pauvre) lui reproche souvent, incapable d’accepter l’inversion du schéma classique des genres. Lorsque Éliante lui demande : « Vous m’épouseriez malgré… les treize ans de différence ? », la réponse de Léon ne laisse aucun doute : « Je crois que oui… mais pas malgré la fortune. C’est votre situation qui me fait le plus jeune » (J, p. 102). Une aura semblable entoure l’élégante Parisienne Marcelle, dans Madame Adonis, décrite ainsi : « Svelte, mince, sa tête, devant dépasser toutes les autres têtes, était coiffée d’une toque de fourrure s’unissant à une merveilleuse chevelure brune » (MA, p. 134). Elle suscite toujours le plus grand respect dans un milieu, et c’est exactement cette position d’une riche, élégante étrangère qui constitue une valeur significative dans l’affection qui envoûte Louis.
Exercer un ascendant
20Il arrive tout de même que les héroïnes rachildiennes (une fois rassurées par les autres manifestations de leur supériorité) agissent seulement motivées par le sentiment de pouvoir. En offre une illustration pertinente le personnage central de La Marquise de Sade. Dans la citation suivante : « Ce que vous voulez, je vous le donnerai tout à l’heure. Auparavant, j’ai des conditions à vous poser » (MS, p. 276), il est à noter que Mary cesse d’être un sujet passif, qui se contente de « subir ». À présent, c’est elle qui fixe les conditions, ce qui démontre une fois de plus que la « supériorité » peut être négociée et utilisée par les femmes à l’intérieur même des structures patriarcales. L’obstination de Mary et son avantage reposent en grande partie sur son art de la séduction. Ses capacités à manipuler les désirs de son interlocuteur entraînent une transformation de la relation de pouvoir. Son amant devient un « esclave » émotionnel de l’héroïne : « Elle sourit triomphante. C’était bien un esclave, celui qu’elle avait lentement dépouillé de son honnêteté, son unique trésor de pauvre » (MS, p. 316). La lente dépersonnalisation de cet homme amoureux de Mary prouve que le pouvoir n’est ni unidimensionnel ni réservé exclusivement au sexe masculin.
21Outre le personnage de Mary, les manifestations du pouvoir féminin sont aussi à trouver dans le comportement des héroïnes de Madame Adonis. Dans le cas de ce roman, c’est Louis, un homme, qui est à plusieurs reprises critiqué et même dominé par son épouse à cause de sa trop grande soumission à sa mère2. Cette infériorité masculine est également perçue sans difficulté par Marcelle, qui n’hésite pas à lui lancer (et de nouveau remettre en question les liens de subordination stéréotypés) : « Qui vous demande votre avis ? » (MA, p. 194) ou bien « Opposez-vous, cher ami, voilà qui m’est bien égal » (MA, p. 193). Elle rend ainsi manifeste que l’opinion de Louis compte peu à ses yeux et qu’elle n’en tient pas compte dans ses décisions, soulignant ainsi sa position de pouvoir.
L’ennemie
22En revanche, au-delà de la question de la soumission et du désir masculin de dominer les femmes, tributaire de cette vision généralisée d’une femme faible et incapable d’agir comme un homme, il demeure encore un enjeu à caractère inverse. Les sources de cette dénigration des femmes sont aussi à rechercher dans leur côté qualifié de dangereux. Comme l’a postulé Sigmund Freud dans Le Tabou de la virginité :
[p]eut-être ce qui fonde cette crainte c’est le fait que la femme est autre que l’homme, qu’elle apparaît incompréhensible, pleine de secrets, étrangère et pour cela ennemie. L’homme redoute d’être affaibli par la femme, d’être contaminé par sa féminité et de se montrer alors incapable. (1933, vol. 6, n° 1)
23Il semble qu’en qualifiant un objet ou une personne d’ennemi(e), on leur reconnaît effectivement un caractère de menace, ce qui implique une certaine forme de supériorité. En effet, ne serait-il pas absurde et inutile de considérer comme adversaire quelqu’un que l’on croit plus faible que nous ? En donnant aux femmes le nom d’ennemies, les hommes n’admettraient-ils pas en fait leur égalité, ou peut-être même leur avantage sur eux ? De plus, un être plein de secrets, c’est un être imprévisible, dont les capacités sont inconnues, ce qui, dans ce combat entre les sexes, serait réellement un ascendant. Au vu de cette hypothèse, on remet en cause la position absolue de l’homme et on fait vaciller un modèle des dépendances bien établi dans lequel l’infériorité est assignée à la femme tandis que la supériorité appartient à l’homme. Il importe de citer ici Carl Gustav Jung qui a vu la femme comme « le propre contraire de l’homme » (Jung, 1963, p. 129), et a postulé qu’« un être humain suppose toujours chez autrui sa propre psychologie ; cette vérité toute première rend difficile, voire impossible, la compréhension véritable de la psyché féminine » (Jung, 1963, p. 129). Nous pouvons alors comprendre la valeur de cette diversité de deux côtés. L’une que nous associons à l’émotivité mentionnée ci-dessus, à la dépendance des sautes d’humeur intérieurs, l’autre – celle que nous supposons être beaucoup plus avancée que la masculine. Ainsi, si cette compréhension semble impossible, ce serait parce que sa complexité dépasserait les moyens d’appréhension des hommes. Précisons qu’il ne s’agit ici que de notre interprétation des mots de Carl Gustav Jung, dans laquelle nous associons l’impossibilité des hommes à comprendre la complexité féminine, et donc à leur avantage intellectuel. Ce n’est pas un hasard si Rachilde commence son célèbre essai ainsi : « [l]e premier instinct de l’homme naissant, du petit d’homme, est de frapper […]. La femme, qui ne cherche pas, instinctivement à frapper, excelle en l’art de la ruse » (Rachilde, 2024, p. 49). Ne pouvant recourir à la force, la femme ressent dès son enfance le besoin d’apprendre à être rusée.
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24Les exemples précités, que nous associions la domination ou la subordination à l’un ou l’autre sexe, illustrent la lutte pour le pouvoir. Néanmoins, des siècles d’une narration androcentrique ne rendent pas la tâche facile aux femmes, ravivant une fois de plus la question de la possibilité réelle de modifier ce système bien ancré dans les consciences. Comme l’observe Françoise Héritier, « [o]n peut se demander en effet si les femmes ont jamais, en quelque lieu que ce soit, exercé un pouvoir véritable dans différentes sphères [...] » (Héritier, 1996, p. 289). Elle pose aussi des questions essentielles qui visent la réalité de ce patrimoine de règles masculines dans lequel nous vivons : « [s]i pouvoir elles ont, ou ont eu, de quelle nature est-il ? Simple influence sur l’homme, ou une capacité de décider au même titre que lui ? » (Héritier, 1996, p. 289). On peut s’interroger si, pour les femmes – surtout dans le monde patriarcal du xixe siècle – l’expression d’une forme de supériorité ne résidait pas, en réalité, dans le simple sentiment d’égalité. Même si cela ne correspond pas à la définition traditionnelle du terme, cela ne signifie pas pour autant qu’elles ne pouvaient pas le percevoir comme leur victoire – ni que cette victoire n’était pas bien réelle.
25D’autre part, tout victorieux que paraissent les personnages féminins créés par Rachilde, il est indispensable de dévoiler le résultat définitif de leurs efforts dominateurs. Toutes les femmes mentionnées précédemment sont capables de triompher de l’homme – en utilisant divers moyens. Cependant, elles doivent subir le prix de ce goût de domination. Bien que chacune des protagonistes ait manifesté certains comportements dominants, aucune d’elles n’atteint une fin véritablement heureuse : Éliante se suicide, Marcelle meurt de la blessure infligée par son amant, et Mary, malgré son triomphe apparent, reste marquée par ses fantasmes sadiques et son désir de violence. On peut supposer que ce désir de violence, en tant que forme de domination absolue, conduira également à sa perte. De plus, chacune d’elles illustre une autre forme de supériorité. Quoique l’éducation ou la sagesse (qui provient de l’âge) constituent des valeurs objectivement avantageuses, la beauté, en revanche, reste ambiguë. En effet, elle est à la fois un privilège et une charge, parce qu’elle rend les femmes dépendantes de l’appréciation de l’homme, cette dernière s’appuyant sur des critères subjectifs et éphémères. En définitive, les héroïnes rachildiennes, tout imposantes et dominantes qu’elles soient, sortent rarement victorieuses de leurs combats. Pas de révolution à long terme dans cet univers haut en couleur de Rachilde.

