Colloques en ligne

Thierry Poyet

Comment relire Rachilde ? Les minores au féminin et un lecteur autocentré

Re-reading Rachilde? Female Minores and the Self-Centered Reader

1Il y a longtemps que la critique universitaire a fait valoir les enjeux de filiation littéraire dans la naissance et l’épanouissement d’un nouvel auteur. Pour se percevoir écrivain et réussir à produire une œuvre, il y a un héritage à assumer, parfois peu ou pas conscientisé quand les maîtres à penser ne sont pas reconnus comme tels. Parfois, un silence volontaire vient entourer le devoir de mémoire. Mais, au fond, il reste toujours une transmission avec ses voix multiples, choisies ou subies.

2Quand Rachilde publie le premier roman qui lui assure une place dans la République des Lettres, avec Monsieur de la Nouveauté, préfacé par Arsène Houssaye, nous sommes en 1880. Soit précisément l’année de la disparition de Flaubert, l’écrivain qui, avec Baudelaire, incarne pour les historiens de notre littérature le début de la modernité1.

3Une question essentielle se pose donc : comment entrer en littérature en 1880, autrement dit comment se faire romancière après Flaubert ? Ou encore : comment se situer face aux règles d’une esthétique qui vient de révolutionner les principes théoriques de la création romanesque ?

4En apparence, l’œuvre de Rachilde est assez éloignée de celle du défunt. Et pourtant… L’interroger au prisme de la poétique flaubertienne, c’est considérer avec la rationalité de l’exigence esthétique les raisons qui justifieraient aujourd’hui ce que d’aucuns appellent une « revie littéraire2 ». Et éviter aux romans de Rachilde d’être réduits ou confondus avec un discours idéologique et partisan, sujet à des interprétations hâtives.

5Notre présente réflexion s’intéressera aux conditions de la réapparition sur les étals des libraires des œuvres de Rachilde et à ce qui doit justifier leur retour en grâce hormis le simple fait éditorial qu’elles sont tombées depuis 2024 dans le domaine public. Au nom de quels principes éditeurs, critiques et lecteurs peuvent-ils sans trahir ni Rachilde et son œuvre ni la littérature renouer avec des romans si longtemps négligés ? La problématique de la réception contemporaine de l’écrivaine s’écrit en effet prise dans la tenaille d’une alternative à dépasser : soit ne trouver en Rachilde qu’une autrice mineure, soit en faire la porte-parole d’un féminisme actif et précoce.

Il nous semble que son œuvre vaut davantage si on fait l’effort de la lire dans l’écho de la théorie flaubertienne du roman.

Le destinataire

6C’est un Flaubert entier et sans esprit de concession qui édicte ce qui devrait être la position de n’importe quel écrivain vis-à-vis de son lectorat : ne jamais s’en soucier et surtout ne pas écrire pour le satisfaire. « Aussi bien je n’écris pas un roman populaire. Si trois cents personnes en Europe lisent mon œuvre et en entrevoient la portée, je me tiendrai pour satisfait3 », estime l’ermite de Croisset pour qui la recherche obsessionnelle du succès et de la célébrité4 constitue un crime de lèse-majesté contre la « sacro-sainte littérature », selon son expression maintes fois répétée.

7Du côté de Rachilde, on relève volontiers un positionnement éditorial assez proche. On se rappelle par exemple la préface de Nono où l’écrivaine fait bande à part, quand elle affiche un mépris de tous ou presque, s’en prenant avec vigueur à ses contemporains. C’est là qu’elle déclare : « je n’aime pas les paysans, je n’aime pas les bonapartistes ni les royalistes, ni les socialistes, ni les dévotes, ni les préfets. À part ces différentes choses, l’air pur me va, et j’admets les filles de joie ». Notons que le Gil Blas, dans son édition du 16 juin 1886, annonçait la parution du roman en citant justement cet extrait. De fait, Flaubert n’aurait pas dit mieux !

8Et il est vrai que Rachilde, le plus souvent, « joue avec les habitudes du lecteur, s’ingénie à le déconcerter sinon à le désorienter », comme le note Claude Dauphiné (1991, p. 344). On sait combien la récurrence de thématiques jugés provocantes et sulfureuses a causé malaise et scandale. Les lecteurs ont pu se braquer même si la contrepartie a tenu dans des ventes qui s’emballent. C’est une façon de rejouer le contrepied permanent cher à Flaubert vis-à-vis de lecteurs négligés sinon méprisés quand, après le succès de scandale de Madame Bovary dont il prétendait avoir souffert, il entreprenait cependant la rédaction de Salammbô pour choquer encore5.

9Si Rachilde avait écrit pour ses contemporains, probablement aurait-elle tenu d’autres propos et proposé d’autres histoires. On ne s’étonnera donc pas que Madame Adonis, par exemple, n’ait jamais été republié depuis 1929 avant la toute récente édition de 2024, proposée par Martine Reid chez Folio.

10Or, le discours actuel de la critique néglige trop la règle flaubertienne quand il prétend à l’union sacrée entre l’écrivaine et ses lecteurs, quand, aveuglément, il imagine ces derniers rassurés à l’idée de trouver dans une œuvre vieille d’un siècle un écho vibrant à leurs préoccupations actuelles. En quoi y aurait-il désormais, et subitement, communion autour d’opinions partagées sur le féminisme, le troisième sexe, les questions de genre, etc. ? Pourquoi ? Et quelle légitimité l’œuvre rachildienne donnerait-elle à cette même critique pour faire de l’écrivaine le chantre du wokisme ?

11C’est aller trop vite à notre sens et la critique a tort de surjouer une interprétation de l’œuvre dans la seule perspective de la rendre plaisante au lectorat actuel en la rapprochant de ses préoccupations quand c’est au lecteur d’entreprendre, au contraire, une démarche en direction du texte6. Aujourd’hui, l’effort de lire – autrement dit de découvrir un autre monde que le sien – n’est plus produit par le lecteur. Paresseux, il se voit soumettre des textes dont on lui vante – et vend – les senteurs qui l’enivreront au plus vite, conforté dans ses fantasmes et ses obsessions plutôt que de l’inviter vers un ailleurs qui le grandirait en l’enlevant à son propre moi.

12C’est pourquoi il est cru à tort que la sortie du purgatoire ne dépendrait plus pour Rachilde que de la seule satisfaction d’un lecteur qui asservit l’œuvre à ses attentes et ses besoins, moins désireux d’honorer un corpus tiré des oubliettes que d’en jouir. Au risque d’un tapage7 médiatique susceptible de développer des lectures exagérées, sinon erronées, qui fourvoient un lecteur innocent, bientôt embarqué dans des disputes partisanes, sinon des impasses désespérantes.

L’écrivaine et ses opinions

13Venons-en en effet à la question de la place que doit occuper l’écrivain dans son œuvre. Nous croyons, encore avec Claude Dauphiné, que pour Rachilde « le roman n’a que faire d’une dimension sociale, il ne saurait pas davantage s’accommoder d’un engagement éthique ou politique […] ; elle a toujours rejeté l’œuvre à message » (1991, p. 358). Et Claude Dauphiné d’ajouter : « la patronne du Mercure de France est animée du souci de faire du roman une peinture plus qu’une tribune, un exercice de style plus qu’une profession de foi » (p. 359).

14Voilà bien une autre façon de s’inscrire dans la filiation flaubertienne du roman moderne. En effet, dans une lettre à George Sand, datée du 5 décembre 1866, le maître disparu prétendait, autre critère essentiel de sa poétique : « Je trouve même qu’un romancier n’a pas le droit d’exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est-ce que le bon Dieu l’a jamais dite, son opinion ? ».

15En réalité, il y aurait méprise à ne lire dans les romans de Rachilde qu’une pétition répétée en faveur d’un féminisme vigoureux. Lutter contre le paternalisme, dénoncer l’organisation phallocrate de la société, s’en prendre à ce qui réduit la femme à n’être au mieux qu’un corps, au pire un objet serait, à en croire une certaine critique8, l’unique valeur-étalon de textes dont la réédition servirait moins l’intérêt posthume de l’écrivaine qu’un courant de pensée en quête d’une notoriété inscrite dans l’histoire des femmes de lettres. Après Sand et en même temps que Colette : Rachilde ! Sauf que son œuvre ne peut se réduire à n’être que le véhicule d’un message politique ou social. Pas plus que celles de Sand et Colette.

16C’est faire erreur que de chercher dans les romans de Rachilde des portraits de femmes comme autant de modèles nouveaux auxquels ressembler et il ne faut pas confondre la femme née Marguerite Eymery et l’écrivaine Rachilde, ni la critique littéraire avec la romancière, l’une donnant son avis sans retenue quand l’autre se limite à montrer et mettre en scène. Ne pas confondre non plus la surface d’une existence individuelle avec la profondeur d’une œuvre, les déclarations personnelles avec les phrases de l’œuvre9. Qu’on laisse de côté la femme pour ne s’intéresser qu’à son œuvre, qu’on oublie son port du pantalon, ses cheveux coupés court ou son chapeau d’homme telle qu’elle se donne à voir en couverture du périodique La Vie moderne, le 21 février 1887. Qu’on néglige encore les pages people du Gil Blas quand, dans son édition du 23 octobre 1912, il évoque Rachilde non pas en tant qu’écrivaine mais pour la montrer victime d’un cambriolage, qui « dut prendre un révolver et, par deux fois, tirer sur deux malandrins que les balles n’atteignirent point ».

17Malgré le titre de la remarquable exposition de la médiathèque de Périgueux, « Rachilde un monstre de littérature (6 mars- 17 mai 2025, médiathèque Pierre Fanlac), Rachilde n’a rien d’un monstre (pour rappel étymologique : ce qui doit être montré). Il convient juste de lire Rachilde.

18Or, si on s’y aventure, que rencontre-t-on dans ses romans ? Justement pas la moindre opinion. Rachilde donne à voir. Elle raconte des histoires ; d’ailleurs, comme le remarque toujours Claude Dauphiné, elle « a le goût de raconter une histoire. On oublie trop souvent que ce goût était vif chez Rachilde. […] le culte de l’histoire bien construite et bien menée, de l’intrigue conduite à la manière de Balzac […] » (1991, p. 283). Son but, incontestablement, n’est pas de défendre des thèses : ni de tendre des pétitions à ses lecteurs, ni même de réfléchir sur le genre romanesque et son évolution. Rachilde se veut juste une romancière fidèle à la tradition balzacienne, qui raconte, donne à voir en sachant « suivre clairement une intrigue » (ibid, p. 284).

19Rachilde n’exerce donc pas un quelconque magistère. Elle n’édicte aucune loi, elle ne délivre aucune morale, qu’elle fût contestataire ou pas. De fait, il n’y a chez elle « aucun désir de proposer des exemples à suivre, de fixer des normes » (ibid, p. 303).

20S’il se trouve cependant dans l’œuvre de Rachilde par-delà les histoires racontées une philosophie à dégager, un sens de la vie à percevoir et peut-être à discuter, alors l’enseignement de son œuvre serait rien moins que simple ou manichéen. Loin de se limiter à la question du genre et de l’égalité hommes-femmes, Rachilde invite bien davantage à une véritable réflexion anthropologique. À travers un personnel romanesque abondant, « d’un roman à l’autre, de nouvelle en nouvelle, elle explore toujours plus le désir d’absolu et la complexité de l’existence au-delà de la question du genre10 ».

La distance

21Donnons une dernière fois la parole à Flaubert pour l’entendre expliquer le troisième précepte essentiel de sa théorie avec lequel Rachilde semble encore en parfait accord. Pour le maître du xixe siècle, il est exigible de l’écrivain qu’il prenne ses distances avec son récit, que ce soit l’intrigue ou les personnages. Il doit se faire le promoteur d’une écriture sans cesse teintée d’ironie. Et Flaubert, dès la rédaction de Madame Bovary, se réjouit : « Ce sera, je crois, la première fois que l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier. L’ironie n’enlève rien au pathétique ; elle l’outre au contraire11 ».

22Or, que fait Rachilde sinon, une fois encore, se ranger derrière le maître disparu ? Claude Dauphiné le rappelle : « [c]onserver les distances, c’est également ce qu’il convient de faire dès que l’on s’attache à analyser la description de la société dans les romans de Rachilde » (1991, p. 294). En effet, ses romans ne sont pas partisans, sinon d’un parti pris contre les évidences inutiles. Et Claude Dauphiné engage à comprendre que « […] toutes les pages écrites du point de vue supérieur de l’invention convergent vers une objectivité inattendue. Rachilde se tenait à distance de sa création […] » (ibid., p. 309). Mieux que de la distance, Rachilde installe de l’ironie. Il lui arrive de se moquer, elle ose des tableaux de la province et des portraits de notables locaux aussi caricaturaux12 que possible. Elle dénonce des travers humains, elle dévoile le ridicule, elle révèle la mesquinerie. Pas un de ses lecteurs attentifs ignore à quel point elle a raillé la petite bourgeoisie de province. C’est sa manière à elle de confirmer son intention : tenir à distance tout à la fois intrigue, milieu et personnages.

Si l’on écrit toujours en mettant dans son œuvre un peu de soi, rien n’interdit pour autant, depuis le même Flaubert, la lucidité de ne pas adhérer tout entier à ce que l’on est. Cela s’appelle l’impersonnalité.

23Le roman rachildien est un roman psychologique bien dans l’air du temps – en gros la Belle Époque – où l’écrivaine apparaît et rayonne. Dans la fidélité à ce que des Barrès, Bourget et autres Bloy ont pu développer – soit : le roman d’analyse dans lequel prime l’étude de la vie intérieure du personnage –, Rachilde propose grâce à l’outil stylistique de la distance ironique – qui est d’ailleurs davantage qu’un outil : un rapport au monde, une conception du moi dans la société – une manière efficace d’interroger la condition humaine. Là, « seule compte la qualité des âmes et l’interrogation psychologique qu’elles posent [puisque] l’étranger, c’est la pensée de l’autre » (Dauphiné, 1991, p. 316).

Une définition du roman selon Rachilde

24Pour qui veut, avec toute l’objectivité requise, « Étudier, enseigner et éditer Rachilde en France et à l’étranger13 », il est urgent de comprendre et d’évaluer sans concession la manière dont on pratique la lecture aujourd’hui, avec ses limites et ses maladresses.

25Chaque rentrée de septembre, en France, depuis une vingtaine d’années, voit la parution d’ouvrages polémiques qui dénoncent ce que des plumes virulentes désignent comme une faillite du système scolaire. Les auteurs regrettent la manière dont l’institution promeut la littérature classique et le débat, en matière d’enseignement du littéraire, s’articule autour de deux conceptions opposées : l’une, d’obédience conservatrice, voudrait qu’on lise pour partir à la rencontre du Beau, dans un apprentissage du plaisir esthétique ; l’autre défend une dimension utilitaire, l’œuvre lue devenant un outil d’éducation, un matériau parmi d’autres.

26Les programmes de français, pour le collège, se rangent dans le second camp et fixent aux enseignants des thématiques qui constituent une approche du texte selon une démarche prioritaire de socialisation. Ainsi lit-on pour « Se chercher, se construire », « Vivre en société, participer à la société » ou encore « Regarder le monde, inventer des mondes ». En quelque sorte, le but n’est plus de lire un recueil de poèmes d’amour pour la beauté des évocations et la qualité du style mais de discuter de l’amour, à partir d’un texte d’apprendre à se comporter en amoureux respectueux de son/sa partenaire. Le temps ne serait plus à une éducation au Beau par l’analyse de la qualité de l’œuvre ; il conviendrait d’y chercher – et y trouver, sans quoi celle-ci est bannie – des savoir-être en vue d’un apprentissage de la vie en société. Dès lors, la littérature n’a d’autre intérêt que relatif à son efficacité dans la formation d’un futur citoyen. Elle apprend à « faire société », au risque de ne plus inviter les adolescents à la lecture que pour les éduquer à la vie et les rendre sociables et adaptables.

27Débattre et discuter, opposer un modèle de comportement à un autre, réfléchir sur soi plutôt que faire du personnage littéraire la possibilité de l’altérité, enseigner le respect de l’autre sexe, la tolérance et l’acceptation de toutes les manières d’être, répandre une conscience écologique, que sais-je encore ! On fait lire pour… Pour quelque chose, dans un but défini par une instance supérieure ! On ne lit plus de manière absolue14. La lecture devient utile, utilitaire : elle répond à une visée, elle poursuit une fin mais elle n’est plus qu’un moyen.

28Que cette digression permette de comprendre qu’une telle pratique est devenue monnaie courante, bien au-delà des classes de collège, y compris dans le monde universitaire et peut-être pour le lecteur lambda, plus ou moins éduqué de la sorte. Ainsi, c’est cette même pratique de la lecture, et pas une autre, qui vaudrait donc à Rachilde sa revie littéraire.

29Ne lit-on pas en effet ses romans en y cherchant aveuglément quelque leçon relative à l’égalité des sexes prétendument donnée par l’écrivaine à son lecteur ? On lui prête des intentions qui ne sont guère les siennes. À l’heure du wokisme, Rachilde serait de retour comme prétexte promotionnel à un discours féministe, sinon gynarchiste, occasion de louer en son œuvre une représentation du pouvoir nouveau pris par des femmes différentes, sinon singulières, qui s’approprient des postures, des mœurs et des habitus revendiqués contre les hommes. On veut croire que Rachilde fait la promotion de ses personnages féminins en héroïnes, des porte-drapeaux en avance sur leur génération pour des luttes de notre temps, qu’elle a décidé d’ériger en combattantes fières. Alors ses personnages féminins deviennent les locutrices d’un discours argumentatif, théorique et idéologique qui célèbre la fin des représentations normatives, la fluidité des genres, le renversement des codes de la domination masculine, l’acceptation du lesbianisme et de la bisexualité, sinon une certaine négation du sexe jusqu’à l’asexualité, etc. C’est pourtant se tromper15 que de mettre en place une telle lecture obsessionnelle.

30Et cela pose problème de lire Rachilde non plus pour ce qu’elle raconte mais pour ce qu’on veut/croit lui entendre dire. Ne plus lire Rachilde pour la qualité littéraire de ses romans mais pour les thèses qui y seraient défendues. Ne plus lire Rachilde de manière absolue mais seulement relative : pour enseigner qu’une femme a le droit à une liberté pleine et entière, qu’elle est l’égale d’un homme, etc.16

Nul n’a le droit d’instrumentaliser une œuvre.

31En réalité, le premier talent de l’écrivaine Rachilde fut de ne pas permettre l’enrégimentement de son œuvre. Autre point commun qu’elle entretient avec son glorieux aîné, Flaubert, et qui peut tant gêner une critique paresseuse. C’est en effet la seule liberté que Rachilde défende dans ses écrits, qu’elle soit celle des femmes comme celle des hommes, et d’abord celle de l’écrivain(e).

32L’écrivaine a bâti son œuvre d’abord pour satisfaire son goût de la solitude, ensuite pour étancher sa soif de liberté comme le souligne Anita Staroń dans son article « Rachilde et la vocation de l’écrivain » (Staroń, 2023, p. 201). Au mieux, avec Marie-Gersande Raoult nous concéderons que « l’auteure appelle à n’envisager l’écrivain que du point de vue de son travail d’écriture indépendamment de sa nature sexuelle » si « Rachilde propose, au-delà même d’une réflexion sur l’effectivité d’une identité sexuelle, une réflexion sur l’identité littéraire » (Raoult, 2011, p. 180).

33En ce sens, Marie-Gersande Raoult a raison de citer Regina Bollhalder Mayer quand, de son côté, cette dernière fait remarquer que le premier travail de Rachilde a été de « réclamer la liberté – celle de l’artiste – de pervertir les signes, d’effacer l’opposition du vrai et du faux, du caché et de l’apparent, du masculin et du féminin » (Bollhalder Mayer, 2002, p. 109).

34S’il faut lire et relire Rachilde, c’est d’abord pour le plaisir des histoires qu’elle raconte à ses lecteurs ; ensuite, au nom de ses choix esthétiques. Comme pour la plupart de ses confrères de la seconde moitié du xixe siècle, il s’agit moins de s’opposer au monde ambiant, moins de proposer une utopie, voire une dystopie que d’engager la possibilité d’une réécriture du réel qui fasse du hic et nunc un univers esthétique et esthétisant – au risque parfois de le voir jugé décadent.

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35Qu’Anita Staroń nous permette de lui emprunter le joli titre de sa thèse d’habilitation à diriger des recherches : « au carrefour des esthétiques ». C’est bien là, en effet, que prend place Rachilde par son écriture romanesque.

36Héritière d’un long xixe siècle qui ne finit plus d’agoniser jusqu’en 1914, partagée entre la révolution de la modernité portée par Flaubert, le roman d’analyse d’un Bourget et le décadentisme de ses contemporains, elle propose une œuvre dont le caractère osé, pour son époque, sait encore surprendre la nôtre et lui donner à entendre ce qui lui plaît. Mais, pour qui voudrait arracher Rachilde à la catégorie négligée des minores, il convient alors de l’étudier, l’enseigner et l’éditer pour les meilleures raisons17 : la qualité de son écriture, son talent à raconter des histoires, la liberté de son esprit, entre autres.