1L’initiative prise par Morgane Leray et Anita Staroń d’organiser un colloque consacré à l’œuvre de Rachilde prend place dans un ensemble de manifestations et de recherches visant à relire, rééditer et analyser les œuvres de Rachilde, et avec elle les écrivaines, particulièrement nombreuses, de la fin du xixe siècle et des premières décennies du siècle suivant.
2On le sait, dès les années 1980, directement lié à l’apport critique des mouvements féministes1, l’intérêt pour les œuvres des écrivaines a suscité des publications en nombre conséquent dans le monde anglo-saxon comme en France, même si l’inscription de ces nouveaux corpus dans l’enseignement et le domaine critique a été considérablement plus lente ici qu’ailleurs, pour des raisons désormais bien connues2. Les premières analyses critiques ont vu le jour aux États-Unis3, et de même les premières rééditions de ses textes, dont une bonne partie demeurait disponible au Mercure de France où elles avaient été publiées d’abord.
3Par ailleurs, à partir des années 1990, les études portant sur le genre se sont intéressées de près aux représentations du masculin et du féminin dans le domaine romanesque en particulier, et notamment au procédé d’inversion des rôles traditionnels imaginé par Rachilde dans la plupart de ses romans, à commencer par Monsieur Vénus dont le titre provocateur a parfois dissimulé le reste d’une œuvre particulièrement nourrie. Une publication périgourdine, due à Claude Dauphiné en 1985, avait rassemblé des informations biographiques sur l’écrivaine et procédé à quelques amorces d’analyse, sans cadre théorique précis (Dauphiné, 1985 et 1991). Vingt ans plus tard, l’ouvrage solidement documenté de Diana Holmes devait redonner toute sa force à une écrivaine qui a occupé une place centrale dans la production littéraire française pendant plus d’un demi-siècle (Holmes, 2001).
4Ainsi, c’est une double inflexion critique, féministe et de genre, qui a conduit à une relecture des œuvres et de la vie de Rachilde4 à laquelle le présent volume participe à son tour : une vie qu’il convient de ne pas décrypter seulement à la lumière des œuvres5 ; des œuvres qu’il s’agit de considérer avec les outils critiques d’aujourd’hui, sans négliger les spécificités d’un temps et d’un état de société donnés, ainsi que du champ littéraire dans lequel, œuvres de femme, elles s’inscrivent, de manière volontairement conflictuelle.
5Sur les difficultés rencontrées par les écrivaines débutantes, sur la nécessité de se faire aider par des écrivains et critiques influents, l’écrivaine témoigne exemplairement, qui commence, comme bien d’autres aspirants et aspirantes à la carrière des lettres, par envoyer des vers à Victor Hugo puis par se laisser tenter par le matérialisme et le naturalisme. Elle mentionne également les diverses formes de harcèlement auxquelles les autrices du temps sont « naturellement » confrontées. Même si la perception de la condition subalterne de la femme qui écrit ne la quittera plus, même si elle adopte diverses stratégies pour y contrevenir comme elle peut, dont le choix du pseudonyme, Rachilde, on le sait aussi, n’imaginera jamais d’adhérer aux mouvements féministes aux inflexions socialistes qui gagnent alors en visibilité 6. En ceci elle ne fait pas exception (Bard, 1999) : elle affichera toute sa vie un anarchisme de droite misogyne et nationaliste qu’elle partage avec la plupart des hommes de lettres qui l’entourent.
6Longtemps, Rachilde occupe dans son domaine d’activité une place de pouvoir qui n’est ignorée de personne. Elle se trouve au centre des activités de la revue Le Mercure de France, de la maison d’édition créée peu après, du salon où elle réunit rue de Condé les amis (poètes, dramaturges, romanciers) ainsi que les collaborateurs d’Alfred Vallette, son mari. Elle-même dramaturge, romancière, conteuse, critique littéraire, autobiographe et épistolière, elle mène avec détermination une carrière exceptionnelle, même si les années 1920 et 1930 voient son œuvre peu à peu distancée par de nouveaux courants esthétiques. C’est assez dire qu’elle n’a jamais été une autrice mineure – ni plus ni moins que ne le sont Catulle Mendès, Bourget ou Barrès, Samain, Verlaine ou Jarry, qu’elle a reçus chez elle et auxquels elle a consacré des pages de souvenir.
7Sur Rachilde comme sur les œuvres des écrivaines de son temps, les préjugés ont la vie dure, qui commencent par ne pas vouloir reconnaître la différence fondamentale caractérisant d’entrée de jeu toute démarche d’autrice. De domination précisément, les romans et les pièces de théâtre de Rachilde parlent avec la dernière brutalité, de l’origine sociale et de l’argent, du pouvoir qu’ils confèrent à qui en dispose. Ses héroïnes, et ses héros de même, bien que rares, sont mus par une volonté de revanche qui les conduit aux perversités les plus inattendues, au suicide, au meurtre, à la nécrophilie. Défi, lance Rachilde comme on le fait d’un gant, provocation, vengeance, volonté de toute-puissance jamais (assez) assouvie sur fond de réalisme-naturalisme rarement renoncé.
8Celle qui ne mérite ni le surnom de « Mademoiselle Baudelaire » ni d’être seulement ramenée à la publication de Monsieur Vénus laisse en littérature une trace rageuse, sanglante, mortifère, moqueuse aussi. Les contributions réunies ici en apportent la preuve, soucieuses de montrer ce qui fait l’inventivité et l’originalité incontestables d’une femme qui a ardemment souhaité devenir célèbre en littérature en ne ressemblant à personne, et qui y a réussi – à sa manière.

