Les arts du spectacle au service de la foi et de la grandeur : les fêtes du parti de France à Rome en 1686
1Comment servir son monarque et célébrer sa grandeur lorsqu’on ne vit pas dans sa proximité ? Telle était la tâche complexe qui était explicitement assignée aux ambassadeurs de Louis XIV et, de manière tacite, aux sujets du roi de France qui résidaient hors des frontières du royaume, en particulier aux femmes de la noblesse ayant épousé des étrangers. La présente enquête trouve son origine dans la lecture d’un avviso envoyé de Rome en avril 16861. Le document en question rapporte que Marie-Anne de La Trémoille (1642-1722), alors duchesse de Bracciano et future Princesse des Ursins, organisa dans son palais sur la place Navone, le 28 et le 29 avril, une académie de musique et de chant afin de célébrer la conversion des huguenots et le rôle joué par le roi très chrétien :
Dimanche et lundi eut lieu en présence des susdites altesses royales en l’honneur du roi très chrétien une académie de musique et de chants dans le palais de la princesse de Bracciano, faisant allusion à la conversion des huguenots2 (notre traduction).
2À l’époque, les accademie di musica, ou per musica, renvoyaient autant à de grands concerts qu’à des concerts en effectif réduit, comme ce fut ici probablement le cas. Celle qu’organisa Christine de Suède (1626-1689) au palais Riario de Rome en 1687 pour fêter l’arrivée sur le trône de Jacques II d’Angleterre rassembla, sur une composition de Bernardo Pasquini, les virtuosi de la reine, cent cinquante instruments à archet dirigés par Arcangelo Corelli et cent choristes, et elle marqua les esprits pour longtemps. Derrière les « susdites altesses royales » que mentionne l’avviso se cachent assurément Charles III Ferdinand de Gonzague (1652-1708), duc de Mantoue, et peut-être ladite Christine de Suède, mentionnée à plusieurs reprises dans les avvisi précédents appartenant à la même série.
3Marie-Anne de La Trémoille, qui, en 1675, avait épousé en secondes noces le chef du parti francophile à Rome, Flavio Orsini, duc de Bracciano, avait acquis l’estime et la considération d’un grand nombre de cardinaux. Son union avec le duc de Bracciano avait été orchestrée, avec le soutien de Louis XIV, par François-Annibal d’Estrées (1623-1687), ambassadeur de France à Rome, secondé par son frère, le cardinal César d’Estrées (1628-1714). Ce mariage était le fruit de la diplomatie matrimoniale française, qui visait à détacher les princes d’Italie de l’Autriche, la grande rivale. La diplomatie de Louis XIV, qui avait régulièrement recours aux relations familiales, engageait les princesses françaises mariées à l’étranger à défendre les intérêts politiques de leur nation d’origine et à œuvrer au renforcement des alliances diplomatiques. D’emblée la duchesse de Bracciano s’était vu confier un rôle, voire un programme, qui reposait sur une connivence avec les représentants de la France à Rome et avec le roi lui-même : prolonger le travail des ambassadeurs, ou du moins les accompagner dans leur action diplomatique (Palos et Sanchez, 2016). Contrairement à l’épouse du connétable Colonna, Maria Mancini, qui était revenue à Rome après avoir été élevée à la cour de France et dont la franchise ainsi que la trop grande liberté de conduite avaient choqué la bonne société romaine, la duchesse de Bracciano était parvenue à animer un salon très cosmopolite où divertissements et politique se mêlaient (Goulet, 2011). Ces réunions rencontraient un succès tel que Gilbert Burnet, un pasteur écossais anglican de passage à Rome vers 1685, pouvait affirmer, à propos de la duchesse, que « sa conversation est si honnête, & en même temps si agreable, qu’il n’y a point de Palais d’Italiens à Rome où il se trouve une Cour d’Etrangers aussi aimable que la sienne » (Burnet, 1687, p. 188).
4Pour comprendre les raisons qui poussèrent la duchesse de Bracciano à organiser, à Rome, le concert mentionné dans l’avviso, il faut replacer l’événement dans une chaîne de festivités destinées à célébrer avec éclat la signature de l’Édit de Fontainebleau, par lequel Louis XIV, le 18 octobre 1685, avait révoqué l’édit de Nantes qui, depuis 1598, garantissait les droits des protestants en France (Edit du Roy, 1685). Il s’agira d’abord de fournir des éléments de contextualisation historique, puis de présenter le déroulé précis des fêtes à partir de l’ensemble des sources documentaires et iconographiques qui nous sont parvenues, en mettant l’accent sur le clou des réjouissances, qui fut sans conteste la fête que le cardinal d’Estrées organisa le 12 mai 1686, et, pour terminer, de réfléchir au sens que ces événements recouvraient pour leurs commanditaires et, plus globalement, pour la politique étrangère de la cour de France.
Innocent XI et Louis XIV : préventions mutuelles
5Rome était alors le cœur de l’Église catholique et la capitale des États pontificaux. Les ambassadeurs des différentes nations européennes y observaient les pratiques de représentation locales, aux côtés des membres des grandes familles de l’aristocratie et des cardinaux. L’ambassade de France auprès du Saint-Siège constituait la représentation diplomatique la plus prestigieuse de toute la chrétienté. L’ambassadeur en place devait défendre les intérêts de la Couronne auprès du souverain pontife et peser de tout son poids dans les négociations internationales. Dans cet exercice délicat, les divertissements et les fêtes figuraient parmi les moyens traditionnels dont les représentants des royaumes étrangers disposaient pour glorifier le nom du monarque et éblouir un public pourtant coutumier des grands spectacles (Morelli, 1996 ; Goulet, Domínguez et Oriol, 2021, cinquième partie : « Les enjeux politiques de la performance », p. 317-375).
6La révocation que célébraient les festivités organisées en 1686 s’inscrivait dans la politique de réunification religieuse du royaume amorcée sous Louis XIII, dont le règne, pour les protestants, avait signé la perte de tout droit politique3. En révoquant l’Édit de Nantes, Louis XIV avait espéré un assouplissement de la position du pape dans l’affaire de la Régale, qui courait depuis 1673 et dans laquelle le cardinal d’Estrées avait joué un rôle important. Le droit de Régale concernait l’ensemble des droits que le roi de France avait sur un certain nombre de diocèses du royaume lorsqu’ils étaient en vacance d’évêque titulaire. En 1673, Louis XIV, par la déclaration de Saint-Germain, avait étendu ce droit aux diocèses de tout le royaume. Cette extension avait provoqué un âpre conflit avec la cour pontificale qui y voyait l’expression de la volonté du souverain de s’ingérer dans le fonctionnement de l’Église au sein du royaume. La déclaration des quatre articles du 19 mars 1682, où l’assemblée générale extraordinaire du clergé de France marquait les limites de l’autorité pontificale dans le royaume, avait constitué l’un des points culminants du conflit.
7Malgré le geste de révocation, destiné à rétablir la confiance et à apaiser les tensions avec la cour pontificale, Louis XIV dut vite déchanter. Certes Innocent XI se montra satisfait, mais le souverain pontife, sensible à la situation internationale, ne parvenait pas à oublier la neutralité opportuniste de la France vis-à-vis de l’Empire ottoman contre lequel le pape venait de mener une croisade qui s’était achevée heureusement en septembre 1683 par la délivrance de Vienne. Dans un discours qu’il prononça le 18 mars 1686, il associa aux mérites de Louis XIV dans sa lutte contre les “hérétiques” ceux de l’empereur du Saint-Empire contre les Turcs, ce qui eut pour effet immédiat de provoquer l’ire du cardinal d’Estrées (Cermakian, 1969, p. 155). Ce dernier et son frère, l’ambassadeur, François-Annibal, décidèrent alors d’organiser chacun une grande fête dont la magnificence compenserait les réticences dont le pape faisait preuve dans la célébration des mérites de leur monarque (Cermakian, 1969, p. 156-157 ; Armogathe, 1985, p. 140-143 ; Morelli, 1996, p. 161-163 ; Fagiolo dell’Arco, 1997, p. 532-534 ; Ciliberti, 2024). À notre connaissance, ce furent les seuls en Europe à organiser une telle célébration de la Révocation.
8Le 28 mars 1686, l’inauguration du monument de la place des Victoires à Paris, commandé par le duc de la Feuillade en l’honneur de Louis XIV, ne fit qu’augmenter l’hostilité du pape à l’égard du roi de France (Gaehtgens, 2003, p. 9-35). Pour représenter Rome sur l’édifice, on avait choisi de couler dans le bronze une représentation de l’ancienne pyramide des Corses, qui rappelait la pyramide érigée en 1664 à Rome en signe d’excuse pour une offense commise par les gardes corses du pape envers Charles de Créquy, l’ambassadeur de France. Alors que la pyramide expiatoire avait été détruite en 1668, le nouvel édifice parisien affichait ce symbole humiliant de la défaite essuyée par Rome, ce qui déplut profondément à Innocent XI.
9Les festivités commandées par les Estrées s’inscrivaient donc en plein conflit gallican et elles se déroulèrent au moment où enflait l’hostilité de l’opinion internationale à l’égard de la Couronne de France, à mesure que les informations sur l’emploi de la force dans les conversions et sur les dragonnades se répandaient (Garrisson, 1985, p. 261)4.
Des réjouissances en chaîne
10Une fois prise la décision d’organiser ces fêtes, les frères d’Estrées enclenchèrent un processus qui mobilisa le parti de France à Rome. Le pape souhaitait faire chanter un Te Deum pour célébrer la réunion contrainte des protestants de France à l’Église catholique. À la demande des Estrées, qui rechignaient à ce que la célébration intervînt pendant le temps liturgique du Carême, Innocent XI accepta de la reporter. Il n’était pas question, pour les ambassadeurs de France, de limiter la somptuosité des réjouissances ni de renoncer aux réceptions fastueuses qu’ils envisageaient. Le Te Deum fut programmé pour le 28 avril 1686, c’est-à-dire après le Carême (Recüeil des nouvelles ordinaires et extraordinaires, 1687, p. 245, « De Rome le 30 avril 1686 »).
11Ce même jour, la duchesse de Bracciano organisa au palais Pasquin, situé au sud de la place Navone à l’emplacement de l’actuel palais Braschi, l’académie de musique et de chant évoquée à l’ouverture de cet article, laquelle eut lieu une seconde fois le lendemain. Il s’agissait de célébrer la conversion des huguenots et le rôle joué par le rex christianissimus, pour recourir à la titulature officielle du souverain français depuis saint Louis. Marie-Anne de La Trémoille aurait pu reprendre à son compte les propos de Madame de Sévigné : « Vous aurez sans doute vu l’édit par lequel le Roi révoque celui de Nantes. Rien n’est si beau que tout ce qu’il contient, et jamais aucun roi n’a fait et ne fera rien de plus mémorable » (lettre de Madame de Sévigné à Bussy-Rabutin, à Livry, le 28 octobre 1685, t. III, p. 238). La satisfaction dont la duchesse témoignait était-elle sincère ? Il est très difficile de savoir quelles étaient les convictions profondes de Marie-Anne de La Trémoille en matière religieuse et, par conséquent, de répondre à une telle question5. La lecture de sa correspondance, l’assiduité avec laquelle la duchesse se rendit toute sa vie à la messe et la régularité des aumônes qu’elle versait aux pauvres attestent qu’il lui importait qu’on la considérât comme une bonne chrétienne. Pour comprendre pourquoi la duchesse, en 1686, tenait aussi fortement à affirmer son catholicisme, il faut rappeler qu’elle provenait de la famille La Trémoille, originaire du Poitou et longtemps biconfessionnelle (Kmec, 2010, p. 21-37). La deuxième conversion au catholicisme d’Henri II (1620-1672), duc de La Trémoille, de la branche aînée de la famille, datait de 1670 et était encore dans les mémoires (Boisson, 2022). Henri II s’était en effet converti une première fois en 1628, à l’âge de huit ans, en même temps que son père, lors du siège de La Rochelle. Mais, sous l’influence de sa mère, Marie de La Tour d’Auvergne (1601-1665), demeurée protestante, il était retourné au calvinisme en 1638. Le 3 septembre 1670, il s’était à nouveau converti au catholicisme, cette fois avec son fils, le duc de Thouars, en présence d’Henri Arnauld, l’évêque d’Angers. L’année suivante, la scène avait été immortalisée par une gravure illustrant un almanach royal, dont le cartouche, au centre, indiquait : « LE TRIOMPHE DE L’EGLISE SUR L’HERESIE Dans la Conversion de L’Illustre Famille de la Trimouille, M. le Prince de Tarante, et M. le Duc de Touars, son fils, entre les mains de M. Henri Arnauld, Evesque d’Angers, Et Celle de plusieurs autres Personnes de Considération soubs le Pontificat de Clément X »6. Dans le contexte de la lutte contre les huguenots, le concert organisé par la duchesse de Bracciano relevait de toute évidence davantage du geste politique que de préoccupations d’ordre religieux.
12Le 2 mai 1686 suivit une fête somptueuse organisée par l’ambassadeur, François-Annibal d’Estrées. Francesco Casati, archevêque titulaire de Trébizonde, célébra une messe en musique, suivie d’un Te Deum dans l’église de Saint-Louis-des-Français, splendidement ornée. Le portrait d’Innocent XI et celui de Louis XIV étaient suspendus au-dessus de la grande porte. Après une distribution d’aumônes à près de huit mille pauvres au palais Farnèse, siège de l’ambassade de France, le duc d’Estrées y offrit un repas à plusieurs prélats et à des personnes de qualité. Deux fontaines de vin, ornées de deux grandes fleurs de lys, furent ensuite dressées de chaque côté de la grande porte du palais et coulèrent jusqu’au soir, au son des trompettes et des timbales. La nuit tombée, la façade du palais, celles des maisons sur la place et les rues alentour furent illuminées tandis que résonnaient des concerts de hautbois et de violons, puis une agréable symphonie, elle-même suivie d’un récit en vers italiens à la louange du roi de France.
13Le 11 mai, son frère, le cardinal, fit distribuer des provisions de pain, de vin, de viande et de poisson à – dit-on – plus de deux mille couvents de religieux mendiants et aux séminaires De propaganda fide, dans lesquels il faut probablement voir les différents collèges nationaux allemand, hongrois, maronite, anglais, écossais et irlandais, placés sous la tutelle de cette congrégation de la Curie romaine chargée de l’activité missionnaire de l’Église catholique.
Fig. 1 : Giovanni Battista Nolli, Nuova pianta di Roma, 1748 Domaine public.
14Le 12 mai se déroulèrent les réjouissances que le cardinal avait commanditées, dans un périmètre incluant l’église de la Trinité-des-Monts (fig. 1, n° 391), dont il était le titulaire, la colline du Pincio sur laquelle l’église était bâtie – à l’époque l’escalier de la Trinité-des-Monts, la fameuse scalinata, visible sur le plan de Nolli, n’existait pas encore –, à son pied, le centre de la place d’Espagne (fig. 1, n° 395) au niveau de la fontaine de la Barcaccia, l’œuvre des Bernin père et fils, et le palais De propaganda fide (fig. 1, n° 365). Certes l’ambassade d’Espagne n’hébergeait alors aucun ambassadeur suite aux frictions survenues entre la Couronne espagnole et le pape, lequel souhaitait mettre définitivement un terme aux zones franches qui entouraient les résidences romaines des diplomates étrangers – il fallut attendre le mois de novembre 1686 pour que Luis Francisco de la Cerda y Aragon (1660-1711), duc de Medinaceli, fût nommé ambassadeur et le 3 juillet de l’année suivante pour qu’il fît son entrée à Rome. Il reste qu’en incluant la piazza di Spagna dans l’espace des réjouissances, le cardinal provoquait l’Espagne des Habsbourgs et, par ricochet, l’empereur Léopold Ier. Il s’inscrivait aussi dans la continuité des célébrations de la Couronne de France à Rome qui marquèrent l’ensemble du règne de Louis XIV et qui reposaient sur la conviction que les arts vivants, en offrant des moments de cohésion émotionnelle et sociale, permettent de communiquer par-delà les différences politiques et culturelles (Ménestrier, 1682). Ainsi, une partie des festivités organisées en février 1662 pour la naissance du dauphin de France s’était déjà déroulée sur la place, au pied de la colline (Povoledo, 1990 ; Morelli, 1996, p. 157). La place d’Espagne servirait encore de cadre en avril 1687 pour les réjouissances grandioses ordonnées à nouveau par César d’Estrées pour célébrer le rétablissement de Louis XIV après son opération de la fistule.
La fête du 12 mai 1686
15Plusieurs sources textuelles, françaises, romaines ou vénitiennes, nous renseignent sur cette fête mémorable. Le 6 juin 1686, Il corriere ordinario, une gazette qui paraissait à Vienne, évoque « la fête grandiose, pour l’extirpation de l’hérésie en France » (la Maestosa Festa, per l’estirpazione dell’Eresia in Francia)7. Le Mercure galant de juin 1686 relate aussi l’événement (Mercure galant, juin 1686, p. 150-172). Les Avvisi Marescotti (Staffieri, 1990, p. 69), ceux de la Secrétairie d’État (V-CVaav, Segreteria di Stato, Avvisi, b. 49, f. 115v et f. 134v) ou encore ceux du fonds Barberiniano Latino (V-CVbav, Barb. Lat., 6391, f. 495r) précisent le tableau. Carlo Cartari (1614-1697), avocat au Consistoire, a également laissé dans ses notes une relation détaillée intitulée De Gallorum festis in Urbe (I-Rasr, Cartari Febei, b. 93, ff. 113v-114v et 119r-120r). En 1687, la Gazette de France contient une « Relation des rejouissances que le Duc d’Estrées Ambassadeur de France à Rome, & le Cardinal d’Estrées ont fait faire à cause de la réünion des sujets du Roy de la Religion Prétendüe Reformée à l’Eglise Catholique » (Recüeil des nouvelles ordinaires et extraordinaires, 1687, p. 267-278). Il faut enfin attribuer une place à part à une œuvre de circonstance, intitulée Roma festeggiante nel monte Pincio et publiée à Venise en 1687 par Vincenzo Maria Coronelli, père franciscain et cosmographe de la République de Venise, dont les deux globes monumentaux réalisés à la demande du cardinal d’Estrées en l’honneur de Louis XIV ornent aujourd’hui l’une des entrées de la Bibliothèque nationale de France (Coronelli, 1687 ; Armao, 1944, p. 182)8. Cet ouvrage, dont la première partie est en italien et la seconde en français, est dédié au marquis de Croissy, frère de Jean-Baptiste Colbert et secrétaire d’État aux Affaires étrangères depuis 1679 (fig. 2-3). Il contient la relation de deux fêtes, celle du 12 mai 1686 et celle qui eut lieu le 20 avril 1687 pour célébrer cette fois le rétablissement de la santé de Louis XIV après son opération de la fistule. Les deux relations ont probablement été associées parce que l’image d’un roi pieux, incarnant les qualités d’un catholicisme militant, se trouvait renforcée par son statut de roi miraculé. Ces récits restituent dans toute sa finesse le sens global des événements, probablement peu perceptible pour le spectateur, tout à son expérience festive et émerveillé par tant de splendeur.
Fig. 2-3 : Vincenzo Maria Coronelli, Roma festeggiante nel monte Pincio, Venise, 1687, double frontispice, en italien puis en français © Bibliothèque nationale de France.
16L’aménagement de l’espace avait été confié au peintre et architecte originaire de Rieti Antonio Gherardi (1644-1702). Grâce à deux gravures de Pietro Santi Bartoli (1635-1700), il est possible de se faire une idée assez précise du décor (Fagiolo dell’Arco et Carandini, 1977, vol. 1, p. 310-312) : l’une représente la façade de l’église de la Trinité-des-Monts (fig. 4) et l’autre la colline illuminée selon la scénographie de Gherardi (fig. 5). Au pied de la colline on avait édifié deux kiosques qui abritaient des portraits du pape et de Louis XIV. Dans la montée vers l’église, de nouveaux arbres avaient été plantés à côté des existants tandis que l’on avait installé des torches avec des coupes portant alternativement les armes pontificales et celles de Louis XIV. La gloire du roi était symbolisée par un grand soleil transparent et lumineux. Au sommet de la pente, la façade de l’église disparaissait sous des allégories, représentées tantôt sur des décors peints tantôt sur des bronzes dorés9 : la Religion, assise sur les clefs de saint Pierre, un Hercule gaulois qui avait les traits de Louis XIV, la France, la Piété, etc. À leurs côtés figuraient aussi Clovis, Charlemagne, saint Louis, Constantin, Théodose et Philippe-Auguste. La représentation visuelle des deux empereurs romains qui ont promu le christianisme, Constantin et Théodose, celle de Clovis, considéré comme le fondateur de la monarchie française, celle de Charlemagne, dont il est permis de penser que Louis XIV envisagea, au moins jusqu’à la délivrance de Vienne en 1683, de reconstituer l’Empire (Armogathe, 1985, p. 146), ou encore celle des rois capétiens, Philippe-Auguste et saint Louis, qui avaient fondé une royauté qui devait par la suite évoluer vers l’absolutisme, inscrivaient Louis XIV dans une lignée de figures majeures qui marquèrent l’histoire. Ces représentations participaient à l’entreprise de propagande voulue par le souverain lui-même, laquelle le transformait en roi de gloire et faisait de son règne un monument, appelé, de son vivant, à être érigé en modèle et qualifié de Grand Siècle10.
Fig. 4 : Prospetto della facciata della Reale Chiesa della S.ma Trinità de Monti in occasione delle sontuose feste celebrate dall’Em.mo Sig.re Card. Destrées titolare di essa in rendimento di grazie per l’estirpazione dell’Eresia in Francia, gravure, “Ex plurium inventis PET. SANTI. BART. incidit”11. © Bibliothèque nationale de France. (Voir Gallica)
Fig. 5 : Prospetto della Salita del Monte Pincio illuminata con due ordini di Candelabri dalla piazza fino alla sommità del monte sotto del quale si vedevano tutti gli alberi coperti di un infinità di stelle fiammeggianti. A. Gherardi inv. Pet. Santi Bart. Inc. © Collezione Maurizio Fagiolo dell’Arco 12.
17La fête se composait de plusieurs séquences. Le matin, une messe, suivie d’un Te Deum, fut célébrée dans l’église, en présence de quelque quatre-vingts prélats et de la crème de l’aristocratie francophile locale, tandis qu’à l’extérieur retentissaient des fanfares de trompettes, le bruit des tambours et des « boîtes13 », c’est-à-dire des pétards, autant de manifestations sonores de la liesse populaire qui contribuaient à conférer à la fête éclat et majesté. Selon le diario de Carlo Cartari, dans une chapelle on apercevait, au bras du duc de Mantoue, la duchesse de Modène, Laura Martinozzi (1639-1687). Cette nièce de Mazarin, veuve d’Alfonso IV d’Este (1634-1662), vivait retirée à Rome depuis la majorité de son fils, survenue en 1674. La duchesse de Bracciano, donnant le bras au marchesino Giovanni Mattia Del Monte (1657-1709), et sa sœur, la duchesse Lante della Rovere, étaient installées dans l’une des chapelles de l’église, sans doute celle de la famille Orsini, laquelle comptait parmi les plus fastueuses de l’édifice, afin d’assister à la messe, au Te Deum et au sermon en latin qui suivit (I-Ras, Archivio Cartari Febei, b. 93, f. 119r)14.
18Un déjeuner, nommé dans les sources, selon les habitudes de l’époque, « dîner », réunit ensuite tous les prélats au palais De Propaganda fide. Ce festin fut suivi d’une symphonie vraisemblablement dirigée par Arcangelo Corelli (1653-1713), avec un « récit en vers italiens à la louange de sa Majesté, chanté par quatre des plus belles voix de Rome », ainsi que le précise la Gazette de France (Recüeil des nouvelles ordinaires et extraordinaires, 1687, p. 274). On sait que lors d’événements extraordinaires, les sinfonie de Corelli étaient jouées en très grand effectif. Sur une gravure de la fête de 1687, qui figure dans le recueil de Coronelli, on compte une quarantaine de musiciens, comprenant clavecins, violons et instruments de basses, où se distinguent des contrebasses et des théorbes. Ces symphonies faisaient souvent office d’introduction pour des pièces vocales profanes ou sacrées. C’est le cas ici puisqu’un récit chanté leur succédait. Il s’agit de la cantate Il trionfo della Fede, sur un livret de Giuseppe Domenico De Totis et avec une musique d’Alessandro Melani (1639-1703), un compositeur qui entretenait des liens étroits avec le milieu français de Rome et qui avait dédié au cardinal d’Estrées un recueil de musique sacrée intitulé Delectus sacrorum concentuum binis, ternis, quaternis, quinisque vocibus (1673) alors qu’il était maître de chapelle à Saint-Louis-des-Français15 :
De la nourriture du corps on passa à celle de l’âme, […] en écoutant la musique très douce d’un drame intitulé Le Triomphe de la Foi, fruit de l’invention féconde du sieur Giuseppe de Totis et de l’excellente maîtrise musicale du sieur Alessandro Melani, entièrement rempli des gloires du roi et de la France16.
19Dans ces propos de Coronelli, on constate que le franciscain est sensible à la dimension céleste de la musique, propre à l’élévation des âmes, et à sa douceur, une catégorie centrale, à Rome comme à Paris, de l’esthétique de l’époque, mais aussi de la politique – nous nommerions aujourd’hui soft power cette capacité propre à la musique de séduire sans user de la force ni de la menace17. La douceur de la voix et des instruments atténuait la force des vers d’éloge du roi de France qui concluaient la cantate :
Traduction d’Emmanuel Resche-Caserta, livret du CD, p. 62.
20À l’image irénique d’une alliance entre la Seine et le Tibre succédait celle de la montée aux cieux d’une ville de Paris en gloire, la scène terrestre se révélant trop étriquée pour le roi Louis.
21Le soir venu, le cardinal d’Estrées offrit à neuf cardinaux une « collation », en réalité un ample repas, sur l’estrade qu’il avait fait construire sur la place d’Espagne, tandis que la duchesse de Bracciano, sur une seconde estrade préparée par ses soins, qui jouxtait celle du cardinal (V-CVaav, Segreteria di Stato, Avvisi, b. 49, f. 134v, 18 mai 1686), en proposa une autre au duc de Mantoue, lequel comptait parmi les figures majeures du parti de France dans la Péninsule et dont le séjour à Rome, débuté le 9 avril, devait s’achever le 22 mai suivant :
Son altesse de Mantoue se trouvait sur une estrade préparée à son intention par la duchesse de Bracciano, qui lui donna une superbe collation, tout comme le cardinal d’Estrées le fit aux neuf éminences qui se trouvaient sur une autre estrade pour assister à l’illumination de la façade et de la colline de la Trinité, pour laquelle le tout Rome était présent18.
22Sur la pente du Pincio, les cinquante pilastres décorés de coupes et de fleurs de lys étaient tous illuminés et les arbres parés d’étoiles lumineuses. Quatre cents flambeaux éclairaient la façade de l’église de la Trinité-des-Monts. Cette débauche d’éclairage signifiait le dévoilement de la vérité pour des yeux jusque-là égarés par les ténèbres. Sur la place, à côté des deux estrades, où trônaient de grands bassins de fruits et de confitures avec vins et liqueurs destinés aux invités, les carrosses étaient nombreux et la foule se pressait près des fontaines de vin disposées à son intention et par la nouvelle distribution d’aumônes aux pauvres qu’avait ordonnée le cardinal d’Estrées.
23À la fin, trois concerts se succédèrent au milieu de la place sur une grande estrade tapissée : l’un de tambours et de trompettes, probablement placées à l’écart de l’orchestre et en hauteur, puis un deuxième de violons et, pour clore la fête, une symphonie de divers instruments accompagna un récit chanté à la louange du roi par une « excellente voix » (Recüeil des nouvelles ordinaires et extraordinaires, 1687, p. 278).
24Le dispositif en plein air qui avait été mis en place comportait une très forte dimension sensorielle destinée à immerger l’assistance dans un univers de sons et de lumières, où le goût et les parfums avaient aussi leur importance, tout comme le toucher des lourdes tentures qui drapaient les échafauds. L’union des arts dans une fête comme celle-là avait pour dénominateur commun une rhétorique de la magnificence, alors partagée par l’ensemble des aristocraties européennes (Goulet, 2024). D’après un avviso, l’événement aurait coûté plus de huit mille écus à son commanditaire (V-CVaav, Segreteria di Stato, Avvisi, b. 49, f. 134v, 12 mai 1686). Certes, les chiffres avancés dans les avvisi sont toujours à prendre avec précaution (Fantappiè, 2024). Il reste que la dépense fut sans nul doute considérable. En déboursant ainsi de l’argent avec largesse et en manifestant sa charité, le cardinal d’Estrées faisait connaître publiquement son statut et sa condition ; dans le même temps, il mettait en scène le poids de la Couronne de France dans la diplomatie et la politique internationale de l’époque. La présence simultanée de personnes de rang très divers – nous dirions à présent de classes sociales différentes – conférait à l’événement une dimension civile et collective remarquable. La fête visait à ce que chacun des participants, excité par le son éclatant des trompettes et charmé par la douceur des violons, ébloui par la somptuosité et la majesté du décor, entraîné par la joie populaire, fût conduit à admirer et louer l’action du roi de France, défenseur et propagateur de la foi catholique.
Remarques conclusives
25L’analyse de cette chaîne de réjouissances, qui s’inscrit dans un moment de grandes tensions diplomatiques franco-vaticanes et où il est difficile de distinguer, dans l’action des représentants de la France, la part du chrétien et celle du sujet de la couronne de France, nécessite de considérer ensemble le politique et le religieux. De toute évidence, le cardinal d’Estrées s’affairait pour maintenir l’unité du parti francophile à Rome et ses mobiles étaient d’abord politiques. Pour imposer l’idée qu’il existait une grandeur de Louis XIV, comme il y en avait eu une d’Auguste, le cardinal mobilisait les arts afin d’agir sur les sens. On peut estimer que la musique en particulier lui apparaissait comme un moyen privilégié pour lutter contre l’émotion probablement sincère de la cour pontificale vis-à-vis de la violence déployée dans la tentative d’éradication confessionnelle.
26Le cardinal atteignit-il son but ? En d’autres termes, peut-on évaluer l’efficacité persuasive de cette fête ? L’éclat des réjouissances manifestement éblouit, mais de nouveaux accrochages entre Louis XIV et la papauté, telles l’affaire des quartiers en 1687 et la crise de l’électorat de Cologne en 1688, allaient exacerber les tensions entre Versailles et le Saint-Siège. Beaucoup en Europe pensaient que le « collossique » souverain, pour reprendre l’expression par laquelle Ézéchiel Spanheim désignait l’appétit de pouvoir gigantesque du roi19, ne cherchait qu’à imposer sa propre hégémonie et, malgré les efforts des représentants du parti de France pour susciter l’allégresse générale, les divergences entre la cour de Versailles et celle de Rome les confortaient dans leur conviction. La manière dont la noblesse romaine francophile s’affirmait devait se faire toujours plus provocante et humiliante pour l’Espagne et les Habsbourg, comme en témoigne la statue de Louis XIV commencée par Domenico Guidi à la demande de Guido III Vaini en 1697 et achevée par Pierre Legros le Jeune en 1699, à la veille de la guerre de Succession d’Espagne, et encore visible aujourd’hui dans les escaliers de la Villa Médicis : le monarque, un pied sur le globe terrestre, écrase, de l’autre, la tête d’un lion, c’est-à-dire qu’il foule aux pieds les deux attributs emblématiques de la puissance espagnole (Ziegler, 2009)20.
27La duchesse de Bracciano, quant à elle, devait estimer que l’opération était réussie. Elle avait su habilement s’insérer dans l’agenda des fêtes organisées par les Estrées. Le soir même du jour où le pape Innocent XI avait lancé les festivités pour célébrer la révocation de l’Édit de Nantes et avant même que n’aient lieu les grandes fêtes élaborées par les ambassadeurs, la duchesse avait donné chez elle un concert, repris le lendemain soir, un concert dans lequel il faut voir un véritable investissement politique. À Rome, pas d’événement politique ou religieux lié à la Couronne de France auquel la duchesse ne fût pas liée. Lors des manifestations organisées par l’ambassade de France, Marie-Anne de la Trémoille était toujours visible et les avvisi de Rome comme la Gazette de France ne manquaient jamais de signaler sa présence. Personnalité emblématique de la France à Rome, la duchesse saisissait chaque occasion qui se présentait à elle pour rappeler son appartenance au parti de France et, ce faisant, œuvrait pour la « fabrique » de sa propre image21. La duchesse jouait à la perfection le rôle qui lui avait été confié par les Estrées depuis son mariage avec Flavio Orsini : l’organisation d’une académie de musique en l’honneur de la révocation de l’édit de Nantes était un geste qui permettait au souverain de France d’apparaître symboliquement sur la scène romaine au travers d’une démonstration de magnificence par l’une de ses sujettes. L’action de la duchesse et, plus encore, celle du cardinal d’Estrées contribuaient efficacement à la mise en scène, à l’étranger, d’un « Grand Siècle » français, celui d’un Louis XIV dont le règne était présenté comme exceptionnel, dans une union des arts où la place prépondérante accordée à la musique témoignait de l’importance qu’elle revêtait au sein des relations diplomatiques européennes.







