Colloques en ligne

Florentin Briffaz

Samuel Guichenon (1607-1664) et l’écriture de l’histoire entre France et Savoie. Réflexion sur la notion de « Grand Siècle » au miroir des pratiques de l’érudition

Samuel Guichenon (1607-1664) and the writing of history between France and Savoy. Reflexions about the notion of “Grand Siècle” through the lens of erudition practises

1En ouverture de l’Histoire généalogique de la royale maison de Savoie parue en 1660, l’auteur, Samuel Guichenon, fait placer une lettre reçue de Louis XIV sept ans plus tôt. En voici la teneur :

Monsieur Guichenon, Comme la Maison de Savoye a des alliances si grandes & si particulieres avec celle de France, qu’il est impossible de parler de l’une sans dire beaucoup de choses de l’autre : j’ay crû que la passion que j’ay de faire revivre la gloire de mes Predecesseurs, treuveroit de quoy se satisfaire dans l’Histoire de cette Maison. La cognoissance particuliere que vous vous en estes acquise, & le proiet que vous en avez dressé, m’a paru si beau, que j’approuve extremement le dessein que vous avez de la donner au public. Vous me feres plaisir de le faire le plus soigneusement & le plus promptement que vous pourrés ; & je vous asseure que je n’en considereray pas moins le travail, que s’il estoit employé à la gloire particuliere de ma Maison. C’est le sujet de cette Lettre que je finis, priant Dieu qu’il vous ayt, Monsieur Guichenon, en sa sainte garde. Escrit à Paris le 6. Juillet 1653. Signé LOUYS. Et plus bas, DE LOMENIE. En la Superscription de la Lettre est écrit.

A Monsieur Guichenon mon Conseiller & Historiographe de France (Guichenon, 1660a, vol. I, « Lettre du Roy à l’Autheur », n. p.)

2Louis XIV (ou plutôt son entourage, à commencer par Mazarin) félicite Guichenon pour le projet qu’il a d’écrire l’histoire de la Maison de Savoie. Dans une logique à la fois de compétition historiographique et de rivalité politique, c’est en raison d’une parenté entre les deux Maisons par les différents redoublements d’alliance1 que le Roi-Soleil évoque son intérêt pour le projet de Guichenon, tout en lui rappelant, dans l’adresse, qu’il est déjà son conseiller et qu’il exerce la charge d’« historiographe de France ».

3L’exemple de Guichenon permet, nous semble-t-il, de décentrer le regard en plaçant la focale sur une terre et un auteur des confins, servant à la fois la France et la Savoie. La présente contribution, partant de l’analyse des papiers personnels de Guichenon, propose ainsi de réfléchir à la question du Grand Siècle par l’étude des pratiques d’écriture de l’histoire dans les années 1630-16602.

Itinéraire d’un historiographe entre France et Savoie

4Le parcours de S. Guichenon s’inscrit dans le cadre de confins territoriaux et de l’interface entre France et Savoie. Né vers 1607, Samuel Guichenon appartient à une famille protestante établie en Bresse, région devenue française en 16013. En effet, après une campagne militaire menée par le maréchal de Biron pour Henri IV, la majorité des pays de l’Ain (Bresse, Bugey, Valromey) est extraite du duché de Savoie et rattachée à la France, en vertu du traité de Lyon du 17 janvier 16014. Pourtant, la formation intellectuelle et politique de Guichenon se déroule à la fois en France et en Savoie. Docteur en droit de l’université de Turin, la capitale des États de Savoie outre-monts5, il devient avocat au présidial de Bourg-en-Bresse en 1625, donc sur le versant devenu français, et y occupe les fonctions de syndic à partir de 1638, après s’être préalablement converti au catholicisme une huitaine d’années plus tôt, à la suite d’un voyage en Italie6.

5Dans le cadre de ces actes de colloque centrant l’analyse sur le Grand Siècle, le profil de Guichenon est intéressant en ce qu’il questionne le statut d’historiographe de part et d’autre des Alpes et selon une logique de cumul, voire de compétition mémorielle et dynastique. En la matière, c’est en 1649 que Guichenon reçoit d’abord la charge d’« historiographe » de la part de Louis XIV, par lettres patentes datées de Compiègne du 2 août (Brossard, 1899, p. 102). C’est en cette qualité que Guichenon participe dès lors à la floraison de monographies provinciales au service du pouvoir royal et princier, lesquelles constituent un élément saillant du Grand Siècle.

6Depuis le vibrant plaidoyer pro domo de Charles Sorel en 1646, les observateurs rappellent que, pour le royaume de France, la charge d’historiographe, au cœur du processus d’écriture de l’histoire officielle7, se scinde en deux titres aux résonances différenciées. D’un côté, l’« historiographe de France » est nanti d’un titre plus prestigieux et est souvent seul à exercer cette charge ; de l’autre, « l’historiographe du roi » jouit d’un titre beaucoup plus couramment octroyé qui récompense les services de l’impétrant et vient couronner ou conforter la faveur du moment. F. Fossier insiste sur le fait que, dans les deux cas, la situation n’est guère institutionnalisée et qu’il ne saurait être question d’un office en tant que tel (Grell, 2006b, p. 128-130). C’est que la charge est, comme la fortune, de circonstance.

7Guichenon appartient à ce cercle des « historiographes du roi ». Il s’agit de la catégorie la plus favorisée quantitativement parlant puisque F. Fossier en a comptés pas moins de 70 détenteurs dans la France d’Ancien Régime, contre 16 « historiographes du roi » et « quinze cas indéterminés » (Fossier, 1985, p. 366, 381-417)8.

8En 1650, c’est donc fort de cette nouvelle qualité de « conseiller et historiographe du Roy » que Guichenon fait paraître les quatre volumes de l’Histoire de Bresse et de Bugey chez de prestigieux éditeurs calvinistes lyonnais, Huguetan et Ravaud. Nous reviendrons sur la genèse antiquaire de cette œuvre et sur la méthode de travail qui en est à la source, mais notons dès à présent que ce livre connaît un grand succès et constitue la première synthèse d’ensemble sur ces provinces nouvellement rattachées à la France. L’entreprise participe de la politique d’intégration et d’arrimage des territoires assez récemment acquis (ici depuis 1601 tout de même9).

9Ce monument historiographique, bien que dédié à la duchesse de Savoie, Madame Royale10, constitue une pierre locale et provinciale à l’édifice mémoriel et monarchique louisquatorzien. En effet, le tout premier chapitre s’intitule « Que les Pays de Bresse, & de Bugey ont toujours esté des Gaules ». Voici tout un programme pour complaire au patronage royal : la Bresse et le Bugey, mis sur un pied d’égalité avec les autres provinces de France, sont présentés comme nécessairement français du point de vue géographique (« la situation de ces deux Provinces monstre clairement qu’elles ont esté de tout temps comprises dans les limites generales des Gaules en tous les departemens qui en ont esté faits par les Anciens », [Guichenon, 1650, p. 1]), malgré des aléas historiques qui sont rapportés par le menu. Tout le récit chronologique s’inscrit dans cette trajectoire aux accents téléologiques. C’est ainsi que la première référence historique qui apparaît est celle de César et de la Guerre des Gaules et que le premier livre de cette histoire de Bresse et de Bugey se clôt sur le récit et l’analyse du traité de Lyon de 1601, « moyen [par lequel] la Bresse, le Bugey Valromey & Gex retournerent sous l’obeyssance de la France ». Ce qui est présenté comme un juste retour des choses s’inscrit en complet miroir des premiers mots du livre de Guichenon. La boucle est ainsi bouclée.

10De cette façon, l’ouvrage valorise le roi de France à bien des égards. La référence à César est une figure constante et commune du discours épidictique à la cour de France pour célébrer l’action pacificatrice du souverain. Plus encore, la mise en scène chronologique, fondée sur la geste d’une province (ré)unie à la France, dans une perspective téléologique, est l’un des jalons de la politique d’une histoire officielle des provinces.

11Pourtant, Guichenon est sur une ligne de crête. Écrivant pour le roi de France mais sur une histoire longtemps savoyarde et conflictuelle, il fait montre d’une hésitation et d’une double fidélité. Sa gêne est à plusieurs moments perceptible, à mesure que le savant reprend une lecture moins univoque de certains événements et de certaines sources. Ainsi, à propos du traité de Lyon qui consacre l’union des pays de l’Ain à la France en l’échange du marquisat de Saluces et qui constitue, par là-même, la fin de son premier livre, l’historien ne peut s’empêcher de multiplier les interprétations. Surtout, il cite sans le réprouver un haut dignitaire et commentateur : « Un grand Capitaine & grand Politique de ce Royaume donnant son advis sur un evenement si remarquable, dit de fort bonne grace & ingenieusement, que le Roy avoit traitté en Marchand ; & le Duc de Savoye en Prince ». La comparaison avec un marchand, éminemment roturière, ne laisse pas de surprendre et le beau rôle est presqu’accordé au duc de Savoie qui, en grand prince, aurait laissé la Bresse et le Bugey pour prix de la paix et du traité avec la France.

12Nonobstant cette écriture finalement loin d’être aussi lisse qu’elle n’y paraît au premier abord, c’est bel et bien cette Histoire de la Bresse et de Bugey qui ouvre à Guichenon les portes de l’ascension sociale. Lorsqu’il est anobli en 1658 par Louis XIV avec le titre de chevalier11, ce sont ses mérites d’historiographe et ses services d’historien entre France et Savoie qui sont mis en avant pour justifier une telle promotion :

Bien que notre royaume ait produit de tout temps de fameux historiens, néanmoins notre amé et féal Samuel Guichenon, seigneur de Paynessuyt, en notre pays de Bresse, notre conseiller et historiographe étant réputé pour être l’un de ceux de ce siècle qui s’en est acquitté avec plus d’exactitude et de fidélité, ayant donné au public cette curieuse et pénible histoire de nos provinces de Bresse et de Bugey, laquelle a été reçue avec un applaudissement général, ce qui nous a porté à le retenir pour notre conseiller et historiographe ordinaire ; ensuite notre très-cher et très-amé cousin le duc de Savoie, connaissant le talent dudit Guichenon, venant de le choisir aussi pour son historiographe et de l’employer à écrire l’histoire de sa maison qui a beaucoup de connexité avec celle de France ; nous lui avons donné non seulement notre permission de l’entreprendre, mais avons été bien aise qu’il l’entreprît, d’autant même que nous savons qu’il y a si parfaitement réussi, qu’il n’y a plus rien à souhaiter pour la perfection de cet ouvrage, que de le mettre au jour. D’ailleurs la réputation des hommes savants n’étant jamais limitée dans leur propre pays, nous sommes bien informé que celle dudit Guichenon s’est étendue si loin que notre très-cher et très-amé frère Ferdinand III, pour témoigner l’estime qu’il faisait dudit Guichenon, l’a honoré par les patentes données à Vienne en Autriche, le premier du mois de juillet 1651, de la dignité de chevalier et de comte palatin de l’empire, avec des privilèges et des autorités considérables ; et depuis, notre frère le duc de Savoie lui a donné l’ordre de chevalerie de la sacrée religion et milice des saints Maurice et Lazare, quoique ledit Guichenon ne fût pas noble d’extraction, voulant que sa vertu suppléât à sa naissance ; de sorte que, voyant l’un de nos sujets si favorablement traité par des princes étrangers, nous avouons qu’il était juste de lui donner des marques de notre estime et affection, y étant aussi porté par les prières et instances de notre très-Chère et aînée tante, la duchesse de Savoie, dont la recommandation nous est très-chère, savoir faisons que : Nous, par ces présentes et autres bonnes considérations à ce nous mouvant, avons, de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royales, fait et créé, faisons et créons ledit Guichenon, chevalier, avec pouvoir d’en prendre et porter le titre et qualité, avec tous les droits, honneurs et prééminences qui y appartiennent, en jouir et user en tous actes et assemblées, tant en fait de guerre et partout ailleurs, en jugement et dehors, tout ainsi qu’ont accoutumé de faire les chevaliers qui ont été créés de notre main ou par les rois nos prédécesseurs dans un combat, bataille, siège ou prise de place, lui ayant à cet effet donné l’accolade, ainsi qu’il est d’usage en pareil cas ; et d’autant que le degré de chevalerie élève ceux qui le possèdent par-dessus celui de noblesse, nous avons, par les mêmes motifs que dessus, et de notre même grâce spéciale, pleine puissance et autorité royales, ennobli et ennoblissons, et du titre de noblesse décoré et décorons ledit Guichenon, ses enfants nés et à naître en légitime mariage et toute sa postérité.

13Comme le fait remarquer Stéphane Van Damme, on touche ici à « une ascension sociale par les lettres que couronne un anoblissement » (Van Damme, 2005, p. 332).

14Revenons à l’année 1650 et basculons côté Savoie. C’est décidément une année faste pour Guichenon puisqu’il obtient la charge d’historiographe cette fois de la part du duc de Savoie Charles-Emmanuel II12. Son aboutissement est une œuvre à tonalité dynastique, officielle, l’Histoire généalogique de la royale maison de Savoie, parue en 1660, avec un deuxième volume constitué de « preuves ». L’ouvrage entend appuyer les prétentions royales de la Maison de Savoie, comme on le voit dès le titre. Cette histoire généalogique est dédiée à la duchesse Christine (Madame Royale13).

15La dimension de panégyrique est très forte ici, avec une rhétorique adaptée, servie par des gravures allégoriques mettant en scène la lignée de la Maison de Savoie, à commencer par celle de la trompette de la Renommée sur le frontispice (Pommier, 2017, p. 10-14). Ce contexte contraignant d’écriture amène Guichenon à certaines forgeries, dans le cadre d’une commande et d’une historiographie d’État résolument dynastique. Par exemple, il ne remet pas en cause les origines mythiques saxonnes de la Maison de Savoie14 ; Chantal Grell a bien montré à quel point le mythe des origines est un passage obligé dans le récit de l’histoire officielle (Grell, 2006a, p. 13-14).

16Cette histoire n’en demeure pas moins assise sur certains éléments intangibles de la nouvelle méthode de lecture des sources, quoique moins critique que pour l’Histoire de Bresse et de Bugey 15. Citons le cas des marges, qui sont utilisées à de nombreuses reprises pour recueillir les références précises aux sources manuscrites et imprimées afin d’étayer et de justifier l’argumentation. Par-delà la mise en scène du texte, on est face à un régime de la preuve documentaire (encore plus pour l’Histoire de Bresse et de Bugey) qui, par ces notes marginales, ancêtres des notes de bas de page (Grafton, 1998), amènent Guichenon à s’inscrire dans les progrès de l’érudition de son temps. Pourtant, bien souvent, ce ne sont pas de véritables notes explicatives comme on en trouve plus tard chez Varillas (Zonza, 2010, p. 102), dans une certaine filiation, même réduite à sa substantifique moelle, avec la glose médiévale. Au contraire, les notes marginales de Guichenon sont assez sèches et renvoient à une ascèse pour la citation de sources : ces « titres et preuves authentiques » qui apparaissent dès le sous-titre de l’ouvrage, en dépit d’un cadre plus contraint et centré sur les généalogies.

17En fin de compte, par sa méthode précise et documentée et son ampleur narrative, l’ouvrage constitue une matrice historiographique pour les générations suivantes, ce qui fait que Daniel Chaubet a pu dire que Guichenon constituait « le premier (sur le plan chronologique bien sûr) véritable historien de la Savoie, malgré les erreurs encore nombreuses dont ses ouvrages demeurent encombrés » (Chaubet, 1995, p. 68). Peu de temps après la publication de cette somme, l’érudit s’éteint à Bourg en 1664.

18Ainsi, on perçoit à quel point l’activité historiographique de Guichenon, en plein Grand Siècle, est associée à l’écriture du pouvoir royal et princier, concomitamment, de part et d’autre des Alpes. L’Histoire de Bresse et de Bugey d’une part et l’Histoire généalogique de la royale maison de Savoie d’autre part constituent les deux morceaux de bravoure de Guichenon, les deux pièces principales de son œuvre d’historiographe à succès, qui puisent aux sources modernes de la méthode critique, mais aussi aux sources de la pratique déjà bien éprouvée des antiquaires, lesquels, selon Arnaldo Momigliano, « réunissent tous les matériaux se rapportant à un sujet donné qu’ils aient ou non à résoudre un problème » (Schnapp, 2007, p. 8).

19Dans le paysage de son œuvre, on peut ainsi citer également la Bibliotheca Sebusiana de 1660 et l’Histoire de la souveraineté de Dombes, posthume16, mais on centrera désormais l’étude sur l’Histoire de Bresse et de Bugey.

Les papiers Guichenon. Un observatoire des pratiques d’écriture de l’histoire

20Hormis la correspondance, disséminée dans différents centres d’archives17, les papiers de Guichenon18, comprenant plusieurs milliers d’actes, sont conservés en 34 volumes (et une table de titres) à la Bibliothèque historique de la faculté de médecine de Montpellier19 et en deux volumes à la Bibliothèque municipale de Bourg-en-Bresse (Ms. 4 et Ms. 5), et sont restés inédits. Un inventaire des volumes, pour le versant montpelliérain, a été édité par Allut en 1851, mais les papiers n’ont jamais été étudiés pour eux-mêmes, dans leur logique d’ensemble et en tant que témoignage d’une méthode de collecte et de recherche historique.

21La consultation de ces « papiers » donne lieu à bien des surprises. On s’attendrait à ne voir que des copies d’actes, des notes de travail de Guichenon. En réalité, de nombreux originaux, chartes et registres médiévaux ou actes du xvie siècle parsèment les collections. La collection rassemblée par Guichenon s’organise soit sur le mode du registre, relié et conservant un ensemble de pièces originales, insérées parfois de façon fruste – sectionnant par là-même certains bouts de parchemin –, soit en un ensemble de feuilles volantes, mais conservant toujours des regestes, souvent de la main même de Guichenon.

22Le volume 1, conservé à Bourg, porte sur sa page de garde plusieurs mentions des plus intéressantes. Intitulé « Recueil de diverses pieces curieuses servans à l’histoire », il porte la signature de Guichenon et indique clairement la provenance des « pièces » : « Ex Bibliotheca Samuelis Guichenon », lequel se présente comme avocat au présidial de Bourg. L’ajout de la qualité de chevalier et d’historiographe de France et de Savoie est postérieur20. La date de 1646 y figure et correspond sans doute à la date de confection du registre, après la collecte préalable des documents. On y trouve ensuite une table des matières puis les documents originaux, d’époques variées, avec des regestes au verso de l’acte en question, comme pour le texte d’alliances en 1516 de François Ier.

23Dans les volumes conservés à la bibliothèque de la faculté de Montpellier, le procédé est le même, mais cette fois avec une ampleur supérieure. Le frontispice du premier volume porte la même mention faisant référence à cette pratique de collecte de « pièces curieuses servant à l’histoire » mais cette fois avec la date de 1661, c’est-à-dire après la parution de l’Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie.

24Quelle logique d’ensemble préside à l’organisation de ces papiers ? Il faut d’abord en souligner l’énorme masse documentaire, couvrant 34 volumes et une table des titres. En faisant les calculs, à partir de l’inventaire d’Allut21, on compte plus de 2400 pièces22.

25On l’a dit, l’un des aspects les plus intéressants est que Guichenon a eu accès à plusieurs originaux médiévaux et les a conservés pêle-mêle dans ces fonds aux allures d’inventaire à la Prévert – le dénominateur commun étant l’espace géographique (bressan, bugiste et savoyard) ou le thème touchant à l’activité de nobles et de lignages étudiés par l’historien. Plusieurs documents emblématiques peuvent être cités : l’acte de ratification par le sire de Villars de la vente de la maison forte de Faysses du 2 décembre 1368 (vol. 8, pièce 36) ou encore cette belle montre d’armes du sire de Châteauvieux passée le 12 mars 141723.

26Ensuite, Guichenon ne se contente pas de collecter et de collectionner. Il lit les documents et les analyse. À la fin d’un cahier de parchemin (quoiqu’incomplet), l’écriture de sa main mentionne la présence de l’acte de fondation de la chartreuse de Pierre-Châtel par Bonne de Bourbon, au début de la pièce qui s’ouvre sur une splendide lettrine ornée : « En ce livre sous trois peaux & le commencement d’une aultre peau de la fondation » (vol. 6, pièce 8).

27Surtout, au cœur de ce Grand Siècle qui voit la floraison de l’écriture de l’histoire, Guichenon développe une certaine ascèse de travail reposant sur la consultation systématique des documents, les « titres » érigés au rang de sources de son discours historique. Guichenon fonde en effet son travail sur la narration par la preuve documentaire, anticipant également les travaux de Jean Mabillon, figure tutélaire de la diplomatique. Il n’est pas le seul : Nicolas Chorier, son confrère dauphinois, procède de la même façon, mais l’érudit bressan se distingue par l’ampleur avec laquelle il y recourt. Le tableau synthétique des sources consultées qu’il donne dans les premières pages de son Histoire de Bresse et de Bugey, avant même la publication du privilège du roi, donne une certaine idée de l’importance de ce corpus dans son projet discursif et historique d’une part et de la variété de ses consultations d’autre part. Il scinde les sources en trois groupes : les archives des chambres des comptes (en précisant les inventaires généraux qui lui ont été transmis), les cartulaires et titres (principalement des cartulaires ecclésiastiques) et les manuscrits (chroniques depuis le Moyen Âge mais aussi certains papiers de travail comme ceux de Duchesne père)24.

28C’est ainsi que plusieurs de ces documents, saisis en originaux ou en copies (parfois de sa main) dans ses papiers, se retrouvent ensuite édités dans les volumes de Preuves de son Histoire de Bresse et de Bugey, d’une part, et de son Histoire généalogique de la royale Maison de Savoie d’autre part. Par exemple, le texte du traité de mariage entre Alix de Bourgogne et Philippe de Savoie en 1267 (vol. 22, pièce 48) se retrouve édité dans l’Histoire généalogique de Savoie (Guichenon, 1660a, p. 88).

29Ces papiers constituent donc des réservoirs documentaires bien pensés comme tels, pour servir de support et d’argumentation au récit, à l’histoire chronologique et politique de la région, mais aussi dans le contexte politique et royal de chasse aux faux nobles. D’où la collecte d’actes remontant aux origines médiévales de certains lignages pour prouver la noblesse et étayer les tableaux généalogiques du troisième volume de l’Histoire de Bresse et de Bugey.

30Ce qui distingue à bien des égards Guichenon de ses prédécesseurs et de ses continuateurs immédiats, c’est qu’il est davantage défricheur que compilateur. On l’a dit, les deux grandes œuvres de Guichenon, l’Histoire de Bresse et de Bugey et l’Histoire de la Maison de Savoie, s’arcboutent chacune sur un volume de preuves, véritable corpus justificatif du récit. Pourtant, ce n’est pas le seul endroit où l’érudit renvoie aux sources. Sans chercher à faire de Guichenon une figure écrasante de commandeur, il faut lui reconnaître ce souci assez novateur de composer un discours d’ensemble qui dépasse le simple cadre de l’écriture servile du pouvoir, bien qu’il soit gagné à plusieurs moments par une approche panégyrique envers les maisons de Savoie et de France, ses commanditaires, patronage oblige25.

31Dans les autres volumes édités, il fait des renvois aux sources, parfois en citant les possesseurs des chartes qu’il a consultées lui-même ou qu’il s’est fait envoyer26, comme en témoigne sa correspondance. C’est que Guichenon est le maillon important d’une chaîne de savoir et de savants.

« La nébuleuse Guichenon » (S. Van Damme), ou la perpétuation de la République des Lettres au Grand Siècle

32Ce faisant, le projet de Guichenon, comme en témoigne la confection de ses papiers de travail, s’inscrit dans une approche réticulaire du savoir et de l’écriture de l’histoire. En cela, son parcours d’historiographe et d’érudit s’inscrit dans les logiques d’écriture de l’histoire et de sociabilité savante des années 1630 aux années 1660.

33Pour s’en convaincre, il suffit d’abord de regarder l’exemplaire de l’Histoire de Bresse et de Bugey conservé à la BnF et numérisé sur Gallica27 : sur la page de garde du premier volume, Guichenon a dédicacé de sa propre main l’ouvrage à « Monsieur d’Hozier ». Or, ce personnage, bien connu des historiens modernistes, n’est autre que Pierre d’Hozier, juge d’armes chargé par le pouvoir royal de produire les preuves de noblesse28. Par ses compétences et fonctions de généalogiste, on comprend la raison pour laquelle D’Hozier père fut en contact étroit avec Guichenon, qui travaillait à l’histoire de la noblesse des pays de l’Ain et s’efforçait d’inventorier les différents lignages aristocratiques de la région, depuis leurs origines médiévales. La pratique généalogique constitue un point commun à tous ces savants (Poncet, 2014, p. 101-136).

34L’érudit bressan n’en constitue pas moins la tête d’un réseau principalement établi autour de Lyon et de la Savoie, ce que Stéphane Van Damme a désigné par la belle formule de « nébuleuse Guichenon ». Le grand homme bressan est même qualifié par l’un de ses correspondants de « demi-dieu du Parnasse historique29 ».

35Précisément, pour saisir ces réseaux de sociabilité de savoir et d’écriture, trois types de fonds peuvent être étudiés. D’abord, les papiers personnels de Guichenon conservent la trace d’envois, d’échanges des pièces et matériaux historiques entre savants, mais aussi entre détenteurs et lecteurs d’archives. Ensuite, la correspondance foisonnante de Guichenon donne des informations concrètes sur l’identité du groupe et le fonctionnement réticulaire du savoir. Une partie de cette correspondance a d’ailleurs été éditée par Jules Baux au xixe siècle (1870 ; 1872-1876), et une autre, conservée à la Bibliothèque de l’Institut, a été utilisée par Stéphane Van Damme pour reconstituer le groupe autour de Guichenon et surtout des jésuites lyonnais, en particulier le Père Ménestrier, fidèle allié de Guichenon30. Enfin, la traduction en imprimés des recherches érudites de Guichenon n’efface pas complètement les circulations du savoir et la provenance des sources. On a donc quelques informations en ce sens.

36Dans ce cadre collectif dans lequel on retrouve des personnes comme André Duchesne, Pierre-François Chifflet, Du Bouchet, Étienne Pérard, pour ne citer que les plus éminents érudits, l’échange et le prêt de documents fonctionnent comme le pilier de cette économie circulaire du savoir. Aux premiers temps de son parcours, Guichenon lui-même se tourne vers le fameux Duchesne père, « conseiller et historiographe du Roy », figure d’autorité dans le milieu. Dans le style caractéristique de la requête usant tous les procédés rhétoriques de la flatterie par l’humilité (et l’humiliation) de l’impétrant, Guichenon lui fait part de son projet de l’Histoire de Bresse et de Bugey et se recommande à lui pour « l’y assister » :

Puisque vous estes le génie de l’histoire et de la généalogie et que nostre siècle n’a rien produit en cette matière qui ne doive céder à vos ouvrages, vous n’avez pas sujet d’espérer quelque avantage de ma connaissance, parce qu’il n’est pas possible que vous ignoriez rien de ce qui peut vous y estre nécessaire aussi fais-je profession ouverte de vous rendre hommage comme celuy qui a rétabli l’histoire en sa plus grande splendeur et qui en a fait revivre la plus bette partie, qui est la généalogie. Or, comme mes desseins tiennent de l’une et de l’autre, je veux bien vous les éclairer, tant pour me développer des obscurités qui s’y rencontrent par les lumières que j’attends de vous, que pour vous asseurer que je ne feray estat de cette besogne qu’après que vous y aurez passé l’esponge (Baux, 1872, p. 168)

37La circulation des matériaux et des informations est à double sens. D’un côté, Guichenon se déplace personnellement dans les centres abritant des manuscrits, par l’intermédiaire de ses réseaux de sociabilité. Il peut y prendre des notes, vérifier l’authenticité des documents ou même y prélever certains éléments. C’est ainsi qu’il faut comprendre la différence terminologique qu’il fait dans la liste des sources et archives qu’il a consultées entre ce qui lui a été « communiqué », comme par Dupuy, et ce qui lui a été « montré », donc in situ, comme les papiers personnels d’André Duchesne par son fils François. De l’autre côté, il sollicite des informations précises, ponctuelles ou régulières, auprès des savants correspondants les mieux placés. Ainsi, l’accès à plusieurs titres de la chambre des comptes de Dijon se fait via Pérard, maître de la chambre des comptes depuis 161531.

38Mais Guichenon prélève ou se fait lui-même envoyer des documents, originaux donc si l’on en juge sur pièce, sorte de prêts sans retour ! Cette pratique n’est pas sans rappeler celle, quelques années plus tard, de Baluze qui écrit l’histoire des papes d’Avignon, somme érudite reposant sur le travail acharné de collecte des documents par une palanquée de collaborateurs plus ou moins anonymes (Chiffoleau, 2008). Cette logique de collecte est presqu’assumée à la fin de la liste des dettes savantes au début de l’Histoire de Bresse et de Bugey. Guichenon remercie in fine un certain Girard, avocat au présidial de Bourg, pour l’avoir « assisté en la plupart de [ses] voyages & de [ses] conquestes ». Le terme même de « conquêtes » ne laisse pas de surprendre et renvoie sans doute à la recherche et à la collecte de sources, ces fameuses « preuves » pour bâtir et étayer son discours historique. Derrière, il faut sans doute y voir deux niveaux de lecture : la « conquête » comme découverte de source et donc l’acquisition de la preuve dans le régime savant d’une part, le prélèvement puis l’intégration du document original dans ses papiers, d’autre part.

39Au demeurant, chose constante, Guichenon a le souci d’indiquer l’origine du matériau, que ce soit dans son entreprise de collecte, cet atelier de l’historien qui s’appuie sur la mise en place d’un chartrier érudit, ou que ce soit dans le produit fini, à savoir la somme imprimée. Ainsi, dans le volume 7, la pièce n° 20, sur les « Mémoires de la Poype de Serrières de Dauphiné », a été envoyée par le baron de Serrières, prototype des milieux nobiliaires, officiers et parlementaires qu’il fréquente. Guichenon le précise en signant.

40De même, l’édition de lettres du sire Raynaud de Bâgé au roi Louis VII, dans la cadre du volume 4 des Preuves de l’Histoire de Bresse et de Bugey, est l’aboutissement d’une correspondance active avec Duchesne à qui il avait demandé de lui en faire parvenir une copie32. Cette économie du savoir repose sur une forme de contrat synallagmatique tacite. Ainsi, en 1639, Guichenon se fait fort d’« arracher des mains d’un homme assez difficile » (Baux, 1872, p. 312) un exemplaire de la chronique de Fustailler (opuscule sur l’histoire de Mâcon rédigé au xvie siècle33) pour l’envoyer à Duchesne.

*

41In fine, l’analyse de ce réseau de savants dans lequel s’insère Guichenon est typique de la République des Lettres34, alors même que l’on est au cœur du Grand Siècle. La notion est certes associée de prime abord à la période des humanistes pour laquelle elle a été forgée35. Pourtant, au xviie siècle, elle continue d’être revendiquée, à commencer par Pierre Bayle et ses Nouvelles de la République des Lettres en 1684-1687. Mais, comme le fait remarquer Françoise Waquet (1989), la notion est mâtinée d’une plasticité certaine. Ici, l’économie circulaire du savoir par la correspondance active et l’envoi de documents participe de la mise en action de la notion, dans l’acception large de la communauté de savants et d’érudits liés entre eux, et non dans le sens plus étroit et plus rare d’académie ou d’université (Waquet, 1989, p. 477-478). La mise en connexion du savoir dans une logique de réseau et l’échange d’informations constituent l’élément de continuité avec la période humaniste. En revanche, la logique qui sous-tend cette pratique n’est plus tant la construction collective du bien commun, selon l’idéal intellectuel d’Érasme et de ses compagnons d’écriture, que la mise au point d’une histoire érudite et la mise en récit systémique des documents.

42Or, Guichenon et plusieurs de ses collaborateurs et confrères ont des charges d’historiographes. Ils s’adonnent à une activité érudite, avec une certaine ascèse dans la consultation et la citation des « titres », mais répondent aussi et avant tout à des commandes princières et royales. Cette ligne de crête montre bien à quel point l’écriture de l’histoire au Grand Siècle est une aventure résolument collective qui se nourrit des expériences passées entre savants et qui, par l’exemple de Guichenon, prend le chemin délicat d’une exigence et d’une méthode, encadrées et parfois bridées par le patronage dynastique.