Colloques en ligne

Delphine Reguig

Du « Siècle de Louis le Grand » au « Grand Siècle » : Charles Perrault bâtisseur de la mémoire politique du xviie siècle

From the ‘Siècle de Louis le Grand’ to the ‘Grand Siècle’: Charles Perrault, builder of the political memory of the 17th century

1L’expression « Grand Siècle », dans ses usages, s’apparente à une marque devenue, comme l’écrit François Bluche dans l’introduction du Dictionnaire du Grand Siècle, « inséparable du patrimoine historique de la France » (2005, p. 17). Charles Perrault est l’un des acteurs de cette opération patrimoniale : observateur et acteur particulièrement proche du pouvoir, artisan du développement de Versailles, Perrault a contribué à la politique élaborant le fantasme d’une monarchie qui s’exercerait comme absolue dans un présent lui-même absolu. L’entreprise est cependant ambivalente, ne serait-ce que parce que la grandeur du « siècle » est dérivée de celle du roi qui le fait exister : le cercle vertueux est clairement exposé, à propos de Versailles, dans le premier tome du Parallèle des Anciens et des Modernes par les mots de l’Abbé : « l’on peut dire de Versailles ce qu’on disait de Rome, que de brique qu’elle était, Auguste l’avait rendue toute de marbre. Il est raisonnable que tout augmente dans ce palais, et se proportionne de jour en jour à la grandeur du Maître » (1688, p. 248, nous soulignons). Perrault, comme la plupart de ses contemporains, qualifie en effet systématiquement Louis XIV de « Grand » et le Parallèle est présenté comme le développement argumentatif du poème Le Siècle de Louis le Grand 1, à la thèse duquel il fournit des « preuves », empiriques pour la plupart, tirées donc de l’expérience de ce siècle présenté comme supérieur. De façon topique, l’entreprise encomiastique implique la célébration de l’époque sur laquelle règne « Des hommes le plus sage, et le plus grand des Rois » ([1687] 1688, p. 25) :

Les Siècles, il est vrai, sont entre eux différents,
Il en fut d’éclairés, il en fut d’ignorants,
Mais si le règne heureux d’un excellent Monarque
Fut toujours de leur prix et la cause et la marque,
Quel Siècle pour ses Rois, des hommes révérés,
Au Siècle de Louis peut être préféré ?
De Louis, qu’environne une gloire immortelle,
De Louis, des grands Rois le plus parfait modèle ? (Perrault, [1687] 1688, p. 25)

2Perrault orchestre cependant de façon originale ce thème du grand roi. L’exhortation à « Aimer le siècle présent » (1690, p. 3) traduit chez lui une expérience temporelle propre à ce présent. Perrault ne cesse ainsi d’utiliser le possessif pour évoquer son époque : « notre temps2 », pour ce « siècle glorieux » ([1668] 1981, p. 228). C’est là l’un des indices de l’assimilation que le Parallèle entend achever entre grandeur et actualité du siècle pour caractériser la modernité de son époque. Du point de vue de l’accumulation temporelle produite par l’histoire, le siècle de Louis XIV vient « dix-sept siècles » ([1668] 1981, p. 68-70) après les autres, dix-sept siècles qui aboutissent à ce « siècle où nous sommes plus âgés de dix-sept cents ans que celui d’Auguste » (1690, p. 190). Le siècle tire d’abord sa valeur de cette différence que la temporalité naturelle lui a donné de pouvoir revendiquer. L’entreprise du Parallèle repose de façon exemplaire sur l’exploration de cette profondeur historique ; au moment de présenter à nouveau son dessein dans la préface du dernier tome, Perrault souligne l’articulation entre l’ambition encyclopédique et l’examen historicisant qui permet de comprendre et d’évaluer le présent :

Il me sembla que le sujet était un des plus beaux qu’un homme de lettres pût traiter, puisqu’il embrassait en quelque sorte toutes les Sciences et tous les Arts dont il fallait examiner les différents degrés de perfection où ils sont parvenus dans les différents âges du monde. Le dessein m’en parut aussi très louable, puisqu’il n’allait qu’à faire honneur à notre siècle, en faisant voir que toutes les Sciences et tous les Arts n’ont jamais été si florissants qu’ils le sont aujourd’hui […] (Perrault, 1687-1696, préface, n. p. [I-II], nous soulignons).

3Perrault prend soin de situer l’épanouissement de son époque dans le rythme irrégulier de l’histoire, que ne guide pas un progrès continu. Le récit téléologique du siècle le plus récent, le xviie siècle donc, présenté par l’Abbé au tome I du Parallèle, en témoigne et aboutit au constat suivant :

On peut comparer alors les sciences et les arts à ces fleuves qui viennent à rencontrer un gouffre où ils s’abîment tout à coup ; mais qui après avoir coulé sous terre, dans l’étendue de quelques Provinces trouvent enfin une ouverture, par où on les en voit ressortir avec la même abondance qu’ils y étaient entrés. Les ouvertures par où les Sciences les Arts reviennent sur la Terre sont les règnes heureux des grands Monarques qui en rétablissant le calme et le repos dans leurs États y font refleurir toutes les belles connaissances. Ainsi ce n’est pas assez qu’un siècle soit postérieur à un autre pour être plus excellent, il faut qu’il soit dans la prospérité et dans le calme, ou s’il y a quelque guerre qu’elle ne se fasse qu’au dehors. Il faut encore que ce calme et cette prospérité durent longtemps afin que le siècle ait le loisir de monter comme par degré à sa dernière perfection (Perrault, 1688, p. 53-54, nous soulignons).

4La description de la succession historique se trouve vectorisée pour aboutir au présent qui lui donne sens et qui tire sa grandeur de la présence du roi. La singulière radicalité de ce choix de représentation n’échappe pas à un interlocuteur comme Boileau qui propose à Perrault une réécriture hypothétique du Parallèle selon d’autres principes que ce choix constituant l’époque contemporaine en exception historique :

Je n’opposerais donc pas, comme vous avez fait, notre Nation et notre Siècle seuls à toutes les autres Nations et à tous les autres Siècles joints ensemble ; l’entreprise, à mon sens, n’est pas soutenable. J’examinerais chaque Nation et chaque Siècle l’un après l’autre ; et après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé, si je ne prouvais invinciblement que l’avantage est de notre côté (Boileau [1701] 1966, p. 571-572).

5Et ceci même si Boileau accepte, sur la base du même constat d’ordre politique, l’idée d’une supériorité de l’époque présente :

Je suis bien sûr au moins que je ne serais pas fort embarrassé à montrer, que l’Auguste des Latins ne l’emporte pas sur l’Auguste des Français. Par tout ce que je viens de dire, vous voyez, Monsieur, qu’à proprement parler, nous ne sommes point d’avis différent sur l’estime qu’on doit faire de notre Nation et de notre Siècle : mais que nous sommes différemment de même avis. (Boileau, [1701] 1966, p. 572)

6Or, la radicalité de l’entreprise de Perrault contribue à sa cohérence : elle construit une approche valorisant sa propre époque de façon hyperbolique, approche qui va trouver dans l’expression « Grand Siècle » le lieu naturel de sa sédimentation sémantique. Dans les décennies 1680-1690, l’auteur travaille à deux autres textes qui fonctionnent en système avec le Parallèle pour faire coïncider grandeur et actualité, sous l’autorité de la figure du roi : la galerie des Hommes Illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, prouvant le Grand Siècle par les grands hommes qui l’ont bâti, et le Cabinet des Beaux-arts qui recense les « ouvrages » produits « depuis le commencement de ce Siècle3 ». L’édifice textuel ainsi construit confère une valeur à ce qui n’en a pas en soi, une séquence temporelle neutre a priori, un présent transitoire à défaut de pouvoir constituer un objet historique dans l’immédiat : le présent sur lequel règne Louis acquiert, du fait du rayonnement du roi, une grandeur qui signifie avant tout domination sur l’histoire passée et future. C’est ce projet de transformation du moderne en durée — du siècle en Grand siècle —, et le rôle qu’y joue la figure de Louis XIV, que nous nous proposons d’éclairer brièvement ici, d’abord en montrant comment Perrault récupère la logique de l’autorité conférée par le temps passé au profit du présent, puis comment il se représente lui-même en tant que fondateur de la mémoire anticipée d’un présent pensé immédiatement comme durable.

Durée contre durée : du passé au présent

7Dans le premier dialogue du Parallèle, Perrault analyse longuement la logique axiologique que le temps met en mouvement, le processus de sédimentation symbolique produit par la distance temporelle. Le prestige acquis par les œuvres du passé grandit avec le temps et l’étrangeté qu’il produit : le Parallèle travaille cette réalité à travers les notions de tradition, réputation, nom, renommée, ainsi que par les images de la rouille et de la patine, qui donnent corps et densité à ces notions. Ce prestige se développe d’autant plus que, dans les représentations, le développement imaginaire possède une primauté sur le raisonnement abstrait :

L’idée du beau n’est attachée à rien de particulier en ceux qui ont l’esprit un peu élevé. Ceux qui l’ont fort borné et qui ne sont pas accoutumés à faire des abstractions attachent cette idée aux premières choses qui leur semblent belles ; après quoi, presque rien ne leur semble beau que ce qui ressemble à ces choses-là. De là vient que la plupart des peintres, des sculpteurs et des architectes qui ont fort étudié l’antique dans leur jeunesse ne trouvent beau que l’antique ou ce qui lui ressemble ; que la plupart des orateurs n’estiment bien que Démosthène et Cicéron et ceux qui les imitent, que les poètes n’admirent qu’Homère et Virgile, etc.4

8Les premières impressions et les jugements précoces dominent majoritairement les esprits dès lors inaptes à adopter la hauteur de vue nécessaire pour prendre en compte la profondeur du temps. L’absence d’élaboration intellectuelle de l’approche immédiate des œuvres fige et limite leur considération ; la réification consécutive de la valeur « beauté » expose alors à transformer un sentiment spontané, naturel mais relatif, en aliénation absolue et consentie du jugement, en « vénération », « superstition criminelle » puis « idolâtrie » (Perrault, 1688, préface n. p. [I-II]). L’emploi du vocabulaire religieux, récurrent dans l’ensemble du Parallèle, désigne la cible de Perrault : une approche sacralisée des œuvres d’art reposant sur une autorité abusivement accordée aux productions antiques parce qu’elles sont les premières dans l’histoire. Perrault établit à ce titre une comparaison éloquente entre la façon dont certains souverains, « extraordinaires par leurs vertus », « furent bénis pendant leur vie » puis firent l’objet d’un culte idolâtre (« leur mémoire fut révérée de la postérité, mais dans la suite des temps on oublia qu’ils étaient hommes, et l’on leur offrit de l’encens et des sacrifices », 1688, préface n. p. [II-IV]) et le traitement par la postérité des « hommes qui ont excellé les premiers dans les Arts et dans les Sciences » :

L’honneur que leur siècle en reçut, et l’utilité qu’ils y apportèrent leur acquirent pendant leur vie beaucoup de gloire et de réputation, leurs ouvrages furent admirés de la postérité qui en fit ses plus chères délices, et qui les honora de mille louanges sans bornes et sans mesure. Le respect qu’on eut pour leur mémoire s’augmenta tellement, qu’on ne voulut plus rien voir en eux qui se ressentît de la faiblesse humaine, et l’on en consacra tout jusqu’à leurs défauts. Ce fut assez qu’une chose eût été faite ou dite par ces grands hommes pour être incomparable, et c’est même encore aujourd’hui une espèce de Religion parmi quelques Savants de préférer la moindre production des Anciens aux plus beaux Ouvrages de tous les modernes. (Perrault, 1688, préface n. p. [III])

9La gloire des premiers artistes, accrue par l’absence de comparaison possible avec un passé inexistant, perpétuée par les époques successives qui l’ont reconduite sans la questionner, se dérègle en adoration fétichiste.

10Contre ce vieux processus, il est nécessaire pour Perrault de mettre en œuvre une sorte de contre-offensive récupérant le sentiment de la durée au bénéfice du présent. Cette opération doit toucher en particulier l’usage des noms propres car ces outils linguistiques concentrent les représentations imaginaires et les transmettent efficacement. Ainsi, à défaut de parvenir à équilibrer le poids écrasant des noms d’auteurs lestés du passé, le personnage du Chevalier envisage de faire disparaître ces noms, signes d’un ordre auctorial immobile et paralysant qui noue incontestablement ancienneté, autorité et valeur :

Comme on n’a point voulu avoir égard aux noms des Orateurs, en parlant de l’Éloquence ; parce qu’en effet, quelques talents que sa Nature puisse donner à un homme, il est impossible de lui trouver un nom du même poids que celui de Cicéron ou de Démosthène, il faut faire la même chose dans la Poésie. Jamais nom de Poète ne sonnera comme ceux d’Homère et de Virgile. Il faut même en faire autant des noms des ouvrages, et les supprimer de part et d’autre. Les noms d’Iliade et d’Énéide terrasseront éternellement tous les autres noms d’ouvrages que l’on voudrait leur opposer (Perrault, 1692, p. 26-27).

11Le prestige attaché aux noms admirés à l’origine des arts introduit un biais de jugement qu’un geste radicalement polémique d’anonymisation des œuvres permettrait de réduire. Même l’Abbé, partisan de la modernité du siècle de Louis XIV, se dit susceptible de tomber dans le piège de la profondeur du temps et s’interroge ainsi sur la dimension idolâtre de son émerveillement devant la facture des nus antiques :

Car j’avoue que dans l’Apollon, la Diane, la Vénus, l’Hercule, le Laocoon et quelques autres encore, il me semble voir quelque chose d’auguste et de divin, que je ne trouve pas dans nos figures modernes, mais je dirai en même temps que j’ai de la peine à démêler si les mouvements d’admiration et de respect qui me saisissent en les voyant, naissent uniquement de l’excès de leur beauté et de leur perfection, ou s’ils ne viennent point en partie de cette inclination naturelle que nous avons tous à estimer démesurément les choses qu’une longue suite de temps a comme consacrées et mises au-dessus du jugement des hommes. Car quoique je sois toujours en garde contre ces sortes de préventions, elles sont si fortes et elles agissent sur notre esprit d’une manière si cachée, que je ne sais si je m’en défends bien (Perrault, 1688, p. 182-183, nous soulignons).

12Cette illusion d’optique est l’un des sujets les plus audacieusement mis en avant par le poème Le Siècle de Louis le Grand. Perrault y défend notamment la thèse d’un prestige des poètes antiques entièrement dépendant de l’éloignement creusé par le passage du temps et maintenu par un culte traité avec ironie :

Virgile j’y consens mérite des Autels,
Ovide est digne encor des honneurs immortels :
Mais ces rares Auteurs qu’aujourd’hui l’on adore,
Étaient-ils adorés quand ils vivaient encore ?
Écoutons Martial. Ménandre, esprit charmant,
Fut du théâtre grec applaudi rarement :
Virgile vit les vers d’Ennius le bon-homme,
Lus, chéris, estimés des connaisseurs de Rome,
Pendant qu’avec langueur on écoutait les siens ;
Tant on est amoureux des auteurs anciens,
Et malgré la douceur de sa veine divine,
Ovide était connu de sa seule Corinne.
Ce n’est qu’avec le temps que leur nom s’accroissant,
Et toujours, plus fameux, d’âge en âge passant,
À la fin s’est acquis cette gloire éclatante,
Qui de tant de degrés a passé leur attente (Perrault, [1687], 1688, pièces annexes, p. 8).

13On aura noté que le « passé » auquel Perrault se réfère ici est le résultat d’une sélection assez drastique : l’antiquité impliquée dans la comparaison avec le xviisiècle est une antiquité restreinte ; au quatrième tome du Parallèle, l’Abbé l’assume pleinement : « Les Anciens, dont il s’agit entre nous, et dont nous comparons les ouvrages avec ceux des Modernes, ne montent guère plus haut que le siècle d’Homère, et ne descendent guère plus bas que celui de Virgile. » (Perrault, 1696-1697, p. 22). Le Chevalier justifie cette sélection par un jugement de valeur sur l’époque et même les aires géographiques concernées : « cet espace de temps, de même que l’espace de Terre qui contient la Grèce et l’Italie, renferment […] tout ce qu’il y a jamais eu de vrai esprit, de vraie valeur et de vraie sagesse » (Perrault, 1696-1697, p. 23). L’enjeu est évidemment de se choisir, certes des précédents dans l’histoire, mais surtout des rivaux exemplaires avec lesquels se mesurer en introduisant des distorsions délibérées dans la perspective chronologique. Si le siècle de Louis est grand, c’est aussi parce qu’il y a eu avant lui d’autres siècles considérés comme grands et qu’il est possible de supplanter ces précédents précisément en caractérisant leur grandeur d’après celle du siècle de Louis. Une telle pétition de principe est manifeste dans le passage précité du poème qui souligne le fait que les grandes figures antiques n’ont jamais été modernes puisqu’elles n’ont jamais été présentes à leurs contemporains, et qu’en revanche elles ont profité d’une artificielle capitalisation sur une chronologie orientée par la tradition. Le poème évoque au contraire le présent en se tournant vers l’avenir pour anticiper cette même capitalisation au bénéfice des générations d’auteurs les plus récentes et les plus récemment célébrées, c’est-à-dire les plus réellement modernes :

Donc, quel haut rang d’honneur ne devront point tenir
Dans les fastes sacrés des Siècles à venir,
Les Régniers, les Maynards, les Gombauds, les Malherbes,
Les Godeaux, les Racans, dont les écrits superbes
En sortant de leur veine et dès qu’ils furent nés,
D’un laurier immortel se virent couronnés.
Combien seront chéris par les races futures,
Les galants Sarrasins, et les tendres Voitures,
Les Molières naïfs, les Rotrou, les Tristans,
Et cent autres encor délices de leur temps :
Mais quel sera le sort du célèbre Corneille,
Du Théâtre français l’honneur et la merveille,
Qui sut si bien mêler aux grands événements,
L’héroïque beauté des nobles sentiments ?
Qui des peuples pressés vit cent fois l’affluence,
Par de longs cris de joie honorer sa présence,
Et les plus sages Rois de sa veine charmés,
Écouter les héros qu’il avait animés.
De ces rares auteurs, au temple de mémoire,
On ne peut concevoir quelle sera la gloire,
Lorsqu’insensiblement consacrant leurs écrits,
Le Temps aura pour eux gagné tous les esprits ;
Et par ce haut relief qu’il donne à toute chose,
Amené le moment de leur Apothéose (Perrault, 1688, pièces annexes, p. 9-10, nous soulignons).

14Perrault force le raisonnement paradoxal : la gloire à venir des modernes, déjà avérée par leur pleine adéquation avec le présent du siècle, est plus certaine que la gloire passée des anciens. Le palmarès établi valorise des auteurs dont les caractérisations (« galant », « tendre », « naïf ») répondent à un goût lui-même présenté dans le Parallèle comme actuel, propre à l’illustration de ce degré de civilisation atteint par la société louis-quatorzienne. Le terme d’« apothéose » quant à lui (désignant, d’après le Dictionnaire de l’Académie, une « Déification, cérémonie que faisaient les Romains Idolâtres, pour mettre leurs Empereurs au nombre des Dieux ») récupère ostensiblement le lexique antique ainsi que l’opération qui consiste à sacraliser un auteur et se trouve ici le fruit d’une postérité anticipée. Le bénéfice argumentatif du passage est aussi celui que vise la logique de la comparaison exploitée dans le Parallèle qui met face à face, de façon systématique et assez mécanique, les figures d’artistes, auteurs, philosophes et autre savants antiques, puis contemporains. Car, contre les noms et titres antiques, dont la puissance s’est sédimentée dans le temps, il faut produire des noms et titres contemporains dotés d’une puissance d’évocation et d’imposition symbolique équivalente. L’entreprise serait vaine si elle n’était appuyée sur le travail de dérivation imaginaire conduit autour de la qualification de Louis le Grand : l’amplification glorieuse, sans doute fantasmatique5, à laquelle donne lieu le nom de Louis encadre et soutient l’entreprise de valorisation des figures contemporaines que son règne a permis de faire éclore et grandir6. Le plafond du grand escalier de Versailles constitue ainsi une vaste fabrique de la grandeur du nom de Louis ainsi présentée par le personnage de l’Abbé : « Je suis sûr que vous n’avez rien vu de plus beau en ce genre-là. Vous voyez bien que ce sont les neuf Muses diversement occupées à consacrer à l’immortalité le nom du Monarque qu’elles aiment et qui fait désormais l’unique objet de leur admiration7 » (Perrault, 1688, p. 112-113).

15L’un des grands enjeux du Parallèle est donc conjointement de convertir le passé antique à l’éphémère et de lester le présent du siècle de densité temporelle. La puissance du grand Roi comporte la faculté de produire, dans la durée de son règne, la densité que la temporalité a acquis en diachronie dans l’histoire. L’usage de la catégorie de moderne tend alors à désigner le résultat de l’application du processus historique de fixation symbolique en synchronie. Ce processus possède des aspects mémoriels que Perrault ne manque pas non plus de développer.

La mémoire du présent

16La question de la durée rencontre, dans une logique politique serrée, celle de la mémoire. Perrault agit sur la perception de la grandeur du siècle et s’adresse à la conscience collective de ses contemporains en programmant, au présent, la mémoire qui pourra être transmise du règne de Louis le Grand. Perrault a de fait abordé très tôt les questions de la conservation de la gloire royale et de la transmission de cette gloire, par exemple dans un texte de 1662 où il évoque en ces termes les courses de têtes et de bagues organisées pendant les festivités de l’année : « Ainsi finit cette superbe fête, dont la magnificence a surpassé celle des plus fameux Tournois, et dont le souvenir ne sortira jamais de la mémoire de tous ceux qui furent assez heureux pour en être les témoins » (Perrault, 1670, p. 67). L’éclat des réalisations marquées par la volonté du monarque donne à revivre indéfiniment l’impression glorieuse immédiate de l’événement. La présence du roi confère à ce dernier la valeur susceptible de durer jusqu’à devenir mémoire et donner lieu à monument, immatériel ou matériel8. Cette logique de monumentalisation est poussée à son comble dans le Parallèle où l’Abbé fait du nouveau Versailles une représentation tangible du siècle :

Versailles est en cela une image de notre siècle, qui depuis un certain nombre d’années a tellement changé de face, que si nous avions pu pendant vingt-deux ans ne point voir le progrès qui s’est fait dans les Arts et dans les Sciences, nous n’en serions pas moins étonnés que ceux qui arrivent ici après avoir été ce temps-là sans y venir, sont surpris des nouvelles beautés qu’ils y trouvent (Perrault, 1690, p. 2, nous soulignons).

17Une telle projection dans la monumentalisation quasi immédiate de l’époque repose également sur la façon dont la figure du roi concentre l’ambition de maîtriser la temporalité ainsi que semble l’évoquer la symbolique solaire présente sur la façade de Versailles et détaillée par le personnage de l’Abbé dans le Parallèle 9. Cette symbolique fait système dans un propos qui recourt largement à la topique encomiastique pour façonner la représentation du roi. Ainsi, dans un texte célébrant la prise de Dunkerque en 1663, Louis, figure de la jeunesse, soleil favorisant le fleurissement, incarne un être exceptionnel où les âges fusionnent, où la vigilance de la jeunesse rencontre la maturité des vieillards10 :

Il ne faut pas s’imaginer que cette vigilance héroïque consiste dans le seul mouvement impétueux qui vient de la vigueur de l’âge, et de la chaleur du sang. Ce feu subtil qui agite le cœur des jeunes gens, ne les porte avec rapidité qu’à la recherche des plaisirs, leur diligence ne paraît qu’à passer promptement d’un divertissement à un autre, et si cette malheureuse activité n’est pas un vice en elle-même, elle est ce qui y mène presque toujours.

Aussi la vigilance veut-elle quelque chose de plus que de la promptitude, et de la chaleur, il lui faut du bon sens et de la prudence, elle ne demande pas moins la maturité des vieillards, pour bien choisir l’objet qu’elle recherche, que la vigueur des jeunes gens, pour le poursuivre avec ardeur, et c’est même cette maturité de jugement, et cette prudence qui lui donnent la nature et le nom de vertu. (Perrault, 1675a, p. 96-97)

18Dans la façon dont il déploie et inscrit ses actions dans le réel, le roi réalise supérieurement cette capacité à transcender la succession historique linéaire. C’est ce que Perrault fait encore apparaître dans un texte adressé à Conrart où il applique une forme d’interprétation figurative à l’histoire païenne ; pour justifier son choix de traduire une épître du Chancelier de l’Hôpital, il ajoute à l’argument de la beauté du texte :

la considération du sujet, et le plaisir qu’on ressent de voir dans les auteurs des siècles passés, l’image des choses de son temps. Lorsque j’ai jeté les yeux sur le portrait que cet illustre Chancelier fait d’un bon Prince ; j’ai eu tant de joie de remarquer que nous possédions en nos jours, ce qui n’était que l’idée et le souhait de ce grand homme, que je n’ai pu m’empêcher de mettre en notre langue ces endroits admirables qui semblent plutôt des prophéties de ce que nous voyons, que de simples instructions pour un jeune Prince (Perrault, 1675b, p. 115-116, nous soulignons).

19Louis XIV est représenté comme réalisant l’avenir projeté et permettant finalement de rendre lisible l’enchaînement des époques : le siècle tient sa grandeur de l’idée d’exception temporelle consubstantielle à l’idée du monarque.

20Cette domination symbolique de la figure royale sur la temporalité s’appuie sur des relais discursifs pour être soutenue dans sa représentation et diffusée : c’est la raison d’être des Académies de jouer ce rôle de relais de la grandeur du siècle. Au moment de remercier les membres de l’Académie française qui le reçoivent en 1671, Perrault souligne qu’il s’agit pour lui de rejoindre « les plus éloquents, les plus ingénieux et les plus savants hommes de notre siècle », qui sont de ce fait : « les véritables dispensateurs de la gloire, établis pour donner à la vertu la plus belle récompense qu’elle puisse recevoir hors d’elle-même, et pour immortaliser les actions des Héros, pendant que celles de tous les autres hommes tombent dans les ténèbres éternelles de l’oubli » (Perrault, 1675c, p. 212). On pourra certes reconnaître là un très ancien lieu commun. Cependant, situé dans l’entreprise de Perrault, l’usage du topos fait de la mémoire de ses contemporains la forme humaine et sensible du pouvoir d’extension temporelle détenu par le roi : c’est sous une forme d’emblée mémorielle que se transmet l’idée de grandeur du siècle et que se perpétue le sentiment de la durée attaché au passage du présent royal. L’Académie française, en faisant accéder au réel la volonté de Richelieu, « cet homme dont on peut dire que la passion dominante était de faire éclater la grandeur de son Maître et celle de sa Patrie » (Perrault, 1675c, p. 212, nous soulignons), assure la pérennité d’un cercle vertueux qui tient à la consistance mémorielle acquise : « Messieurs, je suis persuadé que la postérité éloignée ne parlera que de vous ou de ceux dont vous aurez parlé » (Perrault, 1675c, p. 212). Et Perrault prend soin de préciser que l’entreprise de Richelieu, en fondant l’Académie, ne détourna pas le cardinal de son dessein politique, bien au contraire :

peu de gens virent comme lui le mérite de l’action qu’il faisait ; on la regarda comme une marque de son amour pour les belles Lettres ; on le loua, peut-être, d’avoir trouvé le temps d’y penser parmi ses importantes occupations, et l’on admira que ce grand Génie chargé de tant d’affaires et occupé à mettre l’ordre dans toutes les parties du Royaume, étendit encore ses soins à ce qui regarde la beauté du discours et l’arrangement des paroles. Mais il avait toute une autre pensée de l’établissement de cette Compagnie, et il le regarda sans doute non seulement comme une chose très glorieuse en elle-même, mais comme celle de ses actions qui conserverait la gloire de toutes les autres : Il savait que les louanges de la Cour et les acclamations du peuple ne laissent aucune trace qui demeure après elles, et que la Renommée se tait avec autant de soin des grands événements, quand une fois ils sont passés, qu’elle prend de peine à les publier et à en faire du bruit au moment qu’ils arrivent ; il jugea donc que les seuls ouvrages de l’esprit étant immortels, il fallait élever et former des Ouvriers capables d’en faire d’excellents qui portassent dans les siècles à venir la gloire de son Prince et la mémoire des services qu’il lui rendait (Perrault, 1675c, p. 212-213, nous soulignons).

21Conserver, s’installer dans la durée, faire durer, conjurer le temporaire : l’Académie joue un rôle fondamental pour la consistance symbolique du royaume qu’elle dote d’un patrimoine nouveau, fondé sur une reconnaissance collective issue d’un processus à la fois intellectuel et imaginaire de représentation du présent. L’exemplarité de Louis XIV, infiniment vertueux et éloquent11, « modèle parfait et achevé » (Perrault, 1675c, p. 216), constitue dans ce cadre « le digne objet [des] travaux et [des] veilles » (ibid.) des académiciens parce qu’elle garantit elle-même la permanence du royaume. L’ambition de l’entreprise se mesure toujours à la nécessité de s’« élever » « à la hauteur » du monarque glorieux, relevant de « l’héroïque » et du « merveilleux », objet résistant à « ceux qui prendront soin de l’Histoire12 ». Dans un Compliment de l’Académie Française fait au Roi à son retour de la Campagne de Hollande, le 13 Août 1672, parlant au nom de l’assemblée comme corps, Perrault souligne encore la difficulté :

SIRE, Il n’y a personne qui voyant aujourd’hui l’Académie Française se présenter à Votre Majesté, ne croie qu’elle vient La remercier de la grande et illustre matière qu’elle donne à ses Historiens, à ses Orateurs et à ses Poètes, et lui promettre en même temps l’immortalité qui est due à tant de belles actions. Cependant, Sire, l’Académie se trouve dans une disposition toute contraire : Elle vient, si elle ose le dire à Votre Majesté ; Elle vient se plaindre du trop grand nombre et de la trop grande beauté de vos exploits qui la mettent dans l’impuissance de les égaler jamais par la parole ; et bien loin qu’elle prétende leur donner l’immortalité, elle vient reconnaître sincèrement que ce seront ces mêmes exploits qui donneront l’immortalité à ses ouvrages. […] Tous ces monuments élevés à votre gloire, bien qu’ils semblent n’être faits que pour la conserver, seront eux-mêmes conservés par votre gloire ; semblables à ces figures que l’Architecture emploie dans ses ornements, qui sont portées et retenues par l’édifice même qu’elles paraissent soutenir. Il ne reste donc, SIRE, à l’Académie Française qu’à tâcher de ne point avilir la matière précieuse que lui fournissent vos grandes actions, et d’en tirer des images fidèles sans y employer l’exagération qui lui sera désormais inutile […]. (Perrault, 1675c, p. 222-223)

22Les lieux de la rhétorique encomiastique dessinent un cercle où la mémoire du roi et celle des historiens, orateurs et poètes relaieront le même objet : la grandeur du siècle, vers laquelle convergent l’immortalité des auteurs comme celle du roi. Le cercle topique figure la circulation symbolique de cette grandeur sous forme de postérité anticipée : l’expression « Grand siècle » recueille le legs de ce « Siècle de Louis le Grand » qui nomma un tel souci de la mémoire au présent.

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23L’influence de Charles Perrault dans la construction sémantique et la légitimation de l’expression « Grand Siècle » paraît indéniablement liée au rôle politique que l’homme de lettres a assumé aux côtés de Colbert : ses fonctions lui ont offert une position privilégiée pour observer de l’intérieur la fabrique de l’imaginaire du règne de Louis XIV ; elles lui ont surtout donné la capacité de contribuer très concrètement au développement politique réel de ce règne et l’on aurait tort de faire une différence entre le soin qu’il mit à suivre le chantier de Versailles et l’engagement dont il témoigne dans la rédaction du Parallèle ou des Hommes Illustres. Contrairement à Boileau qui demeura un historiographe distant, peinant à faire converger activité lettrée et activité politique, Perrault a pratiqué l’écriture en y investissant d’emblée un sens politique. C’est ainsi qu’il a pu manipuler le temps comme une réalité sociale susceptible de mesure mais surtout objet d’expérience collective, notamment dans le cadre des institutions. Son œuvre construit à ce titre une idée de Louis XIV capable de déterminer le sens de l’histoire, certes en raison de sa « grandeur » mais surtout en raison de la résistance que cette grandeur oppose à l’historicisation. Perrault témoigne du problème continuellement dans son œuvre et y insiste encore dans ses Mémoires, où il rapporte ainsi la façon dont Louis XIV définit la mission de la Petite Académie lors de sa création :

Vous pouvez, Messieurs, juger de l’estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m’est la plus précieuse, qui est ma gloire. Je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai de ma part de vous fournir de la matière qui mérite d’être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes (Perrault, 1993, p. 134).

24Désigné pour écrire l’histoire du règne au sein de cette instance, Charpentier, entravé à la fois par le secret du pouvoir et l’ingérence de Colbert, refuse finalement d’être réduit à « tenir la plume » d’un récit décidé, construit par d’autres13 et sans doute aporétique depuis ses principes mêmes. Perrault ne raconte sans doute pas l’incident pour l’anecdote mais bien pour ce qu’il révèle de ce qui s’y joue du rapport du règne à la temporalité comme matière de l’histoire. Les représentations que le monarque encourage de son règne engagent en effet une dynamique de sortie de l’histoire et de promotion de l’époque à titre d’exception temporelle. En prenant en compte la difficulté à rendre compte de l’action du roi par le récit historique, Perrault participe à l’invention d’un imaginaire de la temporalité pleinement impliqué dans l’idée de « Grand Siècle ». Mais en faisant l’apologie de son présent sans prévenir le risque de transformer l’histoire en impasse, il vouait son œuvre à une postérité fragmentée et déséquilibrée14 : en isolant ainsi les Contes du Parallèle ou du Cabinet des beaux-arts, comme des écrits académiques pourtant contemporains, on opère une disjonction qui n’est pas sans conséquence pour l’intelligibilité des corpus concernés comme de leur époque. Une telle décontextualisation efface la logique première à l’œuvre dans la valorisation du siècle de Louis le Grand : elle conduit à une idée de « Grand Siècle » naïvement dépolitisée et donc faussement inoffensive.