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Anthony Saudrais

Une pensée ambivalente ? Le progrès du siècle de Louis le Grand dans l’œuvre de Charles Perrault

An ambivalent thought ? The progress of the century of Louis the Great in the work of Charles Perrault

Charles Perrault, une œuvre au service du Grand Siècle

1S’il est célèbre de nos jours pour être l’auteur des Contes, Charles Perrault (1628-1703) est principalement connu de son vivant comme poète. Proche de Colbert, il prit la défense du parti des Modernes, déclenchant la « Querelle des Anciens et des Modernes » lors de la lecture, à l’Académie française, de son poème Le Siècle de Louis le Grand (1687). Depuis quelques années, l’auteur était en disgrâce à la suite de la nomination du ministre Louvois, qui l’évinça de la Petite Académie. Charles était le membre d’une famille influente dont la fortune augmenta durant la seconde moitié du xviie siècle. Il était le frère de l’architecte Claude Perrault (1613-1688), qui remporta le concours qui l’opposa au Bernin pour la construction de la façade orientale du Louvre. En outre, les deux frères étaient proches de l’Académie royale des sciences fondée en 1666. Un tableau d’Henri Testelin (fig. 1) représente leur influence auprès de Louis XIV : Charles est disposé à la droite de Colbert, le fond de la composition représentant l’Observatoire construit d’après les plans réalisés par son frère. En 1672, pour son morceau de réception, Philippe Lallemand exécuta un Portrait de Charles Perrault (fig. 2) où celui-ci tient, de la main droite, un livre posé sur un plan d’architecture représentant l’Observatoire.

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Fig. 1 : Testelin, Henri, d’après Charles le Brun, Colbert présente à Louis XIV les membres de l’Académie royale des sciences en 1667, huile sur toile, h. 348 ; l. 590 cm, 1673-1681, Versailles, château de Versailles et de Trianon.

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Fig 2 : Philippe Lallemand, Portrait de Charles Perrault, huile sur toile, h. 134 ; l. 100 cm, 1672, Versailles, château de Versailles.

2Défendant les progrès du siècle de Louis XIV, Perrault déploie une œuvre à la gloire des Modernes dont le point culminant est la publication du Parallèle des Anciens et des Modernes (1688-1697). Pourtant, cet imaginaire anthropologique « cyclique », pour reprendre l’expression de Gilbert Durand1, n’est pas sans contradictions internes, la rhétorique volontairement polémiste voire momentanément abusive employée par Perrault l’amenant à formuler, paradoxalement, l’idée d’un Grand Siècle finissant dès la fin des années Colbert. S’il n’est pas positiviste, il anticipe toutefois certains arguments émis au xviiie siècle, en particulier chez Voltaire et dans l’Encyclopédie. Cette étude se propose donc de comprendre cette pensée ambivalente dans l’œuvre de Perrault.

Les affects enthousiastes d’un imaginaire anthropologique. Les progrès du Siècle de Louis le Grand

3L’idéal de progrès 2 structure l’imaginaire anthropologique de Perrault. D’abord dans le Siècle de Louis le Grand, où l’auteur célèbre – première ambivalence – une époque révolue : les années Colbert (1661-1683). Le poème exprime la foi d’un Moderne : le xviie siècle serait la consécration, la réalisation effective d’un progrès. Cette réalité ne demanderait qu’un recul temporel : « Peut-être qu’éblouis par tant d’heureux progrès / Nous n’en jugerons pas bien pour en être trop près » (Perrault, 1687, p. 26). Dans le Parallèle des Anciens et des Modernes, Perrault se donne le dessein « […] d’examiner en détail tous les beaux-arts et toutes les sciences, et de voir à quel degré de perfection ils sont parvenus dans les plus beaux jours de l’Antiquité, et de remarquer en même temps ce que le raisonnement de l’expérience y ont depuis ajouté, et particulièrement dans le siècle où nous sommes » (Perrault, Parallèle, 1688-1697, t. 1, n. p. [préface]). Dans la « préface », il se réjouit de rejoindre les idées formulées par l’écrivain anglais William Wotton3, auteur de Reflections upon Ancient and Modern Learning (1694) :

Quel plaisir de voir d’une autre part un excellent philosophe nous donner une histoire exacte du progrès que les hommes ont fait dans la connaissance des choses naturelles, nous rapporter toutes les différentes opinions qu’ils en ont eues dans la suite des temps, et combien cette connaissance s’est augmentée depuis le commencement de notre siècle, et principalement depuis l’établissement des Académies de France et d’Angleterre, où par le secours des télescopes et des microscopes, on a découvert une espèce d’immensité dans les grands corps et dans les petits, qui donne une étendue presque infinie à la science qui les a pour objets (Perrault, Parallèle, « préface », 1688, t. 1, n. p. [préface]).

4Le lexique employé par Perrault (« histoire exacte du progrès », « connaissance », « augmentée », « Académies », « découvert », « infinie », « science ») est révélateur d’un imaginaire scientifique enthousiaste ; affect hérité de l’idéal cartésien qui rêvait de voir l’homme comme « maître et possesseur de la nature ». Cette influence – le mécanisme – structure l’imaginaire philosophique du Parallèle. Historiquement, Perrault situe le début de son progrès dans le sillage des premières œuvres écrites par Descartes, c’est-à-dire depuis les années 1630 :

Je veux bien que ceux à qui il n’est pas donné de juger par eux-mêmes s’en tiennent à ce qu’ils ont ouï dire à leurs pères, mais je ne puis souffrir que des gens fins, ou qui prétendent l’être, parlent le même langage et ne se soient pas aperçus du progrès prodigieux des Arts et des Sciences, depuis cinquante ou soixante ans, d’autant plus qu’il n’est pas moins naturel aux Sciences et aux Arts de s’augmenter et de se perfectionner par l’étude, par les réflexions, par les expériences et par les nouvelles découvertes qui s’y ajoutent tous les jours, qu’il est naturel aux fleuves de s’accroître et de s’élargir par les secours et les ruisseaux qui s’y joignent à mesure qu’ils coulent (Perrault, 1688-1697, t. 1, p. 72).

5L’imaginaire du progrès chez Perrault dépasse, de facto, la « Querelle des Anciens et des Modernes », cette dynamique intellectuelle traversant l’intégralité du xviie siècle européen. Son admiration pour Descartes illustre la pérennité d’un affect enthousiaste car, comme l’écrit Jacques Roger, « Descartes nous promet que nous allons comprendre les mécanismes cachés de la Nature aussi bien que nous comprenons les machines fabriquées par l’homme […] » (Roger, 1985, p. 263). Perrault ne cessera de défendre un tel dessein, le Parallèle n’étant pas sa seule œuvre à promouvoir – et à expliquer, avec une certaine pédagogie – cette histoire enthousiaste des progrès réalisés par l’homme. En 1690, il publiait le Cabinet des Beaux-Arts, réunissant différents progrès parmi lesquels savoirs « mécaniques » et « libéraux » se complètent au lieu de s’opposer4. Ouvrage à la gloire des Modernes (Martin, 2015, p. 9-18), l’Optique trouve sa place parmi l’Éloquence, la Poésie, la Musique, l’Architecture, la Peinture, la Sculpture et la Mécanique. La publication des Hommes Illustres en deux volumes (1697/1700) illustre la persistance d’un imaginaire hagiographique. La « préface » souligne la singularité du xviie siècle, tant de progrès lui conférant une aura exceptionnelle, presque mystérieuse. Paradoxalement, ce propos illustre l’ambivalence d’un concept :

Tous les siècles ont donné de grands hommes, mais tous les siècles n’en ont pas été également prodigues. Il semble que la nature prenne plaisir de temps en temps à montrer sa puissance dans la richesse des talents qu’elle répand sur ceux qu’elle aime, et qu’ensuite elle s’arrête comme épuisée par la grandeur et par le nombre de ses profusions (Perrault, 1696-1700, vol. 1).

L’ambivalence du progrès

6Mais concevoir l’œuvre de Perrault comme une entreprise purement flatteuse et enthousiaste du Grand Siècle résulterait d’une lecture au premier degré. L’imaginaire de l’auteur n’est pas sans ambivalence, notamment lorsqu’il s’agit de saisir la complexité des différents progrès qu’il ne perçoit pas comme une amélioration systématique, voire progressive, du réel. Certains progrès s’inscriraient dans un moment donné, prenant naissance dans les heureux hasards d’une civilisation plus ou moins favorable à cette évolution. D’emblée, une stabilité politique et sociale serait souhaitable à l’invention de savoirs modernes :

Ainsi ce n’est pas assez qu’un siècle soit postérieur à un autre pour être plus excellent, il faut qu’il soit dans la postérité et dans le calme, ou s’il y a quelque guerre qu’elle ne se fasse qu’au dehors. Il faut encore que ce calme et cette prospérité durent longtemps afin que le siècle ait le loisir de monter comme par degrés à sa dernière perfection. Nous avons dit que dans la durée générale des temps depuis la création du monde jusqu’à ce jour, on distingue différents âges, on les distingue de même dans chaque siècle en particulier, lorsqu’à l’issue de quelques grandes guerres on commence tout de nouveau à s’instruire et à se polir (Perrault, 1688-1697, t. 1, p. 36-37).

7Idéologiquement, Perrault conçoit certains progrès comme politiquement temporaires, le temps de rédaction du Parallèle représentant le potentiel déclin d’un siècle finissant, gâté par le temps :

Prenons pour exemple le siècle où nous vivons. On peut regarder comme son enfance le temps qui s’est passé depuis la fin des guerres de la ligue jusqu’au commencement du ministère du Cardinal de Richelieu, l’adolescence est venue ensuite et a vu naître l’Académie française ; l’âge viril a succédé, et peut-être commençons-nous à entrer dans la vieillesse, comme semble le donner à connaître le dégoût qu’on a souvent pour les meilleures choses […] (Perrault, 1688-1697, t. 1, p. 37).

8Cette ambivalence entre progrès et temporalité est formulée par un propos tenu par l’Abbé – partisan des Modernes – dans le premier tome du Parallèle, estimant que le monde est arrivé « au sommet de la perfection ». Cette doxa, qui ne correspond à aucune réalité empirique, semble contredire l’idéal énoncé dans la « préface » du Parallèle :

Pour moi, je vous avoue que je m’estime heureux de connaître le bonheur dont nous jouissons, et que je me fais un très grand plaisir de jeter les yeux sur tous les siècles précédents, où je vois la naissance et le progrès de toutes choses, mais je ne vois rien qui n’ait reçu un nouvel accroissement et un nouveau lustre dans le temps où nous sommes. Je me réjouis de voir notre siècle parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection. Et comme depuis quelques années le progrès marche d’un pas beaucoup plus lent, et paraît presque imperceptible, de même que les jours semblent ne croître plus lorsqu’ils approchent du solstice, j’ai encore la joie de penser que vraisemblablement nous n’avons pas beaucoup de choses à envier à ceux qui viendront après nous (Perrault, 1688-1697, t. 1, p. 98-99).

9Le lexique de la perception est volontairement ambigu, intrinsèquement trompeur, le Président lui rétorquant que « Vous vous trompez beaucoup dans votre calcul, si vous croyez qu’il n’y ait que les vieilles gens et les maîtres ès Arts qui soient d’un sentiment contraire au vôtre » (Perrault, 1688-1697, t. 1, p. 100). La richesse du dialogue entre les trois protagonistes – l’Abbé, le Chevalier et le Président – permet au lecteur de nuancer cet idéal de progrès qui, sur le plan épistémologique, relève d’une tension inextricable, emprunte de subjectivité, entre le sujet et son objet.

Progrès, subjectivité et sensibilité dans le Grand Siècle de Perrault

10Chez Perrault, l’imaginaire du progrès est davantage contesté dans les arts que dans les sciences, le Président – représentant les Anciens – admettant l’indéniable victoire des Modernes dans la recherche scientifique, notamment dans les connaissances astronomiques5. En revanche, sur le plan artistique, l’argumentation se montre plus polémique. Prenons l’exemple de la peinture, où l’auteur reprend, dans le Parallèle, la thèse formulée une vingtaine d’années auparavant dans son poème La Peinture (1668), dont nous citons les derniers vers :

Qu’enfin l’Art est monté par l’étude et l’exemple
À ce degré suprême où notre œil le contemple,
Digne de la grandeur du Roi que nous servons,
Digne de la splendeur du siècle où nous vivons (Perrault, 1668, p. 230).

11Mais cette apologie de Le Brun, qui ouvre le poème6, fut nuancée quelques mois plus tard par Molière, qui publia La Gloire du Val-de-Grâce, l’auteur du Tartuffe favorisant Mignard sur le premier peintre du roi7. En dehors des querelles esthétiques et personnelles entourant la supériorité supposée de tels peintres contemporains, la question de connaître les différents progrès de la peinture ne semble pas aussi facile à démontrer pour Perrault que celles du domaine scientifique. Par exemple, la comparaison entre Raphaël – l’un des peintres favoris de l’époque, en particulier chez Chambray et Félibien – et Le Brun emploie une rhétorique manifestement évasive, l’Abbé peinant à formuler des arguments solides :

Permettez-moi de m’expliquer, et peut-être m’entendrez-vous. Quand nous avons parlé de la peinture, je suis demeuré d’accord que le Saint-Michel et La Sainte Famille de Raphaël que nous vîmes hier dans le grand appartement du Roi, sont deux tableaux préférables à ceux de Monsieur Le Brun ; mais j’ai soutenu et soutiendrai toujours que M. Le Brun a su plus parfaitement que Raphaël l’art de la peinture dans toute son étendue, parce qu’on a découvert avec le temps une infinité de secrets dans cet art, que Raphaël n’a point connus (Perrault, 1688-1697, t. 3, p. 153).

12Ce propos illustre la subjectivité (« tableaux préférables », « infinité de secrets ») d’un raisonnement ambivalent exploitant avec un argument d’autorité le concept de progrès dont l’imaginaire mêle la théorie à la critique ; la sensibilité n’étant pas nécessairement corrélée à l’exactitude scientifique. Lorsqu’il aborde l’univers du théâtre, l’Abbé se montre tout aussi arbitraire, allant jusqu’à défendre la supériorité des décorations théâtrales des Modernes sur celles des Anciens, et plus généralement l’amélioration – matérielle, poétique et dramatique – des spectacles depuis l’Antiquité :

Non assurément. Je n’ai pas rapporté le progrès de l’embellissement des théâtres comme une preuve de la plus grande beauté des comédies, mais comme une remarque historique que la chose est arrivée ainsi. La preuve que je crois devoir résulter de mon histoire de la comédie est que les tragédies des Anciens sont moins belles et moins agréables que celles de notre siècle (Perrault, 1688-1697, t. 3, p. 196).

13Cette supériorité des spectacles modernes par rapport à ceux de l’Antiquité fut nuancée par certains contemporains de Perrault comme Michel de Pure ou Claude-François Ménestrier. Le panégyrique de l’Abbé résulte d’une approche sensible : il s’éloigne du raisonnement scientifique malgré l’ambiguïté de son lexique. Larry F. Norman insiste sur cet aspect, notamment lorsqu’il évoque une « sensibilité historique » dans la « Querelle des Anciens et des Modernes » (Norman, 2011, p. 9-76). Enfin, les Modernes avaient conscience d’avoir une connaissance insuffisante des spectacles de l’Antiquité en dépit des travaux réalisés par Claude Perrault, qui proposa, quelques années avant la rédaction du Parallèle, une traduction du De Architectura. Cette ambiguïté à l’égard du savoir – en grande partie perdu – des Anciens, réactualisés par les Modernes, a été résumée par La Bruyère dans Les Caractères. Intellectuellement proche des « Anciens », contemporain de la Querelle, certains de ses propos ne sont pas sans rappeler l’œuvre – et la critique… – de Perrault :

On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, on en tire le plus que l’on peut, on en renfle ses ouvrages ; et quand enfin l’on est auteur, et que l’on croit marcher tout seul, on s’élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d’un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice (La Bruyère, 1975, p. 24).

*

La contestation/postérité d’un mythe historiographique

14Ontologiquement, la notion de progrès se révèle paradoxale chez Perrault, prise dans une idéologie dont le fer de lance est la glorification du règne louis-quatorzien, plus précisément la défense des années Colbert. Cet imaginaire du progrès participa à la construction historiographique du « Grand Siècle » et a posteriori à la naissance d’un concept anachronique, idéologiquement ambivalent, comme celui de « classicisme ». Cette postérité perdura momentanément pendant le siècle des Lumières. D’Alembert n’écrivit-il pas, dans son Discours préliminaire, qu’il ne faut pas s’étonner que « […] nos ouvrages d’esprit soient en général inférieurs à ceux du siècle précédent » (D’Alembert, 1893, p. 122) ? Mais tous les contemporains de Perrault n’adhéraient pas nécessairement à ce discours. Par exemple, dans ses Mémoires, Saint-Simon renverse le décor versaillais du Parallèle qui ouvre le premier dialogue8. Le mémorialiste attaque les jardins, fruit d’une technicisation forcée de la nature qui faisait l’admiration de Perrault :

Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre, sans dessein général ; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Son appartement et celui de la reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins dont la magnificence étonne ; mais dont le plus léger usage rebute, sont d’aussi mauvais goût. On n’y est conduit dans la fraîcheur de l’ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n’y a plus, où que ce soit, qu’à monter et à descendre ; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds, mais sans cette recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte, malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses ; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus. Leurs effets, qu’il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables ; mais de ce tout, il résulte qu’on admire et qu’on fuit (Saint-Simon, 1857, vol. 12, p. 466-467).

15Malgré les critiques, l’imaginaire d’un Grand Siècle perdura tout au long du xviiie siècle, notamment chez Voltaire. Dans le premier chapitre (« Ce que c’est que la lumière et comment elle vient à nous ») des Éléments de la philosophie de Newton (1738), Voltaire s’inscrit dans l’héritage des Modernes. La science des Anciens est ridiculisée par rapport aux découvertes de Descartes et Galilée, deux personnalités chères à Perrault :

Les Grecs, et ensuite tous les peuples barbares, qui ont appris à raisonner et à se tromper, ont dit de siècle en siècle : la lumière est un accident, et cet accident est l’acte du transparent en tant que transparent, les couleurs sont ce qui meut les corps transparents […]. C’est cet absurde galimatias que des maîtres d’ignorance, payés par le public, ont fait respecter à la crédulité humaine pendant tant d’années : c’est ainsi qu’on a raisonné presque sur tout, jusqu’aux temps des Galilées et des Descartes (Voltaire, 1738, p. 13).

16Nous retrouvons cet imaginaire anthropologique – le xviie siècle ou le « Grand Siècle » comme émanation d’un progrès humain – chez Nicolas de Condorcet, notamment dans la Neuvième époque (« Depuis Descartes jusqu’à la formation de la République française ») dans l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795), publié à titre posthume. Descartes reste, après les épisodes la Révolution française, une figure de rupture historique. Condorcet retrouve l’esprit des Modernes du siècle passé, que l’on pense à Perrault ou à Fontenelle qui défendait le philosophe mécaniste dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), un ouvrage à l’apologie des Modernes. Expliquant avec pédagogie et enthousiasme les différents progrès de l’astronomie sous la forme d’un dialogue, Fontenelle compare le travail du philosophe à celui de machiniste. Descartes devient la figure tutélaire de cette révolution anthropologique des différents progrès de l’homme :

Ainsi les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point, et cette condition n’est pas, ce me semble, trop à envier. Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’Opéra. Du lieu où vous êtes à l’Opéra, vous ne voyez pas les théâtres tout à fait comme ils sont ; on les a disposés pour faire de loin un effet agréable, et on cache à notre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. […] À la fin Descartes, et quelques autres Modernes sont venus, qui ont dit : Phaëton monte, parce qu’il est tiré par des cordes, et qu’un poids plus pesant que lui, descend » (Fontenelle, 1686, p. 20-24).

17Ainsi, l’imaginaire du progrès s’avère complexe, épistémologiquement ambivalent. Il relève le plus souvent d’une attitude critique in/consciente, profondément sensible. In fine, l’héritage intellectuel de Perrault est déterminé par une vision cyclique qu’il doit – quel paradoxe ! – à l’Antiquité.