Colloques en ligne

Lise Forment

Le « Grand Siècle » et ses envers : que faire des contes du classicisme ?

The “Grand Siècle” from both sides of the mirror: reflections on French neoclassical tales.

1La notion de « Grand Siècle » a-t-elle d’autre réalité que celle de ses « échos » polémiques (Spielmann, 2011) ? De même que la construction du classicisme apparaît inextricablement liée à l’invention de la modernité, de même le « Grand Siècle » semble toujours considéré à l’aune de ses « envers », que ceux-ci soient perçus négativement – on pense à la supposée décadence du xixe siècle (voir Zékian, 2012) mais aussi à l’usage critique que Bénichou fait de ses « Morales » en 19401 –, ou mobilisés positivement : du fameux ouvrage de Félix Gaiffe (1924) au dernier avatar de l’expression, reprise par Thierry Sarmant (2024), on n’en finit plus de découvrir les « envers » du « Grand Siècle », et de revaloriser, souvent à juste titre, les oubliés des manuels d’antan – les baroques, les libertins, les burlesques, les galants, les précieuses, etc. Si ces envers ont le mérite de faire apparaître d’autres xviie siècles face au mythe absolutiste et à son héritage idéologique, ils tendent à figer les siècles de Louis XIII et Louis XIV – ou ceux de Louis XIV et Louis XV, etc. – dans un antagonisme réducteur, se métamorphosant à l’infini2, mais presque aussi marmoréen dans sa durée que ne l’est l’idéal classique lui-même. Or, comme le défendait naguère un article séminal d’Hélène Merlin-Kajman, « le xviie siècle n’est pas pris, ou pas entièrement pris, dans le face-à-face agonistique du classicisme et de la modernité » (2005, p. 34).

2Que faire donc, dans les études littéraires actuelles, dans notre recherche et dans nos enseignements, de ces dichotomies attachées à la notion de « Grand Siècle », autant qu’à celle du classicisme ? La nécessaire historicisation de ces catégories explique que nombre de chercheurs en littérature, historiens et / ou théoriciens, préfèrent les écarter de leurs propres analyses, que leur démarche adopte une position purement constructiviste ou nominaliste à l’égard de ces termes, ou que leurs travaux visent à en compliquer le réalisme, leur rapport à un référent historial pouvant faire passé commun. Mais est-on condamné à reconduire, à travers ces catégories de « classicisme » et de « Grand Siècle », la vision monolithique du xviie siècle qu’elles ont pu charrier dans la construction de notre « roman national » (Milo, 1986) ? Est-on voué à enrichir la collection des configurations, franchement binaires ou plus subtilement dialectiques, opposant absolutisme, académisme et classicisme à leur transgression ?

3Cet article fait le pari de ne pas remiser d’emblée le « Grand Siècle », sans chercher pour autant à « sauver » la notion : en faisant jouer Perrault contre Perrault – ses contes communément reçus comme « littéraires » contre son œuvre apologétique, on peut tenter de repenser les fondements historiographiques de la mythologie du « Grand Siècle », et relancer l’expression à nouveaux frais, en conservant le dynamisme inhérent à son invention polémique et à ses usages postérieurs, tout aussi querelleurs. Considérer les différents emplois de l’étiquette, du xviie siècle à nos jours, permet d’interroger les manières dont temporalités politique et littéraire se sont nouées3 (dénouées ou renouées) dans le discours critique (ici : dans le discours de Perrault d’abord, puis dans le discours sur Perrault) ; mais l’exemple de Perrault permet aussi d’évaluer les effets d’une telle articulation sur la transmission des textes eux-mêmes. Il s’agit dès lors de considérer la puissance du « Grand Siècle » comme construction mémorielle, non plus simplement pour la mettre à bas, pour désacraliser le mythe – c’est déjà chose faite –, mais pour en réinvestir autrement le souvenir et la durée, le désir de grandeur et de postérité – contrarié dans le cas de Perrault. L’ambition serait ainsi de rendre ce passé sédimenté à son devenir, et de mieux relier le xviie siècle de Perrault – mais aussi, peut-être, les siècles suivants qui l’ont érigé en modèle ou repoussoir – à notre présent, aux interrogations et préoccupations de notre présent. Plutôt qu’une catégorie figée, le « Grand Siècle » forme, ou du moins pourrait former, un nœud de questions, d’oppositions et de tensions, au croisement du littéraire et du politique, dont il s’agit d’hériter consciemment, activement.

4Dans cette optique, l’article se concentre sur l’une des caractéristiques les plus manifestes de la notion de « Grand Siècle » : son évidente réversibilité. Je m’intéresse non seulement aux raisons conceptuelles et contextuelles de cette réversibilité, mais surtout à ses effets sur notre manière de recevoir le « Siècle de Louis le Grand » et de lire le premier de ses promoteurs, Charles Perrault. Une méthode possible consisterait à examiner conjointement la généalogie de la notion de « Grand Siècle », le jeu de ses inversions au fil du temps, et l’histoire stratifiée et « trouée » que constituent la réception polémique des Contes, les mémoires collective et institutionnelle du nom « Perrault », et l’oubli durable de ses autres textes, en particulier du Parallèle qui visait pourtant à étayer Le Siècle de Louis le Grand. Ce travail mériterait à lui seul l’écriture d’un article, si ce n’est d’un livre, mais je me contenterai ici de donner quelques jalons pour une telle enquête, notamment à partir des travaux de Stéphane Zékian (2010, 2012, 2014). L’essentiel de mon propos consistera plutôt à faire varier les échelles, les contextes et les co-textes, afin de considérer ce motif de la réversibilité du « Grand Siècle » à trois niveaux – toujours par le prisme perraldien. À un niveau que l’on pourrait nommer « macrotextuel », je m’attacherai d’abord au contexte d’émergence du « Siècle de Louis le Grand », à la promotion polémique de cette expression par Perrault et aux contradictions de son adoption consensuelle. La construction du « Grand Siècle » au tournant des xviie et xviiie siècles, étroitement liée à la Querelle des Anciens et des Modernes, montre à la fois l’insuffisance et la productivité de toutes les dichotomies historiographiques ; la potentielle inversion de tous ses attributs, immédiatement illustrée par les auteurs du « Grand Siècle », constitue une ressource manifeste pour durer, sans se figer, au gré des appropriations successives4. Aussi, le petit genre qu’« inventent » Perrault et ses contemporaines pour faire briller leur « siècle » face à la grande Fable antique en est-il un exemple frappant, quoique dépourvu, en apparence, d’ambition conceptuelle ou historiographique. À un niveau microtextuel, je suivrai donc, dans un deuxième temps, le fil du Grand Siècle et de ses inversions dans les contes de Perrault, comme dans les commentaires que son recueil a engendrés dans les dernières décennies. L’ambivalence de la grandeur, le soupçon jeté sur tous les marqueurs civilisationnels du supposé « Grand Siècle » (le pouvoir absolu du Roi-Père, le polissage des mœurs, la figure de l’honnête homme, l’art de la conversation et les pratiques de la galanterie, la simplicité et la clarté de la langue, les progrès techniques ou sociaux) sautent aux yeux des lectrices et lecteurs, et nourrissent l’ambiguïté des « moralités » fournies ironiquement par Perrault : comment comprendre dès lors l’écart ostensible dans l’œuvre perraldienne entre l’apologie, transparente, du présent louis-quatorzien et la prégnance dans les contes de zones plus troubles, d’ombre et d’inquiétude ? Quel rôle cette hésitation axiologique a-t-elle pu jouer dans la construction de notre mémoire du « Grand Siècle » ? Est-elle le fait de Perrault, ou bien l’effet de notre réception stratifiée des textes littéraires et des catégories historiographiques qui les ordonnent ? Si l’hypothèse (ou l’illusion) rétrospective ne peut être complètement écartée, c’est plutôt la présence, intentionnelle ou non, d’un « horizon de projection5 » que je défendrai chez Perrault, pour donner sens, en fin de parcours, à la réversibilité de son éloge du « Grand Siècle ». À un niveau métatextuel, il s’agira en effet de rapporter l’incertitude axiologique de cette construction mémorielle à l’ébauche d’une réflexion plus sous-terraine, figurale et équivoque, relative à la temporalité, aux catégories du discours sur le temps. En regard des Parallèles, les contes ouvrent peut-être un autre chemin pour penser ce qui se distingue comme « Siècle », ce qu’on appelle « moderne » ou « contemporain », ou ce qu’on nomme « progrès », « tradition », « mémoire », etc., voire pour débusquer certains des impensés de l’historiographie (et / ou de Perrault) : le temps lui-même, la distinction et l’articulation passé / présent / avenir… Parce que la notion de « Grand Siècle » engage toutes ces notions et questions, elle garde à mon sens une certaine pertinence quand on veut hériter activement de ce passé que constitue le xviie siècle, aussi mythifié qu’il soit apparu sous les oripeaux d’une telle expression. Parce que Perrault aide à penser le temps des œuvres et notre propre discours sur leur durée, la lecture des Contes reste d’actualité et offre une ressource importante, en sus de la redécouverte érudite (et nécessaire) des Parallèles et autres textes apologétiques.

Le nom « Perrault » dans les tableaux et palmarès du « Grand Siècle » : un parcours à pas d’ogresse

5La « célébrité équivoque » de Perrault (Sainte-Beuve, cité dans Zékian, 2014, p. 494), « les méandres d’une trajectoire posthume plutôt ingrate » (Zékian, 2014, p. 493) illustrent à merveille la patrimonialisation partielle et partiale des auteurs du xviie siècle, les variations du canon littéraire français, et les aléas d’une classicisation pourtant quasi spontanée du Siècle de Louis XIV. Parce que la vie et l’œuvre de Perrault, « intellectuel organique6 » du règne, sont inséparables d’une entreprise d’exaltation dédiée au monarque absolu, sa postérité paraît intrinsèquement liée au devenir historiographique du « Siècle » qu’il a contribué à ériger en modèle. Dans les précis d’histoire littéraire les plus récents, son Siècle de Louis le Grand forme, presque à lui seul, une préhistoire de la notion, voire se détache encore comme l’événement-clé de son émergence. Plus largement, les usages contrastés de son œuvre et de son nom, dans les cours de rhétorique puis de littérature, dans les textes officiels et les manuels scolaires, rappellent l’importance des séquences polémiques qui ont rythmé l’historiographie du « Grand Siècle », du xviiie siècle à nos jours, et aident à dégager quelques-unes des tensions et oppositions attachées à la catégorie, quoique celles-ci soient changeantes au gré des débats, et en toute rigueur non superposables7. Le cas Perrault peut donc constituer un lieu d’observation privilégié de la catégorie de « Grand Siècle » et de son historicité, de ses limites comme de ses ressources. Même un rapide parcours, tel que l’ébaucheront les paragraphes suivants, suffit, me semble-t-il, à apercevoir les enjeux de son édification, de sa fixation ou de sa négation au fil du temps et des querelles.

6En effet, alors que Perrault a voulu immortaliser le présent louis-quatorzien, alors qu’il a édifié un véritable monument poétique, théorique et iconographique à la gloire du « Grand Siècle », la postérité contrariée de son nom et de son œuvre offre peut-être le meilleur exemple du caractère historique, éphémère et réversible, de cette catégorie, du « Siècle » qu’elle est censée désigner, délimiter et encenser, comme des textes dont l’étiquette « classique » a longtemps justifié et ordonné l’héritage : tous sont en fait mouvants et mutables, vulnérables et équivoques, diversement appropriables au gré des circonstances. On sait combien « l’extraordinaire succès des Contes aurait sans doute surpris Perrault qui pensait posséder bien d’autres titres de gloire que cet ouvrage relevant d’un genre mineur à ses yeux, ouvrage dont il n’a d’ailleurs jamais revendiqué ouvertement la paternité8 ». Aussi, sans chercher à atteindre une quelconque forme d’exhaustivité, un rapide parcours dans l’histoire de la réception de Perrault suffit-il à pointer quelques inversions significatives, relatives à la réversibilité du « Grand Siècle », et au retour « en spirale9 » des polémiques qui ont marqué la fin du XVIIe siècle, polarisée par la Querelle entre Anciens et Modernes. La reconnaissance de Perrault écrivain et la destinée du « Grand Siècle » comme catégorie historiographique apparaissent ainsi liées par les splendeurs et misères d’une même gloire réversible et paradoxale.

7Première inversion notable : quoique le commis de Colbert soit l’un des premiers promoteurs du « Siècle de Louis le Grand » et de ses « Hommes illustres », son œuvre est plutôt tenue à distance des tableaux et palmarès de la littérature française aux xviiie et xixe siècles. Effet presque immédiat de la victoire de Boileau ? Ou bien conséquence différée, et plus échelonnée, d’une série de rencontres manquées entre Perrault et ses potentiels lecteurs et successeurs10 ? De fait, aux xviiie et xixe siècles, ni les Parallèles ni les Contes n’ont assuré à Perrault de place prééminente dans le Grand Siècle dont il avait tenu à immortaliser la mémoire, alors même que l’héritage du moment louis-quatorzien demeurait, au fil de séquences polémiques successives, l’objet d’âpres querelles. Certes – et malgré une histoire éditoriale complexe –, les contes sont devenus un « best-seller à long terme » (Zékian, 2014, p. 493) de la librairie française, notamment grâce à la « Bibliothèque bleue », à l’imagerie d’Épinal et à l’entrée de ces « Histoires du temps passé » dans les programmes scolaires de la Troisième République ; mais ils ont d’abord été évincés du canon « classique », sans que les quatre volumes de son Parallèle reçoivent un bien meilleur traitement. Comme le rappelle très synthétiquement Michèle Simonsen, « en 1735, Voltaire [met en scène Perrault] assiégeant vainement la porte du temple du goût. En 1772, d’Alembert, dans son Éloge de Charles Perrault, ne mentionne même pas ses contes. La Harpe refuse de parler de lui dans son Cours de littérature 1799-1807 bien qu’il mentionne et vante les contes de Madame d’Aulnoy » (Simonsen, 1992, p. 120-121). Ainsi, tandis que la célébration du « Siècle de Louis XIV » devient l’un des nœuds polémiques de « la “guerre philosophique” mettant aux prises, au lendemain de la Révolution française, les apôtres de la reconquête catholique et les avocats de la pensée critique héritée du xviiie siècle » (Zékian, 2010, p. 19), le champion des Modernes dans la Querelle du xviie siècle semble avoir bien du mal à gravir les marches du Panthéon national : malgré son adhésion spectaculaire à la thèse d’un progrès dans l’histoire, dans les arts comme dans les sciences, l’idéologue qui a tant travaillé à l’exaltation de la monarchie et du christianisme, ne peut guère convaincre les partisans des Lumières et leurs héritiers ; inversement, le promoteur des contes de fées, dont l’infantilisme, le badinage et le merveilleux paraissent si éloignés de la « raison classique », parvient à faire contre lui l’unanimité des pédagogues sous les restaurations successives. Si la mythologie du « Siècle de Louis le Grand », devenu « Siècle de Louis XIV » puis « Grand Siècle », continue de se construire au xixe siècle, elle s’écrit donc largement sans référence à Perrault, dans la minoration de ses Contes 11 et dans l’oubli quasi total de son œuvre encomiastique, reléguée aux marges des grands tableaux du xviie siècle12.

8L’ironie de l’histoire devient plus mordante encore quand on considère, toujours aussi rapidement, la postérité de Perrault au xxe siècle et la grande « inversion » idéologique que constitue alors la valorisation scolaire des contes : les textes de Perrault, thuriféraire de Louis XIV et défenseur des mœurs chrétiennes contre l’Antiquité païenne, se sont imposés à l’école, au tournant des xixe et xxe siècles, comme un bréviaire républicain et laïc. Si les contes sont bel et bien devenus l’un de nos « classiques scolaires », cette intronisation s’est faite assez tardivement – explicitement : dans les programmes de 1923 –, au moment où la Troisième République s’efforçait de concilier la mémoire du « Grand Siècle », la perpétuation de son héritage littéraire (de son purisme linguistique en particulier), et la défense des valeurs républicaines : « dans cette optique, à côté des textes de V. Hugo, La Fontaine et Molière, qui constituent véritablement le “canon scolaire” du cours moyen13 […], certains contes sont choisis pour les plus jeunes », souvent transformés « pour délivrer la morale qu[e les manuels] souhaitent transmettre à l’enfant14 ». Mais l’atemporalité de ces lectures moralisantes se distingue alors fortement de l’intemporalité visée par la sacralisation du « Siècle de Louis le Grand » : dans l’esprit des Instructions officielles de la IIIe République, c’est l’universalité du goût et des valeurs « classiques » qui se trouve réaffirmée (contre Perrault, en quelque sorte, et avec les Anciens du xviie  siècle) ; et si l’on poursuit ce cheminement « à pas d’ogresse », dans la « nouvelle conception de l’éducation aux valeurs » (Laroque, 2017) qui régit l’usage pédagogique des contes au xxie siècle, ce sont plutôt des débats interprétatifs et éthico-émotionnels, à partir des normes morales et sociales du passé, que la lecture de Perrault entend nourrir, loin de tout éloge univoque du Grand Siècle. Aussi, au-delà du cadre scolaire, dans le champ des études universitaires, la redécouverte critique de Perrault depuis les années 196015 gagnerait encore à être considérée à l’aune des débats historiographiques qui ont modifié, compliqué ou démythifié l’image du « Grand Siècle », comme le souvenir des « Classiques » scolaires.

9Même si ma démonstration donnera un très bref aperçu d’une telle réflexion (à partir des travaux de Marc Fumaroli, de leur charge polémique et des discussions qu’ils ont eux-mêmes fait naître), cette perspective archéologique ne sera pas la mienne, puisque je propose plutôt d’enjamber, si je puis dire, la longue histoire combinée de la réception de Perrault et de l’étiquette « Grand Siècle », pour en confronter les deux extrémités : qu’est-ce qu’une réflexion historiographique sur les manières de nommer le xviie siècle16 peut gagner à l’examen, chez Perrault, des prémisses d’une telle catégorie – le Grand Siècle –, si évidemment problématique par sa partialité, sa réversibilité et ses contradictions ? L’expression « Grand Siècle » est à la fois endogène et exogène, irénique et polémique, utopique et nostalgique : mon hypothèse est que Perrault peut nous apprendre, mieux que quiconque, à la manier sans naïveté – voire : que la lecture de ses Contes peut motiver pour nous une forme de réemploi, au-delà du soupçon et de la déconstruction nécessaires dont elle a fait l’objet. D’un premier bond, retournons donc au xviie siècle.

Retour au Siècle de Louis le Grand : entre Anciens et Modernes, polémique ou consensus sur le(ur) temps ?

10Si la catégorie de « Grand Siècle » n’a pas été forgée par les contemporains de Louis XIV, la construction de son règne en « siècle » est bien antérieure à « l’invention des Classiques » ou à leur canonisation par les maîtres de la critique au tournant des xixe et xxe siècles. Marine Roussillon (2023), dans le sillage de Christian Jouhaud (2007), le rappelait en tête d’un article paru récemment dans Les Colloques de Fabula :

Déjà en 1674, Desmarets de Saint-Sorlin écrivait Le Triomphe de Louis et de son siècle, et quelques années plus tard, en 1687, Charles Perrault lisait devant l’Académie Française un poème intitulé Le Siècle de Louis le Grand. C’est donc au sein même des institutions chargées de la gloire du roi, de la publication et de l’archivage du pouvoir monarchique, qu’est élaborée la qualification du règne comme « siècle », qualification reprise ensuite par Voltaire et instituée dans des expressions comme « Siècle de Louis XIV » ou « Grand siècle » (§ 2).

11Aussi la lecture publique du Siècle de Louis le Grand, le 27 janvier 1687, sert-elle de jalon important à toutes les histoires littéraires du siècle, qu’elles soient l’œuvre de « l’ancienne critique », de la Nouvelle critique, de « l’ancienne ancienne critique » (Compagnon) ou de la « nouvelle nouvelle critique ». En deçà et au-delà de cet événement, le rôle de Charles Perrault dans l’édification et la célébration du pouvoir louis-quatorzien a déjà été amplement commenté, de même que l’importance de ses palmarès et Parallèles pour la classicisation des auteurs du xviie siècle. En 1687, « Charles Perrault, ancien protégé de Colbert, ancien secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et ancien contrôleur général de la Surintendance des bâtiments du roi, est alors disgracié ; mais il a été un acteur majeur de ce que nous appellerions aujourd’hui la “politique culturelle” de Louis XIV », rappelle par exemple Delphine Reguig dans « Une querelle pour le présent » (Reguig, 2023, p. 894). Pour le Moderne qu’est Perrault, la catégorie de « siècle » sert d’emblée à revendiquer la « contemporanéité entre des pratiques artistiques et un pouvoir politique », et à désigner celle-ci « comme une valeur » (Roussillon, 2023, § 4 et 5) : « Ces ouvrages divins où tout est admirable, / Sont du temps de Louis, ce prince incomparable » (Perrault, 1687, p. 15, cité par Roussillon, 2023, § 4). À l’image du « Siècle d’Auguste » – mobilisé dès les premiers vers du poème de Perrault –, le « Siècle de Louis le Grand » permet de réunir dans une même gloire Prince et écrivains, tous « hommes illustres » destinés à passer à la postérité, le pouvoir absolu du monarque venant comme éclairer de son aura le succès public des auteurs, et réciproquement.

12La notion de « siècle » relie donc ensemble temporalité politique et temporalité littéraire. Mais d’emblée, également, la catégorie est prise dans le jeu de la comparaison polémique : son articulation au politique n’est pas irénique, comme l’oublieront en partie ceux qui la condamneront au xxe siècle ; elle est entée sur la Querelle des Anciens et des Modernes et sur ses épisodes successifs. Les textes cités par Marine Roussillon, tant celui de Desmarets en 1674 que celui de Perrault en 1687, en sont une preuve évidente – l’auteur de Clovis (l’une des cibles favorites de Boileau) avait lui-même pratiqué la figure de la comparaison, tout en faisant de Perrault son successeur à la tête du parti des Modernes. Le procédé qui scande « Le Siècle de Louis le Grand » sera bien sûr le principe même du Parallèle des Anciens et des Modernes paru en quatre tomes, entre 1688 et 1697, lesquels soutiennent, dans tous les domaines, la prééminence du siècle sur les passés gréco-latin et italien ; et la Critique de l’opéra, que l’on attribue également à Charles Perrault, reposait déjà sur la confrontation entre le siècle de Louis le Grand et les temps anciens faisant autorité : y étaient défendues non seulement la supériorité de l’Alceste de Quinault sur la pièce d’Euripide, mais aussi, plus largement, la valeur (et les valeurs) de la modernité chrétienne contre l’Antiquité païenne.

13Avant même qu’on n’accole le qualificatif « Grand » au terme de « siècle », l’usage du mot charriait donc, dans ces joutes linguistiques, littéraires et culturelles, l’idée d’une échelle des grandeurs, au sommet de laquelle le xviie siècle venait bien sûr trouver sa place. Dans ce contexte de la Querelle, les discours modernes sur le « siècle » étaient ainsi à la fois polémiques et apologétiques : ils visaient d’une part à relativiser les autorités du passé et la prégnance de leur exemplarité ; d’autre part, en unifiant sous l’égide de la figure royale les auteurs (et autrices) d’une époque, son public, leurs goûts, leurs croyances, leurs us et coutumes, le seul emploi du terme tendait à valoriser le présent, et à éterniser tout ce qui était considéré comme contemporain à ce présent. On connaît les « contorsions argumentatives » (Reguig, 2023, p. 898) des Modernes pour concilier mouvement du progrès et rêve d’immortalité – témoin ce développement de l’Abbé dans le Parallèle de Perrault :

Pour moi, je vous avoue que je m’estime heureux de connaître le bonheur dont nous jouissons, et que je me fais un très grand plaisir de jeter les yeux sur tous les siècles précédents, où je vois la naissance et le progrès de toutes choses, mais où je ne vois rien qui n’ait reçu un nouvel accroissement et un nouveau lustre dans le temps où nous sommes. Je me réjouis de voir notre siècle parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection. Et comme depuis quelques années le progrès marche d’un pas beaucoup plus lent, et paraît presque imperceptible, de même que les jours semblent ne croître plus lorsqu’ils approchent du solstice, j’ai encore la joie de penser que vraisemblablement nous n’avons pas beaucoup de choses à envier à ceux qui viendront après nous (Perrault, 1688, p. 98-99, cité dans Reguig, 2023, p. 898).

14Mais, même dans le camp adverse, il est aisé de repérer l’attrait d’un tel « régime présentiste17 » de la temporalité, et son association au terme de « siècle ». Malgré les dissensus, et quoique la comparaison entre « les siècles » puisse alors tenir un tout autre rôle dans l’argumentation des Anciens, les considérations de Racine dans la préface d’Iphigénie (1675), ou celles de La Bruyère dans la préface et les Discours accompagnant les éditions successives des Caractères (1688-1694), démontrent une certaine convergence dans la représentation du « siècle » – et ce, même si l’articulation au passé et à l’avenir est pensée tout autrement. Chez Racine, par exemple, qui répond à Perrault sans le nommer, en pourfendant sa critique de l’Alceste d’Euripide, les effets de la tragédie d’Iphigénie – ancienne ou moderne –, se rencontrent « dans tous les siècles » :

J’ai reconnu avec plaisir par l’effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j’ai imité ou d’Homère, ou d’Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d’Athènes. Mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce […] (Racine, [1675] 1999, p. 699).

15Certes, le pluriel de Racine (« tous les siècles ») s’oppose au singulier de Desmarets et Perrault ; certes, cette comparaison entre « tous les siècles » n’aboutit pas à la conclusion progressiste des parallèles célébrant le « Siècle de Louis le Grand » contre ses prédécesseurs, mais elle ne consiste pas non plus à « ployer les genoux18 » devant l’Antiquité. Si Racine exprime sa « vénération » à l’égard de son modèle grec, reconnaître une forme d’identité de la raison et des émotions à travers les temps ne revient pas à revendiquer la permanence d’un passé éternellement présent, ou la continuation pure et simple d’une tradition. Les mots de Racine (« le goût de Paris s’est trouvé 19 conforme à celui d’Athènes ») semblent plutôt insister sur le hasard heureux d’une telle rencontre, dont le mérite revient moins, sans doute, aux spectateurs parisiens de la pièce, qu’à son auteur, Racine, et à ses inventions – ou, comme on le devine entre les lignes, à son premier spectateur (versaillais plutôt que parisien) : Louis XIV lui-même, tout juste auréolé de sa victoire en Franche-Comté, et célébré par de grandes festivités offertes à la Cour, par l’entremise, entre autres spectacles, d’Alceste et Iphigénie. Plus constant qu’Agamemnon, plus « Grand » qu’Alexandre, le monarque était déjà loué de manière explicite par Racine, dans la dédicace d’Alexandre (1666) adressée au Roi : dès les premières années de son règne personnel, Louis le mieux nommé avait surpassé le conquérant et égalé « la conduite d’Auguste » aux yeux de son futur historiographe, qui n’hésitera pas à rappeler, dans la seconde préface d’Andromaque, contemporaine d’Iphigénie, l’appartenance légendaire du monarque à la lignée d’Énée. « Le goût de Paris » s’est trouvé conforme à celui de son Roi pour mieux rencontrer « le goût d’Athènes » : ce sont en fait le « bon sens », la « raison », le « goût » et même les « larmes » royales qui semblent ainsi donnés en partage au « siècle » tout entier.

16De même, chez La Bruyère, la lecture, traduction et continuation de Théophraste vient court-circuiter l’écart entre l’Antiquité vénérée et le « Siècle de Louis le Grand ». Mais là encore – et alors que l’épisode le plus vif de la Querelle entre Anciens et Modernes a débuté l’année précédente –, la « ressemblance avec des hommes séparés de tant de siècles » n’empêche pas l’adhésion de l’auteur à une conception relativiste (et en cela, moderne) de la temporalité20 – pas plus que la satire féroce des « mœurs de ce siècle » n’obère la valorisation du moment louis-quatorzien en tant qu’« exception culturelle » : « Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel ! » ([1688] 1995, p. 128). Comme chez Racine, le « siècle » est reconnu dans Les Caractères comme ce moment hors du commun d’une rencontre avec le goût antique ; et, comme chez Racine et Perrault, « le nom de Grand » est associé à un portrait élogieux du Roi qui vient clore le chapitre le plus politique de l’ouvrage, « Du Souverain ou de la République » :

[…] ces admirables vertus me semblent renfermées dans l’idée du souverain ; il est vrai qu’il est rare de les voir réunies dans un même sujet : il faut que trop de choses concourent à la fois, l’esprit, le cœur, les dehors, le tempérament ; et il me paraît qu’un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de Grand (p. 389-390).

17Cette construction conjointe du « Siècle de Louis le Grand » par les Modernes et les Anciens illustre l’adhésion des auteurs du xviie siècle au pouvoir monarchique, et explique sans nul doute le rejet du « Grand Siècle », tel que les penseurs de la Modernité l’ont pris pour cible au xxe siècle. D’une certaine manière, c’est encore cette construction conjointe qui permet d’étayer les commentaires les plus « réductionnistes » de la Querelle : celle-ci ne serait qu’un échange stratégique de textes-prétextes, les « guerres culturelles » entre Anciens et Modernes, les prétendus débats d’idées au fil des épisodes successifs masquant à peine les petits conflits de pouvoir et la grande bataille des fauteuils. Pour quiconque entendait conquérir le champ littéraire naissant, l’éloge du roi et de son « siècle » constituait assurément un passage obligé, quelle que soit la voie empruntée – formes directes, qu’on dira « rhétoriques » ou « institutionnelles » (odes encomiastiques, dédicaces, discours à l’Académie, historiographie royale ou programme iconographique des Bâtiments du roi), formes indirectes, qu’on reconnaîtra plus volontiers comme « littéraires » ou « artistiques » (toutes représentations allégoriques ou fictionnelles, théâtrales ou romanesques, de la grandeur royale). Mais cette « soumission de La Bruyère », de Perrault et des autres, « aux formes les plus emphatiques (et donc les plus plates) du culte royal » (Barthes [1963], 2002, p. 482) ne suffit pas à vider les concepts ou notions mobilisés dans ces polémiques et cette course aux honneurs de tout contenu intellectuel : les affrontements institutionnels, dans un espace plutôt situé à la périphérie du politique (voir Merlin-Kajman, 2001), ont produit, au moins à l’état de bribes ou d’ébauches, des histoires et des théories de la littérature, des pensées de l’histoire, des réflexions sur la langue, sur la représentation, qui peuvent encore nous concerner21. La catégorie de « Grand Siècle », héritière du « Siècle de Louis le Grand », fait peut-être partie de ces notions, moins historiographiques que figurales et métaréflexives, en particulier si l’on considère qu’elle est à la fois d’emblée politique, d’emblée polémique, et d’emblée réversible.

18Revenons une dernière fois à l’exemple de La Bruyère, en regard de Perrault. Leurs œuvres passées à la postérité et considérées comme appartenant à notre patrimoine littéraire – à notre canon « classique », à nos programmes scolaires –, ont été produites dans cette même décennie « fin de siècle » : non seulement leur création, premières diffusion et réception s’ordonnent selon une chronologie étroitement liée à la Querelle des Anciens et des Modernes22, mais leur transmission reste étroitement liée à leur interprétation comme deux miroirs possibles du « Siècle de Louis le Grand », dont le reflet oscillerait entre éloge et blâme. La genèse des Caractères, l’ajout de nombreuses remarques, leurs variantes successives – huit éditions du vivant de l’auteur entre 1688 et 1694 – jouent notamment un rôle essentiel dans la lecture du chapitre « Du Souverain ou de la République » mentionné plus haut, dont la valence semble s’inverser au fil des réécritures : l’ultime remarque, en particulier, qui se clôt sur « le nom de Grand » s’entend peu à peu non plus comme le simple portrait élogieux du roi mais comme son retournement ironique, dans et par la description d’un souverain idéal, dont Louis XIV, précisément, s’éloignerait en cette fin de règne. La genèse des Contes, la destination souvent incertaine de leur charge polémique et la fonction ambivalente d’une telle école du soupçon nous mettent aussi sur la piste d’une réversibilité fondamentale de la notion de « Grand Siècle » – bien avant, donc, que la catégorie ne se fixe, de manière plus univoque, dans les manuels scolaires au tournant des xixe et xxe siècles – bien avant, également, qu’elle ne fasse l’objet de tous les renversements ironiques, parodiques ou burlesques, que le potentiel antiphrastique de l’adjectif favorise à lui seul.

« Le Siècle de Louis le Grand » et ses envers dans les contes de Perrault : de l’allégorie du progrès aux figures de la réversibilité

19À première vue, Les Caractères de La Bruyère et le corpus des contes attribués à Perrault constituent les deux côtés d’une même médaille. La Bruyère, défenseur de l’héritage antique dans la Querelle, dresse un tableau sombre du « Siècle de Louis le Grand », de la modernité et de ses valeurs : les mœurs du siècle et ses modes, sa féminisation précieuse ou galante, l’ascension des parvenus ou partisans font partie de ses cibles essentielles, de même que l’esprit de courtisanerie, entretenu par le mercantilisme de Colbert et son administration du régime monarchique. Inversement, Perrault fait de ses contes une machine de guerre contre les Anciens – sur un plan poétique et moral d’abord, en pastichant La Fontaine contre lui-même, dans le manifeste qu’il écrit en guise de préface à ses contes en vers ; puis, sur un plan davantage politique et historiographique, en inscrivant dans ses contes en prose un « sens second, sourdement polémique et apologétique » (Fumaroli, 2014, p. 777), mais aisément perceptible pour les lectrices et lecteurs de son siècle. Le recueil de 1697, paru la même année que le dernier tome de son Parallèle ferait, sans surprise ni mystère, « l’éloge de la modernité du siècle de Louis le Grand » : c’est l’hypothèse, soutenue notamment par Marc Fumaroli dans un article portant ce sous-titre, d’un « allégorisme historique » chez Perrault. Les Histoires ou contes du temps passé se situeraient ainsi « dans l’exacte continuité du Siècle, des Parallèles, de L’Apologie des femmes » :

[…] sans prétendre offrir une image utopique du règne de Louis XIV, ses « histoires du temps passé » déploient, d’aperçu en aperçu, les grands progrès spirituels et matériels dont le roi et son administration ont pourvu le royaume contemporain. Arrachée à la barbarie, à l’immobilité, à la brutalité, la France chrétienne et moderne a été portée par son roi à un degré de civilisation supérieur aux grands siècles antiques et à la Renaissance italienne elle-même (Fumaroli, 2014, p. 777).

20Apologie de la civilité et célébration de la langue française, de sa douceur et de sa clarté dans « Les Fées »23 ; merveilles de la mode et de l’architecture versaillaises dans « Cendrillon » et « Peau d’âne » ; illustration de la patience et de la charité chrétiennes dans ces deux mêmes contes ; lecture de « La Belle au bois dormant » comme une « allégorie du retard pris par la France et par sa monarchie au cours du Moyen-Âge » (p. 784), toutes deux heureusement sauvées par l’entrée en scène du Prince (puis par son opportun retour comme Roi dans la conclusion du conte) ; éloge de l’« ascension sociale » dans « Le Chat botté » et « Le Petit Poucet » – « mobilité » qu’« autorise » (p. 787) l’organisation de l’État royal (et la vénalité des charges en particulier, tant critiquée par La Bruyère), etc. Marc Fumaroli a reconstitué le subtil bréviaire moderniste, voilé mais quasi transparent, que constitueraient les contes de Perrault, « imprimant pour toujours dans la mémoire française le schème historique subliminal de la Beauté » – beauté « classique », bien entendu, ou plutôt « néo-classique », puisque le « Grand règne » de Louis XIV l’aurait « définitivement rétabli[e] » (p. 784).

21Dans cette perspective, les contes de Perrault résumeraient et diffuseraient, mieux que son grand œuvre institutionnel, mieux que ses odes encomiastiques ou ses discours plus évidemment polémiques, les convictions de l’auteur, son adhésion sans reste au projet monarchique de Louis XIV – et partant, son rôle inaugural dans la construction mémorielle du Grand Siècle. Dans cette perspective encore, c’est donc cette « référence historiale » (p. 795) du Progrès absolutiste, vanté par Perrault (et par Fumaroli…), qui viendrait comme saturer et périmer le sens du « Grand Siècle » en tant que catégorie historiographique, à cause de sa valence laudative presque sans réserve ni nuance.

22Toutefois, il est une autre piste, que nous pouvons d’abord suivre avec tous ces « tranche-Montagnes de la Nouvelle Critique » (p. 775) que fustigeait Fumaroli. Marc Soriano, René Démoris, Louis Marin ont montré à quel point la mythologie du Grand Siècle se renverse d’emblée, dans les contes de Perrault, par le travail du symbolique, ouvrant la possibilité d’une dénonciation masquée et subversive de la politique louis-quatorzienne par leur auteur disgracié dans les dernières décennies du siècle. Anne Defrance, Tony Gheeraert, Aurélia Gaillard, Jean-Paul Sermain – à qui l’on ne peut guère reprocher d’être des « tranche-Montagnes » – ont continué de lever le voile sur cet autre xviie siècle reconnaissable dans les contes, à la fois par leur souci « du petit fait vrai24 » et par leur fonctionnement allégorique, tous deux assez évidemment réversibles. Car, pour paraphraser la formule de Fumaroli citée plus haut, ce que les contes « imprim[e]nt, pour toujours, dans la mémoire française », ce n’est pas simplement « le schème historique subliminal de la Beauté » classique, dans un « Grand Siècle » qui aurait assuré son retour triomphal, c’est aussi la laideur du temps présent, ses abus et ses vices, ses injustices familiales, ses inégalités sociales, ses désordres politiques – autrement dit : la petitesse morale du siècle et son inquiétante folie des grandeurs. Dans la lecture de Fumaroli, tout ce qui résiste à l’allégorie du progrès est à peine évoqué comme une menace passagère – « bref[s] et sinistre[s] épisode[s] » heureusement dénoués ; « souvenirs cuisants » des « malheurs » et « misères » passés ; « regain de ténèbres et de barbarie » venus de « temps obscurs » définitivement dépassés, etc. Mais, malgré le dénouement heureux de la plupart des contes, ces zones d’ombre sont trop récurrentes chez Perrault pour être balayées d’un revers de main ; et les ambivalences de ses « moralités », le rapport incertain qu’elles entretiennent avec les récits qui les précèdent (ou qui les suivent), font plutôt du recueil la synthèse et le miroir d’une modernité inquiète d’elle-même. Sans reprendre exhaustivement tous les envers révélés par les démonstrations des critiques cités plus haut, on peut simplement prolonger les analyses d’Aurélia Gaillard (2021), en soulignant en particulier l’importance, pour notre réflexion sur la notion de Grand Siècle, du « changement d’échelle », récurrent dans les contes, « du grand au petit et vice-versa » (p. 100-103).

23Perrault, plus que tout autre conteur du siècle, a imprimé dans nos mémoires l’opposition figurale, essentielle à la construction du « Grand Siècle », entre le grand et le petit, et leur possible réversibilité – le passage, heureux ou malheureux, de l’un à l’autre ; la transformation, heureuse ou malheureuse, de l’un dans l’autre. Certes, l’affrontement entre David et Goliath relève du manichéisme inhérent au genre du conte, qui s’affiche volontiers comme enfantin ; mais l’on ne peut que s’interroger sur l’effet d’une telle héroïsation du « petit » sur la mémoire du « Grand règne » de Louis le Grand. Si les clefs de l’allégorisme du conte sont légion, leur sens et leur valence restent équivoques, de même que la fonction des chiasmes que Marc Fumaroli repère. Chiasme entre les temps (et les espaces), entre « monde primitif » et monde moderne, dont on ne sait pas toujours où situer l’ancien et le nouveau ; chiasme entre les échelles (et les valeurs), qui font osciller les contes entre modernisme et nostalgie. Aussi, en déroulant le fil conducteur des deux adjectifs – « grand » et « petit » – dans les contes en prose (et dans « Peau d’âne » qui en inaugure le programme), une série de constats s’impose-t-elle, aussi simplement et naïvement que le style de Perrault semble pousser son public à les formuler. Premier constat : l’extrême petitesse est la caractéristique partagée par plusieurs héros du recueil, dont le Petit Chaperon rouge et le Petit Poucet (l’un·e affronte un loup déguisé en mère grand et pourvu de grands bras, grandes jambes, grandes oreilles, grands yeux et grandes dents ; l’autre, menacé par les conséquences de la « grande pauvreté » – « une famine si grande 25 » –, lutte contre un Ogre doté d’un « grand couteau » et d’un « grand lit »).

24Deuxième constat, que ne formule pas Aurélia Gaillard : le motif de la grandeur se déploie parallèlement pour esquisser les fastes de la vie moderne et les dangers qui demeurent ou s’accroissent dans ce décor ; or la relative sobriété de Perrault dans son tableau du Grand Siècle26 ne rend que plus frappante la répétition de l’adjectif pour qualifier les objets, l’architecture ou les marques de civilité qui caractérisent l’époque contemporaine – laquelle répétition motive dans l’esprit des lectrices et lecteurs son association, indirecte mais immanquable, avec les grandes menaces qui pèsent sur les « petits » des contes. On se souvient par exemple du « grand coutelas » de la Barbe bleue, autant que de ses « deux grands garde-meubles » contenant une partie des « richesses de la Maison », ou de la « grande galerie » menant au « petit cabinet » (l’héroïne, que ce faste ne suffit pas à divertir, ne résiste pas à la tentation de la « petite clef » et du « petit escalier dérobé », mais elle sera sauvée par le « petit moment » réclamé « pour se recueillir » et nécessaire à l’arrivée de ses frères). Dans « La Belle au bois dormant », on passe du « grand festin », donné en l’honneur des fées, à la « grande cuve », préparée sur ordre de l’ogresse – entre-temps, les « grands arbres », la « grande avenue », la « grande avant-cour », la « grande cour pavée de marbre » traversés par le Prince dans le Château endormi sont abandonnés en « grande cérémonie » pour rejoindre « la Ville Capitale », son nouveau Roi, ainsi que la reine-mère-ogresse, que le monarque précédent « [n’avait] épousée qu’à cause de ses grands biens », et dont le Roi actuel reste le fils et l’inquiétant héritier. Dans « Peau d’âne » déjà, les premiers vers du conte organisaient conjointement l’apparition magistrale du « roi, / Le plus grand qui fût sur la terre » et la dégradation burlesque de sa magnificence, à travers « un maître âne » qui « étalait ses deux grandes oreilles » et « ne faisait jamais d’ordure, / Mais bien beaux écus au soleil. / Et louis de toute manière », jusqu’à l’évocation du désordre criminel – la « blonde litière » et « l’honneur […] trop grand » réservé à l’animal faisant en quelque sorte le lit de la véritable « ordure » : la « faute bien grande » du désir incestueux (Perrault, 2006, passim – je souligne).

25Troisième et dernier constat : le privilège accordé au « petit » face au « grand », le parallélisme entre la grandeur des richesses et celle des vices se compliquent, paradoxalement, dans les contes qui semblent faire l’apologie de l’ascension sociale, de cette mobilité possible du petit « devenu Grand ». Tony Gheeraert l’a souligné, tant à propos de Cendrillon (« Julien Sorel en jupons27 »), qu’au sujet du Chat botté ou du Petit Poucet, dont les progrès dans l’échelle sociale récompensent moins la vertu morale que l’habileté sociale : le Grand Siècle des contes est le siècle des « grande[s] révérence[s]28 », de toutes les manipulations et usurpations, qui font accéder au pouvoir, par de simples bottes de Cavalier, les rusés et les industrieux. Si, contrairement à La Bruyère, Perrault ne s’offusque pas de l’ascension de cette « vile bourgeoisie29 », il semble questionner le devenir de l’honnêteté comme modèle social. Dans le sillage des analyses de Louis Marin, Aurélia Gaillard (2021) a également montré comment « Le Chat botté » et « Le Petit Poucet » reviennent à une question de « changement d’échelle », d’abord du grand au petit, puis du petit au grand. Les deux contes sont avant tout « une affaire de mesure » (apetissement de l’Ogre en souris dans « Le Chat botté » ; étrécissement et ajustement des bottes au pied de Poucet) :

Comme Poucet est le plus petit et le plus jeune d’une fratrie de sept très jeunes enfants […], le Chat est la plus dérisoire part d’un faible héritage, part touchée par le cadet d’une fratrie de trois enfants. Comme Poucet, le Chat a manipulé les échelles de grandeur pour gravir l’échelle sociale et devenir un Grand (un Seigneur – « Le Chat devint Grand Seigneur », p. 242, Poucet gravite dans le milieu de la cour). Dans les deux cas, néanmoins, la plus grande récompense échoit à leurs proches, qui n’ont rien fait pour le mériter : le Chat n’est jamais Maître, contrairement à ce que le titre semble promettre, il ne l’est que de son destin – éviter d’être mangé –, pour le reste, c’est bien son maître qui gagne la place de gendre du Roi et les richesses de l’Ogre. […] Poucet fait le courtisan mais c’est son indigne famille qui profite des « Offices de nouvelle création » (p. 308). La stratégie de conquête du pouvoir fonctionne jusqu’à un certain point, jusqu’au « plafond de verre », dirait-on en termes contemporains, plafond expérimenté par le grand commis de Colbert désavoué qu’est devenu Perrault dans les années 1690 et qui lui aussi a néanmoins bien placé et établi toute sa famille (p. 102-103).

26Selon ces lectures, l’« allégorisme historique » de Perrault aboutit moins à l’édification d’un monument à la gloire de la modernité louis-quatorzienne qu’à son questionnement – fondamentalement moral chez Tony Gheeraert, qui repère dans les contes, une forme de pessimisme augustinien ; plus politique chez Aurélia Gaillard et bien d’autres commentateurs, qui soulignent également les rapports de cette « défense du petit » avec la Querelle des Anciens et des Modernes30. Dans cette dernière perspective, il ne s’agit plus simplement de dénoncer l’envers du « Grand », le côté obscur de la médaille royale, mais de valoriser un « siècle » parallèle, en mode mineur : l’émergence d’une culture minoritaire, toujours placée sous le regard surplombant de Louis XIV – « la culture mondaine, cette contre-culture, autochtone et féminine, que Perrault voulait promouvoir pour faire pièce à la culture “officielle” des collèges, saturé de latin et d’antiquité » (Gheeraert, 2000 ; voir Fumaroli, 1982). Autrement dit : les contes de Perrault inverseraient moins le « Grand Siècle » qu’ils ne le prendraient à revers – par son revers mondain, féminin et plaisant, sinon véritablement populaire, égalitaire ou démocratique.

27Cependant, dans ces lectures politiques ou socio-littéraires, on n’échappe que trop partiellement au paradigme soumission / transgression, dont on reconduit le schéma, au détriment d’un xviie siècle véritablement « contradictoire, riche de débats, dysharmonique comme n’importe quelle autre période » (Merlin-Kajman, 2004, p. 167). Qu’on le prenne par le côté glorieux de la médaille, ou par ses envers, le « Grand Siècle » rabattu sur le « Siècle de Louis le Grand » ne cesse de renvoyer à la triade absolutisme-académisme-classicisme. On se réjouit simplement, en tant que nouveaux Modernes ou « post-modernes », de l’inversion idéologique à l’œuvre, qui permet de reconnaître dans l’allégorisme perraldien, la promotion d’une « contre-culture » possible, et les ferments d’une subversion des autorités chez l’un des plus grands apologistes du siècle, soutien de tous les pouvoirs (« l’Église, le Roi, les Académies ») et « bâtisseur de la mémoire politique du xviie siècle31 ».

28Mais il est encore une autre manière de comprendre, dans les contes et par les contes, la réversibilité du « Grand Siècle » et ses rapports aux guerres culturelles du temps. Il s’agit de réfléchir non plus en termes de représentation, mais selon les catégories et les figures d’un possible métadiscours sur l’histoire elle-même, sur le devenir dans le temps. Continuons de paraphraser la formule de Fumaroli : certes, les contes de Perrault ont imprimé pour toujours dans la mémoire française une représentation réversible de son monde, moins univoque que le « Grand Siècle » défendu par les thuriféraires du néo-classicisme louis-quatorzien ; mais les contes de Perrault ont surtout thématisé « le schème historique subliminal » d’une réversibilité du temps « moderne », censé être linéaire et non cyclique, « séparatiste », successif et progressiste. Intentionnellement ou involontairement, le recueil de 1697, dans la foulée de « Peau d’âne » (que son auteur compare aux Psyché d’Apulée et La Fontaine), questionne les catégories, anciennes et modernes, permettant de penser l’histoire elle-même et le devenir des œuvres dans le temps – la temporalité propre aux œuvres dans cette histoire, objet même du débat entre Anciens et Modernes dans la fameuse querelle.

Le « devenir Grand » des contes : au-delà du présentisme, une mémoire du futur ?

29Si l’absolutisme est un présentisme, dont témoigne l’œuvre institutionnelle et apologétique de Perrault, ses contes en prose, attribués à son jeune fils, apparaissent comme le lieu d’une réflexion sur le temps, une aire de rétrospections et de projections plus libres : un espace dont le fait politique ne s’absente pas (les péritextes de Perrault rappellent la proximité des pouvoirs), mais qui permet de sortir du « présent exclusif » et du conservatisme mémoriel que Perrault a pratiqué par ailleurs, dans ses fonctions auprès de Colbert ou au sein de la « Petite Académie ». Réflexion sur les valeurs du siècle et leur réversibilité (honnêteté, galanterie, civilité, mobilité), les contes de Perrault font entrer les lectrices et les lecteurs contemporains et postérieurs dans un espace quasi politique et transhistorique, pour mieux renouer le « siècle » aux époques qui l’ont précédé et le suivront. La stase temporelle qu’opère « Le Siècle de Louis XIV » se voit dynamisée dans les contes, non seulement par la dénonciation de ses envers, la valorisation de ses revers et les changements d’échelle perpétuels du « grand » au « petit », et du « petit » au « grand », mais aussi par la stratification de « mémoires » plurielles.

30Bel et bien lisibles comme un « éloge de la modernité du siècle de Louis le Grand », dont le Parallèle a fait l’« histoire exacte du progrès » (Perrault, 1688, p. XXVI), les contes multiplient cependant les envers et les revers pour s’articuler à d’autres horizons « de rétrospection32 » et de « projection » – sans que l’hypothèse fumarolienne en soit pour autant invalidée. Si la préface des contes en vers met en scène l’adhésion de Perrault à une forme de progressisme (ou de présentisme) moralisateur (il s’agit de faire table rase des fables antiques et païennes à la moralité douteuse, voire dangereuse), l’ambiguïté des textes eux-mêmes délivre une tout autre leçon : le rapport générique du conte aux phénomènes de transtextualité (les intertextes formant bien souvent des métatextes, des gloses33), et le jeu des « reconfigurations génériques34 » avec Apulée, La Fontaine, Boileau, Lhéritier et les autres conteuses ou conteurs, montrent bien que le fil de l’héritage antique n’est pas tranché chez Perrault. Il est retissé et problématisé, mis en question et relancé, non plus dans une tradition, mais dans un devenir, dont le sens, l’orientation et la signification restent suspendus. Le motif de la réversibilité attaché au « Grand Siècle » échappe alors aux simples cadres rhétoriques (la dynamique réversible du genre épidictique, oscillant entre éloge et blâme) ou génériques (le « degré de pénétration » nécessaire au décryptage des « envers » de la représentation : clés, allégories, etc. révélant à celles et ceux qui savent lever le voile une « morale très sensée », comme le suggère Perrault dans sa dédicace des Histoires et contes du temps passé). Dans la stratification des « mémoires » possibles du conte, les envers du siècle ne se réduisent pas à leur signification ou fonction politiques, fondamentalement incertaines dans le cadre d’un texte littéraire : ils disent l’équivocité même de la littérature, entée sur l’équivocité du langage, toutes deux entées sur l’équivocité du temps lui-même35.

31Parmi les exemples les plus emblématiques de cette réflexion sur la temporalité, on retient souvent l’indécision entre le renvoi à des temps immémoriaux et l’ancrage dans le siècle par des allusions anachroniques, jouant elles-mêmes de possibles décalages36 ; on repère aussi l’omniprésence d’un discours sur le temps dans les moralités de Perrault, lesquelles reflètent son « siècle » et ses préoccupations, autant qu’elles réfléchissent au devenir du conte dans le temps – pour n’en citer qu’un exemple, gardons en mémoire les premiers vers de l’« autre moralité » de La Barbe bleue et leur évidente contradiction avec le récit, qui – plus que tout autre conte à ce moment-là du recueil – a multiplié les clins d’œil au moderne et « Grand Siècle » de Louis XIV :

Pour peu qu’on ait l’esprit sensé,
Et que du Monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé […] ([1697] 2006, p. 228).

32« Grimoire » et « histoire », repoussés ironiquement dans un passé suranné, viennent pourtant rimer avec le dernier vers de « Peau d’âne », qui suffit à motiver l’actualité du texte et son accession à une forme de présent ou de contemporain éternel, de co-présence (aux côtés de La Fontaine, Ancien dans la Querelle et « nouvel ancien » aux yeux du Moderne Perrault, qui le pastiche ici) :

Le Conte de Peau d’Âne est difficile à croire,
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants,
Des Mères et des Mères-grands,
On en gardera la mémoire (p. 157).

33Mais il faudrait mieux mettre en lumière les potentielles figurations métaphoriques et métadiscursives de la temporalité dans les contes, car s’y trouvent peut-être inscrits les linéaments d’un nouveau rapport au temps, au devenir historique37, et à la mémoire du « Grand Siècle ». La critique psychanalytique s’est largement emparée du motif de l’initiation, en compliquant la question classique de l’instruction ou de l’édification ; mais il y aurait un gain historiographique et théorique à prendre au sérieux la manière dont on « devient Grand » dans les contes de Perrault. Ce « devenir Grand » – on l’a vu plus haut – est toujours suspect, rendu ambigu par l’articulation problématique du récit avec ses morales, et compliqué encore par la concaténation des contes l’un à l’autre, à l’intérieur du recueil, ou par le jeu des intertextes : qui a lu La Barbe bleue ne peut se réjouir avec insouciance de l’ascension sociale du Chat botté et de son maître, nouvelle figure d’usurpateur ; qui a entendu les menaces et manipulations du Chat ne peut que s’interroger sur la nature des activités mercantiles du Petit Poucet, désormais « botté », etc. L’écart observable entre la « barbarie » et la « civilisation » fait mesurer aux lectrices et lecteurs du recueil les progrès de la modernité, mais celle-ci n’est pas aussi parfaite que Le Siècle de Louis le Grand ou les quatre volumes du Parallèle le prétendent : le « devenir Grand » des contes est loin d’être linéaire. Car éprouver sa propre historicité par la lecture des « histoires du temps passé » – éprouver par la même occasion l’historicité du Royaume de Louis le Grand, ou de l’humanité tout entière –, c’est aussi éprouver intimement et collectivement la crainte de la régression, la résurgence d’un temps passé indésirable, ou au contraire l’émergence d’une mémoire-ressource et l’espoir utopique d’un « Grand Siècle » toujours à venir, plutôt que strictement présent. Ce « devenir Grand », fait d’allers et retours dans le temps, n’est donc pas celui du progrès et de son historiographie conquérante : il ne peut être pris en charge par le discours institutionnel et apologétique de Perrault, mais il a toute sa place « en littérature », dans cet espace laissé à la périphérie du politique. On comprend dès lors que les contes en prose de Perrault ne puissent se résumer à une « excroissance poétique du Parallèle 38 » : leur « devenir Grand » vient comme corriger le « Grand Siècle » des textes apologétiques, le nuancer bien sûr, mais aussi résoudre l’impasse théorique de leur présentisme, en réarticulant passé, présent et avenir.

34Aussi, dans le contexte de la Querelle entre Anciens et Modernes, ce rêve d’un « devenir Grand » renvoie peut-être moins à l’intronisation d’un palmarès qui assurerait le triomphe des Modernes, meilleurs thuriféraires de Louis le Grand – Perrault pouvait-il croire à l’absence de Racine dans un tel tableau ? –, qu’à la position fondamentalement incertaine et minoritaire de tous les auteurs, antiques et contemporains, Anciens et Modernes du xviie siècle, dont le pouvoir reste redevable d’un don magique, et le rêve de durée39, le désir de postérité, tributaires d’une hypothétique transmission : « traversée des âges avec la robe couleur du Temps ; traversée des nuits avec la robe couleur de Lune ; traversée des jours avec la robe du Soleil » (Badiou-Monferran et Lombardero, 2024, § 39), telle pourrait être la figuration, dans Peau d’âne, de ce « devenir Grand » qu’est la postérité littéraire, et dont on comprend bien, par le recours au merveilleux, qu’elle reste plus incertaine que les richesses sonnantes et trébuchantes de la Barbe bleue, du fils du meunier ou du Petit Poucet, arrivistes ou « arrivés » du « Grand Siècle ». De la peau d’âne (ou du vêtement de souillon) à la robe magique, le rêve d’une grandeur littéraire est beau, mais il est précaire…

35Or, si l’on repart du Parallèle et des quelques allusions que Perrault fait aux contes dans cet ensemble, on rencontre une figure possible de cette réversibilité (ou équivocité) du temps – du temps des œuvres en particulier –, dans la comparaison entre les hyperboles d’Homère louées par Longin et celle des « bottes de sept lieues » dans les « contes de Peau d’âne » (t. III, p. 117-122). Figure clé des contes, les bottes de sept lieues apparaissent d’emblée, sous la plume de Perrault, dans le contexte du débat qui l’oppose à Boileau : elles sont liées à la question du sublime, et donc à celle des effets d’un texte – ici, d’une figure hyperbolique – à travers le temps. Si pour le Président, la représentation allégorique de la Discorde en géante, régnant parmi les Dieux et les hommes, est la preuve immanquable de la « grandeur d’esprit » d’Homère, la relativisation de son effet par le Chevalier, la mise en série de la deuxième hyperbole (celle des « sauts des chevaux des Dieux ») avec les images des romans de chevalerie, et la comparaison des deux figures avec les ogres des contes merveilleux et leurs bottes de sept lieues entendent toutes contester l’autorité d’Homère, dont « l’imagination » ne s’accorderait même pas à l’esprit d’un enfant. Mais la charge polémique n’occulte pas deux questions sous-jacentes à cet échange : toute représentation hyperbolique, toute figure gigantesque ne risque-t-elle pas, par « le roulement et l’inversion de l’Histoire » (Barthes, 2015, p. 538), de se retourner en son envers burlesque, que ce soit la grandeur de la Discorde, celle de la Querelle des Anciens et des Modernes (à laquelle le motif de la discorde fait immanquablement penser), ou celle du pouvoir de Louis XIV, que le Parallèle vient glorifier après le poème de 1687 ? S’il n’est pas possible de « s’imaginer que les chevaux des Dieux fassent d’un seul saut une si grande étendue de pays », est-il véritablement plus facile de concevoir « ces bottes de sept lieues, comme de grandes échasses avec lesquelles ces Ogres sont en moins de rien partout où ils veulent » ? L’image spatiale dissimule, à mon sens, une réflexion toute temporelle : si Perrault questionne bien la possibilité d’embrasser tous les temps comme « un homme assis au rivage de la mer voit d’espace dans les airs », l’enfant « devenu grand » ne peut que s’interroger sur l’efficacité véritable de ces « bottes de sept lieues », motif même du Progrès, de l’accélération moderne et du triomphe de la volonté. Les contes nous diront eux-mêmes que ces bottes n’ont peut-être rien de magique – les bottes du Chat ne le sont pas, celles du Petit Poucet ne le font pas devenir géant, mais simple commis, ayant « fait pendant quelque temps le métier de courrier », auprès des Grands, certes, mais loin de toute éternité40. À ce titre, le recueil de Perrault acte bien la possible réversibilité de la « grandeur », littéraire comme politique, mais il distingue entre la temporalité du fait politique, dont la réversibilité est fondamentalement dégradante, et la temporalité du texte littéraire, dont l’équivocité (ancien/moderne ?) devient un pari sur l’avenir41 – le rêve d’un « devenir Grand », dont la grandeur ne peut exister, précisément, qu’à l’état de devenir, dont la durée n’est pas celle du « monument » mais celle du « fleuve » : « devenir Grand », ou plutôt « devenir classique », disait Barthes (2015, p. 538). Ainsi, d’un énième « retour en spirale » : « Grand Siècle » et « classicisme » se rejoignent encore, au terme de cette démonstration, mais à une autre place, selon moi – bien moins figée – déliée du panégyrique politique qu’avaient inauguré les palmarès de Perrault et prolongé, bon gré mal gré, leurs usages postérieurs dans l’histoire et la critique littéraires, dans les pages des manuels scolaires ou les joutes des polémistes.

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36Si la notion de « Grand Siècle » ne fonctionne plus comme une catégorie historiographique opérante dans les études littéraires, c’est pour la valence encomiastique à laquelle renvoie sa « référence historiale » – y compris quand on inclut dans celle-ci les envers ou revers du siècle, autrement dit : tout ce qui échappe à la triade critique pointée par Larry Norman (2022). Le motif de la réversibilité du « Grand siècle », motif actif dès le xviie siècle – et ce, même chez un défenseur de la modernité louis-quatorzienne comme Perrault –, pourrait de nouveau nous séduire aujourd’hui, au moment où « le roulement et l’inversion de l’Histoire » font resurgir des formes de pouvoir répressives, un désir d’autoritarisme et des rêves de grandeur qu’on pouvait croire éculés : tout programme historiographique s’apparentant de près ou de loin à une devise telle que « Make the 17th century Great Again » serait bienheureusement soupçonné.

37Toutefois, ce que la lecture des contes met en évidence, c’est que l’attachement d’une certaine historiographie aux « envers » du Grand Siècle, qu’il s’agisse de les dénoncer ou de les valoriser, apparait tout aussi « présentiste » que l’éloge du « Siècle de Louis le Grand » : à la mythification conservatrice d’un passé encore trop présent, répond simplement sa démythification, sans véritable ouverture sur l’avenir, désormais, car l’horizon progressiste semble plus incertain que jamais. Si l’on veut, après les Anciens et les Modernes du xviie siècle, œuvrer « pour penser le rapport du présent au passé, pour reverser le passé au présent, pour ouvrir le présent sur l’avenir » (Reguig, 2023, p. 904), on peut choisir Perrault « fils », auteur des contes, contre Perrault « père », auteur du « Siècle de Louis XIV » : aussi fictionnelle que soit leur attribution à une figure enfantine, les contes proposent en effet à leurs lectrices et lecteurs une autre construction mémorielle et l’ébauche d’un héritage plus désirable : l’horizon d’une « mémoire du futur », plutôt que la conservation d’un présent éternel. Que cette ouverture soit le fait d’une intention de Perrault, ou d’une forme d’intentionnalité du texte dont les virtualités échappent à son auteur, peu importe : ce qui compte pour nous, c’est la manière dont les contes renouent avec un véritable « devenir ». Plutôt qu’à relancer le panégyrique du « Siècle de Louis le Grand », la catégorie de « Grand Siècle » et sa réversibilité fondamentale pourraient alors servir à nous rappeler l’attention constante de Perrault (mais aussi de ses adversaires, Boileau et Racine) aux conditions d’un « devenir grand » dans le temps. Ce que la postérité des petits contes comme des grandes tragédies, nous apprend par le biais de leur transmission discontinue et le jeu de leurs interprétations successives, c’est que la « grandeur » d’un texte littéraire, comme peut-être de toute culture, ne peut exister que dans cet état de « devenir », minoritaire, incertain et prospectif. En choisissant comme alternative à la notion de « Grand Siècle », l’expression (plus figurale que conceptuelle) et le souci (plus anthropologique qu’historiographique) d’un « devenir Grand », se dessine pour les études littéraires la possibilité de délier Perrault – et avec lui tous les auteurs du « classicisme » français – de ce régime de temporalité présentiste qu’ils ont eux-mêmes promus – Anciens (presque) comme Modernes – en immobilisant le « Siècle de Louis le Grand » dans une modernité parfaite. Ce n’est pas ainsi que la littérature dure.