Colloques en ligne

Chantal Grell

Les historiens du xviie siècle et la construction du « Grand Siècle »

17th century historians and the construction of the “Grand Siècle”

1Le règne de Louis XIV n’est pas marqué par l’épanouissement du genre historique et l’on peut s’interroger sur la contribution des historiens du temps à la glorification du « grand roi » et du « Grand Siècle » ; s’interroger aussi sur ce que furent, en la matière, les attentes du roi, celles de Colbert et de ses conseillers et dans quelle mesure l’historiographie officielle était en mesure de répondre aux missions qui lui étaient confiées.

2En 1639 ou 1640, un anonyme, dans une amplification de l’églogue latine de Campanella sur la naissance du dauphin, annonce la venue d’un « grand historien » pour célébrer un « nouvel âge d’or » :

Un grand historien sera pour lors au monde,
Qui de la docte plume en recherche féconde
Décrira l’origine et les progrès divers
Qu’eurent les nations de ce grand univers…
Les peuples entendront ce grand historien
Qui de tout son savoir ne leur cachera rien1

3Cette promesse s’accomplit-elle ? Les historiens ont-ils contribué à construire la « grandeur » du règne de Louis le Grand ? Quel lien entre « Louis le Grand », ainsi désigné en 1686, et le « Grand Siècle » ?

4Louis XIV, il faut le souligner, s’est beaucoup intéressé à l’histoire. Il y fut initié par La Porte, qui lui lisait chaque soir l’Histoire de France de Mézeray (1643) « d’un ton de conte » à la demande d’Anne d’Autriche (La Porte, 1755, p. 249), et aussi par son précepteur, qui lui donna pour modèle son grand-père2. Il fut même l’un des très rares rois à écrire (ou plus exactement à superviser l’écriture de) ses Mémoires et, plus que tout autre roi de France, il s’est préoccupé de sa gloire : « Ceux qui ont quelque droit de prétendre à cette immortalité que l’histoire peut donner, doivent être bien aises de voir de quelle manière elle parle des autres » (Louis XIV, 1860, II, p. 96). Après Richelieu, Louis XIV était convaincu que l’histoire véritable serait celle qu’il écrirait lui-même3. Aussi a-t-il exigé de ses historiographes — Pellisson, Racine et Boileau — qu’ils fussent les témoins oculaires des victoires qu’ils devaient relater. Peut-on dire pour autant que Louis XIV a réussi à créer ou voulu seulement créer « une Manufacture royale d’histoire » (selon l’expression de R. Picard, dans Racine, 1966, p. 193) ?

Les coulisses de l’histoire

5Le pouvoir dispose de la censure pour contrôler l’histoire et de plusieurs moyens d’action pour surveiller la production littéraire et notamment historiographique car l’historien est d’abord et avant tout « un homme rompu à la politique » (Fossier, 1985, p. 362). Cet encadrement passe par des hommes de confiance : l’abbé de Boisrobert avait servi de relais à Richelieu. Chapelain fut l’homme de Colbert qui tenait la liste des pensions, excellent moyen d’obtenir une parfaite docilité. Mézeray en fit à ses dépens l’expérience.

6Le premier moyen d’action, c’est la charge d’historiographe qui réapparaît au xve siècle et prend une forme plus précise sous Henri II lorsque l’historiographe, en théorie, émarge au Trésor de l’Épargne4. Mais, comme l’a remarqué François Fossier, ce titre ne correspond nullement à un véritable office reconnu et rémunéré comme tel car, pratiquement, tous ont exercé une autre charge (Fossier, 1985, p. 366). Ce titre n’est qu’une distinction, « à laquelle était parfois attachée de manière très variable une gratification ». Les « historiographes du roi » furent plus nombreux (76) que les « historiographes de France » (16). Dans les deux cas, on note une certaine anarchie des nominations, nombreuses dans la seconde moitié du xvie siècle, nombreuses encore entre 1613 et 1630 quand Louis XIII et Richelieu récompensent les abjurations (Théodore Godefroy, 1618, Scipion Dupleix, 1620), puis c’est le calme pendant une dizaine d’années avant que l’on n’assiste à une extraordinaire inflation avec plus de vingt nominations entre 1640 et 1661, pour beaucoup des hommes de lettres, Mazarin entendant ainsi se créer une clientèle en temps de fronde5 : comme François Duchesne (1640) et Vittorio Siri (1643), La Mothe le Vayer et Jean Baudouin (1644), Guez de Balzac (1645), Varillas (1655), Samuel Sorbière (1660, converti) et Mézeray (1661). On penserait à tort que Louis XIV confia le soin de sa gloire posthume à de nombreuses mains car, sous son règne personnel, il n’y eut que peu d’historiographes du roi : essentiellement6 Jean Le Laboureur, Pellisson-Fontanier (converti), l’organisateur des caisses de conversion en 1670 qui, disgracié en 1677, fut remplacé par Racine et Boileau qui démissionnèrent et cédèrent la place à Cordemoy (1683), puis à Valincourt (1699). Quant à la charge d’historiographe de France, Charles Bernard l’occupa entre 1620 et 1635, la céda à son neveu Charles Sorel (1635-1664), puis elle resta vacante 49 ans jusqu’à la nomination du Père Daniel (1713-1728). Louis XIV a drastiquement réduit le nombre des historiographes. Aucun d’ailleurs, hormis Mézeray et le Père Daniel, ne se sont illustrés dans cette tâche.

7Le flou juridique qui entoure cette charge laisse au roi toute liberté de choisir et de révoquer, d’autant qu’il est dangereux d’écrire l’histoire du proche passé car les historiographes s’arrêtent toujours au roi précédent (à l’exception de Scipion Dupleix qui, sur ordre de Richelieu et avec des documents fournis par le cardinal ministre, dut écrire une histoire du roi Louis XIII, publiée en 1633 : Histoire de Louis le Juste, XIIIe du nom, roi de France et de Navarre 7). Quant à l’histoire passée, elle n’est pas non plus dépourvue d’écueils. Mais pour le temps présent, à l’instar d’Alexandre, le roi voulait que des témoins « accrédités8 » relatent ses hauts faits dans un style grand et noble et élaborent un récit officiel de son règne. Trois d’entre eux furent expressément nommés pour remplir cette mission : Pellisson, Racine et Boileau.

8Le roi aimait l’encens, comme il le fit savoir à la « petite académie » instituée par Colbert en 1663 à la veille de sa nomination comme surintendant des Bâtiments du roi. L’objet de cette académie, écrit Charles Perrault, « était que nous travaillassions à l’histoire du roi, et pour y parvenir [Colbert] me faisait écrire… plusieurs choses que le Roi avait dites, pour les insérer dans son histoire ; il me faisait aussi écrire des actions fort considérables de Sa Majesté lesquelles étaient ou peu connues de tout le monde, ou dont les motifs et quelques circonstances n’étaient sues que de lui seul. Je me souviens qu’il me dicta toute l’affaire Fouquet d’un bout à l’autre, que j’y retouchai trois ou quatre fois différentes et par ordre avant que de la transcrire dans le registre ». Le 3 février 1663, poursuit Perrault, Colbert réunit à son domicile quelques hommes de lettres autour de Jean Chapelain et de Charles Perrault. « Peu de temps après qu’il [Colbert] nous eut assemblés, raconte Perrault, il nous mena faire la révérence au roi, [lequel] nous dit ces paroles : “Vous pouvez, Messieurs, juger de l’estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose au monde qui m’est la plus précieuse qui est ma gloire. Je suis sûr que vous ferez des merveilles. Je tâcherai de ma part de vous fournir la matière qui mérite d’être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes” » (Perrault, 1993, p. 133-135). Charpentier fut dans un premier temps chargé de « tenir la plume », laissant au ministre le soin d’ajouter ou de retrancher ce qu’il jugerait « nécessaire ». Colbert recommandait l’usage des gazettes, et non pas des archives ou des mémoires9 : l’histoire devait à ses yeux « rester sur la face publique de la politique » (Jouhaud, 2000, p. 153).

9Parmi les « petits académiciens », on ne voit aucun historiographe ni historien, et la « petite académie », dite en 1701 Académie des inscriptions et médailles et en 1717 Académie des inscriptions et belles-lettres, ne se voit attribuer des compétences en matière d’histoire qu’en 1786. Sa mission est claire. « Travailler à la gloire » du roi, ce qu’on peut traduire par « être en charge de sa communication ». Elle passe par l’examen des projets présentés pour les tentures royales, les descriptions des principales demeures royales dans les recueils d’estampes, le récit des fêtes données par le roi, l’élaboration des devises et des légendes des médailles du roi et la préparation d’une Histoire métallique, les Médailles sur les principaux événements du règne de Louis le Grand (Paris, Imprimerie Royale, 1702).

10Cette stratégie de communication repose essentiellement sur l’image. Comme l’a remarqué Peter Burke (Burke, 1995, p. 30), l’image n’a pas pour objet de reproduire fidèlement les traits du roi ou de décrire sobrement ses actes. « Bien au contraire, son objectif était de célébrer Louis XIV, de le glorifier, autrement dit de persuader les spectateurs, les auditeurs ou les lecteurs de sa grandeur ». D’où le recours à la tradition antique des formes triomphales : arcs de triomphe, statues équestres, portraits d’apparat suivant la rhétorique bien codifiée de la « grande manière » ou de la « manière magnifique ». Le roi ne goûte ni le poème épique, ni l’épopée (le « grand style »), et, tôt dans le règne, les glorieux parallèles (avec Alexandre ou César) ont perdu leur puissance persuasive (Grell et Michel, 1988). Le rôle de la « petite académie » fut d’apprécier l’efficacité des images, de coordonner au plus haut niveau — celui de la surintendance des Bâtiments et des commandes publiques — une véritable politique de l’image, légitimée par des commentaires historico-érudits. Il fut aussi d’élaborer des inscriptions : l’histoire n’avait pas leur valeur monumentale. Au reste, les historiographes chargés d’écrire les hauts faits du roi ne furent pas des historiens. Ni Pellisson, ni Racine, ni Boileau n’ont jamais prétendu à ce titre. Chapelain, dès 1662, avait mis Colbert en garde :

Je viens à l’histoire qu’avec beaucoup de raison vous avez jugée, Monsieur, un des principaux moyens pour conserver la splendeur des entreprises du Roi et le détail de ses miracles. Mais il est de l’histoire comme de ces fruits qui ne sont bons que gardés et pour l’arrière-saison. Si elle n’explique point les motifs des choses qui y sont racontées, si elle n’est pas accompagnée de réflexions prudentes et de documents, ce n’est qu’une relation pure, sans force et sans dignité… et tout l’esprit du monde, semé dans un ouvrage où le jugement ne préside pas, ne sert qu’à faire un beau monstre, qui suit sans doute la nature des monstres et qui sans doute ne vit pas (À Colbert, le 18 novembre 1662. Chapelain, vol. II, 1883, p. 275-276).

Le théâtre de l’histoire présente

11Dans ce contexte, l’histoire participe d’une célébration. Elle doit mettre en scène le roi, donner à « voir » ses hauts faits. Ce genre littéraire comprend ses morceaux de bravoure, comme des « caractères », des portraits moraux, des discours, des récits vivants des batailles. En parallèle, Colbert, directeur des Bâtiments et grand maître de la politique artistique, imagine une nouvelle forme de glorification du roi à l’image de sa puissance en Europe et demande aux artistes de renoncer aux héros antiques (comme Alexandre) pour célébrer le héros contemporain en mettant la « narration » des événements présents au centre de la peinture d’histoire10.

12En 1670, Pellisson, qui a collaboré à la rédaction des Mémoires du roi11 et espère un brevet d’historiographe, soumet à Colbert un projet d’histoire portant sur l’actualité du règne et propose d’accompagner le roi dans ses campagnes. Ce recentrage nouveau de la « grande histoire12 » sur le présent requiert toute une stratégie discursive pour mieux « piéger » le lecteur13 :

Le dessein dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir, quoi qu’assez confusément, serait d’écrire toute cette dernière guerre.

Je n’entendrais pas que ce fût en forme de journal, ni de relation et de simples Mémoires, ni d’éloges, ou de panégyriques, qui sont tous de caractères et de styles différents qu’il faut bien distinguer. Ce serait plutôt comme une grande Histoire à la manière de Tite-Live, de Polybe, et des autres Anciens.

Il faudrait représenter dès l’entrée l’état de toute l’Europe […] C’est un beau champ pour parler en abrégé de toutes les vertus du Roy, et pour bien faire concevoir sa grandeur en toute sorte de manière, par la secrète comparaison que le lecteur fera lui-même de Sa Majesté avec les autres Souverains.

[…] Ensuite il faudrait travailler à ce que peu d’historiens modernes ont su bien faire, et presque pas un de nos Français, c’est-à-dire qu’il faudrait faire connaître les Acteurs principaux en cette guerre […]

Ces manières de portraits, ou de caractères, quand ils sont bien touchés, qu’ils ne sont ni en trop grand nombre, ni tout de suite, mais dispersés et placés avec quelque art et quelque diversité […] produisent un effet admirable. C’est l’un des grands secrets pour rendre l’histoire animée, et pour empêcher qu’elle ne languisse, et ne dégoûte jamais. L’esprit du Lecteur, quand il s’est une fois formé ces différentes idées, et qu’il voit ensuite chaque personnage remplir la sienne, s’en fait un spectacle très délicieux.

Entre tous ces caractères celui de Sa Majesté doit éclater.

Il faut louer le Roy partout, mais pour ainsi dire sans louange, par un récit de tout ce que l’on lui a vu faire, dire et penser, qui paraisse désintéressé, mais qui soit vif, piquant, et soutenu, évitant dans les expressions tout ce qui tourne vers le panégyrique. Pour en être mieux cru, il ne s’agit pas de lui donner là les épithètes et les éloges magnifiques qu’il mérite ; il faut les arracher de la bouche du lecteur par les choses mêmes […] Il serait à souhaiter sans doute que Sa Majesté approuvât et agréât ce dessein, qui ne peut peut-être pas se bien exécuter sans elle. Mais il ne faut pas qu’elle paraisse l’avoir agréé, ni su, ni commandé.14

13Pellisson reçut le titre d’historiographe avec une pension de 6000 livres en 1670. Mais il ne semble pas s’être appliqué avec zèle à la tâche. Son éditeur, Le Mascrier, note dans la préface de l’Histoire de Louis XIV :

Je dois pour l’intérêt de la vérité avertir encore le public que ce qui se lit dans cet ouvrage des progrès du Roi en Flandres n’est point de M. Pellisson. J’ai de très grandes raisons de croire qu’il n’a jamais écrit cette campagne : aussi n’en ai-je découvert aucunes traces dans ce qui m’a été remis de lui. Cependant, comme cette lacune formait un hiatus assez désagréable au milieu de cette histoire, j’ai osé me charger de la remplir (Pellisson, 1749, vol. I, p. xl).

14Le récit des campagnes de la Guerre de Hollande lui est aujourd’hui contesté et est attribué à Racine. Le Mascrier écrit que Pellisson entendait graver, comme une inscription, son histoire dans le marbre – peut-être ne trouva-t-il pas un style à la hauteur de ses ambitions :

Je n’ai point trouvé de même dans les manuscrits de M. Pellisson ce qui regarde la guerre de 1672. J’ai tâché d’y suppléer par le dixième livre, qui est constamment de lui, mais qu’on ne doit regarder que comme une ébauche, une faible esquisse du magnifique tableau qu’il se proposait d’en donner. Je dis qu’il se proposait, car il est très probable que la mort ne lui permit pas d’exécuter cette partie du plan qu’il s’était formé. Comme l’Histoire de Louis XIV devait être, selon lui, celle de toute l’Europe durant son siècle, et que son ambition était de bâtir de marbre pour user de son expression, il avait employé un temps infini à chercher, à tirer et à tailler ce marbre, dont les meilleures carrières lui avaient été ouvertes. On peut ajouter […] le déplaisir qu’il eut de se voir nommer deux autres écrivains pour le même travail (Pellisson, 1749, vol. I, p. xl-xli).

15Pellisson se proposait d’écrire l’histoire des conquêtes au même titre que les peintres qui, comme Van der Meulen, avaient représenté ses sièges victorieux. Le roi n’eut pas le plaisir de découvrir l’ouvrage promis. Pellisson fut écarté en 1677 alors qu’il était en Flandre, pour s’être montré plus soucieux de convertir les protestants que de suivre les victoires du roi. Pellisson rédigeait d’abord des mémoires juridiques, des lettres aux évêques, réfutait les attaques protestantes contre le roi et mettait à profit ses compétences financières dans une vaste campagne visant à convertir tous les huguenots. En 1677, il répondait aux attaques de Pierre Jurieu, correspondait avec Leibniz sur les projets d'union des Églises et préparait un épais traité historique sur l'Eucharistie. Il fut mis à l’écart, peut-être par la marquise de Montespan qui avait ses protégés, mais plus probablement en raison de son influence croissante sur les affaires protestantes, et deux nouveaux historiographes furent nommés. Des satires contre lui furent bientôt publiées, à côté d’attaques pures et simples de la part de protestants enragés15.

16Racine et Boileau sont donc désignés en 1677 pour prendre le relais et célébrer les exploits du roi. Entre deux campagnes, lors d’un bref passage à Versailles, en octobre 1677, le roi leur « commande » de « tout quitter » pour se consacrer à l’histoire du règne. Dans ce nouveau rôle de thuriféraire officiel, Boileau, en remerciement, adresse au roi sa huitième épître :

Encor si ta valeur à tout vaincre obstinée,
Nous laissait pour le moins respirer une année…
Mais à peine Dinan et Limbourg sont forcés
Qu’il faut chanter Bouchain et Condé terrassés.
Ton courage affamé de péril et de gloire
Court d’exploits en exploits, de victoire en victoire.
Souvent ce qu’un seul jour te voit exécuter
Nous laisse pour un an d’actions à conter.
Que si quelquefois las de forcer des murailles
Le soin de tes sujets te rappelle à Versailles,
Tu viens m’embarrasser de mille autres vertus,
Te voyant de plus près, je t’admire encore plus
Dans les nobles douceurs d’un séjour plein de charmes,
Tu n’es pas moins héros qu’au milieu des alarmes.
De ton trône agrandi portant tout seul le faix,
Tu cultives les arts, Tu répands les bienfaits,
Tu sais récompenser jusqu’aux Muses critiques ;
Ah crois-moi, c’en est trop (Boileau, 1966, p. 130).

17Racine prend au sérieux sa tâche et abandonne le théâtre pour écrire une histoire du règne et du royaume dont il ne reste que des notes – ses manuscrits, transmis à son successeur Valincourt, ayant brûlé dans un incendie. Il n’a pas assisté au passage à gué du Rhin qui fut l’occasion d’un véritable concours entre historiens, poètes et peintres (Burke, 1995, p. 84-88). César lui-même ne s’y était pas risqué, qui avait fait construire un pont de bateaux. Ce que l’histoire officielle passe sous silence, c’est que Condé avait déjà traversé le Rhin (sur un bateau) et éliminé les adversaires pour permettre au roi de traverser le fleuve, et qu’il fut blessé dans cette entreprise16. Le récit aujourd’hui attribué à Racine — ébauche de Pellisson, ou offrande galante de Madame de Montespan17 ? — s’en tient aux seuls exploits héroïques du roi et donne le ton de cette histoire officielle :

Un exploit si extraordinaire [la prise de 4 places fortes] et si peu attendu jeta la terreur dans tous les pays que les Hollandais occupaient le long du Rhin ; on apportait au Roi de tous côtés les clefs des places. À peine les gouverneurs avaient-ils le temps de se sauver dans des barques, avec leurs familles épouvantées et une partie de leur bagage : sa marche était un continuel triomphe. Il s’avança de la sorte jusqu’auprès de Tolhuis. Le Rhin qui en cet endroit est fort large et fort profond18, semblait opposer une barrière invincible à l’impétuosité des Français. Le Roi pourtant se préparait à le passer : son dessein était d’abord de faire un pont de bateaux ; mais comme cela ne se pouvait exécuter qu’avec lenteur, et que d’ailleurs les ennemis commençaient à se montrer sur l’autre bord, il résolut d’aller à eux avec une promptitude qui acheva de les étonner. Il commanda à sa cavalerie d’entrer dans le fleuve : l’ordre s’exécute. Il faisait ce jour-là un vent fort impétueux qui, agitant les eaux du Rhin, en rendait l’aspect beaucoup plus terrible. Il marche néanmoins ; aucun ne s’écarte de son rang et le terrain venant à manquer sous les pieds des chevaux, ils les font nager, et approchent avec une audace que la présence du Roi pouvait seule inspirer. Cependant trois escadrons paraissent de l’autre côté du fleuve ; ils entrent même dans l’eau et font une décharge qui tue quelques-uns des plus avancés et en blesse d’autres. Malgré ces obstacles, les Français abordent, et l’eau ayant mis leurs armes à feu hors d’état de leur servir, ils fondent sur ces escadrons l’épée à la main. Les ennemis n’osent les attendre ; ils fuient à toute bride, et se renversant les uns les autres, vont porter la nouvelle jusqu’au fond de la Hollande que le Roi était passé. Alors il n’y eut plus rien qui osât faire résistance (Racine, 1966, p. 209).

18Si Pellisson s’était montré hostile au panégyrique (« Il faut louer le Roi partout mais pour ainsi dire sans louange »), Racine suit Chapelain qui, jugeant impossible d’écrire une histoire du roi, l’avait recommandé à Colbert en 1662 :

Pour ne pas néanmoins laisser le Roi sans les louanges qu’il mérite, aussi bien en prose qu’en vers, je serais d’avis qu’on employât les meilleures plumes à traiter ses miracles oratoirement par des panégyriques pareils à celui du jeune Pline pour Trajan que bien plus de gens sont capables de faire (lettre à Colbert, le 18 novembre 1662, dans Chapelain, 1883, p. 276).

19 C’était une solution de facilité. Les « meilleures plumes » siégeaient alors à l’Académie française et on y comptait parmi les historiographes Mézeray (1648), Pellisson (1653), Racine (1672), Boileau (1684) et Valincourt (1699). L’on y a fixé définitivement, en 1673, les séances publiques de réception ; en 1677, le déroulement de la journée du 26 août (la saint Louis) se présente comme « un chant ininterrompu à la gloire de son royal protecteur » (Zobermann, 1991, p. 11). Puis, à partir du 27 janvier 1687, l’Académie organisa un concours de panégyriques prononcés en séance publique. L’image du roi-héros qui ne s’imposa définitivement qu’avec la guerre de Hollande, et notamment le passage du Rhin, y fait l’objet de longs discours dûment publiés (Recueil de harangues, 1698). L’on y loue avec conviction les vertus royales : prudence, valeur, modération, justice, munificence, libéralité, magnificence. Ces cérémonies renversent les rôles : ce n’est pas seulement la protection du roi qui est un gage d’immortalité pour l’Académie, c’est l’Académie qui confère au roi l’immortalité sans laquelle ses hauts faits ne pourraient atteindre la postérité. Il est clair pour Racine que le panégyrique est une forme d’histoire :

Dans l’histoire du Roi, tout vit, tout marche, tout est en action. Il ne faut que le suivre, si l’on peut, et le bien étudier lui seul. C’est un enchaînement continuel de faits merveilleux que lui-même commence, que lui-même achève, aussi clairs, aussi intelligibles quand ils sont exécutés, qu’impénétrables avant l’exécution. En un mot, le miracle suit de près un autre miracle. L’attention est toujours vive, l’admiration toujours tendue ; et l’on n’est pas moins frappé de la grandeur et de la promptitude avec laquelle se fait la paix, que de la rapidité avec laquelle se font les conquêtes (Racine, « Discours prononcé à l’Académie française à la réception de MM. Corneille et de Bergeret », le 2 janvier 1685, 1966, p. 350).

20Si les historiographes chargés d’écrire l’histoire du roi ont ainsi chanté la grandeur du règne de Louis le Grand, ils n’ont parlé ni de « son » siècle, ni du « Grand Siècle », même si la grandeur du « siècle » n’était pas concevable sans celle du roi qui l’incarne. Pour Charles Perrault,

Il semble que la Nature prenne plaisir de temps en temps à montrer sa puissance dans la richesse des talents qu’elle répand sur ceux qu’elle aime, et qu’ensuite elle s’arrête comme épuisée par la grandeur et par le nombre de ses profusions […]. On a remarqué […] que cette humeur bienfaisante lui prend ordinairement lorsque le Ciel a résolu de donner à la Terre quelque grand Prince qui en doit faire l’ornement ; car comme si elle se croyait obligée de parer l’entrée de ce Héros dans le monde, elle fait naître avant lui, une foule d’hommes d’un mérite extraordinaire pour le recevoir et pour être ou les instruments de ses grandes actions, ou les ouvriers de sa magnificence, ou les trompettes de sa gloire (Perrault, 1696-1700, t. I, préface, n. p.).

21Dans la longue liste des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, quelle fut à ses yeux la contribution des historiens ? Perrault ne cite que trois historiographes pour l’ensemble du siècle : le premier d’entre eux est Adrien de Valois, nommé en 1646 par Mazarin pour avoir donné une adaptation littéraire de Grégoire de Tours. Puis Paul Pellisson, le protégé de Conrart et de Fouquet, dont il loue l’Histoire de l’Académie française (1652, qui lui valut un siège), et qui, au lendemain de sa conversion (1670), fut chargé d’écrire l’Histoire de la campagne de Franche-Comté : « Ceux qui ont lu ce qu’il en a composé assurent que rien n’est plus beau dans ce genre d’écrire » (Perrault, 1696-1700, t. I, p. 52), à ce détail près que cette histoire parut seulement au siècle suivant. Perrault accorde plus d’importance au prix de poésie qu’il fonda à l’Académie française « pour satisfaire à la passion qu’il avait pour la gloire du roi », pour récompenser « l’ouvrage en vers qui aurait le mieux célébré le Roi », soit une médaille d’or de 300 livres, qu’au récit de l’histoire officielle qui n’a pas été publié. Quant à Racine, « C’est un malheur que la mort [l’] ait enlevé à cet ouvrage, qui ne pouvait qu’être très excellent pour peu qu’il répondît à la dignité de la matière et à la capacité des ouvriers » (Perrault, 1696-1700, t. II, p. 81). Des autres historiographes, il ne dit mot.

22Pour Perrault, la contribution des historiens à la « gloire du siècle » ne fut certainement pas décisive. Pierre Bayle se montre sévère :

Pourvu qu’il n’y ait que les harangues de Messieurs de l’Académie française, qui soient toujours dans le sublime, toujours dans les exclamations, toujours dans les figures les plus outrées, le mal ne sera pas grand. On ne s’avise pas d’aller chercher le mérite d’un Roi, ni dans une harangue, ni dans une épître dédicatoire, ni dans un panégyrique. On sait assez, avant que de lire cette sorte d’ouvrages, qu’un Roi y est toujours le plus grand monarque de l’univers, sans en excepter ni Alexandre, ni César : ainsi on souffre sans murmure, qu’il n’y ait là que de magnifiques idées. Mais si nos historiens, éblouis de la gloire qu’ils auront à décrire, s’amusent à faire les déclamateurs, je vous assure […] que toute l’Europe nous tournera en ridicules […] Apparemment ceux qui travaillent d’office à l’Histoire de Sa Majesté, oublieront qu’il ne s’agit plus de représenter de grandes passions et de grands sentiments sur le théâtre imaginés à plaisir […] mais qu’il s’agit de rapporter fidèlement des choses de faits (Bayle, 1721, vol. I, p. 258-259, § 97).

23L’historiographie de cour, telle que l’avait soutenue Colbert, dont le seul but était la glorification du roi, écartelée entre la littérature et le panégyrique, était bien vouée, comme le craignait Chapelain, à l’échec. Si Pellisson répugnait à prendre des libertés avec la vérité, Racine et Boileau avaient une conception très personnelle du « vrai ». En 1668, La Mothe le Vayer recommandait de « n’écrire jamais l’histoire de son siècle », qui réduisait l’historien à flatter le souverain et le soumettait au pouvoir (La Mothe le Vayer, « Du peu de certitude qu’il y a dans l’histoire », 1668, p. 84). Voltaire, nommé historiographe en avril 1745 et à l’Académie française l’année suivante, put, quant à lui, se libérer du « grand roi » en brossant une histoire de « l’esprit humain » puisée dans « le siècle le plus éclairé qui fût jamais 19 », où la raison humaine s’est perfectionnée et où il s’est fait une révolution générale dans les arts, dans les esprits et dans les mœurs. Il écrit à Hervey : « Je suis las des histoires où il n’est question que des aventures d’un roi, comme s’il existait seul, ou que rien n’existât que par rapport à lui ; en un mot, c’est encore plus d’un grand siècle que d’un grand roi 20 que j’écris l’histoire » (Voltaire, 1968, p. 611). Et Voltaire de se vanter d’avoir élevé à la gloire du « grand roi » un monument historique plus durable que toutes les flatteries dont ses contemporains l’avaient accablé. Pour autant, Voltaire ne conceptualise pas le « Grand Siècle » : cette notion ne va s’imposer que beaucoup plus tard, après l’humiliation de la défaite de 1870, quand les historiens de la Troisième République — Ernest Lavisse en tête — vont opposer à la nouvelle puissance allemande le glorieux passé de la France.