Du respect de l’étiquette à l’inventaire des catégories. « Grand(s) siècle(s) » et luttes de préséance en histoire littéraire
1Au printemps 2019, dans les semaines qui suivirent l’incendie dont chacun se souvient, le Sénat français inscrivit à son ordre du jour le sort de Notre-Dame de Paris. À cette occasion, la restauration de l’édifice fut au cœur d’échanges tendus quant à l’esprit qui devait animer le vaste chantier à venir. Reconstruirait-on la cathédrale en respectant scrupuleusement les plans de Viollet-le-Duc ? Valait-il mieux innover en encourageant, comme le président Macron l’avait suggéré, un « geste architectural contemporain » ? Ces deux options s’affrontaient quand la notion de « grand siècle », sans raison apparente, fit irruption dans les débats. L’apparition soudaine d’une telle catégorie mérite le détour. Quel argument pouvait donc étayer la référence au « grand siècle » dans une délibération sur l’avenir d’une cathédrale médiévale restaurée au xixe siècle ? Que l’historien soucieux de rigueur dans l’emploi des chrononymes laisse ici toute espérance. Dans le débat politique, la plasticité référentielle des étiquettes obéit à une seule loi, celle de l’effet escompté sur l’auditoire. C’est bien par souci d’efficacité qu’un des orateurs, partisan d’une reconstruction fidèle à Viollet-le-Duc, se lança dans un vibrant éloge du xixe siècle qualifié, pour les besoins de la cause, de « grand siècle » par excellence :
Sur la flèche, nous avons le sentiment qu’il y a une forme de double indignité. D’abord, vis-à-vis de l’art du xixe siècle : le xixe siècle est-il un grand siècle pour l’art ? Mériterait-il qu’on en conserve des traces artistiques ? Ensuite, Viollet-le-Duc est-il vraiment un grand architecte ? […] Pierre Rosenberg, que personne ne contestera ici, avait l’habitude de dire que le xixe siècle était « le » grand siècle, notamment pour la sculpture et la peinture. Regardez ce que le xixe siècle nous a apporté en peinture ! Je ne citerai que Géricault, Courbet, Monet, Manet, Renoir, Caillebotte, Degas et même Cézanne, qui enjambe les deux siècles. En musique, le xixe siècle nous a donné, parmi tant d’autres, Debussy et Gounod. En littérature, bien entendu, c’est aussi un grand siècle (Sénat, 2019, p. 7494).
2La prose oratoire de Bruno Retailleau, car c’est de lui qu’il s’agit, appelle plusieurs remarques. La première coule de source. En appliquant la catégorie « grand siècle » à une autre entité que le xviie siècle, le président du groupe « Les Républicains » au Sénat (pas encore ministre de l’Intérieur à l’époque) prend à revers l’usage courant. Distorsion délibérée ou simple bévue ? La caution de Pierre Rosenberg, dont le nom vaut ici argument d’autorité, laisse du moins à penser que l’orateur, faisant feu de tout bois pour emporter l’adhésion, ne s’embarrasse guère d’exactitude. L’ancien président-directeur du Louvre étant un spécialiste de l’âge classique, et notamment de Nicolas Poussin, ce n’est pas son nom que l’on attendrait en première ligne d’une défense et illustration du xixe siècle en « grand siècle ». Un tel déplacement n’est pas si fréquent. De nos jours encore, l’expression désigne par défaut une certaine partie du xviie siècle, non le siècle des révolutions. L’actualité muséologique vient d’ailleurs confirmer le caractère quasiment officiel de cette qualification : n’est-ce pas à la civilisation française du xviie siècle que sera dédié le Musée du Grand Siècle dont l’ouverture est annoncée pour 2026 ? Situé à Saint-Cloud, l’établissement assouplira la périodisation traditionnelle en mettant à l’honneur le xviie siècle « entendu comme une période longue, allant d’Henri IV à la Régence (1590-1725)1 ». Outre un « Centre de recherche Nicolas Poussin », il hébergera justement la très importante collection classique de Pierre Rosenberg.
3Dans l’envolée du sénateur de Vendée, l’intéressant ne réside pas uniquement dans l’usage à contre-emploi d’un argument d’autorité. L’erreur délivre à sa manière une leçon positive. Car le détournement de l’expression canonique met en lumière son caractère galvaudé et finalement dérisoire. Name-dropping à l’appui, il suggère que bien des périodes pourraient se voir appliquer, pour leurs apports singuliers à l’histoire collective, la médaille de « grand siècle » : aux grands siècles l’humanité reconnaissante. Par un effet de légitimation rétrospective, c’est ici la crainte de l’inquiétant « geste architectural contemporain » qui érige le xixe siècle en vénérable Ancien de nos temps post-modernes. Au grand jeu de la tectonique des siècles, on le voit, il n’est jamais exclu que les derniers deviennent les premiers. À y regarder de plus près, pourtant, les choses sont plus floues qu’il n’y paraît. En effet, quel statut au juste se voit ici décerner le xixe siècle ? Est-il couronné période reine de l’histoire littéraire et artistique française, ou se voit-il, plus modestement, élevé au même rang que d’autres époques prestigieuses ? Dans le passage cité, une hésitation transparaît dans l’alternance entre « un » grand siècle et « le » grand siècle. Notre sénateur utilise indifféremment l’article défini et l’indéfini, laissant penser que les deux, recouvrant le même sens, comporteraient les mêmes implications.
4Refermons le Journal officiel et demandons-nous si ces questions se poseraient dans les mêmes termes sur le terrain de l’historiographie littéraire. Quand on les y transpose, les éléments remarquables dans le discours de Bruno Retailleau (déplacement référentiel doublé d’une indécision entre la série et l’unique, entre un et le) se résument à une question : comme catégorie de la distinction, « grand siècle » peut-il se décliner au pluriel ? Cette question mêlant esthétique et idéologie, nous ne sommes ni les premiers ni sans doute les derniers à la soulever. Établie pour des motifs idéologiques, l’équivalence de l’ère louis-quatorzienne et du « grand siècle » fut, au cours du xixe siècle, remise en cause pour des raisons de même nature. Plus tard, dans l’entre-deux-guerres, la notion même de « grand siècle » provoquait encore des débats aux intonations pour nous familières. En 1922, une revue littéraire en vogue pouvait lancer une enquête ainsi libellée : « Le xixe siècle est-il un grand siècle ? » Ce fut l’occasion d’une mise à plat, pour ne pas dire d’un grand déballage. À la question un tantinet scolaire de savoir quelle période mériterait d’être ainsi qualifiée, certains protagonistes en substituèrent une autre plus décapante et toujours digne d’être posée : avons-nous seulement besoin de la formule « grand siècle » quand nous pratiquons l’histoire littéraire ?
5Dans un ouvrage inspirant, Christian Jouhaud a entrepris de « fragiliser le passé là où il s’offre comme monumental » (Jouhaud, 2008, p. 33). Novatrice, l’expérience visait à manifester des fêlures au cœur de la citadelle historiographique que représente par excellence le « grand siècle ». Afin de produire un usage non patrimonial du passé le plus patrimonialisé qui soit, l’historien déployait sa réflexion « au cœur d’un majestueux monument national, matériel (Versailles) ou immatériel (le classicisme français ou le baroque) », et, de l’intérieur même du sanctuaire, travaillait à éclairer la fragilité des phénomènes passés pour leur éviter ce qu’il nommait « une mort par étouffement » (Jouhaud, 2008, p. 35). Partant, elles aussi, d’une interrogation sur « la catastrophe que représente [pour les phénomènes du passé] une certaine façon de les transmettre en les “célébrant” comme “patrimoine2” », les pages qui suivent examinent, à travers l’inflation paradoxale des « grands siècles », le succès mais aussi les apories de cette patrimonialisation galopante. Plus qu’aux fêlures au sein de l’édifice, c’est à la monumentalisation en série des périodes passées que l’on se montrera attentif.
6Il ne sera donc ici question que d’étiquette et d’étiquetage. À la cour de Louis XIV, le respect de l’étiquette manifestait un système de hiérarchies sociales et politiques qui ne disparut pas avec la chute de la monarchie absolue. Sur un plan historiographique, les controverses ultérieures sur la détermination (définie ou indéfinie) du syntagme « grand siècle » révèlent, sous des formes variées, un même souci des préséances. Longtemps, la fausse évidence du « grand siècle » tendit à faire graviter, comme jadis les sujets autour du Roi-Soleil, toutes les périodes de l’histoire littéraire autour d’une ère indétrônable. Remettre en question cet usage, comme s’y employèrent quelques écrivains dont je ne donnerai ici qu’un échantillon, c’était penser l’histoire littéraire autrement qu’en termes de sacre et de déclassement, de périodes reine et roturières. Du respect de l’étiquette à l’inventaire critique des catégories, l’histoire chahutée de « grand siècle » résonne ainsi de questionnements qui, à l’évidence, ne sont pas tous encore tranchés, et auxquels un détour même rapide par le long xixe siècle pourrait apporter quelques éléments de réponse.
« Ce faux grand siècle, ce faux grand règne » (Hugo)
7Avant d’en venir aux années 1920, je commencerai par une brève mise en perspective. Comme catégorie servant à désigner le xviie siècle louis-quatorzien, « grand siècle » fait l’objet de contestations anciennes autant que durables. Il serait aisé de tirer le fil des contre-discours dénonçant les raccourcis et autres coups de force idéologiques qui sous-tendirent la diffusion à grande échelle d’un tel chrononyme. Au moins depuis la fin du xviiie siècle, on opposa couramment au « grand siècle » louis-quatorzien d’autres périodes tenues pour glorieuses dans l’histoire de l’esprit humain. Hérétique sur ce point comme en toutes choses, Louis Sébastien Mercier fait entendre une voix dissidente quand, dès avant la Révolution, il rééquilibre la balance des siècles modernes en valorisant son époque plus que toute autre, à commencer par l’ère louis-quatorzienne dont il dénonce à longueur de pages la corruption morale. Sensibilisé à la force aveuglante des slogans, Mercier remet sur le métier la question des noms du siècle : « Jamais la prostitution du bel esprit n’a été poussée si loin qu’aux pieds de Louis XIV. Les hommes sont de grands enfants. Quelques statues, quelques tableaux, quelques morceaux de poésie font donner à un siècle, qui d’ailleurs a été malheureux, le nom pompeux de siècle des beaux-arts, de siècle de la gloire. » (Mercier, 1994a, t. 2, p. 371). Prompt à dénoncer l’usurpation des titres séculaires, il brocarde à nouveau, dans un manuscrit de 1798, « Louis dit le Grand », ce monarque à la tête d’une armée composée « de courtisans, de valets fleurdelysés dont l’unique emploi était de l’adorer, de l’encenser, de le servir » (Mercier, 1994b, p. 1119). Sous la monarchie de Juillet, c’est logiquement dans la constellation républicaine et socialiste que la révision des étiquetages bat son plein. Pierre Leroux, dans la Revue encyclopédique, constate le durcissement des batailles mémorielles, leur polarisation binaire opposant aux sectateurs exclusifs d’un xviie siècle idéalisé les avocats d’un xviiie siècle également mythifié. Les premiers, rappelle-t-il « ont pris pour enseigne le dix-septième siècle qu’ils ont appelé le grand siècle, et ont regardé celui qui suivit comme une décadence sous tous les rapports. » (Leroux, 1833, p. 474, je souligne). La réinterprétation du passé implique, avec l’examen des expressions en usage, une redistribution des cartes lexicales.
8Or l’inventaire critique des mots reçus n’est pas l’apanage de la littérature d’idées. Au même moment, le roman historique offre un terrain fertile à ce travail de révision. Moins sensible aux ors de Versailles qu’à l’envers de ce brillant décor, Eugène Sue choisit d’aborder le règne louis-quatorzien sous l’angle d’un complot républicain, celui que fomentèrent le chevalier de Rohan et Latréaumont, et qui leur valut d’être exécutés en 1674. L’approche hétérodoxe du siècle réputé le plus glorieux de l’histoire nationale se traduit, sous la plume du romancier, par une série de modalisations critiques. Pour dénaturaliser l’usage d’une étiquette qu’il juge trompeuse, Sue met ostensiblement à distance les réflexes de majoration passés dans le langage courant. Loin d’être employée comme une catégorie transparente, la qualification distinctive de l’ère louis-quatorzienne fait ainsi l’objet d’un usage en mention : ce qui est alors montré, c’est non seulement une époque mais les automatismes verbaux qui la magnifient. Cette volonté d’exhibition revêt plusieurs formes. Quand il résume le cœur de l’intrigue comme « un des faits les plus horribles et les moins connus du xviie siècle, de ce Grand siècle du Grand roi, comme on dit » (Sue, 1838, t. 2, p. 329, je souligne), Sue reprend les formules consacrées pour aussitôt les renvoyer à l’impersonnalité des discours convenus. Ailleurs, insérant à nouveau le stéréotype au cœur de son discours, il fait ressortir l’expression en la composant en italiques. Ici encore, l’effet polyphonique met en relief la voix commune pour en dénoncer l’inanité. Évoquer « les monstruosités homicides du grand siècle » (Sue, 1838, t. 2, p. 392) revient à en démasquer la fausse majesté. Exprimée par des moyens verbaux ou typographiques, la réticence œuvre, dans tous les cas, au dédoublement du propos : Sue traite indissociablement d’une période et des manières traditionnelles d’en parler. Éclairant une face méconnue du siècle, il met au jour la disproportion des mots et des choses, ce qui le conduit logiquement, pour finir, à décrocher l’enseigne lumineuse au fronton d’un monument mémoriel trop vite érigé en totem national : « Après tant d’horreurs, en comparant ces temps-là à ceux où nous vivons, une pensée douce et consolante vient à l’esprit, c’est que les hommes et les choses ont assez progressivement marché, pour que désormais un tel grand roi et un tel grand siècle soient absolument impossibles. » (Sue, 1838, t. 2, p. 472). À l’éclat fallacieux du grand récit monarchique, le roman oppose la réalité des libertés politiques conquises depuis cette époque si curieusement nommée.
9On pourra toujours estimer qu’en hissant l’étendard du progrès face au culte ossifié du « grand siècle », le romancier troque un stéréotype contre un autre. Il est vrai que le progrès est de ces maîtres-mots dont résonna longtemps ce xixe siècle, où le culte du bel aujourd’hui et les facilités des postures nostalgiques se donnaient volontiers la réplique. Il reste qu’en plaçant au cœur du roman historique, genre populaire en plein essor, une dimension jusque-là négligée du xviie siècle, Sue se donne les moyens de remettre en cause les appellations figées. Ce faisant, il entre dans une danse collective amorcée plusieurs décennies auparavant. La bataille des étiquettes séculaires faisait rage depuis que la comparaison mécanique des deux siècles classiques, véritable « pont-aux-ânes de la critique historique » (Dagen, 1977, p. 583) dès le deuxième tiers du xviiie siècle, s’était alourdie d’enjeux idéologiques liés à l’héritage inflammable de la Révolution française. Nommer les siècles, c’était alors prendre position dans une controverse structurelle de la France révolutionnée (Zékian, 2012). Quand il s’attache à débaptiser « le grand siècle », Sue procède au fond comme les publicistes conservateurs qui, à l’image de Charles Lacretelle, n’évoquent un « siècle des lumières » que pour en inverser l’acception triomphante : « Un règne de la terreur était donc venu terminer le siècle des lumières et couronner l’âge de la philanthropie ! » (Lacretelle, 1840, t. 1, p. 360). Dans les deux cas, l’alliance de mots cherche à produire un effet paradoxal : tout comme les horreurs imputées au supposé « grand siècle », l’association polémique de la terreur et des Lumières rejaillit sur l’image de toute la période. Une différence fondamentale oppose néanmoins ces révisions chrononymiques. En effet, tandis que « grand siècle » s’impose déjà comme une catégorie usuelle, il faut attendre le xxe siècle pour que le xviiie reçoive communément l’appellation « siècle des lumières » (Venturino, 2002). À ce stade, Lacretelle, contrairement à Sue, ne saurait donc prétendre lutter contre une vulgate du discours critique (Zékian, 2023).
10Moins d’une décennie après Latréaumont, la provocation de Michelet, dans la préface de 1847 à l’Histoire de la Révolution française, s’impose comme la plus célèbre subversion de la traditionnelle distribution des bons points séculaires. Rappelons-en les termes, en précisant que l’historien honore ici la mémoire de son père récemment disparu : « J’ai perdu celui qui si souvent me conta la Révolution, celui qui était pour moi l’image et le témoin vénérable du grand siècle, je veux dire du dix-huitième. » (Michelet, 1847, t. 1, p. xx). Dans les années 1850, Michelet allait conférer un tour plus systématique au détrônement symbolique du « grand siècle ». Dans l’immense édifice de l’Histoire de France, l’enjeu du volume consacré à Louis XIV et la révocation de l’Édit de Nantes sera de gratter les dorures pour soumettre enfin cette période fétichisée au crible de l’analyse historique. Les pages d’« Éclaircissements » le rappelleront sans détour, « la critique n’a pas commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. » (Michelet, [1860] 1877, p. 405). Cette relecture au vitriol fit scandale jusque dans les rangs des libéraux, elle provoqua en retour une levée de boucliers chez ceux que Michelet avait baptisés, dans le secret de sa correspondance, les « chiens enragés de Louis XIV » (cité par Petitier, 2018, p. 143). La vivacité des réactions donne la mesure de l’inquiétude suscitée par une forme d’historiographie dont les tenants de la légende dorée pressentaient, en la redoutant, la force persuasive. Leurs craintes n’étaient pas infondées, comme le suggère par exemple une confidence épistolaire de Hugo. À la lecture de l’ouvrage, c’est bien la dilution de la catégorie « grand siècle » que retient le poète des Quatre vents de l’esprit. Hugo rend à Michelet un hommage d’autant plus vibrant qu’il considère son entreprise comme une œuvre de salubrité mémorielle :
Puisque les siècles sont des sphynx, il faut qu’ils aient des Œdipes. Vous arrivez devant ces sombres énigmes, et vous en dites le mot terrible. Ce faux grand siècle, ce faux grand règne, il fallait le démasquer, lui ôter cette perruque qui cachait la tête de mort, montrer le crime sous la pompe, vous l’avez fait. Je vous remercie. – Oui, je vous remercie de ce livre comme d’un fait personnel. Ce Louis XIV me pèse […] (Hugo, 1969, p. 1102).
11Au fil des batailles mémorielles ponctuant le xixe siècle, c’est toutefois la petite phrase de 1847 qui semble avoir laissé l’empreinte la plus profonde. Taillé sur mesure pour mettre le feu aux poudres, abondamment cité, le mot de Michelet servira longtemps de slogan aux détracteurs d’un ordre classique réduit au second xviie siècle. Il fait encore réagir de nombreux critiques à la veille de la Grande Guerre. C’est le cas dans les colonnes de la Revue des Deux Mondes, où l’académicien René Doumic veille au grain. Le jugement de Michelet, déplore-t-il,
a servi de mot d’ordre à un parti qui ne saurait admettre que le siècle de Voltaire et de Rousseau le cède à aucun autre, mais surtout à celui de Pascal et de Bossuet. Brunetière, dans son enseignement, ne cessait de protester contre cette entreprise intéressée qui, déplaçant le centre de notre littérature, rendrait inintelligible l’histoire de son développement3 (Doumic, 1912, p. 933, je souligne).
12La symbolique du Roi-Soleil tourne ici à plein régime, elle sous-tend une projection spatiale de la temporalité littéraire : de même que la Terre tourne autour du Soleil, l’ensemble de la littérature française graviterait autour de l’astre classique.
« Le grand siècle », combien de divisions ?
13À l’orée du xxe siècle, les promoteurs d’une application exclusive de « grand siècle » à l’ère louis-quatorzienne ne luttent pas uniquement contre la mémoire militante des Lumières. À mesure que l’emploi s’en banalise, le chrononyme voit ses acceptions connaître un singulier étoilement. André Suarès vient grossir la cohorte de ceux que laisse sceptiques l’acception ordinaire du syntagme. Ouvrons l’article intitulé « Le grand siècle » que cet inclassable insère en 1912 dans la NRF, et dont le propos illustre bien l’asynchronie des historiographies littéraire et artistique (Batalla-Lagleyre, 2021). Non sans malice, l’auteur exploite la flexibilité du groupe nominal. L’adjectif qualificatif étant par nature susceptible de gradation, Suarès ne se prive pas d’en jouer. Prenant à contre-pied les habitudes mentales et lexicales de ses lecteurs, il compare « les deux siècles, l’un de Louis XIV qui est le grand, et l’autre de Louis XIII, qui est le plus grand [...] » et qui marque, à ses yeux, « le triomphe de l’énergie française » :
Pour la France, j’admire toujours avec étonnement l’erreur qui fait de Louis XIV le patron du plus beau siècle que l’on connaisse à la plus belle des langues. C’est encore un mensonge ou une illusion de la politique. Le prestige des armes, l’insolence du luxe, les pompes de Versailles et une immense adulation, la majesté même du plus roi entre les rois ont établi cette opinion ; mais elle sent l’arrangement et la sincérité de théâtre. […] Il n’y a rien eu de si fort, de si plein, de si riche en France, que les trente années qui vont de Richelieu tout-puissant à Louis XIV s’emparant de la toute-puissance. Qu’on appelle cette époque comme on voudra, le siècle de Louis XIII, ou l’âge de la Fronde, c’est le grand siècle de la France et le triomphe de l’énergie française (Suarès, 1989, p. 78-79, je souligne).
14Le critique, notons-le au passage, renoue avec une intuition déjà formulée, sur des bases doctrinales bien différentes, chez Pierre Leroux quelque quatre-vingts ans auparavant4. S’il représente bien les tenants d’un décentrement historiographique, Suarès n’opère cependant qu’un renouvellement partiel. Certes, il ferraille sans relâche contre la conception étriquée de l’ordre classique prôné par Charles Maurras et les siens. Dans ses invectives contre les nationalistes promouvant une conception dévitalisée du classique, ces critiques qui « veulent la mort du rossignol parce qu’ils ne peuvent pas chanter » (Suarès, 1991, p. 130), Suarès fustige la dimension régressive d’un classicisme au garde-à-vous, trop officiel pour être vivant. Sous couvert de bon goût, ceux qu’il nomme « les têtards » du nationalisme n’en finissent plus de ressasser leurs leçons. En un mot comme en cent, « le classique du Grand Siècle est une discipline pour les écoliers. » (Suarès, 1989, p. 180). Pour être incisives, les interventions de Suarès n’en demeurent pas moins tributaires du paradigme « grand siècle ». Déplacer le curseur par la substitution d’un « grand siècle » à un autre produit virtuellement un effet de surenchère puisqu’il devient loisible à tout un chacun, selon ses inclinations esthétiques et ses penchants doctrinaux, d’établir un palmarès à soi. Symptôme d’une fragmentation de la mémoire en chapelles inconciliables, cette juxtaposition d’échelles de valeurs heurte frontalement le principe d’Union sacrée proclamé en août 1914.
15L’entrée en guerre déplace de fait la question des hiérarchies patrimoniales. Pour un temps au moins, une unité de façade transcende la pluralité concurrentielle des candidats au statut de « grand siècle ». C’est qu’il importe alors de colmater les brèches, de cimenter la mémoire française pour opposer à l’ennemi, sinon la réalité, au moins l’apparence d’un front uni et homogène. Dans un cours sur la civilisation française donné à la Sorbonne en pleine guerre mondiale (puis à Strasbourg au lendemain de l’armistice), Gustave Lanson exprime exemplairement ce besoin de pacification intérieure. Il suspend la compétition des « grands siècles » qui prévalait jusqu’alors, ce qui l’amène à désavouer la saillie mémorable de Michelet :
“Le Grand Siècle (c’est le xviiie siècle que je veux dire…)”, disait un jour Michelet. Je ne dirai pas cela. Mais si ce n’est pas le grand siècle, c’est un grand siècle. Nos quatre siècles modernes sont, pour la littérature et l’art, de grands siècles. Je ne veux pas choisir et préférer. On diminue la France par un amour exclusif, et par le rabaissement de tout ce qui n’est pas l’époque préférée. (Lanson, 1927, p. 109)
16C’est par patriotisme, on le voit, qu’il importe d’en finir avec tout statut d’exception, avec l’exclusivité qu’impliquerait l’usage autoritaire de l’article défini. L’Union sacrée entend faire d’une pluralité conflictuelle une richesse intrinsèque. Cette conversion explique qu’à l’élection suprême d’une époque mise au-dessus des autres succède un vibrant éloge de la France moderne. Éloge qui, pour être unitaire, n’en est pas moins sélectif5.
Le xixe siècle dans la cour des grands ?
17Au lendemain de la Grande Guerre, la revue Les Marges, fondée et dirigée par l’écrivain Eugène Montfort, lance une consultation sur la grandeur du xixe siècle6. L’enquête, qui s’apparente à un rapide sondage du tout-Paris littéraire, est orchestrée par le journaliste et écrivain Maurice Le Blond, gendre de Zola et gardien de sa mémoire (collectif, 19227). Au vu de ce qui précède, c’est peu dire que le thème choisi est alors rebattu. « Le xixe siècle est-il un grand siècle ? » : lancer en 1922 une enquête ainsi libellée, c’était s’inscrire dans une triple perspective. D’un point de vue conjoncturel, d’abord, la question des Marges se présente comme une riposte au pamphlet que Léon Daudet, député de la Seine et figure de l’Action française, venait de publier contre Le Stupide xixe siècle (Daudet, 1922). Depuis l’avant-guerre, les cercles maurrassiens dénigraient le romantisme en lui imputant les moindres dérèglements de la société moderne. Fruit d’amalgames en série, l’assimilation du xixe siècle au romantisme (et de ce dernier à la personne de Hugo) étriquait le débat par un effet de personnalisation peu propice à l’élévation des échanges. Sur un plan thématique, ensuite, la question des Marges prolonge une polémique plus que centenaire sur le champ d’application légitime de la formule « grand siècle ». À ce titre, l’enquête ouvre la voie au bilan voire au dépassement des querelles de mots entretenues autour d’une étiquette usée à force de réemplois. Au plan de l’histoire médiatique, enfin, l’initiative de Le Blond renvoie à cet âge d’or des enquêtes intellectuelles et littéraires que furent, dans la lignée de l’ère naturaliste, les premières décennies du xxe siècle. La revue, qui n’en est pas à son coup d’essai en matière d’enquête, met à profit le succès d’un genre journalistique conçu pour cristalliser l’attention et faire parler. En ce sens, elle participe bien de cette « vogue inflationniste de l’enquête, entendue comme une forme plus ou moins assumée de divertissement » (Pradeau, 2018, p. 147). Malgré la sollicitation de plusieurs universitaires en vue (littéraires comme Paul Hazard, Jules Marsan ou Maurice Souriau ; historiens tels Alphonse Aulard et Charles Seignobos), l’ambition n’est pas de tenir un discours proprement scientifique, mais d’opposer quelques arguments raisonnés au torrent d’insultes déversé sur le xixe siècle par un pamphlétaire d’extrême-droite. Au carrefour de plusieurs temporalités, l’enquête de 1922 éprouve en somme la compatibilité d’un siècle violemment pris à partie et d’une catégorie elle-même controversée.
18La disponibilité sémantique de « grand siècle » frappe d’ambivalence son application au xixe siècle. Celle-ci peut servir au moins deux intentions distinctes. Qualifier ainsi le xixe siècle, c’est d’abord réclamer en sa faveur contre les préjugés doctrinaux freinant sa reconnaissance pleine et entière au palmarès des valeurs nationales. À cet égard, l’enquête des Marges joue sa partition dans le concert polémique qui retentit, au même moment, sous un nom resté célèbre : la querelle des manuels scolaires. Rappelons qu’en cette année 1922, une importante campagne de presse dénonce la cécité des manuels de l’Instruction publique où plusieurs grands modernes, tels Baudelaire ou Verlaine, sont le plus souvent passés sous silence (Fayolle, 1972). Retardataires par rapport aux panthéons populaires qui plébiscitent ces oubliés des listes officielles, les institutions normatives sont accusées d’inertie. Le débat s’invite jusqu’à la Chambre, où l’on s’interroge sur un tel fossé entre l’échelle de valeurs de l’institution et celle du grand lectorat (Pernot, 2011). À sa manière, la caisse de résonance médiatique œuvre à l’adoubement des Modernes en suggérant, ne serait-ce que sous la forme interrogative d’une enquête, leur commensurabilité avec ces Anciens nationaux que représentent les écrivains du « siècle de Louis XIV ». Dans sa réponse, Lucien Descaves va bien dans ce sens quand il brocarde la paresse des auteurs de manuels : « Ces excellents compilateurs et classificateurs sont fort capables de se recopier les uns les autres, d’user jusqu’à la corde les vieux habits laissés dans l’armoire par leurs prédécesseurs ; ils ne se montrent hésitants qu’à l’égard des adoptions nouvelles. […] Si Boileau, Bossuet et Mme de Sévigné avaient vécu au xixe siècle, tenez pour certains qu’ils les eussent ignorés ou méconnus » (réponse de L. Descaves, p. 18). Ici comme ailleurs, le rappel à l’ordre des instances normatives vise à légitimer l’ère post-révolutionnaire en dissipant tout complexe d’infériorité. Fondée sur les chefs d’incompétence et de frilosité, la charge contre le préjugé classique reprend l’un des grands arguments des Modernes dans la première Querelle.
19Pour comprendre la vivacité de certaines réponses, il faut rappeler la place encore prépondérante du xviie siècle dans la formation scolaire du temps. Dans l’économie générale des programmes, la lente ouverture au Moyen Âge, au xvie ainsi qu’au xixe siècle, sensible à compter de 1880, ne remet guère en cause « la présence numérique écrasante, dans les programmes, des auteurs du siècle de Louis XIV » (Jey, 1998, p. 41). Si les réformes pédagogiques de la République semblent instaurer une conception élargie du patrimoine littéraire où « le grand siècle n’est plus » (Compagnon, 1983, p. 111), un tel constat vaut davantage pour les recommandations provocantes de certains pédagogues, à commencer par Lanson, que pour les arbitrages effectifs du Ministère en matière de programme. À cet égard, les conclusions auxquelles aboutit Martine Jey dans son enquête serrée sur « la littérature au lycée » aident à comprendre le trait d’Octave Mirbeau dans La 628-E8 : « Aujourd’hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser l’histoire de ce siècle abominable que, dans les écoles démocratiques et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment, nous n’avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu’en aient les Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé » (Mirbeau, [1907] 2001, p. 320).
20Mais qualifier le xixe de « grand siècle » s’entend potentiellement dans un tout autre sens. Le point de comparaison ne se situe plus alors dans la référence intimidante à un passé prestigieux. Cette fois, c’est aux innovations du xxe siècle que le xixe se voit comparé. Et dans cette configuration, c’est à lui que revient désormais le rôle de glorieux ancêtre, victime de l’irrévérence des vivants. Vu sous cet angle, le « grand siècle » flambant neuf rejoint à son tour la vénérable cohorte des Anciens. Il ne représente plus un foyer de modernité en attente de canonisation, mais une galerie d’ancêtres menacés par le présentisme de l’immédiat après-guerre et l’attractivité nouvelle des loisirs de masse. Défendre le xixe siècle comme un « grand siècle » revient dès lors à lutter contre l’ingratitude du présent (le mot revient souvent dans les réponses) et contre la menace plus générale d’un affaissement culturel. Maurice Le Blond donne le ton dans son court texte de présentation : « Est-il opportun de rabaisser une époque éprise d’idéologie et d’art, aux yeux de nos foules actuelles, qui ne se complaisent que trop, hélas ! aux jeux du stade ou au spectacle du cinéma ? » (collectif, 1922, p. 6). Il y revient plus lourdement dans son « Commentaire de l’enquête », où le tableau du présent prend une couleur angoissante : le niveau intellectuel de la jeunesse est en chute libre, l’essor du cinéma rend paresseux et détourne de la lecture, le culte moderne du sport nuit à la vie de l’esprit, etc. Dans un pareil moment de décadence, « les injures contre le xixe siècle arrivent à point pour être gobées par ce troupeau de jeunes béotiens » (collectif, 1922, p. 50). Les derniers développements de l’art moderne n’inquiètent pas moins Le Blond, et c’est bien contre le spectre d’un abrutissement généralisé qu’il exhorte à cultiver, en réaction, le culte défensif du xixe siècle : les grands auteurs de cette période calomniée « composent […] la plus puissante des traditions, la seule capable d’opposer un rempart sérieux aux menaces de l’art nègre ou du bolchévisme esthétique » (ibid.) Et de pointer le paradoxe faisant des maurrassiens, par leur haine d’un siècle si fécond, les agents objectifs de la décadence, « comme s’ils étaient les meilleurs auxiliaires de Marinetti ou les complices de Dada » (ibid.). Nous voici loin d’une promotion du xixe siècle contre les tenants d’un classicisme intemporel. Il ne s’agit plus de chanter une modernité longtemps snobée par les instances académiques, mais d’arrêter l’hémorragie culturelle et intellectuelle aggravée par les pratiques des nouvelles avant-gardes. Célébrer dans le xixe siècle « le “grand siècle français” » (ibid., p. 53) se veut, en ce sens, un acte ouvertement conservateur.
21Appliquée au xixe siècle, « grand siècle » apparaît ainsi comme une catégorie tantôt conquérante, tantôt défensive. En elle-même non marquée, elle se prête à des emplois contrastés désignant, selon la cause embrassée, un manifeste offensif ou un bastion de valeurs en péril. Support équivoque d’une revendication moderne ou d’un réflexe patrimonial teinté de fièvre obsidionale, son usage oscille entre la promotion symbolique d’un passé récent et l’inquiétude inhérente au sentiment d’une accélération hors de contrôle – sentiment d’accélération dont cette polyvalence de « grand siècle » est justement un bon indicateur.
L’unique et la série
22L’étiquetage du xixe siècle comme « grand siècle » appelle une comparaison avec les époques antérieures, spécialement avec cette version filtrée du xviie siècle à laquelle d’aucuns réservaient encore le bénéfice exclusif d’une appellation superlativement distinctive. En demandant si le xixe siècle est « digne de notre réprobation ou de notre reconnaissance », en encourageant surtout l’établissement d’un classement historique (« Surpasse-t-il les autres siècles de notre littérature, les xvie, xviie et xviiie siècles, ou bien leur est-il inférieur ? »), le questionnaire soumis aux participants n’invitait pas vraiment à prendre de la hauteur.
23Sans grande surprise, les contributeurs, faute de trouver un critère de comparaison satisfaisant, étayent souvent leur verdict sur des attendus éloignés des questions esthétiques. Il est vrai que, politique oblige, le truculent réquisitoire de Daudet avait poussé loin l’art de la mauvaise foi, si loin d’ailleurs que ses amis mêmes s’en trouvèrent embarrassés8. En miroir, les réponses adressées aux Marges laissent transparaître, à leur tour, une assez nette surdétermination politique. Ainsi, tout en faisant mine de récuser la nature même de l’exercice, l’historien Alphonse Aulard finit par en accepter subrepticement les termes. D’un côté, il affirme qu’« établir un concours posthume entre les siècles littéraires pour les classer selon leur mérite, c’est du pédantisme, c’est du temps perdu » (réponse d’A. Aulard, p. 7). De l’autre, il centre sa réponse sur le cas singulier de Victor Hugo qui, « par l’ampleur et la variété de son œuvre, […] [lui] semble dépasser Dante, Shakespeare et Racine » (je souligne). Si le dénigrement du xixe siècle lui paraît, non sans raison, « inspiré par des préoccupations politiques », la réponse d’Aulard, fondateur de la Société d’histoire de la Révolution française, ne l’est manifestement pas moins. Un autre participant joue le même jeu en assurant que la seule présence de Hugo, qui passe pour avoir eu du génie « tous les jours, pendant soixante-cinq ans […] suffirait pour en faire le plus grand siècle de notre littérature, et de toutes les littératures, même s’il était advenu qu’un même siècle eût réuni Eschyle, Homère, Dante, Shakespeare, Rabelais et beaucoup d’autres » (réponse d’André Dumas, p. 20). À plusieurs reprises, la consécration du xixe siècle par ses enfants dénote une bonne conscience présentiste : c’est encore le cas chez le critique et essayiste Jules Bertaut, aux yeux duquel la « supériorité écrasante » du xixe siècle est tout bonnement hors de doute. Dans un commentaire digne des Jeux olympiques, cette époque passe pour dominer les ères antérieures dans quasiment tous les genres et « peut faire des champions de race pour toutes les joutes littéraires possibles […] » (réponse de J. Bertaut, p. 12). D’autres réponses, comme celle du poète symboliste Gustave Kahn, ont le tranchant d’un manifeste. Plaidant aussi pour sa jeunesse enfuie, le sexagénaire, jadis pionnier du vers libre, renvoie les contempteurs du xixe siècle « aux partis de la réaction » (réponse de G. Kahn, p. 27) : les recherches ardentes des avant-gardes valent définitivement mieux que « le faux beau classique » dont se délectent « les copistes » auxquels fait peur l’originalité des créateurs authentiques. En fin de compte, le xixe siècle n’apparaît pas seulement admirable : « c’est le grand siècle de notre littérature » (réponse de G. Kahn, p. 27, je souligne).
24À l’autre bord du spectre politique, la divergence des verdicts ne masque pas une certaine communauté d’approche. Sectateurs ou non du xixe siècle, nombre de participants adhèrent au principe d’un concours des siècles, comme à son corollaire : la conviction que l’un d’eux doit l’emporter sur les autres. Pour s’opposer sur le fond, ils n’en convergent pas moins dans l’acceptation du même exercice. Sans être toujours explicite, cette logique de classement par ordre de mérite gouverne de nombreuses réponses : la question a beau porter sur « un grand siècle », elle active un engrenage comparatif obligeant à distinguer l’unique et la série, la grandeur absolue et les grandeurs relatives. Critique et essayiste proche de Maurras, Gonzague Truc admet sans difficulté que le xixe siècle fut « comme tous les autres, un grand siècle », mais il ajoute aussitôt que le culte aveugle de « ce qu’il [i.e. le xixe siècle] a appelé la Science » et l’affranchissement de toute discipline ont « conduit le monde à l’abêtissement » (comme le prouverait le triomphe du matérialisme et de la démocratie). À l’aune de pareils critères, on devine que le xviie siècle « le dépasse dans tous les domaines » (réponse de G. Truc, p. 42). Un autre auteur, même s’il refuse tout net de « nous amputer brutalement du siècle qui est notre père immédiat », estime bon « que notre xviie siècle classique reste à la place d’honneur […] » (réponse de Louis Mandin, p. 29). Même conclusion sous la plume de François Mauriac : « ce “stupide siècle” fut tout de même un très grand siècle », mais il passe décidément « après le xviie siècle » (réponse de F. Mauriac, p. 30). Accoutumés dès leur jeune âge aux concours généraux et aux distributions de prix, les participants font d’une vieille habitude un cadre de pensée qu’ils transposent à l’échelle des siècles. L’histoire littéraire n’est plus affaire de lecture ni de curiosité. Elle note des performances, dresse des podiums, remet des médailles. L’examen du passé s’entend dès lors au sens d’un génitif subjectif : faute d’être examiné dans son infinie variété, c’est le passé qui se présente aux épreuves d’un concours dont le résultat paraît du reste joué d’avance.
L’école est finie
25Scénarisé à l’avance, le dialogue de sourds entre défenseurs et contempteurs du xixe siècle est trop prévisible pour être le fait saillant de cette courte séquence médiatico-littéraire. Autrement plus éclairante apparaît la ligne de fracture séparant les dociles, qui acceptent la question en l’état, et les sceptiques qui remettent en cause sa formulation. Davantage que le numéro du siècle méritant le label de « grand siècle » entre tous, c’est en effet la consistance de cette catégorie qui devient sujette à caution. Quand certains participants déjouent poliment les présupposés du libellé, d’autres se montrent moins diplomates. Paul Morand s’en sort par une pirouette qui rapporte la taille des siècles à leur degré d’éloignement dans le temps. Ce serait affaire d’optique, non de valeur intrinsèque : « Le xixe m’apparaît plus grand que le xviiie ; le xviiie plus grand que le xviie ; le xviie plus grand que le xvie. […] À partir du xvie, je ne vois plus rien du tout et je m’en remets aux professeurs, qui ont des lunettes » (réponse de P. Morand, p. 32). Alléguer la myopie de l’amateur est une façon souriante de ne pas se jeter dans la mêlée d’un débat sans objet véritable et que seuls les cuistres prennent au sérieux. Plus emporté, le poète Jean Royère, animateur de La Phalange, clôt sa réponse par une remarque frontale : « Permettez-moi […] de ne pas comparer le xixe siècle au xvie, au xviie et au xviiie, car je ne suis plus en rhétorique supérieure » (réponse de J. Royère, p. 36). De Morand à Royère, l’enquête est pareillement renvoyée aux pesanteurs des salles de classe.
26De fait, le questionnaire des Marges fleurait bon les sujets de composition française façon IIIe République. En 1892, par exemple, les candidats au baccalauréat ès lettres inscrits à la faculté de Besançon avaient dû plancher sur ce sujet : « Michelet a dit et répété que, du xviie et du xviiie siècle, le grand siècle n’était pas le siècle de Louis XIV. Quelles étaient ou quelles pouvaient être ses raisons pour en juger ainsi ? Et vous, lequel des deux siècles mettez-vous au-dessus de l’autre, et pourquoi ? » (Chervel, 1999, p. 316). Trente ans plus tard, face à la longévité de schémas de pensée pourtant éculés, on conçoit que certaines réponses aient tous les traits d’une ruade antiscolaire. Un participant dit sans ambages sa perplexité : « Où cela commence et où cela finit-il, un siècle littéraire ? Qu’est-ce qu’un grand siècle ? Qu’est-ce qu’un siècle stupide ? Passe encore qu’on veuille couper l’histoire littéraire en périodes, d’ailleurs inégales, pour la commodité des manuels. Mais des siècles ! » (réponse d’Ernest Tisserand, p. 41). Plus sec, Fernand Gregh renvoie la question à son inanité : « Le xixe siècle littéraire français est un grand siècle comme le xviiie, le xviie et le xvie… Au lieu de nous disputer sur le point de savoir s’il leur est inférieur ou supérieur, tâchons de faire que le xxe leur soit égal, et travaillons. » (réponse de F. Gregh, p. 24). Même chez les non philosophes, un bergsonisme d’atmosphère prédispose à la méfiance envers une question aussi scolairement tournée. Le découpage de la durée en rondelles séculaires indispose un poète et romancier pour lequel « parler d’un siècle pris à part, en soi, in abstracto, cela est téméraire. Le temps est comparable à une étoffe sans couture ; la durée échappe à nos classifications, à la tyrannie de notre arithmétique, comme l’eau pure à la main qui essaye de la retenir » (réponse d’Alfred Droin, p. 19). Par d’autres chemins, le titulaire de la chaire d’histoire politique des temps modernes à la Sorbonne rappelle modestement que « la notion de xixe siècle est conventionnelle » (réponse de Charles Seignobos, p. 38). C’est peu dire que ces contributions déplacent l’accent initial de l’enquête. La question mettait en jeu le bienfondé du qualificatif, les réponses se montrent sourcilleuses sur la pertinence même de « siècle ». Car avant de songer à établir un classement, « il faudrait d’abord savoir si la classification des grandes époques par “siècles” correspond à une réalité profonde […] » (réponse de Léon Deffoux, p. 16).
27Il est surtout frappant de constater un même refus de l’exercice chez Pierre Lasserre qui, sans prendre part à l’enquête, n’en publie pas moins un avis tranché. À première vue, Lasserre avait le profil du parfait client pour un tel questionnaire. Ce contempteur de la Nouvelle Sorbonne avait marqué les esprits, quelques années avant la Grande Guerre, avec une thèse de lettres aux allures de pamphlet. Son brûlot sur Le Romantisme français avait fait de lui un critique influent de l’Action française. Quinze ans plus tard, bien que son aversion pour l’individualisme romantique n’ait guère faibli avec le temps, Lasserre n’accueille pas l’initiative des Marges comme l’opportunité d’une nouvelle charge contre le siècle des révolutions. Au contraire, la question lui semble si mal posée que l’enquête, à ses yeux, prend des accents involontairement flaubertiens : raisonner d’un bloc en termes de « grand siècle », seuls MM. Homais et Prudhomme s’y risqueraient... « Ces sentences d’apothéose ou de damnation appliquées à un ensemble historique que le plus puissant historien aurait grand’peine à embrasser d’un seul regard sont de la démagogie critique » (Lasserre, 1924, p. 89). Cité malgré lui dans le texte liminaire de Le Blond, Lasserre se défend d’avoir envisagé le xixe siècle comme un tout homogène justiciable d’un verdict unifié. Réclamant le droit « de distinguer, distinguer, distinguer encore », il appelle à faire œuvre de discernement en sériant les niveaux d’analyse. Au total, contre l’étagement des époques passées, Lasserre préfère considérer « tous les grands siècles de la civilisation » (y compris le xixe siècle qui ne se résume pas au romantisme honni) « comme un seul siècle » (Lasserre, 1924, p. 101). Léon Daudet avait beau citer avec faveur le nom de Lasserre dans son pamphlet, ce dernier n’adhère pas, cette fois-ci, au jeu de massacre de son ancien comparse au sein de l’Action française.
28Ancrée de longue date dans les habitudes critiques (Zékian, 2010), la propension à personnifier les siècles trouvait un ferment de légitimité dans la conception des exercices régissant l’enseignement de la littérature. Son effet le plus évident était de faciliter leur classement comme de simples individus. Contre l’anthropocentrisme larvé travaillant une certaine manière d’envisager l’histoire littéraire, des voix s’élevèrent pour contester l’usage banalisé d’une métaphore incontrôlée. J’en retiendrai deux exemples empruntés à des hommes de lettres jadis brillants élèves, et pour lesquels l’histoire scolaire de la littérature n’avait aucun secret. Le premier est le journaliste et romancier Léon Werth, proche d’Octave Mirbeau et grande voix de l’antimilitarisme au lendemain de la Grande Guerre. S’il ne refuse pas absolument les illustrations des livres d’histoire, Werth appelle à se méfier de leur cristallisation en images d’Épinal fallacieusement parées de vertus représentatives :
J’admire ceux qui font passer à la toise les siècles passés et en mesurent la taille. À vrai dire, nous personnifions les siècles anciens selon une convention historique puisée dans les livres ou enseignée dans les classes. Le xviie siècle, c’est Racine se promenant dans le jardin du Luxembourg. Les images peuvent être charmantes. Mais on est un peu agacé par ceux qui les imaginent contenant toute la réalité du passé ou bien qui y cherchent une philosophie, une sociologie, une éthique et d’autres choses du même ordre (réponse de L. Werth, p. 45).
29L’imagerie conventionnelle du « grand siècle » ne saurait évidemment dire « toute la réalité » du xviie siècle. L’histoire littéraire n’en passe qu’artificiellement par de telles concentrations visuelles. À sa place dans les petites classes, la simplification pédagogique doit-elle encore prévaloir hors de l’École ? Est-elle faite pour attiser la soif de connaître en piquant l’envie de lire, quitte à s’aventurer hors des allées soignées du Luxembourg ? A-t-elle plutôt pour fonction de convertir au culte définitif d’une série de vignettes exemplaires ? En un mot, les rudiments scolaires sont-ils, en matière littéraire, le tremplin de la curiosité ou son plus sûr éteignoir ? Sans se dire historien, Werth n’est pas le seul à réclamer un élargissement de perspective qui obligerait à réviser des habitudes passées en réflexes. Longtemps après un ouvrage oublié d’Alphonse Feillet, un livre alors imminent de Félix Gaiffe allait à nouveau montrer la voie, non sans quelques équivoques bien mises au jour par Christian Jouhaud (Gaiffe, 2018 ; Jouhaud, 2007, p. 135).
30À sa manière, la réponse d’Albert Thibaudet, souriante mais ferme, déplace également le thème éculé de l’enquête. Prenant ses distances avec tout esprit de sérieux, le chroniqueur de la NRF donne un tour plaisant au refus des classements que formulait déjà Lanson. Chez Thibaudet, toutefois, le refus de préférer obéit moins aux lois de l’unité patriotique qu’aux exigences d’une approche critique en sympathie avec ses objets (à l’exclusion, ici encore, du Moyen Âge) : « Je tiens le xixe siècle pour un siècle aussi grand, intellectuellement et littérairement, que n’importe lequel des trois siècles antérieurs. Je ne sépare pas plus, dans ma pensée et mon attention, ces quatre siècles que les neuf Muses ou les trois Grâces, et je n’ai aucun classement à faire entre eux. Je serais gauche avec la pomme de Pâris » (réponse d’A. Thibaudet, p. 41). Sous le masque d’une bonhomie qui parfois confine au relativisme, Thibaudet pointe malicieusement l’habitude française des couronnements réels et symboliques. Tout comme l’École distribue d’un même geste bons points et bonnets d’âne, l’histoire littéraire a pris le pli d’ordonner hiérarchiquement ses objets d’étude. Car il ne suffit pas d’apprécier, encore faut-il déclasser. Est-ce ainsi que les hommes lisent ? « Quand je bois un bon verre de Bourgogne je dis : le bon Bourgogne ! Il ne me vient pas à l’esprit de manifester mon enthousiasme en criant : Le stupide Bordeaux ! » (réponse d’A. Thibaudet, p. 41) Mise au point d’autant moins anodine que l’échelle des siècles, Thibaudet ne le savait que trop, n’est pas l’unique terrain où se donne libre cours la manie des classements.
31Quelques semaines plus tôt, le Figaro avait en effet diffusé le résultat d’une « petite consultation délicate » (Voirol, 1922, p. 1) sur un thème non moins galvaudé : « le plus grand écrivain français » (je souligne). Directeur des Marges, Montfort ne fit pas même semblant de prendre le sujet au sérieux (« Quelle question nous posez-vous là ? Le plus grand écrivain français ! Le prix d’excellence, alors ! ... »), ce qui ne l’empêcha pas d’accueillir dans sa revue une enquête d’esprit analogue. Thibaudet, pour sa part, s’était gardé de participer. Et quand, des années plus tard, on lui demanderait quel livre concentrait, à ses yeux, l’essence de la littérature française, il devait à nouveau s’illustrer dans l’art du contrepied. Pourquoi, en effet, jouer le jeu de cette « centromanie » (Thibaudet, 2007, p. 1277) si fréquente en critique comme en histoire ? Au prestige du singulier le critique oppose le sentiment « d’habiter une littérature qui vit sous la loi du plusieurs, ou du couple » (ibid., p. 1280). Ce qui concentre l’essence de la littérature française, ce ne serait donc ni Pascal ni Voltaire, mais un Pascal annoté par Voltaire. Par la revendication de « [s]on Contr’Un » (ibid., p. 1279), Thibaudet met au jour la servitude volontaire d’une historiographie que sa pente absolutiste mène spontanément au sacre d’un écrivain ou d’une période. Que son dieu soit individuel ou séculaire, ce culte de la personnalité satisfait un étrange goût des couronnements dont s’agaçait déjà Sainte-Beuve9. Or, de même qu’on ne peut « la centrer sur un individu suréminent » (ibid., p. 1283), la littérature française décrit un mouvement dont le centre de gravité ne saurait appartenir en propre à quelque période que ce soit. Refuser d’extraire un nom comme de consacrer un siècle : comment mieux diluer les cultes emboîtés du grand homme et du grand siècle dans la dynamique infinie des lectures et des rebonds dont l’histoire littéraire est tissée ?
D’une centromanie l’autre ?
32Arbitraire dans son unicité, la notion de « grand siècle » se voit menacée d’évidement par son application virtuelle à bien d’autres périodes que celle qui en eut longtemps la jouissance exclusive. Si les périodes modernes ont toutes des titres de grandeur à faire valoir, la catégorie finit par se dissoudre et telle est, pour bien des participants à l’enquête, la conclusion qui s’impose. La centromanie a cependant tout d’un piège à plusieurs fonds. Une fois les luttes de préséance dénoncées comme sans objet, vers quel horizon se tournent les critiques refusant de consacrer un siècle plutôt qu’un autre ? Si leur pluralisme congédie l’article défini du « grand siècle », tout semble indiquer la conversion géopolitique d’un exclusivisme jusque-là temporel : au couronnement d’une période sans égale se substitue la célébration de l’exception française. Difficile, en effet, de ne pas percevoir la dimension au moins européenne du débat. Dès le premier jour, la préoccupation de Le Blond était de ne pas donner à l’étranger des arguments pour flétrir l’image de la France. La faute de Daudet, au fond, serait d’avoir lavé en public le linge sale de la famille nationale. Le bilan final de l’enquête est on ne peut plus clair sur la nécessité vitale d’un patriotisme transcendant la concurrence des siècles passés. La recherche d’une cohésion nationale passe par le dépassement des oppositions séculaires, tant il est vrai que « certaines diatribes seront et sont déjà utilisées par nos ennemis » (réponse de Lucien Maury, p. 31). L’union sacrée des siècles prévaut ainsi au-delà de la Grande Guerre, et c’est bien par souci patriotique que l’unicité du « grand siècle » est ici battue en brèche. Contre un parti-pris avant tout idéologique se révélant nuisible au prestige de la France, le scénario émerge alors d’une continuité trans-séculaire scellant la supériorité culturelle d’une nation sans équivalent. Il n’est donc pas anodin que Le Blond fasse siens les mots de Paul Souday dans Le Temps : « Ce sont quatre grands siècles, dont aucun ne doit être dénigré, et qui composent à la France le plus beau patrimoine littéraire qu’on ait vu depuis la Grèce » (article du 13 mars 1922, cité par M. Le Blond, p. 51, je souligne). Parce que toutes ses époques sont frappées du sceau de la grandeur et de la noblesse, « la littérature française peut imposer son prestige et son influence à l’élite universelle » (réponse de J. Ernest-Charles, p. 20). C’est bien au nom du rayonnement international qu’il importe d’en finir avec la guerre civile des siècles. Afin de refonder une hégémonie symbolique pour laquelle, dans une situation d’intenses rivalités internationales, le vieil arsenal classique ne saurait désormais suffire, tous les siècles sont appelés sous les drapeaux. Paul Hazard, par exemple, inscrit résolument le xixe siècle dans « la glorieuse tradition de ses aînés » (réponse de Paul Hazard, p. 24). Comme eux, il a su contribuer à la quête collective en quoi consiste l’histoire de la civilisation française, cette « longue et anxieuse recherche du mieux, sous de multiples formes. » Décidément, « il n’y a qu’une France et tous nos siècles se tiennent dans une solidarité édifiante avec un resplendissement collectif » (réponse de Marius Ary Leblond, p. 27). Au tournant du xxe siècle, Anne-Marie Thiesse l’a rappelé, les argumentaires diffèrent mais tous, de la droite nationaliste aux militants républicains, convergent dans l’affirmation du particularisme supérieur définissant la France comme nation littéraire par excellence (Thiesse, 2019, p. 253 et suiv.) En un mot : l’universalisme supposé de la nation littéraire colmate les fissures creusées par le culte exclusif du « grand siècle ».
*
33L’enquête de 1922 a des airs de déjà-vu. Sans remonter à la Querelle des Anciens et des Modernes, le moment 1800 avait donné l’exemple de ces accès de bilanomanie dont les périodes de césure sont coutumières (Milo, 1991). C’était les Lumières que l’on faisait alors passer à la toise. L’exercice était si répandu que Paul-Louis Courier, sous le Premier Empire, raillait le sempiternel parallèle des xviie et xviiie siècles en le comparant à un concours de saut en longueur où La Fontaine était censé battre Voltaire à plate couture. Quand ils imaginent être les premiers mis en demeure de juger un passé si proche, les auteurs consultés en 1922 ont donc la mémoire courte. L’un d’eux croit bon d’invoquer le manque de recul : « […] nous sommes mal placés pour en juger. Supposez qu’on eût demandé aux Français de 1820 : “Le xviiie siècle fut-il un grand siècle ?” Songez au bouillonnement de passions et de rancunes que cette question eût soulevé chez les émigrés, les bonapartistes, les anciens régicides et les ultras » (réponse de Maurice de Waleffe, p. 45). L’irréel du passé est ici de trop, car c’est effectivement ainsi que les choses se passèrent au lendemain de la Révolution. Et l’on sait qu’en 1820 comme en 1922, le sentiment de manquer de recul ne tempéra pas les ardeurs partisanes. Dans les deux cas, les plus prudents s’en remirent à l’avenir, prêtant au temps long l’impartialité d’un juge de paix. La réponse aux Marges de l’écrivain bibliophile Octave Uzanne apparaît à cet égard exemplaire : « ce n’est pas aujourd’hui, c’est vers l’an 2022 qu’il sera opportun d’ouvrir une enquête sur cette question » (réponse d’O. Uzanne, p. 43).
34La balle serait donc dans notre camp. Mais sommes-nous vraiment mieux placés ? Et pour venir après, avons-nous moins de préjugés ? Trop de réponses suggèrent qu’il s’agit ici moins de recul temporel que de distance critique – et que celle-ci n’est pas simple affaire de durée. À la lecture des Marges, la question en suspens n’est pas, on l’aura compris, de proclamer ex cathedra si le xixe siècle mérite ou non le titre de « grand siècle ». Elle est plutôt de saisir les ressorts qui rendirent durablement inaudibles les appels à penser l’histoire littéraire dans une perspective débarrassée des œillères scolaires. Même quand elles émanaient de plumes respectées, les propositions critiques sur la formulation du sujet et sur ses présupposés n’ont guère fait école. De ce point de vue, la brève séquence de 1922 fait émerger, sous l’écume d’un exercice médiatique banal en son temps, un questionnement plus fondamental sur la relative inertie des cadres structurant l’écriture de l’histoire littéraire. Que les observations réflexives sur les habitudes scolaires et les brevets de grandeur soient restées quasiment lettres mortes ne saurait en effet laisser indifférent, au moment où le Musée du Grand Siècle s’apprête à ouvrir ses portes. Cette institutionnalisation de « grand siècle » dans son acception la plus distinctive apparaît comme un nouvel épisode dans la tension de longue durée entre célébration de l’unique et pensée de la pluralité. Les historiens de la littérature y trouveront sans doute une occasion de s’interroger sur la frontière, jamais stabilisée au sein des études littéraires, entre le geste du critique et celui de l’historien, entre le désir de couronner et la volonté d’expliquer.

