Colloques en ligne

Gabriel Meshkinfam

La fable de la graine et du sillon : penser botaniquement la fabrique du poème

The parable of the seed and the furrow : a way to reflect botanically on poetry

La surface du sol est toujours plus lyrique que l’oraison des cendres où bourdonnent les humus avortés, les momies de graine et de sève1

1De certaines théories dualistes, pourtant mortes et enterrées, surgit parfois une hantise : elle remonte à la surface, à contre-courant du refoulé culturel, et éclate dans un borborygme spectral qui nous rappelle à nos vieux démons. À titre d’exemple révélateur, souvenons-nous de Warren Buffett qui, en 2005, prophétisait la victoire (haut la main !) de ses camarades milliardaires dans la fameuse « lutte des classes »2, réactualisant alors une vieille « fable » marxiste que l’on pensait oubliée depuis le triomphe universel de l’idéologie néo-libérale3. La même année, Philippe Descola nous sommait d’aller par-delà nature et culture, c’est-à-dire d’embrasser le tournant ontologique de l’anthropologie et de laisser derrière nous cette dichotomie simpliste qui avait pourtant fait l’histoire de la discipline ; ce avant que le cadavre de cette dichotomie soit anachroniquement et brillamment réchauffé par le géographe militant Andreas Malm4. Dans les approches contemporaines du poème, cette revivification de l’énergétique dialectique n’a pas encore eu lieu et les perspectives binaires, qui avaient pourtant été à l’honneur des années durant, sont en perte de vitesse... À commencer par l’opposition séculaire entre poésie littéraliste et poésie lyrique – les « monstres » et les « couillons » de Nathalie Quintane, la « biscotte sans beurre » et la « tartine de confiture » de Claude Adelen5 –, guerre picrocholine qui s’est depuis essoufflée, faute de combattants. Le titre d’un ouvrage récent d’Alessandro de Francesco, Pour une théorie non-dualiste de la poésie (1960-1989), semble d’ailleurs en quelque sorte parachever cette atmosphère générale6.

2On sait pourtant que la théorie littéraire a toujours été friande de fables dualistes car susceptibles de donner lieu à des études tout à fait pertinentes grâce à (et non en dépit de) leur apparent schématisme. Ce fut le cas, par exemple, de l’opposition entre Apollon et Dionysos dans la fable nietzschéenne qui faisait le récit fictif de la naissance de la tragédie, mais aussi, plus proche de nous, de l’affrontement des approches « terroristes » et « rhétoriques » de la littérature (Paulhan, Les Fleurs de Tarbes), ou bien « poéticiennes » et « herméneutiques » de la lecture (Charles, L’Arbre et la source)7. Que faut-il donc entendre, dans ce cadre, sous le terme de « fable » ? Je m’intéresserai ici aux fables dites « théoriques », c’est-à-dire à ce qu’on pourrait appeler le « deuxième degré » de la « fiction » elle aussi théorique. Je m’explique : une « fiction théorique » consiste en l’invention (l’imagination) d’un système axiomatique, d’un ensemble de concepts ou d’outils opératoires propres à comprendre (et maîtriser) un objet spécifique. D’une certaine manière, toute science (j’y range également la théorie littéraire et la philosophie) se déploie à partir de ces « fictions », non pas au sens où elle serait le produit d’une cervelle fantasque, mais parce qu’elle progresse à partir d’un certain nombre de développements spéculatifs. Ainsi, les « découvertes » constituent moins une évidence apodictique devant le surgissement du réel ou de la vérité (le mythe du eurêka) que la conséquence logique d’une construction de l’esprit. La théorie de la gravitation ou de la relativité, de même que celle de la division entre axe paradigmatique et axe syntagmatique, sont, en ce sens, des fictions : leurs lois n’existent pas avant leur conception par l’homme8. La « fable », elle, se conçoit davantage comme un récit, plus ou moins développé, mettant en scène des figures symboliques sous lesquelles peuvent être subsumées plusieurs caractéristiques relevant de la fiction théorique9. Ainsi, chez Nietzsche, le manichéisme entre Apollon et Dionysos cache toute une série d’autres régimes d’opposition spécifiques (ivresse contre rêve, clarté contre horreur, mélodie contre rythme). On peut dire que si la fable théorique abandonne, par son aspect figural, la prétention strictement scientifique de la fiction théorique, elle n’en maintient pas moins une ambition heuristique, ne serait-ce que par pure pédagogie : en réunissant un ensemble de dynamiques et d’opérations complexes sous l’égide de symboles (souvent allégoriques) reconnaissables, la fable permet de prodiguer un enseignement efficace – rejoignant par là son homonyme littéraire.

3Il me semble qu’à ce titre, l’une des fables dualistes les plus convaincantes est celle qui permet d’opposer les deux objets botaniques (en réalité plutôt agricoles) que sont la « graine » et le « sillon ». Ce dualisme symbolique possède, si j’ose dire, des racines profondes et s’étend de manière rhizomatique à travers l’Histoire : il surgit, comme en germination constante, dans certains textes poétiques ou théoriques, mais sans jamais vraiment se présenter explicitement comme une fable théorique. Celle-ci s’est cristallisée comme telle lorsque j’ai été confronté à un problème très concret qu’il me faut maintenant expliciter. J’ai beaucoup lu et étudié un poète français du XXe siècle, relativement peu connu malgré son importance à l’époque et la publication de nombreux de ses recueils dans des maisons prestigieuses ; j’ai nommé : Jean Tortel. Longtemps, Tortel a été affublé de l’épithète homérique « (le poète) au jardin », puisque ce dernier forme souvent le cadre à la fois thématique (le poème sur le jardin) et poétique (le poème comme jardin) de son œuvre. Or, Tortel ne parle presque jamais, dans les milliers de pages qu’il a publiées, d’un élément pourtant fondamental du jardin et de ce qui y pousse, à savoir la graine. S’il l’évoque, c’est de manière strictement analogique10 ou bien comme élément négatif, pourri, corrompu par l’eau qui s’infiltre dans les greniers et les silos. Ainsi, la graine est toujours « gâtée ou morte » (Tortel, 1968, p. 64) et l’on se demande « si la chaîne des grains […] contient […] la pourriture noble » (Tortel, 1983, p. 94). Le sixième poème de « Critique d’un jardin » (Relations) laisse entrevoir une positivité de la graine, mais il faut la lire par opposition à l’hypothèse négative d’une nuit sans lune :

Faute de lune les semailles
Seraient sans résultat.

La nuit absorberait les graines,
L’eau bleue terrain des pourritures (Tortel, 1968, p. 58)

4Ainsi, l’évocation des semailles fertiles, pourtant réelle, se voit désamorcée par l’image irréelle de sa corruption. Il devient dès lors évident que ces rares mentions, qui cachent une absence manifeste du paradigme de la graine11, doivent nous interroger : il ne peut s’agir d’un simple oubli ou d’un simple désintérêt (personnel, esthétique, jardinier) du poète. Il y a ici comme la présence d’un refoulé d’autant plus fort qu’un autre élément agricole, conçu comme son pendant explicite, apparaît avec insistance sous la plume de Tortel : le sillon12. Ce contraste m’est alors apparu comme symptomatique d’une certaine conception du poème. En effet, si Tortel conçoit la page comme un espace où l’on jardine et où l’on cultive, y tracer des sillons plutôt qu’y semer des graines n’est pas anodin ; cela m’amenant alors à formuler l’hypothèse selon laquelle il existe bien, dans l’univers tortélien (mais pas que), une fable dualiste mettant en scène la graine et le sillon – fable opératoire à la fois pour « classer » les poètes (Tortel est un poète-bêcheur tandis que d’autres sont des poètes-semeurs) et pour envisager les dynamiques du poème lui-même (le poème tortélien creuse plutôt qu’il ne fait germer). Reste alors à savoir ce que ces deux termes ou ces deux figures symboliques subsument…

5Il nous faut donc déterminer précisément lesquelles de nos fictions théoriques peuvent être réinvesties par notre présentation dualiste de la fabrique du poème13 et lesquelles s’enlisent dans une affabulation sans véritable sortie heuristique ou opératoire. Ravi par le titre d’un recueil du poète Claude Royet-Journoud, Le Renversement, Tortel explique :

Le terme (ou thème) de renversement est un de ceux que j’interroge avec une sorte d’anxiété, car il est en même temps la figure de l’érotisme et celle de l’écriture, c’est-à-dire l’ouverture la plus vaste accordée au tracé du désir. Renversement (l’image en figure, le rêve en réveil, le corps en lui-même, mais aussi et par la bêche, la terre) à partir de quoi toute écriture (Tortel, 1994, p. 195-196)

6Le sillon est la trace laissée par ce renversement, ce retournement des entrailles de la terre. Il est à la fois le signe d’une invagination (renversement du « corps en lui-même ») et d’une pénétration (la bêche dans la terre) – son érotisme étant également lié à une forme de mise à nu. De cette réversibilité, qui associe le « tracé du désir » à celui de l’écriture, il est facile de tomber dans une distinction traditionnelle et qui formulerait l’hypothèse d’une fable sexuelle. En effet, l’imaginaire collectif, pétri de mythes anciens et d’images de reproduction végétale, associe volontiers la graine à la semence et le sillon au trou, c’est-à-dire à la matrice utérine, où se dépose puis germine ladite semence. L’action de la bêche et du dépôt des graines, distinctes mais inséparables, pouvant alors se concevoir sur le mode neutre de la fécondation ou sur un mode plus érotique de la rencontre sexuelle. Cependant, chez Tortel, cette analogie ne tient pas car jamais la graine ne participe à cette métaphore, alors même que l’analogie entre jardinage et érotisme (du corps, du verbe) est sans cesse évoquée. C’est qu’en réalité cette fable subit un déplacement de la binarité graine/terre vers un autre couple symbolique, celui de la terre et de la pluie. En effet, si le sillon est bien le lieu « figurant la pénétration » (Tortel, 1979, p. 147), et que donc le sol continue de jouer la figure de la génitrice, ce sont les nuées qui opèrent la fécondation :

Hors d’elle-même et ventre
Involuté

Lèche son ventre
Se repose après.

Le sperme scintillant
Pleuvait (Tortel, 1983, p. 81)

7Le mythe de Danaé, repris ici assez explicitement, parasite donc l’établissement d’une grammaire sexuelle binaire de la fable de la graine et du sillon, à la fois en termes thématiques et poétiques14. Si le masculin est bien du côté de la bêche – parce qu’elle figure le phallus – ou de la pluie – parce qu’elle figure le sperme –, et que le féminin est du côté du ventre de la terre, où faut-il donc placer la graine ? S’agit-il de l’enfant ? Cela semble pourtant impossible puisque, dans la réalité botanique, la graine préexiste à la rencontre de la pluie et de la terre – ces dernières n’étant que les conditions de possibilité, pour la plante, de sa sortie de la quiescence.

8Nous devons donc abandonner cette première hypothèse et en revenir aux propositions manifestes de la poétique de Tortel. À partir des topoï tortéliens et de l’interprétation du « renversement » mentionnée plus haut, nous pouvons d’ores et déjà établir deux analogies primordiales : (1) l’espace du poème comme jardin ; (2) le renversement (de la terre par la bêche) comme fondement de l’écriture. Ces deux analogies sont en vérité superposables comme suit : le poème est encadré par des limites claires (palissades ou haies = cadre blanc du texte), se tient sur une surface horizontale (terre = page) et laisse voir un ensemble de traces qui interrompent cette surface plane (sillons = vers). Si « la main à plume vaut la main à charrue » (comme le disait ironiquement Rimbaud dans Une Saison en enfer), c’est littéralement puisque la bêche et le stylo réalisent la même opération :

Le poème, ou texte, tire hors de leur trou (ou leurs trous) les syntagmes. Ou plutôt, car il est objet fabriqué, il est le résultat de l’action qui tire hors de leur trou... Au début, le trou, le noir : ce qui a été là et qui a échappé. Le vide originel est donc réceptacle. Comme dit Michaux : « la nuit remue ». D’où sans doute, la fascination qu’exercent les notions d’invisibilité, de grouillement, de passage furtif, de trace – donc, en même temps, d’humidité et de pénétration (c’est l’espace érotique) (Tortel, 1994, p. 211)

9Or, chez Tortel, le syntagme poétique n’est pas le mot ; ce n’est pas non plus le sème – que la phonétique rapproche de l’opération de semaison de la graine15. L’unité minimale de la poétique tortélienne est le vers, dont l’analogie avec le lombric (le vers de terre), celui qu’on « tire hors de son trou » et qui « grouille » dans l’espace « humide » de la terre, constitue d’ailleurs l’un des passages obligés. En témoigne par exemple cet extrait d’un poème de Relations, particulièrement ambigu :

Un rectangle est choisi pour être remué.
Le tranchant de la bêche brise
Les mottes d’où le vers sort en spirale,
Lent et mouillé (Tortel, 1968, p. 51)

10Le sillon représente la ligne puisqu’il s’agit, comme le disait Mallarmé, de poursuivre noir sur blanc, de creuser le vers. Creuser s’oppose donc à semer, acte qui consiste à répandre des mots-graines sur la page. Ici, la disposition se comprend de manière linéaire et l’écriture prend le mouvement de la version : la ligne, interrompue (dans le vers) ou arrivée à son terme (dans la prose), fait demi-tour16. Quelles conséquences tirer de ces quelques axiomes pour une théorie du poème ? N’ayant pas ici le temps de déployer ma fable jusqu’au bout, notamment à l’aide d’exemples qui en prouveraient l’efficacité, je me contenterai d’énoncer rapidement un certain nombre d’hypothèses poéticiennes.

11Tout d’abord, au-delà de l’approche syntaxico-métrique évidente de la fable tortélienne (sillon = vers ; graine = mot), nous observons une conception spatiale de l’opposition entre la graine et le sillon. Ainsi, la première renvoie au point (le texte se constituant alors comme un ensemble de points dispersés sur la page) et implique une vision en deux dimensions ; tandis que le second renvoie à la ligne, certes horizontale, mais aussi verticale puisqu’elle creuse. D’un point de vue linguistique, cette distinction appelle une fiction théorique bien connue, celle de la division d’un énoncé entre son axe paradigmatique (fondé sur la substitution possible des mots) et son axe syntagmatique (l’enchaînement de ces mots selon un principe de contiguïté). Le sillon évoque alors la syntaxe, tirée sur une ligne et où s’enchaînent les différents mots-graines, formant une rangée ou une haie ; la graine, elle, évoque le paradigme et le problème sém-antique. Toute opération poétique, bien sûr, joue sur les deux tableaux, de même que tout bon agriculteur ou jardinier creuse et sème à la fois, mais il est vrai aussi que l’une des deux opérations a souvent la préférence. Ainsi, les poètes-semeurs se révèlent plus sensibles à l’idée de nomination et tendent vers un usage régulier de la fragmentation (c’est le cas de René Char par exemple), tandis que les poètes-bêcheurs tendent vers une poétique du rythme (comme Jacques Roubaud).

12De plus, la fable dualiste se prolonge également à partir d’une dimension temporelle. En effet, la semaison implique une forme de germination, c’est-à-dire que la graine est pensée comme l’articulation d’un il-y-a (la graine elle-même) et d’un à-venir (la plante). Le sillon, conçu comme trace, implique quant à lui une dialectique du déjà-là (la terre retournée) et du pas-encore (le semis recouvert). Cette différence a des implications théoriques et poétiques importantes. Ainsi, la logique de la graine est proprement aristotélicienne : nous avons un étant (la graine) toujours en puissance (la plante) ; tandis que la logique du sillon rappelle davantage les principes de la déconstruction, avec l’expression entremêlée d’une hantise (la terre avant qu’elle soit retournée) et d’un accueil (la graine qui sera glissée dans le creux). Du point de vue de la création poétique, on retrouve la division dans des termes similaires. Si le poète-semeur est un démiurge, il n’en reste pas moins que c’est le texte qui travaille : le poète sème, le texte germine et le lecteur récolte. En revanche, le poète-bêcheur laisse son texte (sa terre) éventré à l’air libre pour en faire remonter les syntagmes cachés : le poète travaille mais n’est qu’un découvreur. Dans ce cadre, par exemple, il n’est pas difficile de voir s’affronter la fulgurance d’un Rimbaud et la quête d’un Jabès. Car voilà, au fond, la « morale » qu’appelle notre fable dualiste de la graine et du sillon : s’adonner à un classement spéculatif et joyeux, productif mais joueur17, des poètes et poétesses que nous lisons afin de constituer des constellations nouvelles dans le cosmos littéraire.