Colloques en ligne

Karine Bonneval

Portés par le vent

Carried by the wind

1Je suis une artiste visuelle qui explore depuis une vingtaine d’années, par des installations aux mediums variés, nos manières d’interagir, en Occident, avec les plantes. Le mot « graine » évoque pour moi la notion de voyage et de collaborations, elle me fait penser aussi au temps du végétal qui est si différent du nôtre. La graine, en ce sens, n’est pas un simple objet de contemplation botanique. C’est une promesse de futur, un corps nomade capable d’attente, d’atterrissage, d’alliance.

2Une graine est conçue pour résister aux chocs, attendre le bon moment, le bon lieu, la bonne saison. Elle voyage avec le vent, avec des animaux ou des humains pour partenaires. À rebours de notre précipitation anthropocentrée, elle incarne une autre rythmique, une autre manière d’habiter le monde. Ce rythme est celui que je tente d’approcher, par des installations fragiles et expérimentales, tissées de matières organiques, de sons infimes, de savoirs partagés. Ce travail dialogue avec les sciences végétales, les récits botaniques, l’histoire coloniale, mais aussi avec les pensées critiques qui tentent de reconfigurer les relations entre humains et non-humains.

3Je suis née à la Rochelle. En 1787, c’était le deuxième plus important port du commerce triangulaire. La ville a donc fait fortune sur une double exploitation, celle d’humains réduits en esclavage et celle de la canne à sucre, plante qui n’existe plus aujourd’hui que sous sa forme cultivée. Je me suis plongée dans l’histoire de la botanique et de l’essor en Europe des plantes dites exotiques. Le mot « exotique » a été lu la première fois chez Rabelais, en 1552, pour désigner les marchandises que l’on ramenait d’un pays lointain.

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Fig. 1 : Makarka, Triennale de Vendôme, 2015 © Karine Bonneval.

4L’installation éphémère Makarka vient d’un mot qui veut dire en créole de la Réunion « sucre sale ». Les pains de sucre massé, en dégradé de noir, scintillent et suintent un liquide sombre, pour s’affaisser progressivement.

5À compter du XVIe siècle et à la faveur des voyages aux longs cours débute une grande période d'introduction de ces plantes dites exotiques en Europe. Les botanistes et les pépiniéristes parcourent le monde à la recherche de nouvelles espèces de plantes, mais en raison des temps de trajet et du manque d'eau potable à bord des navires, ces dernières doivent être transportées sous la forme de graines, de rhizomes ou de racines. Les collectionneurs, dans leur cabinet de curiosité, exposent et classent des graines spectaculaires, mais elles restent des objets aux formes étonnantes : elles ne deviennent jamais des plantes. Nathaniel Ward, médecin et botaniste amateur, collectionne les fougères. Mais l’air pollué de Londres affecte la croissance de ses spécimens. Il remarque que les spores se développent mieux en tube de verre avec très peu de terre. Il va inventer vers 1830 une caisse de bois vitrée, avec un châssis amovible : la caisse de Ward. Le transport de plantes vivantes depuis l’étranger peut commencer. En Angleterre, une mode se développe : dans les intérieurs bourgeois, on collectionne des fougères exotiques dans de petits habitats de verre ornés, c’est la pteridomania. On appelle ce nouveau mobilier des Victorian wardian cases. Les fougères puis les orchidées deviennent des objets de collection – « objets » pourtant vivants, protégés dans des microcosmes de verre, serres ou terrariums. Ils détrônent les cabinets de curiosité à partir du XIXe siècle.

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Fig. 2 : Saccharomania, Domaine de Chaumont sur Loire, 2017 © Karine Bonneval.

6Saccharomania est une installation en sucre pastillé reprenant des formes de plantes carnivores. Elle fait référence à notre histoire européenne complexe avec le sucre, et à cette vogue de collection de plantes exotiques que l’on enferme en bulles transparentes. J’ai créé l’installation pour le château de Chaumont sur Loire, car la princesse de Breuil, dernière propriétaire privée du domaine, est née Marie-Charlotte-Constance Say. C’est l’héritière des raffineries de sucre Say.

7En 2012, je fais une rencontre déterminante : celle de la philosophe, poétesse et jardinière canadienne Karen Houle, alors enseignante à Guelph. Dans son essai Devenir-plante, elle observe une impasse dans la notion du devenir-animal, telle que proposée par Gilles Deleuze. Pour elle, ce concept est piégé dans la structure de la philosophie occidentale, qui considère l'animal comme essentiellement non-humain. Karen Houle s’intéresse alors au devenir-plante comme une hypothèse de travail, une manière de remettre la pensée en mouvement et d’envisager d’autres modes de relation. Que faudrait-il pour penser réellement autrement, pour penser vraiment écosophiquement ? Serions-nous capables de « penser-plante » ? Karen Houle me parle du devenir-plante, mais aussi d’éthique végétale, de conversations inter-espèces.

8Aujourd’hui elle s’occupe d’un jardin communautaire à Guelph, Art of Soil Collective, où elle propose de nourrir des vers de terre avec les livres que l’on déteste le plus. Un geste de compostage épistémologique : faire de la pensée nuisible un humus pour d’autres formes de vie.

9Qui sont les être-plantes ? Pour comprendre leur manière d’être au monde, leur vitalité, il a semblé important à ce moment de rencontrer les scientifiques qui les étudient dans leur environnement.

10Si une graine peut germer, c’est parce que le sol comporte assez d’eau, de nutriments pour qu’elle puisse devenir une plante. La moitié de l’organisme de la plante vit sous terre. Or, c’est un milieu qui nous échappe. Nous nous tenons au-dessus, et il est impossible d’observer ce qui s’y passe sans y faire un trou, sans le détruire.

11En commençant à collaborer avec un laboratoire d’écophysiologie de la plante, j’ai voulu enregistrer le son de la pousse des racines, le son de la germination de la graine. Fanny Rybak, bio-acousticienne au laboratoire Neuropsi, a fait évoluer le projet. En effet, la temporalité différente de la plante pouvait produire quelques sons de déplacement du substrat, mais pas assez pour maintenir un spectateur d’exposition en alerte.

12Le sol est un lieu d’échanges complexes, c’est un milieu en soi. Quand il est équilibré et qu’il n’est pas trop tassé, c’est aussi le lieu de vie d’une grande quantité d’animaux qui participent de ces échanges souterrains. Fanny Rybak me propose d’enregistrer le déplacement de ce qui constitue la méga et méso faune du sol, à l’aide d’un capteur développé dans son laboratoire.

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Fig. 3 : Écouter la terre, Domaine de Chamarande, 2024 © Karine Bonneval.

13Partant du principe qu’un sol en bonne santé est un sol bruyant, j’imagine le projet Écouter la terre. Cette sorte de micro-contact permet d’enregistrer la vie du sol, à l’aveugle, en étant peu destructif du milieu, puisque seul un petit espace de la largeur du capteur est nécessaire. On y entend les mouvements de cette faune spécialisée…ou pas : car parfois le sol est silencieux. L’installation Écouter la terre invite à se pencher sur des formes en céramique évoquant des champignons, pour écouter les sons ténus des frottements, glissements des vers de terre, collemboles ou larves qui se trouvent dans différents types de sols où le micro-contact est glissé.

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Fig. 4 : Rhizotron Roots Rock, gr_und, Berlin, 2019 © Karine Bonneval.

14Cette pièce a été inspirée par l’article publié en 2017 par Monica Gagliano, « Tuned in: plant roots use sound to locate water ». Il s'agit d'une scientifique basée à Sydney, qui a inventé un nouveau domaine de recherche appelé phytoacoustique. Elle a montré que les racines sont sensibles aux sons, et qu’elles peuvent être attirées par le bruit de l’eau.

15Avec Rhizotron Roots Rock, je tente un échange avec les systèmes racinaires de différentes plantes en leur diffusant de la musique. Un rhizotron est un récipient transparent conçu pour observer le comportement des racines. Ici, il s'agit d'un dispositif rond en verre acrylique et reposant sur trois pieds, remplis de gel hydrophile translucide. Chaque pied est équipé d’une enceinte. Trois morceaux de musique sont diffusés aux racines. Une proposition musicale pour tester si les vibrations influencent la direction dans laquelle les racines poussent. Une invitation humaine au mouvement souterrain des plantes. Le spectateur perçoit ce « mouvement » des racines attirées ou repoussées par certaines mélodies ou fréquences. Il s'agit d'une pièce vivante en constante évolution : le public est assis et écoute la musique jouée aux plantes, en même temps que les plantes la reçoivent. L’un des échantillons est tiré d’un album intitulé « Music for the plants » (un des nombreux exemples de musique gratuite censée stimuler leur croissance), un autre est une chanson traditionnelle taïwanaise adressée au millet (Pasibutbut, chant traditionnel Bunun), tandis que le dernier est un morceau de punk rock, « Les insectes » par Pest Modern (album Rock’n Roll Station, 2018). Dans une première version, où le système a évolué pendant 6 mois, la chanson taïwanaise semblait attirer le plus les racines, alors que le morceau punk provoquait des mouvements d’évitement. RRR est une collaboration non scientifique, une invitation pour les plantes à « danser » à leur propre rythme et avec leurs propres façons de se déplacer dans le temps.

16Dans un incroyable film de Wilhem Pfeffer – Studies of Plant Movement, 1898-1900 – réalisé image par image, on voit comment les plantes, les graines, s’orientent et bougent pour s’implanter et croître. On voit comment les feuilles se dressent vers la lumière, les racines croissent et se développent vers le bas. On sait depuis longtemps que la plante perçoit la lumière du soleil pour s’orienter : c’est le phototropisme. On connaît aussi, et c’est plus récent, les mécanismes internes mis en action pour qu’elle perçoive aussi la gravité : c’est le gravitropisme.

17Eric Badel de l’INRAe Physiologie Intégrative de l’Arbre en environnement Fluctuant (le PIAF) à Clermont-Ferrand, étudie la mécanique de l’arbre. Le laboratoire est équipé d’une large sphère avec des lampes à lumière du jour isotrope, dans laquelle on étudie le comportement de la plante qui a été disposée à l’horizontale et qui se redresse. On teste aussi son comportement quand elle perd la perception de la gravité, en la faisant tourner lentement sur elle-même. Ses capteurs de gravité, les statolithes, ne parviennent plus à s’ajuster en temps réel. La plante se perçoit comme en apesanteur.

18Le PIAF a découvert que les plantes alors activaient un autre sens que nous avons en commun, en plus du gravitropisme : la proprioception. C’est la perception de notre forme propre et des limites de notre corps. Une plante que l’on penche va se redresser grâce à sa perception de la gravité, mais si on la fait tourner, elle ne perçoit plus où est le haut et le bas : elle va se mettre à nouveau à l’horizontale, et équilibrer ses feuilles par rapport à son axe. C’est la proprioception qui permet à la plante d’équilibrer son organisme pour se tenir en équilibre, de la racine aux feuilles.

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Fig. 5 : Vertimus, image tirée du film, 2019 © Karine Bonneval.

19De cette sphère est née l’idée d’une danse en duo « humain-plante », en les ramenant par le biais d’un film à la même temporalité et à la même échelle. L’idée du duo est faussement simple, car notre structure corporelle est évidemment très différente de celle d’un arbre, même petit.

20Emilie Pouzet est performeuse, et en utilisant les images tournées dans la sphère, elle s’est familiarisée avec les mouvements d’un jeune peuplier qui se redresse, afin de les transformer en mouvements humains. L’interprète doit se projeter mentalement dans ce mouvement, essayer de saisir sa complexité et entrer dans un temps différent. Une séquence de micro-mouvements, réalisés par le corps humain en 4 minutes environ pour le film Vertimus, a duré plus de deux semaines pour la plante, à raison d’une image toutes les 30 minutes.

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Fig. 6 : Vertimus, Maison des Arts Rosa Bonheur, 2019 © Karine Bonneval.

21Pour que le spectateur du film vive un peu l’expérience sensorielle de la plante penchée, des pièces inclinées, des sortes d’agrès ont été conçues pour regarder Vertimus. L’installation propose d’éprouver physiquement, pour un moment, le temps et la perception du végétal, en mettant en jeu sa propre oreille interne. Il s’agit de partager, dans le même temps, avec une plante, une action de perception de la gravité et des limites de son corps.

22Nous avons donc une plante qui se tient droite, le corps bien équilibré : elle peut fleurir. Car avant la graine, il y a le pollen. Pollen est un mot latin qui signifie farine ou poussière fine. Il est produit principalement par les étamines des fleurs et est constitué d’un noyau riche en protéines entouré d’une exine, qui forme sa carapace protectrice et imperméable à l’humidité. Lorsque le pollen pénètre dans les fleurs, il féconde l’ovaire, ce qui permet à la plante de produire des semences. Il est la base de toutes les plantes, sans laquelle la production de nouvelles graines serait impossible. Le pollen joue un rôle crucial également dans le maintien des populations animales : les abeilles, les papillons et autres insectes pollinisateurs l’utilisent comme source de nourriture. Sur des coupes longitudinales d’une fleur fertilisée vue au microscope, on peut voir le pistil avec des pollens en train de germer, car les pollens germent aussi.

23Il existe deux sortes de pollens qui sont définis par la manière dont ils se déplacent : le pollen entomophile, c’est-à-dire celui qui est transporté par les insectes, et le pollen anémophile qui est transporté par le vent. Les plantes ayant évolué vers une production de pollen anémophile se sont vraisemblablement adaptées à un manque de pollinisateurs dans leur aire géographique. Ce pollen est un petit vaisseau : solide et léger, il peut voler avec le vent, tout en transportant le matériel génétique d’une plante vers une de ses congénères. Mais comme c’est une quête un peu aléatoire, l’arbre ou la graminée les produit, pour compenser, en grande quantité.

24Il y a un moment saisonnier que certaines personnes cherchent à éviter : au printemps, nous respirons un air qui se charge de ces passagers issus du végétal, très petits mais aux effets très grands quand on y est allergique, ces fameux pollens anémophiles, de bouleau, fléole, armoise… Et plus le taux de CO2 est élevé dans l’air, à cause de notre propre pollution, et plus les arbres émettent du pollen. La pollution urbaine, chargée de particules fines, va également altérer ces vaisseaux merveilleux, qui doivent normalement rester étanches pour voyager en protégeant les gamètes, les protéines, minéraux, lipides contenus dans leur enveloppe. Les particules de pollution brisent cette coque, et les contenus allergènes se répandent dans l’air. Depuis toujours, humains et pollens partagent le même air. Pourtant, la pression anthropique a brisé cet équilibre fragile : l’air pollué transforme ces éléments de vie en puissants allergènes, redoutés au point que l’on cherche à éradiquer leurs sources, les végétaux eux-mêmes. L’exploitation intensive des ressources modifie le rôle du pollen, le faisant passer d’agent de fertilité à vecteur de pathologies. Ce sont nos propres émissions polluantes qui augmentent nos allergies.

25Marie Choel travaille à l’université de Lille. Chimiste de l’atmosphère, elle étudie notamment les effets de la pollution atmosphérique sur la capacité allergisante du pollen au LASIRE (Laboratoire Avancé de Spectrométrie pour les Interactions, la Réactivité et l’Environnement). Notre collaboration au sein du laboratoire a permis de poser de nouveaux questionnements : comment travailler sur un élément botanique que l’on cherche à éviter ? Comment trouver des dispositifs pour rencontrer ces pollens et cohabiter avec eux de manière plus paisible ?

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Fig. 7 : Community coalescence, photo au microscope confocal, 2023 © Karine Bonneval.

26Nous avons provoqué la rencontre en boite de Petri de pollens allergènes avec de la salive, des sécrétions nasales et des larmes. Le pollen est si petit qu’il rentre par nos muqueuses dans notre organisme. Au BioImaging Center Lille (BICeL) ont été effectuées une série d’images au microscope confocal de ces rencontres. Ici, du pollen de bouleau rencontrant des larmes. Imprimées sur des rideaux, ces images constituent des paysages à notre échelle et s’intègrent à des installations.

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Fig. 8 : Chromatographies sur papier de pollens allergènes, FDAC Essonne, 2024 © Karine Bonneval.

27La chromatographie sur papier, c’est l’analyse d’une solution par la couleur. Dans les années 50, le chimiste Pfeiffer met au point une analyse des sols sur papier pour Rudolf Steiner, le créateur de la biodynamie. Une lecture des strates colorées lui permet de déterminer la santé du sol : les motifs et les formes qui apparaissent sur le disque filtrant sont le résultat de la composition moléculaire du substrat, de la réaction de l’extrait avec le papier filtre et des forces vitales qui agissent dans les sols et les composts. Même si plusieurs chercheurs, avec des méthodes d’analyses contemporaines, ont démontré depuis que ces études étaient peu fiables, le procédé est encore utilisé, notamment dans les vignes en biodynamie. Il a été ici transformé pour préparer des solutions, à base de pollens parmi les plus allergènes pour l’humain, issus d’échantillons de laboratoires. Chaque pollen est issu d’une plante déterminée, ayant poussé sur un sol spécifique : il va laisser des traces colorées qui lui sont propres sur le papier. On utilise du papier au préalable imbibé de solution au nitrate d’argent, ce qui va rendre le papier photosensible, comme pour la photo argentique. La solution avec le pollen remonte par capillarité sur le filtre papier par un tube au centre, il faut ensuite laisser sécher le papier teinté à la lumière du soleil, pour fixer les couleurs. Pour ces raisons, unicité des pollens et utilisation de préparation photosensible, on peut ici désigner ces chromatographies comme des portraits de pollens.

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Fig. 9 : Portés par le vent, Domaine de Chaumont sur Loire, 2024 © Karine Bonneval.

28Portés par le vent est une installation de ces 13 chromatographies. Celle-ci étant conçue comme une prairie intérieure, les papiers éclosent sur des tiges aux reflets métalliques reprenant la structure agrandie de tiges de graminées. Cette prairie imaginaire pousse devant des rideaux imprimés de l’image au microscope de la rencontre entre des larmes et du pollen de bouleau.

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Fig. 10 : Larmes de pollen, Domaine de Chaumont sur Loire, 2024 © Karine Bonneval.

29Une autre pièce, Larmes de pollen, est une suspension dont la structure ronde est constituée d’une vannerie sauvage de graminées sèches. La centaine de larmes qui pendent de cette rosace suspendue au plafond sont en réalité des savons. Les dégradés de jaunes plus ou moins translucides sont dus à la charge de pollen incluse dans le mélange. Bien qu’il s’agisse pour l’instant de pollen entomophile, le projet est de pouvoir utiliser du pollen anémophile dans le futur pour différents usages liés au soin du corps. Rendus visibles dans les savons, est-ce que ces pollens « indésirables » pourraient être « re-familiarisés » pour participer un jour à notre bonne-santé ?

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Fig. 11 : Migrations de pollen, Domaine de Chaumont sur Loire, 2024 © Karine Bonneval.

30Avec des étudiants en BTS paysagisme du campus de végétal de Voutezac en 2022, nous avons conçu cette installation comestible. À partir d’images au microscope de pollens, les étudiants ont réalisé des modèles en terre crue qu’ils ont ensuite moulés avec de l’élastomère alimentaire. Dans ces moules, ils ont confectionné des cakes dont la recette intègre des pelotes de pollen. Le tout a été installé en un banquet à partager avec toutes les personnes de l’établissement. Ce projet tente de développer des manières différentes de regarder le pollen, pour en découvrir la grande complexité formelle qui reste d’habitude invisible à notre échelle : un hommage en quelque sorte à leurs voyages invisibles.

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Fig. 12 : Berkanan, Allons voir ! Pays fort, 2022 © Karine Bonneval.

31Nicolas Visez a deux principaux sujets d’étude : le pollen de fléole et celui du bouleau. Cette espèce d’arbre est très présente sur le territoire des Hauts de France : arbre pionnier qui pousse sur des sols pauvres ou pollués, c’est un des premiers arbres à arriver sur les terrils par exemple. Sa croissance est très rapide. Aujourd’hui, parce qu’il est planté en grande quantité dans les espaces urbains pour les mêmes raisons, on se méfie de lui.

32Premier arbre du calendrier celtique, il symbolise la naissance, le renouveau. On retrouve des usages d’éléments de bouleau, partenaire des humains, dès le paléolithique. Bois de chauffage, papier, contenant, canoë, chaussures, boisson, colle… Les usages multiples de l’arbre à l’écorce d’argent sont aujourd’hui relégués au deuxième plan, voire oubliés.

33Berkanan est la rune qui désigne cette espèce d’arbre : c’est avec cette pièce une fontaine de jouvence. Les vasques reprennent la forme des écailles des chatons femelles des bouleaux, leurs cavités permettent au liquide d’être dynamisé dans un tourbillon. Elles laissent couler un liquide translucide en cascade : de la sève de bouleau. La fontaine détermine un espace singulier, pour prendre le temps d’écouter le murmure vivant et retrouver les vertus de l’arbre, en en goûtant la sève aux vertus purifiantes pour notre organisme.

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Fig. 13 : Chromatographie sur papier de pollen de bouleau, 2023 © Karine Bonneval.

34Travailler en collaboration avec un ou une scientifique, c’est avant tout beaucoup de discussions. En échangeant avec Nicolas Visez autour des méthodes utilisées en écophysiologie de l’arbre et du vocabulaire employé dans ce domaine, le chercheur découvre que l’on va, en écophysiologie, étudier un « individu-arbre » spécifique, en rapport avec son environnement et au regard de ses congénères. Nicolas Visez constate qu’il a toujours détaché le pollen de sa provenance en n’étudiant qu’un petit élément, comme venu de nulle part, et flottant dans l’air. Ces échanges ont permis l’émergence d’une nouvelle étude scientifique nommée Polluen. Des sites de l’agglomération lilloise sont étudiés par le prisme de certains bouleaux « témoins » qui y poussent. Dans Polluen, on questionne l’influence de différentes pollutions sur la santé de ces bouleaux et sur d’éventuelles conséquences sur l’allergénicité de leur pollen. Le projet consiste à aller à la rencontre de bouleaux, sur différents territoires des Hauts-de-France : du centre-ville à l’université, la lisière d’une forêt, d’un terril désaffecté à l’ancien site de Métaleurop, ou bien encore à proximité d’usines dont l’activité a pollué le terrain des agglomérations. Ces arpentages géolocalisés permettent de récolter les pollens des différents bouleaux étudiés, des échantillons de sol où ils poussent. En laboratoire, on analyse ensuite si la qualité de l’environnement affecte la santé du bouleau et la qualité de son pollen, sa quantité émise, la qualité de sa sève. Lors des résidences au LASIRE, les sons de leurs sèves, de l’activité souterraine des différents sols ont été également enregistrés, à l’aide des capteurs développés pour Écouter la terre. Des chromatographies sur papier des sols et des pollens de chaque arbre du projet sont en cours de réalisation. Un nouveau portrait de ces individus-arbres, en fonction de leur site de vie, émerge petit à petit. Polluen s’inscrit dans des projets se réclamant du concept de One Health. One Health est une vision holistique de la santé qui reconnaît que la santé humaine ne peut être dissociée de la santé des autres vivants et de l’environnement. Comme une graine qui ne germe que dans un sol sain, la santé humaine s’enracine dans celle des plantes, rappelant que One Health est avant tout une symbiose entre notre bien-être et celui du vivant végétal qui nous nourrit, nous soigne et nous entoure. Ce qui paraît du bon sens n’est pas si simple à mettre en place dans un monde où la recherche est articulée en silos.

35Où vivons-nous aujourd’hui ? Observer la plante, c’est déjà ne plus la réduire à un objet. C’est entrer dans une lenteur, une attention, une écoute. C’est accepter de penser autrement : par alliances, par germination, par présence discrète. À travers la graine, le pollen, nous pouvons nous demander comment nous vivons, et si nous poussons bien ensemble.