Colloques en ligne

Laure Planchais

Maîtrise et hasards, la magie de concevoir avec des graines

Mastery and chance, the magic of creating with seeds

1Les premières images qui me viennent à l’esprit lorsqu’on évoque les graines, ce sont soit des images d’agriculture et d’horticulture, soit celles que je cueille machinalement en me promenant et que j’enfouis dans mes poches pour les retrouver au moment de laver mon linge.

2L’observation de la terre à nu lors de mes visites de chantier est rapidement source d’émerveillement. La banque de graines qu’elle renferme raconte le couvert qui a précédé comme ce petit morceau de champ de colza qui a resurgi lors d’un simple aménagement de carrefour. Cette terre à nu a sa propre poésie et c’est un instant fugace avant qu’elle ne soit rapidement recouverte à la belle saison.

3On peut distinguer « la » graine en tant qu’individu et « les » graines en tant que matière à couvrir le sol de « vivant végétal » : de la pelouse au boisement. 

4Les techniques horticoles classiques – qui sont mon bagage d’apprentissage initial – s’inscrivent dans une approche plutôt dirigiste du vivant, avec une obligation de résultat contractuelle. 

5Certains projets et ma sensibilité pour une approche plus écologique de la conception m’ont conduite à explorer d’autres techniques. Moins impérieuses sur l’obligation faite aux individus « triés sur le volet » de pousser, plus économes et ingénieuses, elles s’inspirent plutôt de l’idée d’une invitation ouverte sur une terre d’accueil. 

6Ma première expérience en la matière date d’il y a près de trente ans. La question posée était : comment limiter l’entretien au pied d’arbres à conserver sur un projet de terre-plein central routier qui représentait un espace dangereux en termes de sécurité routière pour ceux qui en avaient la gestion ? J’ai donc proposé des essais de semis de plantes couvre-sol basses qui ne nécessitaient pas d’être fauchées. Il s’agissait de voir quelles seraient les plantes les plus adaptées et la meilleure époque pour semer (printemps ou automne).

7Je suis toujours étonnée de la rapidité avec laquelle les graines germent, et du fait que les plantes herbacées recouvrent aussi rapidement la terre douce, chaude, humide et meuble qui les accueille. Au printemps, cette terre se recouvre rapidement d’une « fourrure » végétale. Selon les années et les saisons, cette fourrure va se transformer et fleurir pour notre plus grand plaisir.

8Les pelouses, véritable moquette végétale sous nos pieds, sont composées de milliers de brins pourtant souples, pris un à un, qui auront une résistance incroyable bien serrés les uns contre les autres. Longtemps interdites au public dans les parcs et jardins publics, elles sont devenues un objet de revendication du droit aux usages : marche, pique-nique, jeux, sieste... C’est une des composantes basiques des aménagements, qu’on a tendance à représenter d’un aplat vert uniforme alors qu’elles révèlent de nombreuses subtilités à l’exemple de la touffe d’herbes dessinée par Albrecht Dürer. La très grande majorité de ces pelouses est issue de semis sur la terre en place, même si certaines proviennent de tapis vivants enroulés et déployés sur le sol.

9La prairie fleurie est une variante très prisée des pelouses. Pour mon premier projet de prairie fleurie, j’avais composé un mélange fait uniquement de plantes vivaces. Ce dernier, une fois semé puis ayant germé, tardait à fleurir au grand désespoir de mon commanditaire. Pendant deux ans, je n’ai vu que de l’herbe bien verte mais aucune fleur. Et la troisième année : une explosion de marguerites ! Ce fut l’occasion de fêter cela dignement avec les enfants des écoles riveraines et de les sensibiliser au cycle de la nature. La même année en fin d’été, les enfants étaient toujours aussi joyeux de gambader dans l’herbe, mais les élus étaient un peu moins satisfaits des herbes sèches, pourtant couvertes des fameuses graines prêtes à se ressemer toutes seules ! Quant aux jardiniers du parc, ce fut l’occasion pour eux de développer leurs talents de sculpteurs de chemins éphémères qu’ils renouvellent chaque année et dont les tracés suivent leur imagination du moment.

10Ayant appris de cette première expérience, pour un autre projet j’avais installé dans un vaste cratère une prairie fleurie, dont le mélange, cette fois-ci, était composé de graines d’annuelles qui permirent un tapis bleu au début du printemps, devenant jaune en début d’été et se transformant en fourrure rousse à la fin de l’été. Dans ce même lieu, j’avais conçu une mare où se sont développées toutes seules des plantes aquatiques dont les graines ont été transportées par le vent et des animaux.

11Les semis de prairies accompagnent souvent mes réalisations. Elles offrent des spectacles éphémères parfois spectaculaires qui permettent de patienter le temps que les arbres poussent.

12Parfois, je laisse les graines venir s’installer toutes seules au gré du hasard. Par exemple, les alvéoles de dallage sous des places de stationnement sont des pièges à graines potentiels. Celles qui atterrissent dans ces petites anfractuosités sableuses vont germer. Seules les espèces qui supportent ce milieu pauvre et drainant arriveront à survivre, mais elles seront d’autant plus robustes pour supporter d’être régulièrement piétinées par les pneus.

13Au bord de l’eau tout pousse, et particulièrement les graines et les boutures naturelles charriées par les crues. Les berges sont colonisées naturellement sans même avoir besoin de semer. Si le débit de l’eau n’est pas trop fort, on peut même voir apparaître du cresson sauvage. L’eau est tellement propice à la vie que j’en arrive maintenant à laisser les espaces se coloniser tout seuls avec les graines renfermées par le sol en place, celles transportées par l’air, l’eau, mais aussi les animaux, en laissant les sélections naturelles s’opérer.

14Un cas particulièrement spectaculaire concerne la remise à ciel ouvert d’un ruisseau qui avait été complètement enfermé dans un dalot de béton. Le projet d’aménagement consistait à aménager un nouveau quartier. En m’appuyant sur les cartes anciennes qui révélaient la présence de ce cours d’eau, j’ai proposé de le mettre à ciel ouvert et de lui redonner vie. Cette opération de « résurrection » a permis au ruisseau de faire sa « première crue » comme le bébé fait sa première dent ! En accompagnement, un semis d’une trentaine d’espèces de plantes herbacées a permis de coloniser très rapidement la terre et les berges à nu. Le chef jardinier de la commune n’ayant pas confiance dans la composition du mélange proposé par l’entreprise, j’ai proposé d’analyser l’échantillon fourni… Ce fut un travail de fourmi que de trier les graines pour explorer les différences de tailles, de formes, de couleurs pour ensuite essayer de mettre un nom de plante sur chacune d’entre elles. J’ai alors repensé à ma mère qui étudiait les pollens fossiles et les observait au microscope toute la journée. Elle savait reconnaître les plantes auxquelles ces petits grains appartenaient pour reconstituer des milieux naturels ou anthropisés et en déduire la présence de civilisations agricoles, leur régime alimentaire et le climat qui les entourait. J’aime l’idée que de si petites choses (pollens ou graines) renferment autant d’histoires passées et potentielles à venir. Lorsque la prairie a poussé, un écologue est venu confirmer la présence des plantes espérées et la véracité que le mélange semé correspondait bien à ce que j’avais préconisé.

15Un autre exemple est l’apparition d’une prairie humide simplement grâce à l’exutoire d’un bassin de rétention que j’ai mis en scène lors de la création d’un parc public en Bretagne. Cet espace rapidement foisonnant et luxuriant est devenu en une quinzaine d’années un couvert boisé humide au charme moussu. Au pied de rochers que j’avais fait disposer, des saules marsault ont poussé tout seuls, eux aussi vraisemblablement issus de graines amenées par le vent. Cet espace est maintenant protégé comme espace naturel humide dans le règlement d’urbanisme de la commune.

16Je souhaite aujourd’hui préciser que j’ai commencé à œuvrer en 1994, à une époque où étaient valorisés les projets spectaculaires de transplantations de grands arbres adultes comme pour la Bibliothèque Nationale de France à Paris, appelée à l’époque Très Grande Bibliothèque. Les projets sur lesquels je travaillais n’avaient pas les budgets de ce type d’exploit et, de toutes les manières, la transplantation d’un arbre adulte est une aberration au vu du traumatisme physiologique que cela provoque chez lui. Je cherchais donc d’autres manières de concevoir pour donner de la présence aux jeunes arbres que je faisais planter. J’ai ainsi joué sur les tuteurs, notamment en les peignant, pour donner plus de présence aux jeunes arbres, comme me l’avait conseillé un professionnel aguerri avec qui je travaillais lorsque j’ai débuté.

17Parfois, les tuteurs colorés se transformaient en haubans afin de renforcer la continuité avec les ouvrages d’architecture, comme par exemple sur cette aire d’autoroute dans la Manche (Fig. 1). Une vingtaine d’années après sa réalisation, les arbres ont grandi et les haubans sont toujours là, devenus simples éléments décoratifs qui se fondent avec les silhouettes des chênes qui ont grandi.

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Fig. 1 : Aménagement de l’aire de la baie du Mont Saint-Michel, vue de la partie est, 20 ans après réalisation. © Laure Planchais.

18Une de mes plus belles réussites avec des graines est d’avoir fait accepter à des élus l’idée de semer une pinède dans un parc urbain. Je me revois avec certains d’entre eux prêcher devant les habitants médusés, leur expliquant qu’on avait semé des arbres et qu’il y aurait une pinède là où ils ne voyaient qu’une terre à nu par un beau printemps ensoleillé ! J’avais complété ces semis de quelques très jeunes plantations et de grands tuteurs improvisés en vieux pieux de bouchots récupérés chez les mytiliculteurs de la baie de Saint-Brieuc. Pendant presque vingt ans, j’ai suivi régulièrement l’évolution de ce parc et notamment de cette jeune pinède maintenant bien visible. Je me souviens des discussions annuelles avec les élus et les jardiniers de la ville, de notre émerveillement de voir grandir les jeunes pins et de conclure au bout d’une quinzaine d’années que finalement, les arbres, « ça pousse vite ».

19Enfin je vous présenterai une dernière expérience de graines à l’occasion d’un aménagement de mise en valeur de ruines de patrimoine industriel à Belle-Isle-en-Terre (Côtes-d’Armor). Sur le sol en béton d’un bâtiment démoli, le projet a consisté à simplement fracturer la dalle pour créer différents carrés expérimentaux avec les gravats issus de la démolition d’une partie des vestiges de cette papeterie, afin d’accélérer les dynamiques de reconquête naturelle. Là aussi, une quinzaine d’années après, de nombreuses graines d’arbres, d’arbustes et de plantes herbacées sont venues germer dans les gravats. Là où nous avons remis à ciel ouvert l’ancien bief caché par un hangar, les arbres se sont déployés. Et dans les ruines consolidées et nettoyées de l’ancienne salle de la machine à papier de l’usine, un jardin extraordinaire est apparu comme par enchantement.

20Pour conclure, ces techniques « bienveillantes » sont d’autant plus intéressantes à analyser qu’elles nourrissent la réflexion sur les prochains projets. Elles enrichissent aussi la réflexion sur la conception d’un aménagement dans les différentes temporalités qu’il propose. Enfin, elles sont l’occasion de rappeler au public non averti que les plantes ont su se débrouiller toutes seules avant l’apparition de l’espèce humaine sur terre !