Pousser avec l’invisible. Leçons de chausses de Gérard Hauray
1Selon Emanuele Coccia, « La semence n’est que le lieu où la forme n’est pas un contenu du monde, mais l’être du monde, sa forme de vie » (Coccia, 2016, p. 29). Cette dernière est donc à la fois concrètement et intimement liée à la « concrescence1 » (Berque, 2017, p. 8) du monde. Lors de ses Leçons de chausses dernièrement exposées à la Maison de l’Erdre à Nantes et au Jardin botanique de Bordeaux en 20242, l’artiste-essayiste Gérard Hauray3 invite les visiteurs à porter attention à ce qui est déplacé et transporté sous leurs chaussures, et participe ainsi à révéler la dynamique de trajectoire des graines. Dans notre présent travail, nous proposons d’adopter une approche écosémiotique afin de voir comment, de la graine et de la semence, émergent et sont mis en tension les rythmes du vivant (Pignier, 2020).
2Invité en 2021 par la philosophe Vinciane Despret pour une réalisation du projet Leçon de Chausses, Gérard Hauray proposait aux visiteurs et visiteuses du Centre Pompidou4 et aux voyageurs et voyageuses de la Gare de l’Est à Paris de prélever ce qui se trouvait sous leurs semelles. Le processus de captation, comprenant plusieurs étapes, a été pensé en collaboration avec l’ingénieur botaniste et phytosociologue Claude Figureau. Une fois l’accord du visiteur/voyageur obtenu, ce dernier met son pied chaussé dans un sac en papier kraft. Un membre de l’équipe de Gérard Hauray glisse à son tour la main dans le sac afin de brosser la semelle du participant avec une brosse à dents dure. C’est ce geste manuel d’aller et retour qui permet aux particules et poussières de tomber dans le sac, lequel sera refermé ensuite par une succession de pliages.
3À la suite de ces différentes séries de captation, les poussières et les particules prélevées vont être disposées dans des caisses en bois dites de Ward. Ces dernières ont l’allure des serres qui étaient utilisées pour le transport des végétaux lors des voyages maritimes au XIXe siècle. Il est important de nous arrêter un moment sur cette référence historique. En effet, les voyageurs naturalistes dix-neuvièmistes tentaient de « déchiffrer la nature » via deux principales approches : la collection/le terrain, ou le tableau/la carte (Bourguet, 1997). Pour ces explorateurs, écrit Marie-Noëlle Bourguet, l’important de la première approche (collection/terrain) était finalement de ramener en métropole un objet pouvant aller du carnet de route au dessin, en passant par l’herbier, la collection de pierres ou de spécimens d’animaux ou de plantes… À l’époque, ces objets dépassaient la simple dimension de souvenir ou de mémorisation. Les objets rapportés par les explorateurs s’apparentaient à des « trésors » puisqu’ils étaient non seulement obtenus lors des différents voyages, certains lointains, mais permettaient également d’attester de la véracité des voyages accomplis. Chaque item des collections naturalistes acquérait donc un triple statut : celui de l’objet-souvenir, de l’objet-preuve et de l’objet-découverte pour ceux qui restaient en Europe.
4Si, à l’échelle humaine, ces découvertes du vivant datant du XIXe siècle nous semblent être le point de départ pour nos connaissances en botanique notamment ; nous nous rendons compte que certaines espèces de graines retrouvées sous les semelles des participants des Leçons de chausses datent d’il y a bien plus longtemps. Dans les cultures ont été trouvées des cyanobactéries apparues il y a 2,5 milliards d’années ainsi que des mousses, des fougères… Mais si l’on compare ce processus de « Leçons de chausses » aux expéditions du XIXe siècle, l’étonnement principal ne réside plus tellement dans l’exploration et la classification de nouvelles espèces mais davantage dans la découverte attentive5 que d’autres vivants peuvent migrer par et à travers nos propres cheminements anthropiques. En quoi ces migrations respectives ouvrent-elles ainsi de nouveaux possibles à la fois esthésiques6 et ontologiques ?
5Plus précisément, la mise en culture des collectes se fait dans des bacs étanches, sur un substrat minéral, constitué de sable et d’argile et entièrement stérilisé. Il se manifeste une certaine volonté de laisser faire, laisser agir, autrement dit, d’intervenir le moins possible de façon à laisser croître, s’interrelier les diverses énonciations du vivant7 avec le cours des choses. Ainsi, très peu d’apports extérieurs ont été permis lors de la mise en culture : uniquement de l’eau déminéralisée et de la lumière. La question du spontané est ici majeure puisqu’il s’agit de prendre en compte la « dynamique d’interrelations réciproques entre les choses et les êtres vivants » (Pignier, 2017) dans un flux qui toujours invente (Clément, 2017). Nous pouvons notamment faire référence au Traité succinct de l’art involontaire (2014) écrit par Gilles Clément. En effet, ce dernier « considère comme art involontaire le résultat heureux d’une combinaison imprévue de situations ou d’objets organisés entre eux » (Clément, 2014, p. 13). Plus précisément, il définit huit catégories d’art involontaire : les envols, les vracs, les iles, les constructions, les érosions, les installations, les traces et les oppositions. Le jardinier-philosophe parle notamment d’un « geste d’indécision » (Clément, 2016, p. 153) dans les arts involontaires. Il illustre son propos avec la photographie de traces dessinées par un escargot sur la vitre d’un velux et sur laquelle « on peut voir toutes ses hésitations » (id.).
6Nous proposons de compléter la proposition d’art involontaire de Gilles Clément pour étudier les Leçons de chausses. Le projet de Gérard Hauray s’oppose lui aussi à l’automatisation et la programmation du vivant en ce qu’il s’engage, a contrario, dans un processus qui tend à accompagner le vivant dans son élan créatif. La finalité de l’expérience est, quant à elle, inattendue, imprévisible. La dimension non-figée de ce processus implique de nouvelles conditions temporelles et spatiales, qui deviennent à leur tour plurielles. En effet, ces dernières sont démultipliées selon les facteurs suivants :
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le cheminement en amont des voyageurs ;
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l’accroche des poussières sous les semelles ;
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l’appréciation du milieu par les graines ;
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le temps de pousse
7Nous pouvons constater que de ces variables émanent des possibilités d’hésitation, d’incertitude face à l’expression des graines, et par extension, des micro-paysages en devenir. Nous l’avons dit, il est question de laisser cheminer les manifestations énonciatives, de ne pas contraindre le vivant. Selon le rythme trajectif8 (Berque, 2015), celui-ci a aussi la possibilité de s’exprimer matériellement, concrètement. Il s’agit finalement d’un des grands enjeux de l’énonciation végétale : selon l’appréciation sensible de son milieu, la graine devient semence à travers sa fonction de reproduction, de développement. Nous pouvons alors nous demander « tout simplement » si les graines vont évoluer en semences et si, à leur tour, les semences vont pousser.
8Cette faculté à être profondément imprégné de l’ambiance, du milieu dans lequel le vivant baigne (Berque, 2015, p. 172), se retrouve dans la notion de « subjectité » développée par le naturaliste et biologiste Imanishi Kinji, le mésologue Augustin Berque et reprise par l’écosémioticienne Nicole Pignier qui propose l’une des définitions suivantes :
« En termes de sémiotique énonciative, la subjectité ne correspond pas à un « pas encore sujet », un « quasi-sujet » mais à une tension actantielle entre instances partenaires appréciatives, entre pôles accueillants/accueillis. Ce faisant, les plantes, les bactéries, les micro-organismes n’énonceraient pas au sens de « produire des discours à l’aide de signes symbolique » mais on pourrait dire qu’ils énoncent au sens où ils manifestent quelque chose d’eux-mêmes à leur milieu. Ils perçoivent ce que leur milieu manifeste dans la mesure relative à leur monde perceptif. » (Pignier, 2021)
9En effet, ce qui nous intéresse particulièrement avec l’expérience proposée par Gérard Hauray réside dans le fait qu’elle n’est pas orchestrée ni pré-définie. Cette dernière est évolutive et s’inscrit dans la démarche de « faire le plus possible avec » (Clément, 2007, p. 261). Autrement dit, il s’agit d’inverser le rapport vertical de notre manière d’être au monde afin d’accompagner la pousse de ce qui a priori était invisible. Il est intéressant de s’arrêter sur cette question d’invisibilité puisque, souvent, est considéré comme invisible tout ce qui n’est pas visible à l’œil nu de l’anthropos 9. Ainsi, nous comprenons qu’en parlant d’« invisible » dans le processus de pousse de la graine, il émane un rapport anthropocentré, répondant lui-même à une logique transitive dans l’appréhension de la pousse végétale, à savoir : l’anthropos (SUJET) sème (VERBE) la graine (OBJET). La graine, en tant qu’objet dans une telle logique, doit être donnée à voir, pour être à la fois saisie, appropriée et utilisée par le sujet anthropos. A contrario, les Leçons de chausses répondent davantage à une logique de coénonciation, révélant l’imprégnation respective des énonciateurs (le sujet semeur et la graine). Comme nous l’avons dit un peu plus tôt : il est question d’énoncer dans une dynamique de partenariat10 avec tout vivant, même si ce dernier n’est a priori pas saisissable visiblement ou, tout au moins, de façon immédiate. C’est aussi ce que souligne l’anthropologue Tim Ingold à propos de l’épaisseur de l’air, certes non visible mais pour autant indispensable à notre survie : « En respirant l’air autour de nous, nous percevons aussi dans l’air ; sans lui, nous suffoquerions, et nous serions frappés d’insensibilité. En temps normal, l’air est invisible. Mais c’est précisément parce que ce milieu vital est transparent que nous voyons. » (Ingold, 2013, p. 233). Dans les Leçons de chausses, il s’agit donc d’un processus de création qui tient du dévoilement, ou, comme l’écrit François Jullien, cela relève d’une « transformation silencieuse » du vivant. En effet, selon le philosophe, « Dans la nature : on ne perçoit pas les rivières creuser leur lit, ni les vents abraser les sommets, tant leur action est diffuse et continue, mais ce sont eux pourtant qui ont dessiné peu à peu le relief qu’on a sous les yeux et forment le paysage » (Jullien, 2015, p. 136). Les graines se déplaçant, se semant sous nos pieds participent à façonner les milieux dans lesquels nous habitons et vivons.
10 Si nous nous y intéressons d’un peu plus près, les paysages dans les Leçons de chausses sont présentés comme des « micro-paysages ». Ces derniers mettent en tension plusieurs rythmes du vivant en tant que forces de vie duales et complémentaires (Pignier, 2021, p. 44). Tout d’abord, nous pouvons relever un jeu perceptif duel entre local et global, entre microcosme et macrocosme. En effet, il émane des caisses de culture un caractère fragmentaire. Il s’agit de petits « bouts de paysage » qui, de manière synecdochique, vont être à la fois partie prenante du monde, de la Terre, à l’échelle globale ; tout en étant localement – en leur milieu même – un tout puisque chaque culture déploie son propre écosystème, nous retrouvons aussi les rythmes de bas et haut qui entrent en résonance avec les rythmes vertical/horizontal. Pour appréhender les micro-paysages, nous devons nous tenir face à eux, légèrement au-dessus, voire en inclinant légèrement le haut de notre corps, en plongée. De leurs côtés, les semences poussent en répondant au principe de gravitropisme (la croissance des racines s’ajuste au vecteur de gravitation tandis que le tronc et les branches poussent dans le sens opposé). Ces différents va et vient de bas en haut (des racines jusqu’aux feuilles, des pieds jusqu’à la tête) viennent s’articuler sur la même base d’horizontalité et de profondeur qu’est la terre/Terre.
11Le lien entre les graines et les corps des visiteurs se tisse également par et dans le déplacement. Il est question de prendre soin hic et nunc de ce qui a fait un bout de chemin avec nous, sous nos pas. Un tel processus permet de déployer « une relation par laquelle les graines, la terre et le semeur sont partenaires, se transforment mutuellement et réciproquement dans une dynamique commune, celle de la vie concrète » (Pignier, 2022). L’attention portée aux végétaux participe non seulement à la création de micro-paysages inattendus, comme nous l’avons dit plus haut, mais prouve également que tout déplacement est porteur de sens (significatifs et sensibles). Pour apprécier et éprouver pleinement l’expérience, il faut toutefois être réceptif au principe de sérendipité qui est « la faculté de saisir et d’interpréter ce qui se présente à nous de manière inattendue » (Michel et Le Nagard, 2019, p. 5).
12L’attention aux multiples déplacements de la graine sous nos pieds crée une certaine éco-intimité qui vient bouleverser le concept de paysage en tant qu’objet de contemplation. Le « voyageur » participe, inconsciemment, à révéler la praesencia – soit ce qui est devant nous (Jullien, 2003, p. 25). À chaque bac de culture est associé un cartel présentant le transporteur ou la transporteuse des graines afin d’identifier ses lieux de départ et d’arrivée, la date de prélèvement ainsi que les particularités botaniques de ce qui a poussé dans le bac. Le déplacement n’est pas considéré par son inclinaison géographique ni par sa dimension cartographique en tant que telle, c’est-à-dire qu’on ne tient pas compte de l’ampleur ni de l’étendue en termes de données quantitatives. Il ne s’agit pas d’explorer, voire d’exploiter un nombre de kilomètres ni de mesurer la distance parcourue ; l’intérêt réside davantage dans le fait d’éprouver les enchevêtrements de nos existences. Ces derniers, liés aux déplacements humains et aux migrations du vivant, vont non seulement créer du mouvement sur plusieurs niveaux (spatial, physiologique…) mais vont finalement aussi nourrir un ancrage à l’oikos, à savoir la terre/Terre en tant qu’habitat qui accueille la vie.
13Nous pouvons ici faire référence à ce qu’écrit Augustin Berque au sujet de l’acosmie qu’il qualifie aussi de « manque-à-être » (Berque, 2018, p. 25), et qui renvoie à un monde qui nous échappe. Plus précisément, lorsque nous marchons sur du béton, du carrelage, des chemins de terre… ce qui est sous nos pieds semble s’apparenter à de la matière inerte, dépourvue de sensible. L’épaisseur de nos semelles, qui augmente petit à petit et d’autant plus aujourd’hui avec le développement des « baskets à plateformes » sur le marché de la mode, contribue nous semble-t-il à mettre de la distance, ou tout du moins à nous éloigner à la fois spatialement et esthésiquement, de ce qui vit sous nos pieds. En cela, le travail avec les graines proposé par Gérard Hauray, le fait de leur apporter de l’attention, permet de (re)trouver une certaine humilité vis-à-vis de notre occupation du monde et permet d’adopter un nouveau « point de vie » (Coccia, 2016, p. 34).
14Si nous devions finalement retenir une leçon fondamentale à ces Leçons de chausses, il s’agirait de tenir compte de ce sur quoi nous nous déplaçons, de ce avec quoi nous nous déplaçons. La matérialité de nos vêtements, de ce qui habille nos corps jusqu’à nos pieds, devient ainsi perméable puisqu’elle résonne intimement avec nos manières de nous déplacer, de vivre et de cohabiter avec le vivant. Cela fait également écho à ce que Tim Ingold souligne à propos de l’organisme. Lorsque ce dernier est considéré comme une liaison de vie et de croissance au sein d’un filets de relations, il n’est pas limité par la peau mais il est, au contraire, perméable (Ingold, 2013, p. 265). À plus large échelle, cela signifie également que nous devons être conscients de l’élan créatif du vivant, saisir comment chaque molécule, chaque poussière, chaque graine trouve en son sein la « conscrescence du monde » (Berque, 2017, p. 8) et la possibilité d’être un paysage en devenir.

