Pour une philosophie des semences
1Par-delà leur seule dimension métaphorique, les semences végétales, qu’il s’agisse de graines ou de fruits, demeurent un impensé de la philosophie. Les philosophes du vivant, pourtant actuellement très actifs, mais plutôt portés sur les rapports entre humains et nature, ne s’en sont pas même saisis. Cela est d’autant plus surprenant qu’elles représentent une part centrale du vivant et sont à l’origine de toute plante à fleurs dont, par l’emplacement de leur germination, elles prédéterminent le devenir1. Le monde des semences, il est vrai, est immense, et l’on a tôt fait de se perdre dans l’extraordinaire diversité de ses représentants. La biologie et l’écologie des semences constituent elles-mêmes des disciplines complexes, parfois déroutantes, vouées à se pencher sur des entités vivantes dotées de spécificités telles qu’il est souvent difficile de les situer dans l’ensemble du monde vivant. Pourtant, ces spécificités suffisent à soulever des questions d’ordre philosophique, précisément relatives à cette singularité selon laquelle les semences échappent, en quelque sorte, aux règles usuelles du vivant.
2L’objet de cet article est de pointer quelques aspects saillants d’une telle singularité et, partant, d’en déduire quelques questionnements majeurs sur la manière particulière d’être au monde des semences. Les quelques aspects abordés relèvent invariablement de ce qui pourrait être qualifié de transcendance des semences, tant celles-ci disposent d’une capacité à s’ajuster au monde, voire le dépasser, dont aucune autre entité vivante ne paraît disposer.
Dépasser toute limite
3Bien que cela paraisse contre-intuitif, il faut bien admettre que la semence végétale, bien mieux que ne le ferait tout représentant du monde animal, est remarquablement apte à s’affranchir des contraintes et des limites de l’espace. Il est savoureux d’observer que les botanistes eux-mêmes, pourtant on ne peut plus familiers du végétal, méconnaissent les aptitudes des semences à entreprendre de très longs voyages. Un bon exemple en est fourni par les « trois » espèces Acacia heterophylla, Acacia koa et Acacia longifolia, toutes trois longtemps décrétées respectivement endémiques de La Réunion, des îles Hawaii et des Nouvelles-Galles du Sud, en Australie. Cette distinction taxonomique a persisté jusqu’à ce que des études génétiques révèlent qu’il ne s’agissait en réalité que d’une seule et même espèce. Les semences de Acacia longifolia, vraisemblablement emportées par des pétrels de Tahiti, oiseaux marins capables de traverser sans peine les océans, ont trouvé, dans les îles océaniques où elles ont été acheminées, des terres d’accueil qui leur ont particulièrement convenu, au terme de voyages de plusieurs milliers de kilomètres. De manière similaire, nous savons aussi que les noix de coco sont capables d’assurer de surprenantes traversées sur les océans. Un troisième exemple est fourni par les baobabs, originaires de Madagascar, mais dont une espèce s’est établie en Australie pour y devenir, cette fois, une espèce endémique, s’agissant d’une migration semble-t-il très ancienne2.
4De telles prouesses spatiales rencontrent leurs équivalents dans des voyages temporels, liés à la capacité de certaines semences à entrer en dormance. Certes, des espèces telles que les chênes par exemple ne disposent d’aucune disposition de ce type. Mais d’autres, notamment dans le groupe des légumineuses, et plus particulièrement au sein des représentantes australiennes du genre Acacia, sont capables de sommeiller durant des décennies, voire des siècles, sans perdre leur pouvoir germinatif. Des graines de palmier dattier, retrouvées dans des ruines de Massada, sur les bords de la Mer morte, ont germé avec succès après un séjour de vingt-deux siècles dans des ruines3. Le record actuel est détenu par une plante herbacée, Silene stenophylla, dont des graines retrouvées dans le permafrost sibérien ont germé après y avoir vraisemblablement été enfouies par des écureuils environ 30 000 années plus tôt4.
5Cette capacité à s’affranchir de toute limite physique est également illustrée par l’extraordinaire faculté de certaines graines à tirer parti du feu pour se libérer des fruits, puis pour germer. De telles dispositions se rencontrent notamment au sein de la flore australienne, notamment dans les grandes familles botaniques des Myrtacées et des Protéacées, où de nombreuses espèces ont évolué favorablement dans un compagnonnage surprenant avec le feu5. Chez certaines espèces, la germination est même facilitée par les substances contenues dans les fumées, s’agissant donc de processus biologiques qui se sont mis en place en moins de 40 000 ans seulement – l’arrivée des premiers aborigènes, qui ont introduit le feu avec eux, n’étant pas plus ancienne. En quelque sorte, les semences de telles plantes sont parvenues à retourner en leur faveur un principe destructeur et à s’en faire un allié. Aucune espèce animale ne dispose d’une semblable aptitude.
S’en remettre à l’altérité
6Les semences végétales, par essence, sont vouées à devoir s’en remettre à l’altérité pour être dispersées dans l’espace et le temps et, de ce fait, s’extraire du voisinage et de l’ombrage délétères de leurs parents. Les pressions d’insectes ravageurs de semences, maximales au pied de la plante qui les produit, se relâchent avec la distance parcourue par la semence, selon un principe que les écologues connaissent sous le nom de loi de Janzen-Connell6. Pour assurer de tels voyages, les semences doivent toutefois disposer d’ailes qu’elles se fabriquent parfois elles-mêmes au fil de l’évolution, ou bien qu’elles vont chercher chez des animaux mobiles.
7Les ailes dont disposent certaines semences, s’agissant par exemple des samares d’érables, sont généralement ternes. Elles n’ont en effet pas pour objet d’attirer quelque vecteur vivant que ce soit, et s’en remettent aux vents pour voyager sur plusieurs mètres, voire quelques dizaines de mètres, avant de rejoindre le sol et, dans le meilleur des cas, d’y germer. Elles n’envoient donc, en quelque sorte, aucun signe autour d’elles. Tel n’est pas le cas des semences relevant de plantes dites zoochores, dont la dispersion est confiée à des animaux. Les oiseaux représentent les premiers de ces vecteurs, les graines ingérées avec les fruits germant mieux pour deux raisons différentes. D’une part, la pulpe ne peut plus exercer ses effets inhibiteurs à l’égard de la germination, au demeurant très utiles tant que la graine est encore dans le fruit. D’autre part, le transit dans l’appareil digestif s’accompagne d’une exposition à des sucs gastriques qui ont pour effet de ramollir les téguments et, dès lors, de faciliter la germination de la graine après expulsion hors de l’anus.
8Mais, pour attirer ces vecteurs animaux, oiseaux donc, mais aussi parfois primates (dont les humains), quadrupèdes en tous genres, ou même reptiles rampants, les semences sont tenues d’adresser des signes. La sémiotique des semences constitue, de manière étonnante, un domaine relativement peu investigué en tant que tel, alors qu’elle s’avère fondamentale dans le fonctionnement global du vivant. Les signaux produits sont visuels, mais également olfactifs. Si les humains se révèlent plutôt sensibles à la dimension visuelle de cette sémiotique, avec une préférence naturelle pour le rouge et le bleu foncé, d’autres espèces animales réagissent plutôt aux odeurs, tandis que d’autres encore scrutent les formes, qui les renseignent sur le contenu d’un fruit, s’agissant aussi bien de la taille des graines qu’il renferme que de leur qualité nutritionnelle. Les petits rongeurs, par exemple, savent très bien distinguer, selon un examen visuel rapide, les fruits de baobabs qui valent le plus la peine d’être rongés pour être ensuite consommés7. En quelque sorte, les semences produisent un langage adressé à leurs disperseurs qui sont aptes à le comprendre. Cette capacité des semences à interpeller d’autres entités vivantes pour subvenir à leurs besoins constitue une singularité à laquelle, à nouveau, il est bien étonnant que les philosophes ne se soient jamais intéressés.
9Une illustration plus singulière encore tient à la manière dont a opéré le processus de domestication entre humains et plantes cultivées. Ne pourrait-on en effet considérer que si nous avons domestiqué ces plantes, celles-ci nous ont domestiqués en retour selon une symétrie aujourd’hui reconnue dans le monde animal ? Il est aujourd’hui admis, par exemple, que des animaux comme le loup, le sanglier ou le renne se sont eux-mêmes rapprochés des humains, manifestant une agentivité certaine à l’égard de ces derniers et étant donc eux-mêmes impliqués dans cette domestication à double visage. Ne pourrions-nous donc pas considérer, comme d’autres l’ont déjà envisagé8, que les plantes se sont servies des humains afin d’étendre leur aire de répartition ? À tout le moins, il est établi que les plantes cultivées ont le pouvoir d’infléchir profondément des choix, voire des comportements au sein des humains, ce qu’illustre par exemple l’effet de la pratique de la riziculture sur l’inclination humaine à adopter un comportement social collectiviste9.
Renverser les règles
10Les semences ont quelque chose de foncièrement rebelle. Elles inversent des règles usuelles qui s’appliquent à tout être vivant, sauf à elles. Une particularité consiste notamment à prendre vie, en germant, là où meurent les autres êtres. Le sol, cet espace obscur où finit la vie des êtres et où leur substance est appelée à être recyclée, représente non seulement un berceau pour les semences, mais aussi un lieu d’accomplissement vital et de devenir. C’est en effet dans le sol que la graine connaît non pas le lieu commun de l’agonie, mais l’endroit d’un essor premier. C’est là aussi que les processus de l’ancrage et de l’enracinement, de l’attachement au milieu, se mettent rapidement en place. Car si la croissance peut être lente chez une plante même juvénile, le développement de la plantule dont résulte la germination s’avère bien plus rapide. En somme, le sol agit sur la graine en tant que catalyseur et révélateur. Plus qu’un germoir, il est un accomplisseur de destins, un transformateur d’état, chaque semence passant, sous son intercession, du sommeil profond de la dormance à l’exultation de la germination.
11Dans la même veine, la maturation de la semence relève de processus inversés par rapport à ceux de la germination, de sorte qu’ils se placent quasiment l’un en miroir de l’autre. Tout se passe comme si la maturation était une inversion de la germination, et réciproquement. Le stock de réserves carbonées croît avec la maturation puis décroît avec la germination. À l'inverse, la teneur en eau décroît avec la maturation, puis croît avec la germination. Il y a donc, dans la graine qui germe, une forme de libération et d’autonomisation qui renverse les processus qui ont prévalu à sa formation. Une fois encore, les règles se renversent.
12Enfin, alors que les animaux s’individualisent dès leur conception, le végétal tend au contraire à se désindividualiser à partir de la graine unitaire dont il est à l’origine. L’arbre devient lui-même, lorsqu’il a atteint sa taille adulte, une forme ultime de désindividualisation de la graine dont il résulte. L’arbre peut en effet s’envisager, ainsi que l’entrevoyait le poète Goethe, comme une fédération de bourgeons, dont chacun constitue le véritable individu constitutif de l’arbre. En revanche, cette pluralité constitutive de l’arbre obéit à un principe fédérateur, une sorte « d’intelligence distribuée10 » qui relève bien, quant à elle, d’une individualité. En somme, la graine, en germant, se dirige vers une nouvelle entité vivante à constitution plurielle, sans toutefois que ne disparaisse tout à fait l’individualité originelle qui y était présente avant sa germination. Une fois encore, la semence fait preuve d’une disposition décidément peu commune, en tout cas peu conforme aux modes de fonctionnement usuels du vivant.
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13De tels constats, il ressort que les semences végétales témoignent d’une manière quelque peu transcendante d’être au monde. Il est à se demander si cette capacité à transgresser les confins usuels du monde et à s’affranchir des règles habituelles de fonctionnement du vivant n’ont pas pu inspirer nos ancêtres lorsqu’ils ont imaginé les grands mythes spirituels ayant fondé notre humanité. Il est frappant d’observer combien les arbres y sont présents, selon une récurrence qui a été plusieurs fois approchée dans la littérature botanique11. Mais il semblerait que les semences elles-mêmes n’ont pas été investiguées à leur juste hauteur, s’agissant de leur capacité à inspirer les humains dans les manières, précisément, dont le monde peut être transcendé. À ce titre, les homologies entre la dormance et la germination des semences et, par exemple, des notions chrétiennes telles que la dormition et la résurrection, mériteraient d’être bien davantage interrogées.
14En somme, les semences représentent un creuset potentiel de réflexion philosophique très large. Puisqu’il semblerait que divers courants spirituels s’en sont inspirés, qu’elles ont guidé une part de notre cheminement civilisationnel dans un processus de domestication réciproque, qu’elles disposent d’une propension naturelle probablement unique à s’en remettre à l’altérité, et qu’elles paraissent se plaire à dépasser toute limite, pourquoi ne pas accorder aux semences toute la réflexion, notamment philosophique, qu’elles méritent et suscitent auprès de nous ? Peut-être découvririons-nous que les humains ont co-évolué non seulement avec les arbres, en tant que membres des primates, mais aussi, bien davantage que nous ne le supposons, avec les semences.

