Colloques en ligne

Luc Menapace

La graine et le livre : naissance et développement de la figure de la graine dans l’illustration botanique

The seed and the book: the birth and development of the seed motif in botanical illustration

1L’illustration botanique fait la part belle aux fleurs et aux fruits. Les autres parties de la plante sont moins souvent représentées, et cette représentation a évolué au cours des siècles, tant en raison des connaissances à leur sujet que de l’intérêt qu’on leur portait. La graine est pourtant à la base de l’agriculture, à travers les céréales, et, plus généralement, de la reproduction des espèces végétales. Il est vrai que la graine, souvent petite et peu spectaculaire, peine à rivaliser avec des fleurs capiteuses ou des fruits appétissants. Les herbiers, manuscrits au Moyen Âge, et imprimés à la Renaissance, se focalisent sur la botanique pratique, médicinale, et s’appuient sur une tradition textuelle et iconographique et sur le respect de l’autorité des Anciens. Les choses changent à la Renaissance, ère de renouvellement du savoir botanique à travers l’introduction de nombreuses espèces extra-européennes. Il n’est désormais plus possible d’englober tout le savoir botanique en un seul traité comme cela se faisait jusqu’ici. Ce changement de perspective amène une remise en cause des schémas antérieurs, et la science botanique renaissante dispose d’une matière renouvelée et d’un public avide de nouveautés. Cela concerne aussi les graines.

2La figure de la graine fait sa place dans l’illustration botanique à travers plusieurs époques. En premier lieu, l’apparition des cabinets de curiosités à la Renaissance amène à collecter et exposer des graines curieuses et exotiques à présenter à un public choisi. Ensuite, des outils comme le microscope permettent le développement de la science botanique et de révéler la constitution et le fonctionnement de la plante, dont la graine qui prend désormais place dans les planches botaniques comme élément d’identification, à l’égal des fleurs, des fruits et des feuilles. Enfin, le développement d’une édition agricole et horticole et celui de la photographie amènent l’édition contemporaine à une floraison récente d’ouvrages sur les graines, reflet de l’intérêt croissant du public à son égard, et appuyé par les ressources tant de la photographie en couleur que des clichés artistiques.

Les cabinets de curiosités

3Les graines apparaissent d’abord dans les ouvrages décrivant les cabinets de curiosités qui naissent à la Renaissance et s’épanouissent durant toute l’époque moderne. Ces cabinets ont pour but de collecter et de présenter les merveilles de la Nature, à des fins scientifiques mais aussi ostentatoires. Leurs propriétaires y montrent à leurs hôtes ce que les trois règnes de la nature et les hommes ont créé de plus curieux. Plusieurs catégories de graines sont ainsi présentées : les graines curieuses, les graines exotiques, les graines-objets (graines-bijoux). Ces différentes caractéristiques peuvent se cumuler. Cela fait entrer les graines dans les naturalia (animaux, végétaux et minéraux) et les exotica (les objets et espèces exotiques). Les voyages des Grandes Découvertes amènent de nombreuses espèces nouvelles en Europe, suscitant la curiosité du public et des scientifiques. En posséder devient une marque de prestige, et ces espèces prennent naturellement place dans les cabinets de curiosités. Le fagara (Zanthoxylum fagara) fait partie de ces nouvelles espèces. Les graines de cet arbre américain apparaissent dans la description du cabinet de curiosités de Ferrante Imperato. Ce pharmacien napolitain cultive des plantes rares dans son jardin et possède un cabinet de curiosités au palais Orisni di Gravina à Naples (Imperato, 1599). Les graines de fagara prennent également place dans les collections d’autres cabinets de curiosités (Moscardo, 1656) comme celui du comte Lodovico Moscardo (1611-1681), un collectionneur véronais qui acquiert une grande partie du cabinet de curiosités de Francesco Calzolari (1522-1609), un pharmacien, véronais comme Moscardo. En effet, les graines font partie des cabinets de curiosités de pharmaciens et d’apothicaires dont les plantes sont la matière première des remèdes qu’ils préparent. Leur intérêt pour la botanique et leurs connaissances dans le domaine expliquent aisément qu’ils collectionnent et exposent des graines.

4Un de ces apothicaires est Basilius Besler, particulièrement connu pour l’Hortus Eystettensis qui décrit les collections botaniques présentes dans les jardins du prince-évêque d’Eichstätt. Besler possède également un cabinet de curiosités (Besler, 1616). Dans l’ouvrage qui décrit de dernier, les planches reprennent en partie celles tirées de traités du siècle précédent. Elles sont organisées en plusieurs parties : animalia, marina, conchilia, lapides et fructus. Une section entière de son opus est donc consacrée aux fruits et aux graines. Sur une de ses planches, on reconnaît le mirobalan originaire du Mexique et des Caraïbes ; la noix de cajou venant d’Amérique tropicale ; l’arachide provenant d’Amérique du Sud ; s’y ajoutent la pistache originaire d’Asie centrale, la cardamome qui nous vient d’Asie du Sud-Est. Les espèces américaines sont particulièrement recherchées en raison de la richesse botanique du continent américain, et du prestige tiré de la possession de ces espèces exotiques. Les espèces présentées par Besler appartiennent également aux plantes utiles : épices (cardamome), fruits secs (noix de cajou, pistache). Il ne s’agit pas ici de présenter la diversité botanique, mais d’une sélection raisonnée.

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Fig. 1 : Basilius Besler, Fasciculus rariorum et aspectu dignorum varii generis, [1616]. Source : Gallica (BnF).

5Les mêmes espèces se retrouvent souvent d’un cabinet de curiosités à l’autre, et les planches qui les décrivent peuvent être tirées de publications antérieures, pour des raisons d’économie, mais aussi en témoignage d’un intérêt commun pour certaines espèces, et d’échanges de spécimens entre savants et amateurs. La description du cabinet de Francesco Calzolari est due à son petit-fils nommé Francesco Calzolari lui aussi. Sur une de ses planches apparaissent quatre graines d’ahouaï (Cascabela thevetia), réunies par une cordelette. Cette plante est originaire d’Amérique tropicale et produit des graines toxiques ressemblant à un bicorne, d’où leur nom de « chapeau de Napoléon » qu’on lui donne au Brésil. Ces graines servent à faire des colliers comme le montre la même planche où plusieurs graines sont assemblées entre elles par deux fils. Ces graines-bijoux peuvent provenir d’objets exotiques ou ethnographiques collectés par les Européens. Une autre planche de l’ouvrage de Calzolari est réservée à une seule graine, mais c’est la reine des graines puisqu’il s’agit de cocofesse ou coco indécent, la plus grosse graine du monde qui doit son nom à sa forme suggestive. Elle est issue du cocotier de mer qui pousse aux Seychelles. Pouvant atteindre un poids d’une vingtaine de kilogrammes, sa graine ne pouvait que retenir l’attention des navigateurs et tenir une bonne place dans les cabinets de curiosités comme dans nos actuels musées d’histoire naturelle.

6Ces figures, tant de l’ahouaï que du cocofesse, se retrouvent dans la description du Museum Kircherianum, cabinet de curiosités romain qui doit son nom au Jésuite Athanasius Kircher (1602-1680), en charge des collections scientifiques et ethnographiques au Collège romain. Ce cabinet est décrit au siècle suivant par Francisco Maria Ruspoli et Filippo Buonanni (1638-1725). Le sens de l’image chez Buonanni est inversé par rapport à celui de Calzolari, ce qui montre que les planches ont été regravées à partir d’un modèle imprimé, l’impression inversant le sens de l’image (Ruspolo, 1709 ; Buonanni, 1773).

7Le cabinet de Moscardo montre une noix muscade en provenance des îles Banda, et une des épices les plus chères et les plus recherchées. En effet, les épices sont un enjeu économique majeur pour les puissances européennes qui n’hésitent pas à s’affronter pour leur contrôle. D’autres graines d’intérêt économique apparaissent dans la description du cabinet de curiosités d’Adam Olearius : la noix d’arec, originaire d’Asie orientale, et qui donne le bétel, très consommé en Asie (Olearius, 1666). L’intérêt ethnographique se manifeste avec la représentation de la stramoine dont les graines toxiques sont connues pour leur emploi dans des rituels religieux et magiques.

8Les graines sont présentées dans les cabinets à côté d’autres curiosités végétales comme la rose de Jéricho, qui semble reprendre vie quand elle est arrosée, mais aussi la célèbre mandragore, que ne manque pas d’exposer le cabinet des Génovéfains dans l’abbaye Sainte-Geneviève à Paris (Du Molinet, 1692). La représentation du cabinet de curiosités du collectionneur hollandais Levinus Vincent (1658-1727) nous permet de mieux appréhender l’image que ces amateurs avaient de la Nature et comment ils voulaient la présenter. Les collections sont rangées dans des meubles conçus pour elles et comprenant une douzaine de tiroirs dont la hauteur est moindre vers le haut du meuble (Vincent, 1719). Dans ces tiroirs, les objets sont classés thématiquement et disposés selon des compositions géométriques qui rappellent les panoplies accrochées aux murs des grandes demeures. Le but est de réserver un effet visuel propre à frapper le visiteur.

La découverte de l’organisation et des fonctions de la graine

9La représentation des graines change avec le développement de la botanique au XVIIe siècle. Cette discipline se sépare de l’histoire naturelle et n’est plus une simple description de l’aspect extérieur et de l’utilisation de la plante comme l’était la botanique médicale qui domine la botanique depuis l’Antiquité et durant tout le Moyen Âge. Un outil va permettre de faire des progrès significatifs : le microscope, amélioré grâce aux travaux du Hollandais Antoine van Leeuwenhoeck (1632-1723) qui l’emploie pour observer des sujets d’histoire naturelle. Dès les années 1660, le médecin anglais Nehemiah Grew (1641-1712) utilise le microscope pour étudier l’anatomie des plantes. Son étude de la section d’une tige a fait date, montrant les couches de tissus végétaux et les vaisseaux qui les traversent, à une époque où l’on débat de la circulation sanguine chez l’homme et les animaux. Grew n’en oublie pas pour autant les graines. Une fève vue en coupe montre ainsi son organisation : la radicule, amorce de la plante, mais aussi ce que Grew appelle les filets du corps intérieur, qui ressemblent au réseau des capillaires sanguins (Grew, 1672). Les différentes parties de la graine, peu visibles à l’œil nu, sont désormais à portée d’oculaire et sont décrites et analysées. Une étape majeure de la botanique a été franchie. Grew montre même les étapes de la germination et l’évolution des tissus de la graine au cours de ce processus (Grew, 1682). La plante est étudiée en tant que telle et non plus en fonction de son intérêt économique ou médicinal. Le champ de l’étude des graines s’élargit donc considérablement, et les graines deviennent un sujet de recherche en propre.

10Une nouvelle discipline voit le jour et se consacre aux graines : la carpologie. Le médecin allemand Joseph Gärtner (1732-1791) est considéré comme le père de cette science. Il a à sa disposition les ressources du jardin botanique de Calw qu’il dirige et il reçoit des fruits de la part de savants étrangers comme Joseph Banks. Cela lui permet de faire paraître un traité abondamment illustré où fruits et graines sont montrés sous toutes leurs coutures, tant leur extérieur que leur coupe (Gärtner, 1788). Grâce à Grew et à Gärtner, les graines sont désormais dotées de leur propre anatomie.

11Leurs successeurs peuvent dès lors se pencher sur des sujets plus pointus comme les embryons dans les graines des graminées, étudiés par le botaniste Louis-Claude Richard (1754-1821) qui illustre son texte avec des planches tirées de ses propres dessins (Richard, 1811). Les graines sont vues en coupe et occupent tout l’espace disponible de la planche, loin des compositions esthétiques et géométriques des florilèges des siècles précédents. Les graminées comptent parmi elles les céréales, espèces économiques d’importance majeure et qui motivent des recherches de ce genre. La connaissance de la germination des graines contribue aux progrès réalisés alors en agronomie. Avec la mise au point de microscopes plus perfectionnés, l’histologie (Vautherin, 1864), c’est-à-dire l’étude des tissus vivants, place ses lentilles au-dessus des graines et révèle la complexité de leur organisation tissulaire. La capacité des graines à se conserver en fait un objet d’études pour les historiens et les archéologues, mais aussi pour les paléontologues. Les dépôts houillers, issus de la décomposition de végétaux de l’ère primaire, renferment ainsi des graines fossiles qui sont décrites de la même façon que les graines contemporaines (Brongniart, 1874, pl. 21-23).

Un élément d’identification de la plante

12Au Moyen Âge, les plantes sont représentées entières dans les herbiers manuscrits, racines comprises. Elles suivent des modèles iconographiques qu’on peut suivre sur plusieurs siècles et dont la répétition aboutit à un certain schématisme qui s’éloigne de la réalité botanique pour privilégier le respect d’une tradition textuelle et iconographique. À la Renaissance, le recours à des spécimens botanique pour réaliser les planches aboutit à plus de réalisme à partir de l’Herbae vivarum eicones d’Otto Brunfels (1530), mais les plantes continuent à être représentées entières. Au XVIIe siècle, l’engouement pour les florilèges conduit à ne représenter qu’une partie de la plante, souvent la fleur et sa tige, en raison de l’attrait pour les collections florales dont la manifestation la plus spectaculaire est la première bulle spéculative de l’Histoire, provoquée aux Provinces-Unies par la tulipomania. Les progrès de la botanique à la même époque vont changer le mode de représentation des plantes dans les livres.

13L’intérêt porté aux fruits cultivés donne naissance à la pomologie dont les traités montrent des planches consacrées uniquement à la représentation d’une variété particulière de fruits. Ainsi, Giovanni Battista Ferrari (1584-1655) décrit-il la grande diversité des agrumes dont la culture donne lieu à la construction d’orangeries. Les fruits y apparaissent entiers et coupés en deux, laissant voir leurs graines.

14L’arrivée d’un grand nombre d’espèces extra-européennes et la création de variétés horticoles par croisement amène une inflation du nombre de plantes à décrire, ce qui explique une spécialisation des publications botaniques. Jusque-là, on pensait faire tenir tout le savoir botanique en un seul ouvrage. Désormais, il faut remettre constamment à jour ses données, d’où des flores concentrées sur un espace géographique particulier ou sur un type de plante comme les florilèges pour les plantes à fleurs. Des récits de voyage comportent un volet botanique, et des flores exotiques sont publiées comme l’Hortus Indicus Malabaricus par Hendrik van Rheede (1636-1691), gouverneur des possessions néerlandaises sur la côte de Malabar. Les plantes y sont généralement représentées par un de leurs rameaux, une partie servant à décrire le tout. Ce rameau porte fleurs et fruits, même si floraison et fructification ne sont pas simultanées. Il s’agit de donner à voir tous les éléments significatifs de la plante, et qui permettent de l’identifier : feuille, fleur, fruit. Sur le bord inférieur de la planche, sous le rameau, apparaissent des représentations de la fleur, du fruit et de la graine, agrandies si besoin par rapport au rameau. Ces détails, isolés du reste de la planche, vont désormais caractériser les planches botaniques et accompagner la plante vue dans son entier ou dans une de ses parties. Le texte qui accompagne les planches décrit également la fleur, le fruit et la graine dans des paragraphes propres.

15Les botanistes adoptent ce mode de description, à l’instar de Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708) dont les Elemens de botanique exposent plusieurs centaines de planches où les plantes se limitent le plus souvent à leur fleur, à leur fruit et à leur graine. Sous la Restauration, plusieurs traités de botanique montrent une planche de l’ahouaï, qui apparaissait déjà dans les cabinets de curiosité. Deux flores des Antilles publiées la même année (Descourtilz, 1827, p. 158 ; Tussac, 1827, pl. 7) présentent un rameau et une graine. Dans le Dictionnaire des sciences naturelles (Turpin, 1816-1829), la planche ressemble fortement à celle tirée de la Flore de Tussac, mais la graine n’y figure pas car les graines de l’ahouaï bénéficient d’une planche entière : fruit et graine sont montrés entiers et en coupe, et une graine germée voit tige, feuilles et racines commencer à se développer à partir d’elle.

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Fig. 2 : Ahouaï des Antiles, dans François-Richard de Tussac, Flore des Antilles, 1827. Source : Gallica (BnF).

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Fig. 3 : Ahouaï des Antilles, dans Pierre Jena François Turpin, Dictionnaire des sciences naturelles, 1816-1829. Source : Gallica (BnF).

16Dans une revue horticole comme la Flore des serres et des jardins de l’Europe (Planchon, 1849), le cocofesse, déjà vu précédemment, a droit lui aussi à une planche pour son fruit et sa graine, vus entier, en coupe et en germination. L’horticulture fait de la graine un de ses sujets de recherche. Les légumes-graines suivent l’évolution des modes de représentation botanique. Le haricot, plante américaine débarquée en Europe à la Renaissance, est déjà présent en 1542 dans un des principaux traités de botanique de l’époque, le De Historia stirpium commentarii insignes de Leonhart Fuchs, réalisé d’après des spécimens botaniques. Le haricot y apparaît en entier, avec fleurs et fruits (Fuchs, 1542, p. 708). Certaines gousses sont vertes tandis que d’autres sont mûres et fendues, et laissant apparaître leurs graines. Plusieurs étapes successives de la vie de la plante sont représentées simultanément. Chez Tournefort, seules la fleur, la gousse fermée, la gousse ouverte et une graine occupent la planche (Tournefort, 1694, pl. 232). Le haricot fait l’objet de sélections horticoles qui en multiplient les variétés. Cette diversité croissante se manifeste avec cette vingtaine de graines différentes de haricots en haut d’une planche du Phytanthoza iconographia (Weinmann, 1745, pl. 807). Le haricot a même l’honneur de documents qui ne traitent que de lui comme ce manuscrit (1806, manuscrit n° 249) de René Le Berryais (1722-1807) où gousses, fleurs et graines de haricots semblent rivaliser de couleurs et de motifs. Les graines sont alignées le long de la gousse. Dans la Flore médicale des Antilles (Descourtilz, 1827, pl. 559), les haricots comestibles sont disposés selon une symétrie centrale. Le volume du Règne végétal consacré à l’horticulture organise les graines selon une symétrie axiale verticale (Hérincq, 1864-1869, pl. 25). Quant à la Revue horticole (Chopinet, 1948-1949), elle présente les graines, vues de face et de profil, selon des alignements verticaux et horizontaux. Même des collections botaniques rassemblées par des instituts de recherche coloniale adoptent des dispositions géométriques comme ce recueil de graines de karité1 dont le CIRAD conserve un cliché. Ce genre de dispositif semble prolonger les présentations utilisées dans les cabinets de curiosités ou, plus généralement, les procédés employés pour mettre en valeur les objets d’art dans la décoration intérieure.

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Fig. 4 : Gousses et graines légumières, dans François Hérincq, Horticulture. Jardin potager et jardin fruitier, 1864-1869. Source : Gallica (BnF).

17La photographie a vu son utilisation croître dans les publications botaniques, y compris pour les plantes, depuis la fin du XIXe siècle. S’y ajoute, depuis le milieu du XXe siècle, le microscope électronique à balayage, qui révèle des détails invisibles à l’œil nu et découvre des formes insoupçonnées avec un rendu très abstrait qui n’est pas sans rappeler la photographie d’art (Knapp, 2006).

Des modes de représentation variés

18Le développement de l’agriculture et de l’horticulture au XIXe siècle s’accompagne d’une diffusion des connaissances botaniques ainsi que des supports employés pour la faire connaître auprès du plus grand nombre. La troisième dimension de la représentation botanique est atteinte grâce à des modèles en cire comme le carporama2 conservé au Muséum national d’histoire naturelle. Des fabricants se lancent dans la création de modèles démontables en anatomie humaine et animale, mais aussi végétale. En France, Auzoux utilise le papier mâché, tout comme Brendel en Allemagne. Ils donnent à voir la composition de la graine et l’organisation de ses tissus. Les productions d’Auzoux sont utilisées dans un cadre scolaire et universitaire qui recourt également à des planches de grand format, puissant support pédagogique. Des éditeurs s’y spécialisent comme Deyrolle ou le même Auzoux (cf. Sougy, 1963). Ils représentent la graine, ses éléments constitutifs, mais aussi sa germination ou même ses parasites comme le célèbre ergot de seigle (cf. Fron, 1925), responsable du mal des ardents.

19Les grainetiers s’emparent de l’image pour vanter la qualité de leurs productions. La famille Vilmorin, active depuis le XVIIIe siècle, fait paraître à ses frais un in-folio recensant les différentes variétés de blés et céréales qu’elle propose à la vente (Vilmorin-Andrieux, 1880). Chaque variété a droit à une planche en couleur mettant en valeur son épi et son grain. Les grainetiers spécialisés dans les légumes ou les fleurs utilisent à plein les possibilités fournies par la chromolithographie pour attirer l’œil avec des fleurs aux couleurs chatoyantes3 ou des légumes aux coloris francs4. Mais ils ne montrent pas la graine, plus prosaïque, moins photogénique, alors que c’est elle qu’ils vendent et non la plante qui en résulte.

La graine dans l’édition contemporaine

20Les artistes se sont eux aussi intéressés aux graines. Le photographe Karl Blossfeldt, célèbre pour avoir esthétisé les plantes à travers ses clichés, n’a que peu porté ses objectifs sur les graines (Blossfeldt, 2016). Quand c’est le cas, il place son sujet au centre, sur un fond blanc ou sombre. Il réalise ainsi un portrait de plante. Sa leçon ne sera pas oubliée comme le montre cette exposition réalisée en 2022 au Centquatre (Ardouin, 2022), avec ces mêmes portraits de plante sur fond noir, mais en usant de la photographie couleur cette fois-ci. Ces images reprennent la tradition des portraits sur fond noir, ou de ces portraits de plantes peints par Barbara Regina Dietzsch (1706-1783). Le photographe Paul Starosta (Starosta, 2016) use de la même technique sur fond noir, jouant sur les éclairages pour mettre en valeur la matière de l’objet. Les graines se prêtent également à la formation de compositions inspirées par les mandalas ou les peintures des Aborigènes d’Australie, comme les pratique Maïté Milliéroux (Milliéroux, 2021). De simples graines de couscous se transforment en vastes pavages colorés comme ceux exposés à l’Institut des cultures d’islam (Blanc, 2016). Catalogues d’exposition et catalogues raisonnés d’artistes ont ainsi intégré les graines dans leurs thématiques.

21L’édition botanique a adopté d’autres codes. La photographie, noir et blanc puis couleur, a progressivement remplacé les dessins et gravures dans les livres de botanique. Plusieurs guides botaniques récents (Guillot, 2011 ; Peyrot, 2022) mettent en couverture les graines photographiées en couleur, accompagnant fruits et fleurs. Le sujet des graines est en effet devenu un sujet d’ouvrages grand public ces dernières années, dans le sillage d’un renouveau d’intérêt pour les espèces sauvages, en lien avec une diminution de la biodiversité. Les graines sont photographiées seules ou encore prises dans leur fruit dont une partie a été découpée pour en faire voir le contenu (Smith, 2018). Les graines ont une histoire, et les ouvrages qui en traitent (Vidal, 2016 ; Vidal, 2019) se servent également de photographies d’objets tirés de ces graines : boutons tirés de l’ivoire végétal, graines sculptées, etc. La graine est alors un objet historique et ethnographique. C’est ainsi que les ouvrages sur les graines-bijoux (Pardon, 2016) sont apparus, témoins de cet attrait pour les produits naturels et originaux. Colliers et bracelets sont traditionnellement confectionnés à partir de graines dans certaines régions du monde. Jeux et jouets utilisent également les graines comme le jeu de la fossette, représenté par Tilliard (1770), ou ces petits personnages réalisés à partir de glands ou de noyaux et queues de cerises (Delosière, 1908).

22Les ouvrages sur les graines n’usent plus de la présentation géométrique vue aux siècles précédents. Les graines sont maintenant disposées de façon plus naturelle, comme prises sur le vif par le photographe (Schall, 2020). D’autres livres s’intéressent aux graines : ouvrages d’ethnobotanique (Dufayard, 2010), livres de cuisine traitant des fruits à coques (Seldon, 2017) ou des graines germées (Brablé, 2015 ; Labbé, 2017), manuels de jardinage pour apprendre à produire ses graines soi-même (Sasias, 2023), brochures sur la germination des graines (Guillet, 2020 ; Willauer, 2021), et même traités ésotériques sur le mystérieux pouvoir des graines (Park, 2015). Tous ces livres recourent généralement à la photographie en couleur, qui doit attirer le regard sur la couverture. Pourtant, la veine artistique n’est pas tarie, et un ouvrage comme Graines & fruits (Grundmann, 2012) compte un chapitre judicieusement intitulé « Portraits de graines ». On y reconnaît les photographies sur fond noir, avec de subtils éclairages que ne désavoueraient pas des pièces de musées ou des objets ethnographiques, que ce soit dans des catalogues de musées ou des catalogues de vente. Des photographies en couleur peuvent également mettre en scène la graine à travers des gros plans réalisés in situ ou sur fond blanc. La gamme à disposition des éditeurs est large. Ils n’ont pas renoncé au dessin mais le réservent plutôt à l’édition jeunesse, dans des mises en scène colorées (Aston, 2011), ne reculant pas devant une pointe d’humour (Thinard, 2024).

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23La représentation des graines a bien évolué au fil des siècles, sous l’influence des techniques de reproduction mais aussi en lien avec l’évolution du regard porté sur elles et, plus largement, sur les plantes. Passant des catalogues de cabinets de curiosités aux traités de botanique puis aux guides pratiques, la graine dévoile peu à peu sa complexité, grâce à des outils comme le microscope qui fait entrer la graine dans le champ du savoir botanique. La découverte de ses parties et de son fonctionnement change le regard porté sur la graine. Elle lui donne le statut de sujet d’étude à part entière. La beauté de la graine n’a néanmoins pas échappé aux artistes qui lui dédient de vrais portraits. Le regain récent d’intérêt pour les graines auprès du grand public amène une production éditoriale diversifiée. La graine, longtemps restée dans l’ombre, acquiert ainsi une place pour elle-même.