Colloques en ligne

Martine Jey

Lanson après Lanson

Lanson after Lanson

1Lanson après Lanson : qu’entendre par là ? Comment envisager « l’après » ? Est-ce sa postérité ? Sa réception ? Ses filiations conceptuelles ? S’agissant de Lanson, de l’homme et de son œuvre, ces questions soulèvent une difficulté particulière liée à ses combats pédagogiques, institutionnels et disciplinaires, à la diversité de son œuvre1, sans oublier les turbulences de cette fin du xixe siècle.

2L’après Lanson peut se concevoir du point de vue de ses « disciples » ou « successeurs », avec toutefois les difficultés dues à la temporalité. Plus on s’éloigne de Lanson dans son temps, plus cette recherche de successeurs est complexe : contextes, état des connaissances, méthodologie, outillage conceptuel, autant de variations. Tenir compte de cette temporalité et de ces variations est essentiel pour éviter anachronismes ou impropriétés. Penser l’après à partir d’aujourd’hui avec l’outillage conceptuel qui est le nôtre est également problématique. La genèse d’une discipline et son développement sont à envisager, on le sait, de manière non linéaire, avec des ruptures, des avancées, des retours en arrière, des périodes d’immobilité. Ces rythmes sont particulièrement visibles sur le long terme du devenir de Lanson.

3Lors d’une recherche menée avec Roger Fayolle et poursuivie par une thèse sous la direction d’Alain Viala — tous deux lecteurs de Lanson, historiens de la littérature et sociologues — ma première rencontre avec Gustave Lanson avait provoqué deux réactions en moi : étonnement devant la haine qu’il déclenchait et perplexité face à l’écart entre les lectures et les interprétations, diverses, contradictoires parfois.

4De son vivant déjà, Lanson a été au centre de virulents conflits, pédagogiques, disciplinaires et politiques. Dreyfusard, il a participé à des débats et à des actions qui ont fracturé pour longtemps le milieu universitaire. Son pouvoir institutionnel grandissant a eu pour conséquence indirecte qu’on l’a pensé à l’origine de toutes les réformes et, à partir de son élection à la Sorbonne, de tous les « maux » de l’enseignement : on lui a prêté ainsi la responsabilité de la réforme de 1902 qu’il a soutenue mais dont il n’est nullement l’instigateur. Moderniste, partisan d’un enseignement fondé sur la langue française, il se bat contre l’enseignement de la rhétorique et l’empire du latin et se heurte à leurs défenseurs. Son soutien dès 1880 aux réformes républicaines du secondaire2 et sa participation active à la création d’une université moderne lui valent l’opposition farouche des tenants de la tradition, et des nationalistes : longtemps reste vif le souvenir d’Agathon et de la « querelle de la nouvelle Sorbonne » (Agathon, 1911).

5Controverses ou polémiques l’assaillent de son vivant : sa postérité pouvait-elle être envisagée avec détachement ? Cette légende noire dénoncée, comme on le verra, par Pierre Fontrailles et Jean Pommier, recouvre pour longtemps le devenir de Lanson. Qu’est devenu Lanson au terme de ces polémiques, au fil des ans et où est Lanson dans ce que l’on met sous l’étiquette « lansonisme » ou « lansonien » ?

Un avis de décès

6À propos d’un ouvrage de Daniel Mornet (Mornet, 1940), Lucien Febvre évoque le programme sur « l’histoire provinciale de la vie littéraire en France » de Lanson qui « tenta si vigoureusement, écrit-il, de rapprocher l’histoire littéraire et l’histoire — de la rajeunir et de la renouveler en l’amenant à s’intéresser à cent problèmes proprement historiques » (Febvre, 1941), et il en montre tout l’intérêt. Febvre ne pouvait que reconnaître la valeur de ce programme, proche de sa conception de l’histoire, une histoire sociale de la vie littéraire, qu’il s’attachera ultérieurement à développer. Selon lui, toutefois, cette « tentative était vouée à l’in­succès » en raison de la difficulté propre à l’histoire sociale et au manque de formation des contemporains de Lanson pour s’y frotter.

7Febvre ne mentionne pas, dans cet article, des historiens contemporains de l’école méthodique, en particulier Charles Seignobos (Prost, 1994 ; Charle, 1998, p. 136-140 ; Charle, 2013) et Charles-Victor Langlois, dont il entend dénoncer les insuffisances. La stratégie est simple : évacuer les historiens de la génération qui le précédait. Il mentionne simplement les universitaires de l’époque et leur formation rhétoricienne3 qui les rendrait incapables de « remplir » un tel programme. Lanson est à peine égratigné :

Mais enfin, Lanson a posé les problèmes. […] Porter son attention sur toutes les productions littéraires d’une époque, avec le souci de montrer en elles des manifestations, des expressions, des traductions valables de la société à cette époque — c’était bien le programme, c’était bien la chimère de Gustave Lanson (Febvre, 1941, p. 114).

8Intéressant mais chimérique, ce programme de Lanson, qui serait seul, isolé et sans avenir, « Alors, voilà bien clos l’épisode lansonien. », conclut Febvre. La responsabilité de cet échec incomberait selon lui, aux disciples de Lanson : cette idée a été reprise abondamment et elle l’est encore.

Après Lanson, survivances de Lanson

9Sur le plan institutionnel, la création d’une chaire sur le xviiie siècle en 1922 (Jey, 2025, p. 534-540), financée par la marquise Arconati-Visconti et occupée d’abord par Lanson, parachève son combat en faveur du xviiie siècle, « ce grand siècle trop longtemps méconnu ». C’est surtout dans le domaine de la recherche sur le xviiie siècle que Lanson a imprimé sa marque, grâce à cette chaire qui lui survit, par le biais de disciples plus reconnus que Mornet ou Rudler, et plus fidèles à son projet. Paul Hazard est ainsi redevable de Lanson : La Crise de la conscience européenne (Hazard, 1935) doit beaucoup à la découverte des manuscrits philosophiques clandestins, programme que Lanson a élaboré en 1912, et qu’Ira Wade, autre spécialiste du xviiie siècle de son entourage immédiat, reprendra en 1938 pour en faire une première synthèse. André Morize, après avoir travaillé sous la direction de Lanson, se spécialise lui aussi dans la littérature du xviiie siècle et, devenu professeur de littérature à l’université d’Harvard, perpétue son action sur le continent nord-américain où Lanson est allé, envoyé par la Sorbonne (ainsi que d’autres universitaires) pour faire reconnaître la science française à l’étranger contre la science allemande.

10Plus indirectement, Lanson a établi des liens avec des universitaires de domaines éloignés du sien mais pour lesquels on connaît son intérêt constant : le comparatisme et l’histoire de l’art. Proche de lui, Fernand Baldensperger (Franco, 2021), comparatiste, opère des rapprochements entre la méthode de l’histoire littéraire prônée par Lanson et celle de la littérature comparée dans son premier article de la Revue de littérature comparée, qu’il a fondée avec Paul Hazard en 1921. On connaît moins les rapports de Lanson avec Henri Focillon qu’il a recommandé à la marquise Arconati-Visconti4 dans les débuts de sa thèse pour qu’elle finance ses recherches. Lanson accorda un intérêt tout particulier à l’histoire de l’art dont il souhaitait l’union avec l’histoire littéraire.

11Enfin, fidèle à ses convictions premières, Lanson, une fois directeur de l’École normale supérieure, en 1921, y a installé le Centre de Documentation Sociale, « où se formeront des jeunes gens, normaliens ou autres, pour l’étude méthodique des faits sociaux contemporains ». Il a lutté, par choix disciplinaire et politique, pour que ce centre, objet d’une querelle de territoire, soit rattaché à la faculté des lettres et non à la faculté de droit5. La sociologie a, pour lui, des liens avec l’histoire et avec la littérature et le choix de Célestin Bouglé pour diriger le Centre confirme cette conception. Ancien dreyfusard, Bouglé a lancé avec Durkheim L’Année sociologique, et a participé aux universités populaires6 avec Lanson (Jey, 2025, p. 281-287). Une science humaine récente pénètre à l’École normale supérieure pour la première fois, discipline cruciale, et elle y demeure.

12La présence ici même de Maria Susana Seguin et de Pierre-François Moreau7 témoigne de la pérennité d’un des programmes de Lanson. Suite à la publication de son célèbre article de 1912 dans la RHLF (Lanson, 1912), se développeront en effet une recherche et une équipe, aujourd’hui internationale. Cet article va modifier la perception du xviiie siècle, plus précisément des Lumières8 et révèle, à l’encontre de l’histoire littéraire de son époque, que l’incrédulité radicale s’était développée en France avant 1750 par l’intermédiaire d’écrits manuscrits anonymes qui circulaient en secret9. Lanson souhaite ainsi « apporter quelques contributions précises à l’histoire si mal débrouillée encore du milieu intellectuel et moral qui a enveloppé et pour une large part déterminé les grands écrivains de la littérature française du xviiie siècle ».

13L’exploration des bibliothèques de Paris et de province et ses premières découvertes le conduisent à élaborer un projet pour que soit examiné le mode de diffusion, « sous le manteau », observations propres à inspirer à des chercheurs des travaux sur ces anonymes oubliés afin de savoir quels ont été les vrais apports de Voltaire, Diderot et Rousseau. Après cette synthèse d’Ira O. Wade parue en 1938, c’est seulement à partir de 1969 que publications et colloques se succèdent. Olivier Bloch organise en 1980 le premier colloque international de synthèse sur la découverte de Lanson. Ces enquêtes menées par des équipes internationales précisent ou redéfinissent le projet initial10. En 2017, s’effectue la mise en ligne de l’Inventaire des manuscrits philosophiques clandestins, conservé à la Bibliothèque Mazarine (Artigas-Menant, 2017).

14Lanson a publié en 1902 un « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en France » (Lanson, 1902), exposé devant la société d’Histoire moderne, sa démarche en étant résolument interdisciplinaire. L’histoire littéraire, menée à partir des « chefs d’œuvre » ne suffit pas, écrit-il :

Nous la dégageons de l’étude des grands écrivains, reliée par un certain nombre d’auteurs inférieurs, et éclairée par l’histoire de la société polie. En réalité, nous connaissons mal, ou nous ne connaissons pas la vie littéraire de la France, l’importance et la fonction de la littérature et de la culture littéraire dans la vie nationale (ibid., p. 446-447).

15Il envisage pratiques de lecture, modes de diffusion, matérialité du texte, acteurs anonymes composant la vie littéraire d’un pays : cette histoire de l’institution littéraire fait partie selon Lanson de l’histoire générale de la littérature. L’étude des usages et des relations individuelles et collectives a pour socle une histoire sociale et il propose d’analyser cette production littéraire provinciale à partir de plusieurs terrains d’observation, confirmant son intérêt pour l’histoire locale. Histoire de la lecture, du livre et des lecteurs : ce projet déplace l’objet de l’histoire littéraire de l’étude des auteurs, menée par une série de monographies, vers celle des lecteurs, y compris des lecteurs anonymes :

On croit assez faire, pour connaître la littérature, d’étudier les gens qui ont écrit ; mais il y a ceux qui lisent. Les livres existent par des lecteurs. On connaît assez bien la Cour, les ruelles ou les salons, les deux ou trois mille personnes qui, selon Voltaire, composaient de son temps à Paris la bonne compagnie. Mais ces deux ou trois mille connaisseurs ne sont pas « toute la France », pas plus que les trois douzaines de ducs et pairs auxquels Saint-Simon volontiers la réduisait. On vivait, on lisait ailleurs. Qui lisait et que lisait-on ? Voilà deux questions essentielles (ibid., p. 447).

16Lanson, écrit-on parfois, ne s’intéresse qu’aux « grands » auteurs : ce programme contredit cette affirmation. Il est impossible de faire mention ici, tant ils sont nombreux, des historiens, à commencer par Lucien Febvre lui-même, qui emprunteront cette voie, avant les littéraires. Il faut attendre, en effet, dans les années 1960 et 1970, Robert Escarpit et son équipe (Escarpit, 1970), dont les recherches et les publications s’inscrivent dans cette perspective avec une orientation plus sociologique. On retrouve dans des programmes transdisciplinaires (historiques, sociologiques, littéraires) et transnationaux une telle conception pour construire ce qu’on a appelé l’histoire culturelle.

17Avec L’Art de la prose, Lanson ouvre un chantier encore différent. Issu de conférences destinées à un public féminin, ce recueil d’articles est la première étude de la prose en tant que telle (Smadja, 2013). Titulaire d’une chaire d’Éloquence française — trace d’un passé rhétorique dans lequel la prose est essentiellement oratoire —, Lanson veut donner à la prose, et à la prose narrative un statut à égalité de noblesse à celui de la poésie, en écho aux débats dont elle a été l’objet chez les écrivains dans les années 1850-1860. L’architecture du livre accorde un statut particulier au xixe siècle. Tout en s’intéressant au cœur du texte, il ne néglige pas les éléments contextuels et envisage les relations entre le style et l’environnement politique ou social. Un rôle primordial y est donné au lecteur. Lecteur, public, critique, grammairien, chacun réagit à une œuvre et agit sur le style : « La vraie beauté est indéfinissable. Elle varie selon le sujet, l’heure et le but du discours, selon l’auteur et selon le public. » (Lanson, 1996, p. 103). Première tentative d’historiciser les pratiques d’écriture, L’Art de la prose se veut historique et sociologique, même s’il y a loin, évidemment, de ce texte à ceux des sociologues actuels de la littérature. L’attention au style impliquait de se déprendre de la rhétorique, de la grammaire, de leurs exigences normatives en particulier. Parallèlement à cette tentative, d’autres linguistes ou stylisticiens proposent des voies différentes.

18Le Précis de stylistique de Bally est publié en 1905 : l’auteur envisage la stylistique comme une partie de la linguistique et fonde une stylistique du discours, la littérature, fait d’un individu, étant examinée au même titre que des écrits techniques. Bally, dans un bilan de la stylistique française, en 1910, analyse L’Art de la prose en des termes nuancés. Ses critiques situent les différences profondes entre les deux projets ; néanmoins, écrit-il, ce livre « ouvre des voies nouvelles ; sans apporter des clartés suffisantes aux esprits curieux de recherches systématiques, il inaugure une méthode neuve et féconde. […] il montre comment l’esthétique littéraire peut échapper au dilettantisme de la critique courante » (Bally, 2007, p. 94). Les suggestions formulées ensuite ramènent les analyses de Lanson vers son projet : « On devra franchir les limites étroites de la langue littéraire et chercher des points de comparaison, ou plutôt des points de départ, des explications dans la langue courante […] le rythme littéraire sort de là. […] En généralisant cette remarque, nous serions amenés à une conception toute différente de la stylistique. » (Ibid.).

19Après un temps d’oubli assez long, les spécialistes du style se sont saisis de L’Art de la prose, en l’inscrivant dans leurs débats (Karabétian, 2002 ; Philippe, 200211). Pour Jean-Michel Adam qui le constate avec regret : « Une radicalisation des thèses de Charles Bally a mené à l’opposition dualiste et simplificatrice de la stylistique littéraire et de la stylistique linguistique » (Adam, 2010, p. 22). Les ouvrages qui s’y réfèrent sont nombreux et il est impossible, vu leur nombre et leur importance sans parler de leurs divergences, de les mentionner tous (Molinié et Viala, 1993 ; Philippe et Piat, 2009 ; Bordas et Molinié, 2015).

Oubli ou survivances jusque dans les années 1960, ou un Lanson peut en cacher un autre

20Lanson connaît une manière de traversée du désert jusque dans les années 1960-1970. Celui qui tenta de refonder l’histoire littéraire est oublié, ou du moins il passe en arrière-plan. Bien présent en revanche le pédagogue et l’auteur de l’Histoire de la littérature française qui continue à être lue, considérée comme une référence essentielle y compris à l’étranger, succès dont le nombre de rééditions témoigne. C’est peut-être ce succès qui va mettre Lanson au centre de nouvelles polémiques et de malentendus.

21Faute d’avoir identifié avec assez de précision ce que le statut de cet ouvrage implique, on s’expose à des erreurs d’interprétation. Cette Histoire de la littérature est un manuel et, comme tout manuel, répond aux contraintes pédagogiques et éditoriales d’un ouvrage scolaire, inhérentes à la fonction de l’enseignement de la littérature en cette fin de siècle, une fonction d’éducation essentielle pour l’école républicaine : Lanson ne déroge pas à ces règles et son introduction se réfère aux consignes officielles de 1890 qui attirent l’attention des professeurs sur les dangers de certains textes et sur leur responsabilité en ce domaine (Lanson, 1895, p. VII).

22Certaines de ses analyses sont représentatives des jugements critiques de l’époque qui font alors consensus : ainsi les attaques contre le naturalisme ou plus largement contre ce qui s’éloigne du modèle esthétique transmis par les manuels de rhétorique ou d’histoire de la littérature de la première moitié du xixe siècle (celui de Désiré Nisard en particulier). On prête souvent à Lanson des jugements propres à la culture scolaire : pouvait-il s’en échapper ? Il le fait partiellement par ses repentirs, nombreux, témoins de son évolution personnelle et aussi de celle de la culture scolaire ou de la culture académique.

23Ses analyses des auteurs sont toutefois souvent construites sur un schéma aisément identifiable : il reprend d’abord la doxa en relevant les « défauts » que les auteurs de manuels de rhétorique ou de littérature prêtent à Montaigne, à Diderot, à Voltaire ou à Molière par exemple, pour, in fine, en faire la manière propre de l’auteur, retournement auquel on doit prêter attention. L’Histoire de Lanson ne reprend que partiellement la doxa scolaire. Comparé à ceux de Brunetière ou de Doumic (Doumic, 1894 ; Brunetière, 1898), ce manuel représente une ouverture, par la forte présence du Moyen Âge, par la reconnaissance d’un autre xviie siècle, dont l’hétérogénéité n’était jusque-là pas envisagée, par l’importance accordée aux écrivains contemporains. Ce sont néanmoins les passages les plus marqués par les préjugés de l’époque, certains sous-titres (« attardés et oubliés »), certains jugements à l’encontre de Christine de Pizan, de Diderot, de Zola, ou de Mallarmé auxquels on se réfère pour contester Lanson.

24Les décalages fréquents entre des écrits scientifiques de Lanson et des passages de son Histoire, de fonction différente, permettent de cerner les écarts entre culture scolaire et culture académique. Cette Histoire ne diffère pas totalement de l’histoire littéraire qu’il construit en même temps ou plus tard : il y envisage ainsi l’interaction dynamique entre contextes et œuvres.

25Au tournant des années soixante, plusieurs facteurs d’ordre varié — publications, événements scientifiques ou pédagogiques — mettent de nouveau Lanson au centre de débats. L’article de Roland Barthes paru en 1960 dans les Annales, « Histoire et Littérature. À propos de Racine » (Barthes, 1960), mentionne sans autre précision le « système lansonien », mais il fait largement écho à l’article de Lucien Febvre et, à sa suite, reconnaît tout l’intérêt de travailler sur la littérature comme institution. Barthes fait le départ entre l’approche historique et institutionnelle menée par les historiens et celle de l’analyse des textes qu’il réserve aux littéraires. Un même objet pour deux disciplines différentes. Cette scission est évitée par Lanson qui veut étudier l’interaction des deux. Gérard Genette reprend cette idée d’une scission entre histoire (ou études périphériques) et littérature et lui oppose une histoire de la littérature en elle-même, vue comme une étude des formes (Genette, 1972).

26Ces travaux s’inscrivent dans un débat général autour des diverses approches de la littérature : les travaux de Michel Foucault, ceux sur le structuralisme, ou sur la mort de l’auteur (avec en particulier les références à Proust et à la dissociation entre moi profond et moi social), ces débats des années 1960-1970 ont eu des répercussions sur l’enseignement de la littérature, y compris dans le secondaire et aussi sur la manière dont on a interrogé les approches précédentes, dont celles de Lanson.

27Surviennent dans ces années 1960, sur le plan académique, l’ouvrage édité par Henri Peyre (Lanson, 1965), qui rend plus accessibles certains textes académiques de Lanson (qui peuvent enfin être lus !), et sur le plan pédagogique, le colloque de Cerisy sur l’Enseignement de la littérature, avec en particulier l’article de Barthes « Réflexion sur un manuel » (Barthes, 1969). L’auteur y dresse un bilan remarquable de la culture scolaire, du « classico-centrisme » et des censures opérées dans les corpus scolaires, passées sous silence ; il ne mentionne pas en revanche le nom de Lanson. Cet article a souvent été lu comme une critique menée à l’encontre de Lanson, il est vrai beaucoup plus connu que d’autres auteurs de manuels. Lanson et son Histoire de la littérature française se trouvent de nouveau attaqués : on y pointe ironiquement certains jugements. Dans ces années 1960-1970, un autre niveau de la légende se construit, renforcée par des affirmations neuves ou anciennes : dogmatique, systématique, normatif, refusant l’émotion et le subjectif, accordant à l’auteur une place primordiale, bref, imposant l’image d’un barbon traditionaliste — mais de quelle tradition s’agirait-il ? —, pontifiant.

28L’ouvrage d’Antoine Compagnon, La Troisième République des Lettres, paraît en 1983. Son mérite, évident, est d’éclairer l’œuvre de la IIIe République, le jeu des alliances, des pouvoirs, et de donner à Lanson toute sa place dans ces jeux de pouvoir, installant le « Pontife de la Sorbonne », avec une ironie pleine de vigueur, au milieu de cet ensemble d’universitaires aux manœuvres. Lanson est pris entre Péguy et Proust, un universitaire entre deux écrivains : l’universitaire y peut-il survivre ? Lanson serait-il connu de nous sans Péguy ?

29André Chervel, dans un article de 1985 sur l’histoire de l’enseignement du français, publié à l’occasion de la parution de l’ouvrage d’Antoine Compagnon, met en garde contre une focalisation excessive sur cette période 1890-1914, sans que soit mentionnée la période rhétoricienne. Il donne à ce sujet l’exemple de l’explication de textes qu’on attribue à tort à Lanson :

Ici encore, la focalisation excessive sur une période, assortie d’une méconnaissance presque totale de la période précédente, rend contestables les conclusions. Certes, pour un exercice aussi évolutif, aussi discuté (et aussi caractéristique de la tradition scolaire française depuis un siècle, comme le rappelle Compagnon), il est aisé de trancher et de jeter l’opprobre sur tout ce qui précède tel ou tel. […] On n’y rencontre sur ce point que des affirmations sans preuves, hésitantes (« Avec Eugène Manuel, Lanson est sûrement l’un des fondateurs de cet exercice », p. 81) ou décidées (« L’explication française est la véritable contribution de Lanson à l’histoire. », p. 86) (Chervel, 1985, p. 8).

30Selon une tradition universitaire, Lanson serait le fondateur de cet exercice scolaire : l’assertion est à nuancer fortement. L’exercice est déjà présent à la licence depuis 1840. La disparition progressive de l’enseignement de la rhétorique et l’attribution d’une place plus importante aux auteurs français, à partir de 1880, amènent à sa mise en place dans le secondaire.

31Afin d’y préparer professeurs et lycéens, des manuels sont publiés (Gazier, 1880 ; Allais, 1884). Ils insistent sur l’attention à porter à la situation historique du texte, et à la compréhension de l’unité générale de l’ensemble, au lieu d’une paraphrase de détails, éléments constitutifs de l’explication française. Des contributions destinées aux instituteurs paraissent dans le Manuel général, dont celles de Lanson. D’autres l’ont fait avant lui : de 1887 à 1891, donc antérieurs à ceux de Lanson, vingt-deux articles de François-Léopold Marcou (professeur au Lycée Louis-le-Grand) traitent de l’explication de texte avec des exemples développés.

32Lanson n’apporte pas grand-chose à l’explication française, construite au long du xixe siècle, et codifiée par les auteurs des manuels. Quand il publie en 1919 un second article sur la question, présentée en 1917 lors d’un voyage aux États-Unis, l’exercice, codifié depuis longtemps, est présent dans tous les examens et l’ensemble du cursus scolaire. Dans les notes infrapaginales ajoutées en 1925, il nuance les apports de l’exercice pour ajouter des réflexions plus proches de ses propres convictions. Il conclut ainsi : « L’histoire de chaque chef-d’œuvre contient en raccourci une histoire du goût et de la sensibilité de la nation qui l’a produit et des nations qui l’ont adopté. » (Lanson, 1925, p. 43).

À la recherche de Lanson perdu : lansonien, lansonienne, lansonisme

33Cela n’aurait guère de sens aujourd’hui de se dire « lansonien » : s’interroger sur le sens de ce terme ou de celui de « lansonisme » est en revanche d’autant plus légitime qu’on peine à les définir et qu’ils sont employés sans autre précision, comme allant de soi, et formant consensus.

34Plusieurs facteurs rendent complexe la recherche de ce que pourrait être le lansonisme : certains liés à Lanson lui-même et à la diversité de sa production, d’autres aux conflits vécus de son vivant dans lesquels cette production a été enserrée. Son œuvre n’est pas seulement éparpillée, elle est multiforme et les éléments qui la constituent ne répondent pas aux mêmes fonctions. Gérard Delfau et Anne Roche y voient une des origines de la difficulté à saisir ce que serait le lansonisme :

L’orientation générale de l’Histoire de la littérature française dément souvent les implications réactionnaires de ce texte. Là est d’ailleurs le nœud du problème : l’œuvre de Lanson est vaste et suivant que l’on privilégie le Manuel de littérature, l’édition critique, les recherches bibliographiques ou les articles sur l’histoire littéraire on obtient une certaine version du lansonisme (Delfau et Roche, 1977, p. 151).

35Pourrait-on y voir une forme de théorie « caméléon » ? ou une simple étiquette, comme l’écrit Alain Vaillant : « Comme le “beuvisme”, le “lansonisme” est devenu une étiquette vaguement insultante, qualifiant ce défaut d’intelligence qu’on était tout prêt à attribuer aux “sorbonnards” (autre terme péjoratif). » (Vaillant, 2010, p. 89).

36Contrairement à Émile Hennequin, à Paul Lacombe, à Georges Renard, Lanson n’a pas écrit d’ouvrage théorique (Hennequin, 1888 ; Lacombe, 1898 ; Renard, 1900). Dans la riche production d’écrits publiés pour la « rénovation » de l’histoire littéraire à laquelle il participe, son texte le plus long (25 pages) est « La méthode de l’histoire littéraire » (Lanson, 1910). Outre ses articles repris de ses conférences, il a surtout effectué des mises en pratique dans ses écrits monographiques, essentielles pour appréhender l’unité de ses analyses : c’est donc un ensemble dispersé et souvent difficilement accessible.

37Aucune équivoque pourtant chez Lanson : il n’emploie pas ce terme de « lansonisme » et on chercherait vainement chez lui une quelconque revendication de fonder une école ou un mouvement. On ne trouve pas non plus dans ses écrits de définition d’un système qu’on pourrait qualifier de lansonien ou comme « lansonisme ». Lanson refusait toute forme de pensée systématique et tout dogmatisme. Dans Hommes et livres, dès 1895, il a pris ses distances par rapport à ses devanciers, Sainte-Beuve et Taine, et rejette également pour leur dogmatisme Taine et Brunetière en des termes dénués d’ambiguïté. Ce rejet du dogmatisme s’accompagne d’une prudence constante, d’une attitude intellectuelle scrupuleuse qui veut tenir compte de la pensée des autres. Prenant le soin de faire un bilan, un état de l’art, il commence articles ou ouvrages par un rappel de ce qui s’est constitué en doxa, qu’il va ensuite rejeter ou vis-à-vis de laquelle il va prendre ses distances, et il anticipe également les objections qui pourraient lui être faites, en nuançant son propos en une forme de dialogue avec un éventuel lecteur. Nuances et précautions qui sont la source de confusions ou de propos haineux. Pierre Fontrailles12 écrit « qu’il a eu le don de soulever contre lui des attaques violentes, […] de furieuses haines ». Il parle ainsi de la légende constituée à son sujet :

Je crois bien qu’on lui a surtout reproché une méthode qui n’était pas la sienne ! Rien ne prévaut contre une légende, une fois qu’elle s’est constituée. La méthode d’histoire littéraire, ou la « méthode lansonienne », comme on la nomme couramment dans les milieux d’étudiants ou de professeurs, est, décrite par ses adversaires, une méthode d’érudition qui ne demande d’autres qualités que de la patience et de la bonne volonté. Être « lansonien », dit-on avec malveillance, c’est tenir pour futiles, inutiles, nuisibles même, la sagacité, la pénétration, l’intelligence. Du travail, rien que du travail, encore du travail, cela suffit. Douze heures de bibliothèque valent mieux que cinq minutes de réflexion.

38Suivent, pour tourner en ridicule ses adversaires en une longue énumération parodique, les griefs adressés contre Lanson.

39Jean Pommier ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la « légende » mais il en précise la dimension politique et stratégique :

Nous voici parvenus au bord de la légende qui s’est créée sur et contre Lanson. Cette légende a son histoire, que je ne retracerai point. L’atmosphère du temps, elle se retrouverait chez Agathon, Péguy et quelques autres ; dans leurs attaques de la réforme (déjà ancienne) de l’École normale, contre la Nouvelle Sorbonne, contre la germanisation des études. […] Cette campagne, ai-je besoin de le dire ? n’aurait pas été ce qu’elle fut, si Lanson et ses collègues avaient eu d’autres opinions politiques (Pommier, 1967, p. 389).

40Stratégie dans la controverse et double stratégie : celle des adversaires et celle des « lansoniens » qui confrontent leurs arguments. Ainsi, poursuit Pommier, « ce mot de lansonisme, que d’aucuns prennent en mauvaise part, ne désigne pas seulement une école de science mais de morale » (ibid., p. 395), au sens d’éthique du « chercheur ».

41La recherche de définitions, quelque peu dérisoire mais nécessaire, aboutit à un assez maigre résultat. En voici quelques exemples qui permettent de mettre en évidence les manques et les choix parfois peu pertinents. Roger Fayolle s’interroge sur celle du dictionnaire Robert (1985, 2e édition) qui donne de « lansonien » cette curieuse définition : « le mot “lansonien” relatif à la critique littéraire traditionnelle telle que la concevait Lanson ». Sic ! écrit Roger Fayolle qui feint ainsi l’étonnement devant l’emploi de cet adjectif « traditionnelle », alors que ce spécialiste d’histoire littéraire s’emploie à montrer en quoi la démarche de Lanson est novatrice (Fayolle, [1990] 2009).

42La définition du Robert des noms propres (1975, 2e édition) ouvre d’autres perspectives : « Il tenta d’appliquer la méthode historique aux études littéraires afin de lui donner une base rigoureuse. La critique lansonienne, historique et extérieure, est considérée par les écoles adverses comme responsable d’une certaine sclérose des études littéraires. »

43Si plusieurs termes de ces premières définitions sont également négatifs, la deuxième se fait l’écho des dissensus, des adversaires de Lanson qui le tiennent responsable de l’état des études littéraires. On remarque aussi la reprise d’une opposition habituelle entre critique interne et critique externe, opposition qui n’a pas de sens pour Lanson mais qui structure depuis longtemps et le fera longtemps encore l’approche des productions littéraires. On peut certes penser à la « méthode de la grande ceinture » de Péguy, mais la reprise ici de positions critiques menées par ailleurs intrigue.

44Retiennent l’attention les définitions de la Langue française, dictionnaire en ligne13 :

Lansonisme
Cette théorie littéraire se caractérise principalement par son objectivité et sa rigueur scientifique. Elle consiste à analyser les œuvres en les replaçant dans leur contexte historique, social et culturel afin d’en saisir pleinement le sens et la portée. Le lansonisme s’appuie également sur l’étude minutieuse des sources, des influences et des intentions de l’auteur. En somme, cette méthode vise à offrir une compréhension approfondie et impartiale des textes littéraires, tout en évitant les jugements subjectifs et les interprétations personnelles.

45Cette définition du « lansonisme » met au premier plan « objectivité », « rigueur », et « impartialité », qualités qu’on peut espérer chez tout universitaire. Au-delà de ces généralités, si la suite de la définition évoque le rôle des divers contextes dans la compréhension de l’œuvre, elle ne précise pas les rapports qu’il établit entre eux et l’œuvre.

Lansonien
Le terme « lansonien » […] fait référence à la méthode d’analyse littéraire développée par Lanson et aux idées qu’il a défendues tout au long de sa carrière. La méthode lansonienne s’appuie sur une approche historique et sociologique pour étudier les œuvres littéraires. Elle met en avant le contexte culturel, politique et social dans lequel elles ont été produites, ainsi que la vie et les influences de l’auteur.

46Si l’emploi de l’adjectif « sociologique », uni cette fois à « historique », est pertinent, ainsi que l’importance que revêt le contexte politique et social, on peut regretter que cette définition ne prenne pas en compte l’étude du moment de réception. Cette définition oublie la moitié de l’apport de Lanson : la réception, et le lecteur qui est présent partout dans ses textes, en interaction avec l’auteur.

47Il faut ajouter que l’étude du moment de production n’est pas nouvelle ni propre à Lanson. Ce cadre-là est déjà présent chez Pierre-Louis Ginguené ou chez Germaine de Staël par exemple. Lanson l’a précisé en particulier sur le domaine de la réception. La théorie de la lecture proposée par Lanson est cohérente et c’est là son apport le plus riche.

Le livre donc, est un phénomène social qui évolue. Dès qu’il est publié l’auteur n’en dispose plus, il ne signifie plus la pensée de l’auteur mais la pensée du public, la pensée tour-à-tour des publics qui se succèdent. Le rapport qui s’établit n’est pas celui qui a existé dans la création littéraire, celui que la critique érudite cherche à établir, entre l’œuvre et l’auteur : il est exclusivement entre l’œuvre et le public, qui la retouche, la repétrit, l’enrichit, ou l’appauvrit continuellement. Le contenu réel de l’ouvrage ne fait plus qu’une partie de son sens, et quelquefois il disparaît presque totalement. Si bien que suivre la fortune d’un chef d’œuvre, c’est souvent, moins regarder ce qui se passe d’une pensée individuelle dans le domaine commun des esprits, que lire dans un appareil enregistreur certaines modifications du contenu social (Lanson, 1965, p. 70-72)

48On a souvent évoqué Jauss dans cette conception de la lecture qui veut que le lecteur soit déjà dans le texte. Outre que Lanson se veut attentif à la demande sociale, il introduit le lecteur dans le texte et cherche à concilier texte et hors texte, comme il cherche à concilier plaisir du texte et approche scientifique des textes.

49Lanson s’inscrit dans une lignée un temps oubliée, puis revisitée, et à sa suite s’inscrivent des chercheurs qui, se réclamant de la sociocritique — comme Claude Duchet, Gérard Gengembre, ou Pierre Laforgue — ou d’une sociologie de la littérature, ont à leur tour approfondi ses apports.

50Le « lansonisme », pour l’essentiel construit par les adversaires de Lanson de son vivant, est alimenté par d’autres débats avec d’autres intentions. En réalité ces mots sont piégés, porteurs d’arguments de camps divers, nourris par des controverses qui font écran et qui ont cette fonction. L’après Lanson se caractérise par des avancées, des oublis, des retours, des reconnaissances en forme de malentendus. Pourtant, les programmes de Lanson sont maintenant appréciés de manière plus sereine, comme le signale la conclusion optimiste d’Alain Vaillant : « C’est finalement aujourd’hui, peut-être, que le programme de Lanson connaît un début de réalisation, après quelques errements et surtout un long assoupissement. » (Vaillant, 2010, p. 98).

51Une chose est certaine et peut faire consensus. Lanson a une confiance inébranlable, on pourrait dire une foi, lui, le libre penseur, dans les pouvoirs de la littérature, dans son efficacité. La littérature aide à penser et répond aux questions qu’on se pose ; elle forme le citoyen et l’homme et c’est donc ainsi qu’on doit l’enseigner ; elle fait naître le plaisir ; elle guérit ; bref elle aide à vivre, ne cesse-t-il d’écrire. On retrouve dans ce credo certains accents contemporains.