« Les livres existent pour des lecteurs ». L’histoire des réceptions face à l’héritage lansonien
1Au printemps 1970, invité à faire connaître son point de vue sur les manuels de littérature, et notamment sur le « Lanson-Truffaut [sic] à travers lequel des générations de lycéens sont entrés en contact avec la littérature », Roland Barthes fit une réponse remarquable à plusieurs titres :
Leur choix est évidemment partial. Ils font de l’histoire littéraire, c’est-à-dire qu’ils constituent la littérature en objet culturel défini et clos, qui aurait une histoire interne à lui-même. Des valeurs s’y maintiennent comme des sortes de fétiches, implantées dans nos institutions. Ce qu’il faudrait commencer par faire avec des lycéens, c’est secouer une bonne fois l’idée même de littérature, se demander ce qu’est la littérature, savoir, par exemple, si on peut y inclure des textes de fous, des textes de journalistes, etc. (Barthes, [1970] 2002, p. 674)
2Rien d’étonnant à première vue. On reconnaît ici l’auteur des incisives « Réflexions sur un manuel », contemporaines de cette interview et souvent citées depuis lors. Malgré cet air familier, la réponse de Barthes soulève un certain nombre de questions. Le ton péremptoire n’efface pas en effet le caractère approximatif du propos. En substituant un certain Truffaut au professeur Paul Tuffrau (1887-1973), co-auteur d’un Manuel illustré d’histoire de la littérature française publié avec Lanson en 1929, Barthes trahit sa connaissance peut-être un peu lointaine d’une œuvre déclassée en repoussoir et dont tout laisse à penser qu’elle était alors moins connue que méprisée par ouï-dire. Cette bévue étant d’abord celle de l’intervieweur, elle semblerait dérisoire si elle ne s’accompagnait d’un jugement à charge pour le moins hâtif.
3Cette disqualification a quelque chose d’ironique quand on sait combien Lanson, loin de célébrer un « objet culturel défini et clos », fut à l’inverse accusé d’ouvrir à l’excès le champ des études littéraires et d’œuvrer, ce faisant, au dangereux effrangement de ses contours. À la fin du xxe siècle, des lecteurs moins prévenus distinguèrent d’ailleurs chez lui la promesse d’une approche élargie des études littéraires. Son nom surgit par exemple dans les réflexions pénétrantes de Bernard Mouralis sur les contre-littératures. Ce dernier le rappelle en passant : le programme de Lanson n’entendait pas borner l’étude de la littérature à celle d’un étroit corpus d’œuvres canoniques. De manière insistante, il plaçait aussi l’accent sur
[…] l’activité littéraire, c’est-à-dire quelque chose de multiforme et dont l’examen pouvait conduire à une interrogation concernant les formes diverses sous lesquelles pouvait se présenter, à un moment donné de l’histoire, la littérature. Dans ces conditions, l’histoire littéraire ne pouvait qu’être confrontée, un jour ou l’autre, avec la question des littératures commodément considérées comme marginales : littératures régionales, littératures populaires, littératures des pays autrefois colonisés et écrites dans la langue du colonisateur, et autres textes plus ou moins « anomiques ». (Mouralis, 1990, p. 31)
4Difficile d’imaginer contraste plus marqué. Congédié comme gardien d’une discipline poussiéreuse et fétichiste, Lanson se voit ailleurs crédité d’intuitions suffisamment profondes pour lancer aux études littéraires le défi d’une clarification de leur périmètre légitime. Cette épreuve disciplinaire à laquelle invite l’héritage lansonien, je souhaite ici l’aborder sur un terrain partiel et même limité, assez problématique néanmoins pour être aujourd’hui encore instructif, celui des réceptions littéraires.
5Le mot « réception » n’est guère présent sous la plume de Lanson, et pour cause : ce n’est pas un mot d’époque et l’on sait qu’il faut attendre l’École de Constance pour voir le terme circuler à grande échelle. Si le mot manque à l’appel, la chose en revanche est omniprésente. Loin de tenir ces questions pour indignes du champ disciplinaire qu’il s’employait à circonscrire, Lanson s’est intéressé de près aux modalités d’existence du littéraire dans le temps long. Il fut l’un des premiers, du moins en France, à théoriser le rayonnement des œuvres à travers les âges, leur capacité à surmonter l’épreuve du temps, à déborder d’elles-mêmes pour infuser ailleurs. Cette faculté de débordement, Lanson la thématisa en recourant notamment à cette notion d’influence qui devait s’imposer comme un pilier central des études littéraires.
6La clef de l’influence ferma autant de portes qu’elle paraissait en ouvrir. Elle verrouilla le problème des réceptions en le repliant sur la lecture de quelques écrivains morts par une poignée d’écrivains vivants. Longtemps, les phénomènes de réception retinrent l’attention quand le lecteur avait le bon goût d’être lui-même auteur, si possible canonique. Devait-il en être ainsi ? Il est permis d’en douter, et ce n’est pas à Lanson qu’il faudrait imputer pareille restriction. Car à côté des inlassables repérages textuels auxquels l’engageait sa théorie des influences, la mémoire longue des œuvres intéressa encore l’historien par ses dimensions symbolique et matérielle. Pour le dire autrement, la transhistoricité de la littérature ne lui inspira pas seulement une grammaire de la création individuelle. À cette première approche, sans doute pas étrangère au procès en naïveté scientiste intenté au lansonisme, s’ajoutent chez lui d’autres propositions, plus résistantes à la caricature, moins prises en compte pourtant dans les développements ultérieurs de la discipline littéraire. Dans cette autre direction de recherche, ce n’est pas l’innutrition des écrivains qui est en jeu, mais « l’importance et la fonction de la littérature et de la culture littéraire dans la vie nationale. » (Lanson, 1902-1903, p. 447). La perspective change alors du tout au tout. Raisonner en termes de fonction implique, en premier lieu, de ne pas aborder les réceptions sous un angle exclusivement textuel. Autant que les textes, ce sont les livres et leur circulation qui intéressent Lanson, mais tout autant les noms d’auteurs qui traversent les siècles comme des étendards, des signes de ralliement dont l’usage ne prouve pas à lui seul une connaissance approfondie des œuvres. Une seconde implication, inséparable de la précédente, est la priorité accordée au moment de la réception, aux initiatives du temps présent : ce sont les gestes des vivants, leurs dispositions et les pratiques induites par ces dispositions qui entretiennent la vitalité des corpus anciens. Novatrices en leur temps, ces propositions ne débouchèrent pas sur les applications pratiques qu’on pouvait en attendre.
7Relire Lanson à l’aune des études de réception présente un double intérêt. Je rappellerai d’abord certaines de ses réflexions sur la temporalité complexe des œuvres et sur l’éventail de leurs inscriptions sociales. Affirmer qu’ils restèrent lettre morte serait excessif mais la disproportion entre la richesse de ces aperçus et la faible réceptivité des générations ultérieures demeure intrigante. Au-delà de leur contenu théorique, les pistes ouvertes par Lanson nous intéressent donc aussi sur un plan autoréflexif : leur devenir dans l’Université française du xxe siècle nous tend un miroir instructif. Parce qu’elle éclaire l’histoire de notre discipline, la relative déshérence des intuitions lansoniennes met utilement en perspective certains débats toujours actuels.
Lanson penseur des réceptions
8L’histoire des réceptions usa longtemps d’un langage empreint de religiosité. Elle parlait d’heureux élus et d’immortalité, un peu trop sans doute aux yeux de Lanson que ce genre de registre sembler agacer : « le sort des écrivains et des livres », écrit-il dès 1894, se décline en une série de « thèmes autour desquels on peut se divertir à faire tourner toutes sortes de considérations, après dîner, entre lettrés, quand on a fini la besogne utile du jour et qu’on ne veut pas disputer sur la politique. » (Lanson, 1895, p. 297). L’historien commente ici un récent ouvrage de son collègue Paul Stapfer sur Les Réputations littéraires, occasion pour lui de méditer sur « l’immortalité littéraire » (tel est le titre de sa longue recension). Le ton inhabituellement acide de l’article ne traduit pas un manque d’intérêt, encore moins un quelconque mépris pour le problème de la mémoire des œuvres. C’est même tout le contraire, et l’on a pu montrer que Stapfer avait, en réalité, soulevé un problème crucial dans cette première moitié de la IIIe République. Sur la survie des œuvres, Lanson jette un regard qu’Antoine Compagnon qualifie de « tout pratique, réaliste, matérialiste. » (Compagnon, 1983, p. 95 ; Simonin, 1994, p. 123-124). De son côté, Gisèle Sapiro a pu créditer Lanson d’une « véritable théorie de la réception avant la lettre, centrée sur les formes d’appropriation successive des œuvres, sans pour autant suggérer de méthodologie adaptée. » (Sapiro, 2014, p. 15). Loin de n’offrir qu’un sujet divertissant d’après-dîner, la question stimule Lanson qui lui consacre, outre des réflexions méthodologiques, quelques études de cas.
9Quels principes guident l’approche lansonienne des réceptions ? Pour commencer, le renoncement à la métaphore de l’immortalité désamorce d’entrée toute tentation substantialiste. Tout comme l’intégrité littérale des œuvres, la connaissance détaillée des biographies ne prend qu’une part relative au rayonnement posthume des auteurs passés. Le plan de l’exactitude historienne se complique ici d’investissements symboliques auxquels est reconnu un rôle déterminant dans la vitalité transhistorique des productions littéraires. Quarante ans avant que Léon Robin, depuis sa chaire d’histoire de la philosophie antique à la Sorbonne, n’appelle à tenir compte du légendaire dans la vie longue des œuvres (Robin, 1935), Lanson tient déjà une ligne similaire : « Ne serait-ce pas que la littérature vivante est comme tournée en légende ? Elle fournit des symboles où chaque âge met son âme et son intelligence. […] Il en est des livres et des écrivains comme des faits et des personnages historiques : l’immortalité c’est la légende. […] La légende fait vivre, parce qu’elle transforme. » (Lanson, 1895, p. 300). Concéder cette part de légendaire dans la vie longue des œuvres, ce n’est pas seulement faire droit aux contresens et détournements en tous genres auxquels la publication, par définition, expose les productions écrites. Lanson va plus loin en affirmant que la force mobilisatrice de certains noms propres supplanterait la circulation effective de leurs écrits :
Qu’est-ce que Mérope et Le Siècle de Louis XIV, et Candide même, auprès de « Voltaire » ? L’Émile, La Nouvelle Héloïse, ont-ils l’éclat de ces trois mots : « Jean-Jacques Rousseau » ? Comparez ce titre : Pensées sur l’interprétation de la nature, avec ces trois syllabes : « Diderot ». Les œuvres ont l’air fané des vieilles choses, des choses mortes : les hommes sont tout frais et frémissants de vie. (Ibid.)
10Non sans forcer le trait, Lanson pointe un écart parfois spectaculaire entre l’éclat d’une poignée de noms aux « propriétés explosives » (ibid.) et la méconnaissance relative de leurs écrits. Entre l’écrivain dont s’occupent les professionnels de la critique méthodique et celui dont le nom devient signe de ralliement ou épouvantail, la coïncidence n’est qu’apparente : au même nom, au même signifiant si l’on veut, s’attacheraient des référents sans commune mesure.
11On pourra juger triviaux ces constats il est vrai élémentaires. Leurs implications sont pourtant loin d’être anodines. Élaborées suivant de tels principes, les études de réception se nommeraient plus exactement études de projection. Les œuvres ne traversent pas miraculeusement les âges en étant reçues par les époques successives : ce sont elles qui, telles des surfaces de projection, reçoivent continuellement les interprétations des vivants. Renversement de perspective explicite dès les années 1890, lorsque Lanson substitue la réceptivité propre des œuvres à leur réception par d’autres époques : « Une œuvre dure quand elle peut s’accommoder à tous les milieux qu’elle traverse, quand elle est assez réceptive, si l’on veut, pour que chaque génération trouve à y loger sa foi, son goût, ses idées, à y satisfaire ses appétits, ses besoins. » (Ibid., p. 301, je souligne). Un pas supplémentaire, et l’on se demanderait si l’enchaînement de ces appropriations potentiellement contradictoires ne finit pas, à la longue, par flouter les contours de l’œuvre ayant conquis la gloire coûteuse du temps long : « Les œuvres célèbres continuent d’évoluer, de se transformer : elles changent avec la société, elles se modifient dans leur valeur, leur sens, leur couleur, et par ces transformations continuelles elles s’adaptent délicatement à chaque état des intelligences. » (Ibid.). Pour l’heure, la priorité semble être d’éreinter Stapfer, non de dresser un programme de recherches. Ce qu’il tient pour le faux problème de l’immortalité n’en pousse pas moins Lanson, sur le ton faussement désinvolte d’une causerie faite en passant, dénuée de visée systématique, à jeter les bases d’une interrogation sur les réceptions au long cours. Constater la fluctuation des jugements de valeur selon les conjonctures n’a rien de bien audacieux. Affirmer que les œuvres se modifient jusque dans « leur sens », c’est en revanche postuler une plasticité sémantique susceptible de développements peu consensuels, en ce qu’ils font la part belle au principe de discontinuité :
Ainsi les recherches sur l’immortalité littéraire sont tout justement une enquête sur l’état moyen du goût et des connaissances dans une certaine société à une certaine date. Il n’y a de vivant là-dedans que le lecteur ou l’admirateur : le chef-d’œuvre (si l’on ne parle pas de la conservation matérielle), le grand homme, sont des idées. (Ibid., p. 307.)
12S’il ne pousse pas plus loin l’élaboration théorique, Lanson se plaît à multiplier les pistes dont le savant méthodique, une fois tombée la blouse du professeur de rhétorique, saura se souvenir.
13On a souvent décrit comment, autour de 1900, le professeur de rhétorique fait sa mue pour devenir, en quelques années, le fer de lance d’une transformation radicale des études littéraires. Sa conversion à l’histoire marque de fait une spectaculaire « coupure dans la carrière de Lanson » (Compagnon, 1983, p. 62). Cette mutation ne paraît pas avoir profondément affecté sa manière d’aborder la question des réceptions. À cet égard, la fameuse conférence de 1904 sur « L’histoire littéraire et la sociologie » marque un approfondissement voire une radicalisation du propos, non une réorientation majeure. Dix ans après Hommes et livres, Lanson précise en effet sa position en introduisant la notion de « sens efficace » des livres :
[…] l’écrivain n’exerce pas une influence par lui-même, par sa réelle personne, mais par son livre : et le sens efficace de ce livre, ce n’est pas l’auteur qui le détermine (du moins sa volonté n’est pas tout) ; ce n’est pas non plus la critique méthodique d’aujourd’hui. Le Descartes ou le Rousseau qui agit, ce n’est pas Descartes ni Rousseau, c’est ce que le public lit dans leurs livres et appelle de leurs noms ; et cela dépend du public, et change avec le public. Chaque génération se lit elle-même dans Descartes et dans Rousseau, se fait un Descartes et un Rousseau à son image et pour son besoin. Le livre, donc, est un phénomène social qui évolue. Dès qu’il est publié, l’auteur n’en dispose plus ; il ne signifie plus la pensée de l’auteur, mais la pensée du public, la pensée tour à tour des publics qui se succèdent. Le rapport qui s’établit n’est pas celui qui a existé dans la création littéraire, celui que la critique érudite cherche à rétablir, entre l’œuvre et l’auteur : il est exclusivement entre l’œuvre et le public, qui la retouche, la repétrit, l’enrichit ou l’appauvrit continuellement. Le contenu réel de l’ouvrage ne fait plus qu’une partie de son sens, et quelquefois il y disparaît presque totalement. (Lanson, [1904] 1965, p. 70-72)
14Savant méthodique et positif, Lanson n’écarte pas l’idée d’un « contenu réel » des œuvres. Celui-ci n’épuise cependant pas la palette des sens disponibles. Posée dans son unicité, l’œuvre ne s’en trouve pas moins indéfiniment ouverte sur les projections à venir. Idéalement fixe mais infiniment mobile, elle existe une fois pour toutes sans pourtant cesser de remettre en jeu sa signification.
15Mais au-delà du constat, quelle part faire au légendaire, à ces distorsions qui sont le lot du littéraire dans le temps long ? Faut-il n’y voir qu’une matière inférieure parasitant la connaissance véritable de la littérature ? Dans quelle mesure, au contraire, font-elles partie intégrante de l’histoire littéraire ? À ces questions, Lanson apporte une réponse en acte que résume la valorisation des pratiques de lecture comme terrain d’enquête à part entière. De cet allongement du questionnaire, visionnaire pour son temps, le « Programme d’études » ébauché en 1903 livre une idée précise :
Puis on croit assez faire pour connaître la littérature d’étudier les gens qui ont écrit : mais il y a ceux qui lisent. Les livres existent pour des lecteurs. On connaît assez bien la cour, les ruelles ou les salons […]. On vivait, on lisait ailleurs. Qui lisait ? et que lisait-on ? Voilà deux questions essentielles. Par les réponses qu’on y donnera, la littérature sera replacée dans la vie. (Lanson, 1902-1903, p. 447)
16Replacer la littérature dans la vie, c’est la considérer comme un acte de communication, passer en conséquence du singulier au collectif. D’où les appels réitérés à traquer les indices de lecture dans un périmètre élargi intégrant mémoires, correspondances, journaux intimes, catalogues de bibliothèques privées autant que publiques, etc. Mieux, Lanson inclut l’institution littéraire au cœur d’un programme n’écartant, par principe, aucun lieu ni support de diffusion. L’accent est placé notamment sur les catalogues de bibliothèques, dont l’étude systématique aiderait « à préciser la réalité (non plus la possibilité ou la vraisemblance), la réalité très particulière (et non plus vaguement collective), de la diffusion de certaines œuvres, de certaines doctrines » (ibid., p. 462). Les premiers disciples retiendront la leçon (Mornet, 1910 ; Rudler, 1923, p. 173-174), mais le temps a passé : aujourd’hui les littéraires « doivent faire la moue » (Volpilhac-Auger, 2000) à l’évocation de prédécesseurs dont la réputation a depuis lors essuyé quelques avanies.
17Par cette reconfiguration qui annonce en partie les accomplissements ultérieurs de l’histoire culturelle (Jey, 2025, p. 377-378), Lanson installe l’histoire matérielle des réceptions au cœur de son programme. La littérature du passé, notons-le, est concernée au premier chef : replacer la littérature dans la vie, c’est en effet, bien souvent, replacer la littérature d’un passé ancien dans un passé plus récent. C’est que le marché du livre, Lanson y insiste, est alimenté au moins autant par les auteurs du passé que par les créateurs en activité :
Qu’imprime-t-on ? et que réimprime-t-on ? On oublie trop souvent de tenir compte de ces réimpressions. Nous ne nous occupons guère dans l’histoire littéraire que des nouveautés, de la production courante. Mais chaque génération consomme peut-être plus de vieux que de neuf. […] Pour évaluer l’action réelle de la littérature sur les esprits, rien de plus inexact que de considérer exclusivement les ouvrages nouveaux qui paraissent. Les réimpressions d’ouvrages antérieurement édités nous renseignent pourtant de façon très claire sur le goût, les besoins, la direction d’un siècle. (Lanson, 1902-1903, p. 458)
18Ces intuitions ne seront mises en œuvre que près d’un siècle plus tard (Lyons, 1987). Il demeure néanmoins difficile de secouer durablement les habitudes séculaires. Quelle histoire littéraire du xixe siècle accorde aujourd’hui une place autre que symbolique (au mieux) aux réimpressions d’auteurs classiques, aux bricolages éditoriaux et aux débats enflammés auxquels donne lieu la patrimonialisation de la littérature au cœur d’une Europe engagée dans la nationalisation concurrentielle des cultures ?
19Si les pesées quantitatives permettent, statistiques à l’appui, de mesurer la plus ou moins grande pénétration d’un livre dans tel ou tel monde social, Lanson ne perd pas de vue la dimension qualitative des lectures, les effets de sens produits par la rencontre des publics. Cet enjeu est mis en relief dans « La méthode de l’histoire littéraire », article célèbre de 1910 où Lanson juge « l’influence sociale » des œuvres « plus importante encore » que leur influence littéraire, mais « plus difficile à constater » (Lanson, [1910] 1965, p. 45). Pour ouvrir des fenêtres instructives « sur la manière dont le livre a été lu, et sur les dépôts qu’il a laissés dans les esprits » (ibid.), le répertoire des sources pertinentes s’épaissit un peu plus encore : outre les corpus d’éditions et de rééditions, Lanson appelle à exhumer les annotations marginales mais aussi, changeant d’échelle, les polémiques de presse, les débats à la Chambre, les affaires judiciaires, etc. Fidèle à son maître, Rudler ira répétant que les études d’influence analysent non seulement les relations d’écrivain à écrivain, mais qu’elles « regardent aux groupes sociaux, aux milieux, à la masse des lecteurs et du public, à la vie […] » (Rudler, 1923, p. 161). Par-là, concluait-il, « elles rentrent dans la critique sociologique », laquelle fait partie intégrante du champ couvert par l’histoire littéraire.
20Mais sur quoi renseigne au juste l’histoire des lectures passées ? Sur ce point, la position de Lanson ne paraît pas totalement arrêtée. D’un côté, et c’est le plus évident, l’histoire des « sens efficaces » nous éclaire sur la société d’accueil, sur « l’état moyen du goût et des connaissances dans une certaine société à une certaine date » (Lanson, 1895, p. 306-307). À ce titre, elle se révèle un précieux sismographe des variations de l’opinion, des rapports de force idéologiques à un moment donné. Elle constitue cet « appareil enregistreur » donnant à lire « certaines modifications d’un milieu social » (Lanson, [1904] 1965, p. 71). Affaire d’historien donc ? Pas seulement, car Lanson ne minore jamais l’apport des réceptions à la connaissance de l’œuvre elle-même. La reconstitution des trajectoires posthumes est même comptée au nombre des « opérations principales d’où se tire la connaissance exacte et complète — jamais complète en réalité, mais la moins incomplète possible — d’une œuvre littéraire » (Lanson, [1910] 1965, p. 45). Contrairement à l’idée hâtive que l’on pourrait s’en faire, cette reconstitution n’implique ni surplomb ni position d’extériorité. Se sachant embarqué, Lanson inscrit sa propre lecture à la suite des réceptions antérieures. En quelques lignes exploratoires, il trace pour ainsi dire les contours d’une Wirkungsgeschichte avant la lettre (Gregorio, 2015) : confrontant son interprétation à celles des lecteurs du passé, Lanson escompte de cette opération une connaissance affinée de l’œuvre à travers la saisie des effets qu’elle aura produits. L’intention supposée de l’auteur et l’analyse interne de l’œuvre ne sont donc pas tout, encore faut-il ajouter
[…] l’examen des impressions du plus grand nombre de lecteurs de l’ouvrage que je pourrai atteindre dans le passé et dans le présent : ces autres réactions individuelles, aussi instructives, aussi valables que la mienne, la remettront à sa place. Ma vibration se fondra dans les milliers de vibrations que les Pensées ou l’Émile ont éveillées, depuis leur publication, dans l’humanité civilisée : leur harmonie totale, pleine de dissonance, composera ce qu’on appelle l’effet du livre. (Lanson, [1910], 1965, p. 38)
21Ces lignes d’avant-guerre sur les « réactions individuelles aussi valables que la mienne » préfigurent le questionnement qui occupera, mieux, préoccupera Lanson dans les années 1920. Alors directeur de l’École normale supérieure, il s’inquiétera d’un possible glissement vers un relativisme débridé. Ce qui sera redouté alors, c’est la dilution de l’œuvre, de son « contenu réel », dans l’infinité aléatoire de ses lectures possibles. Une absence complète de garde-fous conduirait
[…] à penser qu’il est vain de chercher un sens aux Essais ou aux Pensées, et qu’on ne peut que constater, sans le contester jamais, le sens que leur donne M. X et le sens que leur donne M. Y. On n’atteindrait jamais le livre, mais toujours un esprit réagissant [au] livre et s’y mêlant, le nôtre, ou celui d’un autre lecteur. (Lanson, 1925, p. 41-42)
22Dissolution de toute signification d’un côté, fétichisation d’un sens unique de l’autre : face à ces écueils symétriques, Lanson imagine une ressaisie globale des impressions individuelles qui feraient ressortir, par-delà leurs divergences, un socle incompressible, ce qu’il nomme « un élément permanent et commun d’interprétation » révélateur, non d’un sens exclusif et définitif, mais d’« une propriété réelle de l’ouvrage, déterminant à peu près constamment une modification à peu près identique des esprits » (ibid.). Ces lignes prolongent un cheminement amorcé dès avant la Première Guerre mondiale, et qui déjà s’efforçait d’intégrer les pratiques de lecture au programme d’une histoire littéraire élargie. Signe que Lanson ne renonça jamais à penser la confrontation des œuvres à leurs publics successifs, son dernier mot en la matière résumera sa position d’équilibriste qui privilégie « le sens de l’auteur » tout en affirmant qu’une « conception relativiste de l’étude des textes est parfaitement possible » (ibid.). Cette recherche de compromis, revalorisée par la critique contemporaine (Schuerewegen, 2023), fit-elle école tout au long du xxe siècle ?
Un programme sans lendemain ?
23Dans un hommage posthume à Lanson, le critique Émile Henriot retient du programme de 1903 l’inventivité de l’historien, sa capacité à ébaucher des directions de recherches novatrices : « Autant de questions, autant de sujets donnés, de problèmes à résoudre et de recherches à entreprendre. Cela encore est d’un maître, d’un excellent excitateur d’intelligences et d’un grand pourvoyeur d’idées. » (Henriot, 1935, p. 81). Si l’on considère l’évolution des études littéraires après Lanson, l’impression qui domine est pourtant celle d’un singulier rétrécissement du programme initial.
24On en trouve un indice dans la collection des « Grands écrivains de la France » lancée par Louis Hachette sous le Second Empire, et dont Lanson assume la direction au début du xxe siècle. C’est là qu’il donne sa très savante édition des Méditations poétiques (Lamartine [1915], 1922). Dans la volumineuse introduction du premier tome, Lanson s’attache à « dessine[r] la courbe comme on dit, de la popularité des Méditations » (ibid., p. cxlii). Pour ce faire, il ne se contente bien sûr pas d’énumérer les jugements portés sur le recueil. Fidèle à son ambition première, Lanson examine la circulation effective du livre. Entre 1820 et le début du xxe siècle, « le public […] n’a pas paru s’inquiéter de la hausse ni de la baisse de la gloire de Lamartine ; quelle que fût la cote de son nom à la bourse du Parnasse, les bourgeois ont toujours acheté, avec un empressement qui n’a pas failli un moment, le petit volume des Méditations » (ibid., p. cxliii). Le cas paraît assez probant pour qu’en soit tirée une règle générale de prudence : « Ne nous exagérons pas la signification ni l’influence des arrêts de la critique. » (Ibid.). Autant sinon davantage qu’aux verdicts des juges attitrés, Lanson prête ainsi attention aux « acheteurs du petit volume de 1820 » (ibid., p. cxvii). La cohérence avec le programme de 1903 est patente. À vingt ans de distance, Lanson invoque d’ailleurs le même exemple : sa visite, ancienne déjà, de « la bibliothèque d’un vétérinaire de village en Beauce » (ibid., p. lxxxvii ; voir Lanson, 1902-1903, p. 463). Plus éloquemment qu’un décret des arbitres du goût, la présence d’un exemplaire des Méditations, seul livre postérieur à 1815 dans cette modeste bibliothèque, atteste que l’œuvre pénétra partout. Une telle approche, dont un premier jalon avait paru deux ans plus tôt dans la Revue des Deux Mondes (Lanson, 1965, p. 405-426), revient à désaxer la perspective des commentaires traditionnels en enrichissant les considérations esthétiques d’une analyse socio-historique. Gérard Delfau et Anne Roche l’ont bien relevé : il s’agissait de « traiter l’événement, moins dans sa dimension esthétique, que “comme un problème d’histoire” » (Delfau et Roche, 1977, p. 142). Dans cette mise en pratique d’une intuition théorique formulée vingt ans plus tôt,
[…] l’œuvre est considérée moins dans sa beauté formelle que dans les échanges qu’elle entretient avec l’institution (la critique) et les diverses couches sociales qui forment le public lettré. Une critique plus traditionnelle aurait parlé de la « postérité » ou de la « survie » des Méditations, comme si le recueil de poèmes était un fait donné, une fois pour toutes, en 1820. Lanson préfère aborder le centenaire à la façon d’un historien placé devant un phénomène culturel. Ce faisant, il donne un exemple de ce qui pourrait être l’histoire littéraire de la France. (Ibid.)
25Les auteurs n’ont pas tort d’ajouter que la voie ainsi tracée était étroite. Les études sur la vie posthume des œuvres ont prospéré au xxe siècle, mais en délaissant le plus souvent la circulation sociale au seul profit d’une supposée influence littéraire. Sous la IIIe République et au-delà, on mesurait la plus ou moins grande « fortune » d’une œuvre « par son influence sur les œuvres ultérieures, non par la lecture des amateurs » (Compagnon, 1998, p. 172-173). Quand bien même les recherches en question revendiquaient une filiation lansonienne, leur démarche entérinait l’abandon du volet peut-être le plus audacieux du programme initial.
26La collection des « Grands écrivains de la France » en témoigne. Ouvrons les éditions des Contemplations et de La Légende des siècles dues aux soins respectifs de Joseph Vianey et Paul Berret. Conformément au cahier des charges, la réception de l’œuvre y est prise en compte, elle est même soigneusement documentée. Mais elle se cantonne à l’alignement d’opinions critiques tantôt favorables, tantôt acerbes. « Ne nous exagérons pas la signification ni l’influence des arrêts de la critique », prévenait Lanson. Les notices de Vianney et Berret, elles, se concentrent, pour l’essentiel, sur les appréciations des critiques patentés. Dans l’idéal, le projet de Lanson « ne peut se limiter à cela » (Brahamcha-Marin, 2018, t. 1, p. 189) ; en pratique, la circulation sociale des livres se trouve mise en sourdine ou laissée à d’autres spécialités disciplinaires. Ces éditions d’ailleurs savantes ont beau être publiées sous la responsabilité scientifique de Lanson, elles manifestent une révision à la baisse des ambitions formulées par le codificateur de l’histoire littéraire naissante. Le choix de privilégier une histoire étroitement littéraire des réceptions trahit, en même temps qu’un renoncement à replacer la littérature dans la vie, un oubli des déplacements en série qui, avant la guerre, avaient fait germer l’« Idée de quelques travaux historiques à faire sur la littérature française » (pour reprendre le titre originel du « Programme ») : déplacement des auteurs canoniques vers les figures moins renommées ; des grands noms qui écrivent vers la foule des lecteurs ; de Paris vers l’ensemble du territoire.
27À la lumière de ce repli, la composition des Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, recueil posthume de Lanson présenté par Henri Peyre, n’est pas anodine. Ce volume de 1965 réédite le « Programme d’études » mais en l’amputant de toute sa partie effectivement programmatique, c’est-à-dire de ses deux tiers (Lanson, 1965, p. 81). Austère dans sa forme, le panorama des recherches à entreprendre dut aussi paraître un peu fastidieux sur le fond pour justifier une réimpression en l’état. Il est permis de penser qu’à cette date de 1965, les pistes ouvertes plus de soixante ans auparavant n’étaient plus d’actualité, en ce sens qu’elles n’entraient plus dans le périmètre stabilisé des études littéraires. Lanson, lui, allait moins vite en besogne. À la fin des années 1920, il n’hésitait pas à reprendre son texte in extenso, ni même à le placer, signe de son caractère scientifiquement séminal, en tête des Études d’histoire littéraire (Lanson, 1929). En reproduisant malgré tout l’article de 1920 sur le centenaire des Méditations, le recueil de 1965 expose la première pierre d’un chantier finalement resté virtuel, tout en privant le lecteur des pages qui en explicitaient l’esprit, en précisaient la méthode et en traçaient l’horizon idéal. Outre la défense d’un universitaire à la fois caricaturé par ses épigones et brocardé par une Nouvelle critique en plein essor, la publication des Essais a donc pour effet d’entériner une répartition des tâches en elle-même assez peu lansonienne. Douze ans plus tard, on s’étonnera d’une telle division du travail et du « peu d’écho » (Delfau et Roche, 1977, p. 141) rencontré par l’effort de Lanson « contre la tentation d’abandonner à l’histoire le pan externe de l’édifice, tout le “hors-texte” en somme » (ibid., p. 133). Le principal ressort de ces difficultés est à chercher dans le spectre du relativisme qui a longtemps rodé autour de l’histoire des réceptions.
Le spectre du relativisme
28Il fut tôt reproché à cette histoire de favoriser un nivellement des sources. L’objection, qui aura la vie longue, se trouve déjà dans les pages au vitriol que Pierre Lasserre déverse sur Goethe en France, ouvrage du comparatiste Fernand Baldensperger paru en 1904. Bien qu’il n’ait pas préparé sa thèse sous la direction de Lanson (Claudon, 2021, p. 41), Baldensperger passe communément pour un disciple de ce dernier (Jey, 2025, p. 576). C’est bien ainsi que l’identifie Lasserre et cette filiation n’augure rien de bon. Selon lui, la démarche de Baldensperger illustre les ravages du lansonisme. Elle consiste
[…] à ramasser et à mettre bout à bout, parmi toutes les phrases imprimées en France depuis la première célébrité de Goethe, celles où il est question, à un titre généralement quelconque, de Goethe ou de ses ouvrages, que ces phrases soient d’ailleurs de Chateaubriand, de Sainte-Beuve, de Renan, ou bien de quelque demi-crétin de journalisme, qu’elles soient de quelqu’un qui a lu Goethe et en a reçu une impression directe ou bien de quelqu’un qui a dû recourir à Larousse pour en pouvoir dire quelque chose. (Lasserre, 1913, p. 262-263)
29Indifférence aux filtres et autres médiations conditionnant l’accès aux textes ; mépris de principe pour les voix non canoniques du discours critique ; dédain envers le travail de documentation décidément trop terre-à-terre pour une aristocratie littéraire en ordre de bataille : on aura reconnu, sans surprise, les principaux traits du réquisitoire contre la Nouvelle Sorbonne.
30Ce que le critique maurrassien juge un défaut de discernement dans la sélection du matériau serait l’indice d’une dangereuse indifférenciation dont l’histoire littéraire méthodique serait un symptôme autant qu’un facteur aggravant. Les grands articles de Lanson sont dénoncés comme le bréviaire de ce relativisme. Lasserre en perçoit un aveu complet dans le distinguo entre « contenu réel » et « sens efficace ». Contre le risque d’une prolifération de sens incompatibles, d’une trahison des auteurs par des générations de lecteurs incompétents (ou simplement de mauvaise foi), il importerait de revenir à la lettre des textes et de s’en tenir là :
Si « on lit » Descartes et Rousseau, et non d’épaisses ou frauduleuses traductions sectaires ou inintelligentes de Descartes et de Rousseau, si on lit Descartes et Rousseau eux-mêmes, et que d’ailleurs on sache lire, c’est toujours le même Descartes et le même Rousseau, pour ce simple motif que le grand sophiste, comme le grand philosophe, a su parler avec précision. On nous a fait un Descartes jacobin, un Descartes romantique et un Descartes hégélien. Mais les personnes qui souscrivirent à ces définitions, passèrent, jusqu’au règne de M. Lanson, pour grossières de culture et inexpérimentées d’intellect. (Lasserre, 1913, p. 273)
31La querelle de la Nouvelle Sorbonne, on l’a souvent dit, n’oppose pas seulement des options méthodologiques inconciliables. La virulence des attaques tient à leur caractère foncièrement idéologique. Il y va de l’intégrité des œuvres dans la mémoire collective, partant du sens même de leur transmission :
Je croyais que la fonction d’une critique éclairée, d’un enseignement digne de ce nom, était notamment de défaire, selon les besoins, la trame de ces illusions partiales, et de maintenir la signification, telle quelle, la vraie portée des doctrines et des idées qui appartiennent à l’histoire, en d’autres termes, d’apprendre aux gens à lire. Mais pour M. Lanson et son école, c’est l’objet même de cette fonction qui n’existe point, puisque l’évolution déplace, défait et refait sans cesse le sens des livres. Il y aurait à écrire, si l’on voulait, une histoire de l’utilisation polémique de Descartes, Rousseau et autres, matière en soi inférieure qui se pourrait ou plutôt se devrait étudier d’un point de vue supérieur, et non pas en rampant dessus. Pour M. Lanson, cette histoire représente et épuise la substance même des grands auteurs. Parlons clair : les œuvres et les écrivains ne disent, au gré de M. Lanson, que ce que l’on veut bien leur faire dire. (Ibid., p. 274.)
32Une accusation similaire vise déjà l’Histoire de la littérature française. Prenant l’exemple des jugements sur Victor Hugo, Lasserre constate, pour le déplorer, que « M. Lanson ne choisit pas » : il « glisse passivement du point de vue de Taine et Veuillot à celui de Renouvier, comme s’ils se complétaient » (ibid., p. 251). Cette « redoutable disposition à la versatilité des principes » serait à rapprocher du dilettantisme combattu dans les dernières pages de la thèse sur le romantisme français (Lasserre, 1907). Contre les figures influentes d’une supposée indifférence morale, Lasserre incarne et promeut une conception normative de l’exercice critique. À la mobilité du regard historien s’opposerait terme à terme la fermeté d’une critique assumant une fonction d’arbitrage.
33Lasserre écrit avec éloquence mais l’envie d’en découdre lui brouille la vue. Ou plutôt : la haine de tout ce que représente la Nouvelle Sorbonne entraîne cet esprit militant sur une pente polémique propice à de spectaculaires raccourcis. Pour Lanson, les écrivains ne disent pas que ce que l’on veut bien leur faire dire, ils disent aussi ce que l’on veut bien leur faire dire. Il y a loin du relativisme radical qu’on lui impute au relativisme tempéré qui est effectivement le sien. Lasserre, tout en dénonçant les « frauduleuses traductions sectaires » de Descartes ou de Rousseau, donne là un bel exemple de traduction sectaire de Lanson. Sous sa plume, le « contenu réel » de Lanson s’efface devant le sens extrême qui lui est attribué — ce qui donne ironiquement raison à la théorie de son meilleur ennemi.
34Attisée par des préjugés idéologiques, la controverse donne la mesure des craintes cristallisées par la disciplinarisation du domaine esthétique. Tout a été dit sur les ressorts de cette hostilité au double mouvement de spécialisation et de démocratisation du travail intellectuel (Bompaire-Évesque, 1988 ; Sapiro, 2004). Les déchirements du moment 1900 ne font plus guère débat. Nous en écrivons l’histoire à bonne distance, si bien que nul ne contesterait aujourd’hui que Lasserre « maltraite inconsidérément » Lanson (Wellek, 1996, p. 35).
Pièces et main-d’œuvre incluses
35Anciennes, ces questions sont-elles derrière nous ? On le croirait volontiers à la vue des chantiers innombrables aujourd’hui conduits sous le pavillon des réceptions, quelle que soit par ailleurs l’étiquette revendiquée par leurs auteurs. Si cette vogue n’est pas exempte de malentendus (Roger et Zékian, 2020) et que les pièges du mot « réception » sont à présent bien identifiés (Fauquet et Hennion, 2000, p. 13-14 et passim), tout suggère que les travaux menés dans cette direction n’ont pas suffi à dissiper quelques préjugés décidément inusables. Réarmant le sentiment de défiance provoqué par l’institutionnalisation des sciences sociales au tournant des xixe et xxe siècles, l’intérêt croissant pour les usages et appropriations posthumes (et plus généralement l’analyse des cadres institutionnels de la mémoire littéraire) est parfois suspecté d’empiéter sur le terrain proprement littéraire. L’étude des œuvres ne serait pas enrichie mais purement et simplement remplacée par l’étude de leur circulation dans le temps et dans l’espace : la perspective humaniste n’aurait « cessé de reculer au profit d’une conception historiciste et ethnologisante du patrimoine culturel, et l’idée esthétique de l’art s’efface désormais devant celle de ses usages sociaux ou anthropologiques. La littérature a perdu tout privilège transhistorique : les textes, objets de connaissance, sont considérés selon la fonction qu’ils ont acquise ailleurs, dans le temps ou dans l’espace, pour d’autres individus que ceux que l’on instruit. » (Merlin-Kajman, 2010, p. 86). L’alternative paraît exclusive : humanisme ou historicisme.
36Mais de quoi héritons-nous au juste ? De textes dont il serait loisible de fixer les auteurs dans le blanc des yeux ? Ou de toute une tradition ayant accompagné d’un imposant appareil critique un nombre restreint de textes ? Cet appareil d’escorte présente d’innombrables visages. Il renvoie à l’histoire matérielle du livre, à celle des protocoles éditoriaux, des discours critiques eux-mêmes, à celle encore des commémorations, des mises en programmes, des exercices à travers lesquels les œuvres sont transmises aux nouvelles générations, etc. À moins d’avoir le passé en ligne directe (à l’image de ces publicistes qui, après la Révolution française, prétendaient sauter par-dessus le xviiie siècle pour en supprimer la médiation et renouer avec les temps antérieurs), il faut bien admettre que nous sommes d’abord les dépositaires de pratiques prises dans l’épaisseur du temps, indissociables d’une longue série d’arbitrages institutionnels et disciplinaires dont l’histoire, pour l’essentiel, reste à écrire. Cette case presque blanche de notre conscience disciplinaire dessine un manque à savoir (comme on parle d’un manque à gagner) qui n’est peut-être pas étranger au sentiment d’inconfort régulièrement exprimé au sein des études littéraires.
37On s’est en effet récemment inquiété d’une certaine schizophrénie travaillant les littéraires. Ce malaise tiendrait à une disposition double et contradictoire à l’endroit des corpus étudiés. Une perception humaniste de nous-mêmes, portée par une foi inébranlable en la valeur des œuvres canoniques, cohabiterait tant bien que mal avec « une voisine un peu turbulente, sociologisante certains jours, historicisante d’autres, mais toujours rationnelle, qui a une fâcheuse tendance à déconstruire les valeurs échafaudées par la première » (Guardia, 2013, p. 173). Tiraillée entre la jouissance des qualités classiques et le décorticage des processus de classicisation, entre le sentiment esthétique des œuvres et l’analyse des valeurs socialement construites, notre époque baignerait dans « un étrange état de schizophrénie flottante » (ibid. ; Merlin-Kajman, 2016, p. 18). L’intéressant pour nous est que la même image collait à la peau de Lanson. Davantage qu’un trouble provoqué par les progrès d’un constructivisme incontrôlé, cette dissociation de la personnalité semble bien être une affection héréditaire des études littéraires. Lasserre avait beau jeu déjà de surprendre Lanson en flagrant délit de contradiction. Entre la préface à l’Histoire littéraire et ses grands articles de la décennie suivante,
M. Lanson ne s’est pas seulement contredit. Il s’était d’avance moqué de lui-même. M. Lanson avait prévu M. Lanson. Mais tel est son caractère que les marques de mépris qu’il donnait par anticipation à son futur personnage l’excitent à n’en réaliser l’idée qu’avec plus de zèle. Aujourd’hui c’est pour ses anciens errements qu’il n’a pas assez de sarcasmes. Il en parle d’ailleurs comme des errements d’un autre. (Lasserre, 1913, p. 267)
38Lanson oscille de fait entre accumulation de l’information historique et revendication du plaisir immédiat de la lecture. Pour Roger Fayolle, son « embarras » préfigure ce qui deviendra « l’ambiguïté des études littéraires » en général (Fayolle, [1990] 2009, p. 158). Jusque dans ses indécisions voire ses apories, la trajectoire intellectuelle de Lanson est à cet égard exemplaire d’un tiraillement que les études littéraires n’ont pas surmonté — ou seulement au prix de divisions et autres procès d’intention débouchant, au mieux, sur des postures durables d’ignorance mutuelle.
39C’est pourquoi lire Lanson aujourd’hui, et lire en parallèle les manières de lire Lanson, n’est pas un vain exercice d’érudition critique. Au contraire, une telle démarche aide à mettre en perspective les mauvais procès du jour en nous rendant sensibles, par-delà les curieuses résonances entre le moment 1900 et notre présent, à tout ce qui distingue radicalement ces deux conjonctures disciplinaires. Si certaines questions lansoniennes n’ont rien perdu de leur pertinence, les ressorts idéologiques et institutionnels qui conduisirent à leur opposer une fin de non-recevoir n’ont en revanche plus lieu d’être. Voilà un quart de siècle que l’anti-fétichisme traditionnellement reproché (plus d’une fois à raison) aux approches non littéraires du littéraire est battu en brèche au sein même des sciences sociales, ce qui rend d’autant plus étrange la propension à durcir encore et toujours l’opposition entre la lecture des œuvres et l’histoire de leur trajectoire. Prétendre chercher au cœur des textes les raisons suffisantes de leur pérennité est d’autant plus étonnant que d’autres champs disciplinaires, tout près du nôtre, ont tracé le cadre d’une réflexion pragmatique sur la vie longue de leurs objets. Ils illustrent la fécondité d’une démarche envisageant le canon en bloc, c’est-à-dire pièces et main-d’œuvre incluses. En musicologie, par exemple, des travaux de premier plan ont montré comment « sortir de l’opposition entre Bach et “Bach”, entre le culte musicologiste et le constructivisme social » (Fauquet et Hennion, 2000, p. 21). Cela implique de déjouer l’alternative, reconduite depuis le xixe siècle, entre fétichisme esthétique et objectivation historique. Prenant ses distances avec ce « jeu à somme nulle, bien frustrant » (Hennion, 2001, p. 19), Antoine Hennion use d’une métaphore savoureuse à tous égards : « Comme pour le vin, seul un sociologue peut croire que tout compte dans le vin, l’étiquette, le rituel, les circonstances, le snobisme, la formation, l’envie de paraître, la définition de soi, tout, sauf le goût du vin lui-même. Mais il faut aussi abandonner l’idée que la seule sociologie des œuvres possible (si on n’en refuse pas avec indignation l’idée même) consiste à déchiffrer un sens déposé en elles. » (Ibid., p. 17, je souligne). Beaucoup d’eau ayant coulé sous les ponts depuis le moment 1900, les littéraires n’ont rien à gagner à rejouer indéfiniment la guerre des iconoclastes et des iconophiles.
40Intégrer à l’étude des œuvres l’histoire de leurs effets (notamment sur la formation d’un certain goût disciplinaire) représente une piste plus que jamais prometteuse. L’explorer plus avant exige de renoncer à deux postures symétriques : celle d’une extériorité radicale au passé transmis, celle d’un rapport immédiat aux textes ayant comme magiquement surmonté l’épreuve du temps. Fondée sur une dialectique de l’appartenance et de la distanciation, une approche dynamique enjoint au contraire de « prendre en compte l’ensemble des médiations historiques qui ont permis à une œuvre ou un texte de continuer à produire des effets dans le temps, d’étudier les processus qui ont maintenu tel texte vivant, en l’intégrant au sein d’une tradition, en construisant autour de lui des communautés interprétatives successives » (Lilti, 2012, p. 77). Plus récemment, au détour d’une réflexion en forme de bilan générationnel, Antoine Lilti plaidait encore pour « une histoire critique et ironique », œuvrant à égale distance du « court-circuit émotionnel ou politique » et de « l’étanchéité factice » (Lilti, 2019, p. 435). L’étude des opérations ayant forgé, en même temps qu’un palmarès canonique, un répertoire homologué de pratiques intellectuelles et discursives chargées d’en rendre compte, forme une déclinaison possible de la tâche ici décrite.
41Dans cette optique, l’horizon devient celui d’une histoire autoréflexive de la discipline passant par une analyse des réceptions institutionnelles et des façons de lire léguées par nos prédécesseurs. Parce qu’il s’efforçait quant à lui d’installer une discipline dans un paysage encore incertain, Lanson ne pouvait en concevoir l’idée ni même en ressentir le besoin. Un siècle après, nous devrions être en mesure de nous réapproprier l’histoire disciplinaire en renouant, munis de nouvelles ressources, avec certaines intuitions de son plus célèbre codificateur. Si une partie de son héritage paraît encore endossable aujourd’hui, elle réside dans le refus d’accréditer l’idée sans fondement d’un antagonisme insurmontable entre l’enquête historique et le plaisir du texte. Pour qui ne voit aucune raison solide de déléguer à d’autres l’initiative d’une généalogie critique de nos propres pratiques, outils et sources d’inspiration ne manquent assurément pas. Il y faut néanmoins, outre une volonté collective, un peu de curiosité pour ce qui se joue sur quelques terrains voisins du nôtre. L’enjeu n’est pas neuf. Il y a près de quarante ans, Roger Fayolle, en fin connaisseur des traditions critiques, appelait déjà les littéraires de tous horizons à cesser « enfin de s’observer avec méfiance » (Fayolle, [1990] 2009, p. 164). Vaste programme.

