Colloques en ligne

Joseph Jurt

Littérature et société : Lanson dans le contexte franco-allemand

Literature and society: Lanson in the Franco-German context

1J’ai fait mes études dans l’espace francophone, à Fribourg en Suisse française. J’ai enseigné ensuite dans des universités allemandes, notamment dans l’autre Fribourg. Mon regard n’était jamais ni tout à fait extérieur ni intérieur. Cette situation n’était pas toujours confortable, mais elle pouvait contribuer à un essai d’objectivation. Au cours de ma formation littéraire au sein d’une université romande, je n’ai jamais entendu citer la moindre étude d’un auteur de langue allemande, ni Auerbach, ni Curtius. Les deux espaces universitaires, germanophone et francophone, géographiquement très proches, m’ont semblé exister côte à côte, sans qu’il existe une communication intense. La communication est aujourd’hui plus facile sans qu’il existe un échange très étendu. C’est peut-être pour cette raison que Pierre Bourdieu m’avait prié de présenter dans son séminaire les recherches littéraires en Allemagne après 1945 (Jurt, 1989). Éveline Pinto m’a demandé d’établir un bilan similaire pour les recherches littéraires en France, à partir d’une perspective allemande (Jurt, 2002). Ma perspective n’est ainsi jamais purement interne et pour cette raison aussi partielle, désireuse cependant de mettre les traditions respectives en relation1.

Philologie et critique littéraire

2La discipline de la romanistique fut créée en Allemagne en rivalité avec la France. La philologie se constituait en Allemagne à l’instigation des jeunes romantiques, entre autres Schlegel, d’abord comme philologie classique à laquelle on attribuait la tâche de vérifier le caractère normatif de la littérature de l’Antiquité à travers un examen critique de l’ensemble des textes de cette période (Einfalt, 1999a, p. 155-157). Pour les autres philologies, le Moyen Âge servait de période de référence. Le fondateur de la philologie romane en Allemagne a été Friedrich Diez (1794-1877) : en pleine étude, il s’était engagé avec son maître dans un corps de volontaires contre Napoléon et fit partie des troupes qui pénétrèrent en 1813 en France. (Gauger, 1981, p. 14-17) La campagne se termina à Lyon. Diez y approfondit ses connaissances de la langue et de la littérature françaises. Avec la paix, il s’intéressait aux littératures romanes anciennes, en particulier à la littérature des troubadours provençaux. En 1822, il fut nommé à un poste de lecteur en langues (italienne, espagnole et portugaise) et en 1830 il obtint la première chaire de philologie romane à la même université. Il s’orienta ensuite vers la linguistique pour publier trois volumes de sa grammaire des langues romanes (1836, 1838, 1834). Sur la base du primat de la phonologie, il réussit à prouver que toutes les langues romanes dérivaient directement du latin vulgaire. Il est étonnant que la philologie romane soit née en Allemagne et non pas dans un pays latin. Ce fait était dû au rôle pionnier de la linguistique historique développée par Jakob Grimm dans sa grammaire allemande de 1819 qui avait fondé la grammaire sur la phonologie. Diez le confirma dans une lettre adressée à Gaston Paris : « Ce qui m’a poussé à entreprendre mes travaux philologiques et ce qui m’a guidé dans leur exécution, c’est uniquement l’exemple de Jacob Grimm. Appliquer aux langues romanes sa grammaire et sa méthode, tel fut le but que je me proposais. » (Gauger, 1981, p. 18).

3L’institutionnalisation universitaire avec la création de l’herméneutique comme science positiviste attribue à celle-ci un domaine autonome accessible aux seuls spécialistes. La tradition allemande des recherches littéraires se rattache au concept de la philologie ; elle se définit par sa scientificité qui se rattache à un relativisme historique et pratique une analyse critique des textes. Non seulement la linguistique, mais aussi l’étude de la littérature furent définies par la scientificité. En témoigne la création en Allemagne dès 1842 du terme de Literaturwissenschaft (science de la littérature) par opposition à celui de critique littéraire (Literaturkritik)2.

4En France (tout comme en Italie ou en Espagne), le terme de critique littéraire englobe à la fois les recherches universitaires et le travail des essayistes et des journalistes. Dans des ouvrages français portant sur la critique littéraire comme celui de Jean-Yves Tadié (1967) ou ceux de Pierre Moreau (1969), Pierre Brunel (1977), Fabrice Thumerel (1998), Jérôme Roger (2007) ou Michel Jarrety (2015), les auteurs se consacrent à toutes les formes de la critique alors que le terme équivalent en Allemagne (Literaturkritik) ne concerne que la critique littéraire journalistique.

5Dans un ouvrage publié par Albert Thibaudet qui, pour avoir été publié en 1930 n’a pas cessé d’être pertinent, Physiologie de la critique (Thibaudet, [1930] 1966, p. 21-22), l’auteur distingue trois types de critique : d’une part, la critique spontanée ou critique parlée, autrefois la critique des salons, maintenant celle des journaux ; d’autre part, la critique professionnelle faite par des spécialistes dont le métier est de lire des livres et d’en tirer une certaine doctrine commune ; enfin, la critique des artistes, « faite par les écrivains eux-mêmes, lorsqu’ils réfléchissent sur leur art ».

6En résumé : en France, on englobe plusieurs types d’approche de la littérature sous le terme globale de critique littéraire. La tendance est plus normative que descriptive, la référence principale étant le critère esthétique du goût. Michael Werner a ainsi défini de la manière suivante la différence de statut (social et scientifique) entre philologie allemande et critique littéraire française : « En acquérant le statut de science, la philologie se place en position dominante. Science générale de la culture, elle englobe dorénavant la critique littéraire qui perd son autonomie. Il en résulte un divorce entre critique universitaire et critique littéraire de type journalistique. » (Werner, 1994, p. 27). Face à l’objectivité de l’approche littéraire, la critique littéraire apparaît comme une poursuite du genre de la causerie. « En France, en revanche, on le sait, les échanges entre critique littéraire et critique universitaire restent fréquents. […] Les sciences sociales […] se constituent en opposition aux lettres, en s’arrogeant précisément le statut de science qu’elles refusent en revanche à la recherche littéraire. » (Ibid.)3.

La tradition philologique en France

7Les deux traditions n’étaient pourtant pas séparées par des cloisons étanches ; il y a eu en effet des transferts d’une tradition à l’autre. La philologie allemande était née dans le contexte de la crise des guerres de libération. Depuis les années 1840, la méthode allemande de la reconstruction philologique des textes sur la base des manuscrits a été également introduite en France, ce qui mettait en question la forme de tel ou tel texte établi. Cette méthode a été admise après une intervention célèbre de Victor Cousin au sujet d’une tradition fautive d’un texte de Pascal : « [Il faut] l’étudier en quelque sorte philologiquement, rechercher avec une curiosité éclairée les vraies leçons, les leçons authentiques que le temps et la main d’éditeurs inhabiles ont peu à peu effacées. » (Cousin, 1849, p. 103).

8En France, la philologie romane proprement dite a été créée après la crise de 1870-1871. Les pères fondateurs ont été Gaston Paris, par ailleurs élève de Diez, et Paul Meyer, qui fondèrent en 1872 la revue Romania, sur le modèle de la revue Germania. Gaston Paris a été, comme l’écrit Ursula Bähler, « un des principaux promoteurs des méthodes historico-comparatives qui, développées outre-Rhin dès 1830, feront des études historiques et philologiques des disciplines modernes à statut universitaire. » (Bähler, 1999, p. 17). Gaston Paris mettait également en relief, conformément à la conception allemande, la communauté de culture des pays romans opposée à la famille des cultures germaniques.

9Le centre de gravité sera ce qui a toujours été considéré comme une tâche première de la philologie, l’édition de textes, ici de textes français du Moyen Âge. Implicitement, il y avait là aussi une sorte de compétition avec la philologie romane allemande4. En 1874, Charles Aubertin écrivait ainsi dans la préface de son Histoire de la langue et de la littérature française du Moyen Âge : « Ne serait-il pas étrange d’ailleurs que l’histoire de nos origines littéraires, enseignée dans les universités de la patiente Allemagne, demeurât exclue de nos lycées et que la France fût le pays d’Europe le plus indifférent à l’ancienne littérature française. » (Einfalt, 1999a, p. 160).

10Gaston Paris essayait de maintenir l’idée d’une communauté scientifique transnationale. Il écrivait, en 1885, que « les études communes poursuivies avec le même esprit dans tous les pays civilisés, forment au-dessus des nationalités restreintes, diverses et trop souvent hostiles, une grande Patrie qu’aucune guerre ne souille, qu’aucun conquérant ne menace, et où les âmes trouvent le refuge et l’unité que la “cité” de Dieu leur a donnés en d’autres temps ». Mais en même temps, il maintenait l’idée d’une concurrence entre savants et systèmes de recherches : « Les sciences naturelles et historiques sont un des champs où s’exerce la féconde rivalité des peuples modernes et où nous devons avoir à cœur de lutter, sinon de vaincre. » (Bähler, 1998, p. 285-286).

11La visée de Gaston Paris allait cependant au-delà de la philologie dans le sens étroit ; son enseignement, d’abord à l’École Pratique des Hautes Études, fondée en 1868 sur le modèle des séminaires d’outre-Rhin5, et après 1872 au Collège de France, envisageait toujours langue et littérature comme formant une unité. La méthode historico-comparative qu’il avait introduite — et qui a été considérée comme un “produit allemand” très controversé — impliquait pour lui un ethos scientifique qu’il avait affirmé dès sa leçon prononcée en 1866 : la science « nous donne des habitudes d’esprit qui, transportées dans d’autres domaines, s’appelleront l’amour de la liberté et de la justice ; elle nous apprend à nous détacher de nous-mêmes, à nous isoler des préjugés qui nous entourent » (Bähler, 1999, p. 169).

12Les méthodes historico-comparatives développées d’abord en Allemagne ont été désignées après 1870 comme des importations allemandes et leurs promoteurs accusés de germanophilie, voire de trahison patriotique, même si leurs études se définissaient comme un apport à la construction de l’histoire nationale6. Ursula Bähler perçoit, pour cette raison, une certaine affinité entre les philologues “novateurs” de l’École Pratique des Hautes Études et Alfred Dreyfus, accusé d’espionnage au service des Allemands.

13S’agissant des nouvelles disciplines historiques, la classification des sciences doit, comme l’a affirmé Gaston Paris en 1868, « s’appuyer sur leur méthode et non sur leur sujet » (Bähler, 1999, p. 172). Pour cette raison, il y aurait une solidarité entre les disciplines : la compétence est définie par une méthode et non pas par un domaine particulier. Les savants ouverts aux problèmes de l’épistémologie de la connaissance étaient ceux qui, au moment de l’Affaire Dreyfus, entendaient vérifier méthodiquement les faits. L’esprit méthodique, qui pense la communauté scientifique en corporations plus étendues, plaidait, à l’image de Gaston Paris, pour un patriotisme ouvert défini par les principes de vérité, de liberté, de justice — défendus par des pays appelés à coexister paisiblement.

Critique littéraire vs philologie scientifique

14Dès les années 1870 se manifesta, au sein de la critique littéraire, une opposition à l’orientation scientifique de la philologie. On croyait qu’à travers cette orientation une dimension spécifiquement française — l’élégance de la forme — se perdrait. Dans un article sur « L’érudition contemporaine et la littérature française au Moyen Age » paru en 1879 dans la Revue des Deux Mondes, le critique et historien Ferdinand Brunetière écrivait ainsi : « […] je ne sais quel vent d’imitation a soufflé sur l’esprit français et l’a dirigé dans des voies qui jamais n’avaient été les siennes. On a publiquement abjuré, avec un pédantisme solennel, ce vif sentiment de l’art, de la proportion, de la mesure qui jadis caractérisait le génie national. Encore quelque temps, et pour quelques éloges venus d’outre-Rhin, on aura sacrifié le meilleur de l’héritage que nous avaient légué nos pères […]. » (Digeon, 1959, p. 374-375). Une tendance similaire se manifestait dans un article d’Elme-Marie Caro publié dans la même revue en 1882 : « Craignons avant tout de perdre nos qualités sans prendre celles des autres ; on veut faire de nous des Allemands ; on ne réussira, je crois, qu’à faire de médiocres Français. » (Ibid., p. 375).

15En 1879, Brunetière avait dénoncé surtout les effets néfastes de la philologie romane, « livrée à la barbarie tudesque ». Chez lui s’alliaient ainsi une opposition à une approche scientifique de la littérature et une conception de la compétence se fondant sur les objets du savoir et non sur la méthode. « Je ne vois pas », devait-il écrire dans le contexte de l’Affaire Dreyfus, « ce qu’un professeur de tibétain a de titres pour gouverner ses semblables, ni ce qu’une connaissance unique des propriétés de la quinine ou de la cinchonine confère de droits à l’obéissance et au respect des autres hommes » (Brunetière, 1898, p. 446). Brunetière argumente ici uniquement à partir de l’objet de la connaissance et il choisit à dessein des domaines très éloignés de l’affaire Dreyfus et de l’examen graphologique du corpus delicti. Mais il ne paraît pas être sûr de son argumentation, car peu auparavant, il avait simplement dénié à la philologie tout caractère scientifique. « Osons en effet une bonne fois le dire : que la linguistique, la philologie, la paléographie, la métrique, l’exégèse, l’anthropologie, l’ethnographie ne sont pas des sciences ; ni même de la “science” ; et les plus éminents de ceux qui s’y exercent n’ont aucun droit à se réclamer de l’esprit ni des méthodes “scientifiques”. » (Ibid., p. 444). Brunetière réduit la scientificité à ces seules fonctions : découverte de liens de causalité et capacité d’établir des diagnostics. En fin de compte, il ne croit pas à l’authenticité des arguments scientifiques dans le contexte de l’affaire Dreyfus : « Méthodes scientifiques, aristocratie de l’intelligence, respect de la vérité, tous ces grands mots ne servent qu’à couvrir les prétentions de l’Individualisme. » (Ibid.). L’argumentation n’apparaît pas très cohérente. D’une part, Brunetière invoque l’argument d’un savoir fondé sur le seul objet ; il dénie ensuite aux sciences humaines le caractère scientifique pour enfin rejeter l’argument scientifique, simple justification idéologique d’une opinion personnelle.

16Émile Durkheim devait lui répondre en réfutant l’argument d’un privilège dérivé de l’objet de la discipline ; il légitime l’argumentation scientifique par une certaine méthode : « Accoutumés par la pratique de la méthode scientifique à réserver leur jugement tant qu’ils ne se sentent pas éclairés, il est naturel qu’ils cèdent moins facilement aux entraînements de la foule et au prestige de l’autorité. » (Durkheim, 1970, p. 270). Brunetière a réagi en tant que critique littéraire. La critique littéraire traditionnelle, dont la référence majeure reste le critère esthétique du goût, a pu se sentir menacée par l’objectivation introduite par la science philologique.

Lanson, l’œuvre littéraire « un acte social de l’individu »

17La critique littéraire traditionnelle considérait l’œuvre comme l’expression géniale d’un individu créateur. Lanson ne nie pas la part de l’individu ; mais il insère l’approche biographique dans une perspective sociologique, liant ainsi l’œuvre au monde qui l’a vu naître. À travers cette perspective, il peut formuler un programme empirique qui devait lier « connaissance du particulier » et « science du général » :

Nous avons substitué partiellement à l’idée de l’individu l’idée de ses relations à divers groupes et êtres collectifs, l’idée de sa participation à des états collectifs de conscience, de goût, de mœurs. Nous avons remarqué dans sa personnalité des parties qui ne sont que les prolongements d’une vie sociale extérieure et antérieure à elle. Nous avons réduit cette personnalité à être — partiellement (pour ne pas dépasser notre connaissance par notre affirmation) — un foyer de concentration de rayons émanés de la vie collective qui l’enveloppe. Notre étude tend à faire de l’écrivain un produit social et une expression sociale. (Lanson, [1904] 1965, p. 69-70).

18Lanson observait « l’impossibilité de faire de l’histoire littéraire sans sociologie ». Il désignait ainsi dans l’écrivain « un produit social et une expression sociale », dans l’œuvre littéraire « un acte social de l’individu » (ibid., p. 66). Ces formulations sont issues de la célèbre conférence du 29 janvier 1904 prononcée par Lanson devant les sociologues de l’École des Hautes Études Sociales à l’invitation d’Émile Durkheim.

19Les représentants de la critique littéraire reprochaient à Lanson de méconnaître le rôle de l’individu créateur — par exemple d’un Corneille en attribuant une partie du Cid à l’influence de contemporains inconnus. Durkheim avait, en effet, associé la littérature à une période métaphysique, préscientifique et il avait considéré la notion de l’individu comme un obstacle à l’appréhension rationaliste de la réalité. Les sciences sociales affirmaient avec Durkheim une prétention universaliste similaire à celle de la philologie en Allemagne — ce fut au moins la prétention de la philologie de l’Antiquité classique — qui entendait saisir l’ensemble des phénomènes culturels d’une époque (Steinwachs, 1990, p. 269-275). « Tous ces systèmes ont ceci en commun qu’ils constituaient, chacun à sa manière, des révoltes contre la prédominance culturelle du fait littéraire en France. De ce point de vue, la “science sociale” à la française était alliée à la philologie “allemande”. » (Werner, 1990, p. 178).

20Même si Lanson prononça la fameuse conférence de 1904 à l’invitation de Durkheim, on ne saurait réduire sa conception de l’histoire littéraire à la science sociale de son hôte. À juste titre, Rémy Ponton a relevé l’« incompatibilité entre les postulats éthiques et théoriques de la conception durkheimienne de l’individu et l’idéologie de la création qui est un des apports intellectuels que l’histoire littéraire de Lanson incorpore dans sa propre définition. » (Ponton, 1990, p. 259). Lanson n’était pas très éloigné des méthodes de la critique littéraire. Sa définition tolère l’impression subjective et la réaction de la sensibilité personnelle. Mais cette impression devrait être contrôlée par la recherche de facteurs objectifs : « Toute notre méthode […] est constituée pour séparer l’impression subjective de la connaissance objective, pour la limiter, la contrôler et l’interpréter au profit de la connaissance objective. » (Lanson, [1910] 1965, p. 47). Dans « La méthode de l’histoire littéraire » (1910), Lanson affirmait même que « l’impressionnisme est la seule méthode qui donne la sensation de l’énergie et de la beauté des œuvres » (ibid., p. 39). La méthode historique — l’étude du contexte littéraire et social des œuvres, les sources, la critique du texte, les études des influences — devrait réduire l’élément purement subjectif de la perception littéraire7.

21Pour la France, on peut ainsi percevoir un système du savoir à trois pôles ainsi que l’a bien montré Wolf Lepenies dans son livre Les trois cultures : d’une part, les sciences morales, parmi lesquelles se comptent hommes de lettres et critiques littéraires ; leur primat d’interprétation est cependant contesté par les sciences sociales qui se définissent comme des sciences de l’homme traitant de tous les phénomènes culturels et sociaux ; enfin, les sciences de nature ont pour objet l’univers biologique et physique. En Allemagne se dessine, à partir de Dilthey, un système à deux pôles : d’une part, les sciences naturelles, de l’autre les sciences humaines. Dilthey « réunit les disciplines visant à l’interprétation du monde et celles qui se concentrent sur les ordres vitaux en une unité, appelée à dépasser les deux domaines et à les séparer de la nature : les sciences humaines (Geisteswissenschaften) » (Steinwachs, 1990, p. 273).

Attaque contre l’Esprit de la Nouvelle Sorbonne

22D’une manière générale, la philologie historique s’était heurtée en France à la tradition rhétorique des belles lettres et du goût. C’est là, écrit Michael Werner, « une variante de l’antagonisme de la normativité et de l’historicité, opposition particulièrement vive dans la culture française. La “critique littéraire” n’était pas prête à abandonner ses prérogatives ni sa dignité de discipline formatrice face aux ambitions des philologues. Elle garde une place prépondérante notamment pour la période moderne, phénomène qui accentue le clivage entre les littératures médiévale et postmédiévale. Mais elle conteste également la légitimité des approches philologiques pour le domaine du vieux français. » (Werner, 1990, p. 176). En Allemagne, le statut scientifique et professionnel de professeur de littérature renforce son autorité ; en France l’autorité du critique se fonde sur sa fonction sociale.

23Ce débat trouvera une nouvelle acuité dans les années 1910. Le refus d’une approche scientifique de la littérature se manifesta dans les milieux de la critique littéraire autour de Brunetière de nouveau, de Faguet et Lemaître, notamment avec Henri Massis et Alfred Tarde qui, en 1911, publièrent sous le pseudonyme d’Agathon le pamphlet L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne. Ce qu’Agathon reprochait en particulier à Seignobos, Durkheim et Lanson, c’était de « concevoir les sciences humaines sur le modèle des sciences exactes, de vivre dans la superstition du document, de l’accumulation des fiches, du travail collectif en laboratoire, et d’être obsédés par la méthodologie. […] Ainsi, la philologie remplace les études littéraires, la collecte des matériaux tient lieu d’interprétation, l’érudition remplace le goût. » (Kopp, 2019, p. 37). Les auteurs voyaient dans l’approche de la philologie et de la sociologie de Durkheim une attaque contre la culture française classique, une forme subtile de la subversion allemande : « Ah ! Le puissant moyen d’expansion intellectuelle qu’une victoire ! Nul ne songeait à mettre en doute que le sort des armes leur avait été favorable, c’étaient les procédés de culture, l’enseignement, le génie même des Allemands qui avaient eu raison des nôtres : et la philologie germanique fut considérée comme un agent de force nationale. » (Agathon, 1911, p. 157). Gisèle Sapiro a analysé les conditions sociales de l’attaque des hommes de lettres contre la Nouvelle Sorbonne (Sapiro, 2004). L’objectivisme et le relativisme des sciences sociales qui comparent les cultures archaïques et la civilisation occidentale se heurtent à une vision du monde normative et hiérarchique des lettrés convaincus de la supériorité sociale et morale de la culture classique.

La Geistesgeschichte contre un positivisme étroit

24En Allemagne, il n’y pas eu cette réaction de la part de critiques littéraires normatifs (extra-universitaires) contre la philologie inspirée par un idéal scientifique forcément relativiste. La philologie ayant rempli sa première tâche, l’établissement du texte et la reconstruction d’un passé historique dont il était possible de tirer une légitimité nationale et culturelle, la légitimité historique avait atteint ses limites et on réactiva alors, à l’instigation de Dilthey, la substance herméneutique. C’est contre un positivisme étroit que s’est constitué une école idéaliste et plus tard la Geistesgeschichte, laquelle voyait dans les manifestations culturelles la manifestation de l’esprit.

25Les représentants majeurs de ce nouveau paradigme en romanistique allemande furent Vossler, Victor Klemperer (Jurt, 2008) et Ernst Robert Curtius. Mais ce nouveau paradigme était loin de s’imposer contre la philologie. Dès 1920, il y eut à l’intérieur de la romanistique allemande une sorte de querelle des Anciens et des Modernes. Schultz-Gora, romaniste à Iéna, chef de file des Anciens, reprocha à la romanistique des années 1920 d’avoir introduit dans la discipline un élément subjectif par le biais de questions philosophiques, par l’étude des œuvres contemporaines et par une tentative d’esquisse de synthèses. Klemperer essaya de jeter, plutôt pour des raisons stratégiques, des ponts entre la tradition philologique historique et la Geistesgeschichte esthétisante. Les études historiques spécialisées devaient constituer, à ses yeux, le fondement des synthèses saisissant l’esprit d’un ensemble ou d’une époque. Klemperer proposa ainsi le terme de Idealistische Neuphilologie qui entendait, en quelque sorte, marier les deux tendances. Avec la référence à la philologie, on entendait renvoyer à une visée universaliste et éviter les imperfections d’une méthode positiviste étroite. Klemperer souligna les mérites de son maître Vossler qui avait, avec son ouvrage Frankreichs Kultur im Spiegel seiner Sprachentwicklung, transformé la philologie romane, technique artisanale, en une véritable science de l’esprit. Le nouveau paradigme exigerait également, de la part du chercheur, de l’intuition et, en dernier ressort, une créativité littéraire. Pour Klemperer, l’œuvre de Vossler a liquidé le préjugé selon lequel la romanistique allemande ne saurait s’adonner qu’à des travaux mécaniques alors que la génialité créatrice serait réservée aux seuls Français. Dans ces propos se manifeste un trait récurrent de la romanistique allemande : la rivalité face à la manière française d’envisager la littérature et la langue.

26Ernst Robert Curtius, né en 1886 à Thann en Alsace du temps de l’annexion, avait commencé ses études en 1903 à l’université de Strasbourg. Il suivait en plus, comme le futur sociologue Karl Mannheim, les cours de Bergson au Collège de France et ceux de Lanson à la Sorbonne (Hoeges, 1994, p. 14). Dans une lettre adressée à Robert Minder en 1924, Curtius rappelle qu’il avait, jeune étudiant, rendu visite à Lanson qui l’avait accueilli chez lui d’une manière très aimable (Curtius, 2015, p. 15). Curtius avait débuté à l’université de Strasbourg comme philologue. Il avait élaboré, sous la direction du célèbre maître Gustave Gröber, une thèse de doctorat classique, une édition critique d’un texte médiéval Li quatre livre des reis (1910), précédée d’une longue introduction. Il avait collationné des manuscrits à la Bibliothèque nationale à Paris, tout en suivant les cours de Bergson et de Lanson (Jurt, 1995b).

27Curtius rendra toujours hommage à ce qu’il devait à Gröber : sa conception de la philologie comme moyen de connaissance, ainsi qu’un certain positivisme l’incitant à fonder ses jugements sur des preuves concrètes dans les textes. La méthode philologique apprise chez Gröber exigeait qu’on contrôlât les intuitions et visions personnelles. Claude David parlera de la rigueur de sa méthode : « Il fut aussi le savant qui, dans une époque de dilettantisme, réhabilita l’érudition. » (David, 1956, p. 13). Gröber avait également suggéré à Curtius le sujet de la thèse d’habilitation sur Brunetière (Ferdinand Brunetière. Beitrag zur Geschichte der französischen Kritik), soutenue à Bonn en 1913 et publiée un an plus tard à Strasbourg. On pourrait s’étonner, comme l’écrit à juste titre Antoine Compagnon, qu’un médiéviste et futur moderniste se consacre à Brunetière, mort en 1906, qui « n’est pas un philologue mais un critique qui s’est souvent opposé à la mainmise de la méthode allemande sur les études littéraires, en particulier médiévales, en France. D’autre part, c’est un partisan dogmatique du classicisme. » (Compagnon, 1995, p. 125). Curtius s’était totalement opposé à Brunetière, jugeant son procédé ni historique ni scientifique. Brunetière réduirait la littérature à une répétition d’idées générales ou de lieux communs, manquant ainsi la spécificité des œuvres (ibid., p. 128-129).

28Après avoir été nommé en 1920 à une chaire à l’université de Marburg, Curtius publia dès 1921 son ouvrage sur Barrès et le nationalisme français. Suivit en 1923 son livre sur Balzac où il cherchait à saisir l’écrivain « dans son unité et sa totalité, comme génie créateur » (Compagnon, 1995, p. 120), « une œuvre révolutionnaire » selon Albert Béguin (Béguin, 1956, p. 11). Curtius aurait aimé envoyer ce livre à Lanson, mais il ne l’a pas osé parce qu’il ne savait pas, comme il l’écrivit à Robert Minder, si Lanson participait au boycott des sciences allemandes décidé par les Académies des pays alliés après la Première Guerre mondiale. Il aurait aimé que la Revue d’histoire littéraire rende compte de son ouvrage (Curtius, 2015, p. 115). Dans une lettre de 1924 adressée à René Lalou qui combine également, comme l’écrit Curtius, « les deux professions de professeur et d’écrivain » (Curtius, 2015, p. 156), il répond à une question en affirmant qu’en Allemagne, « le Lanson » (Histoire de la littérature française) est très répandu. « Mais comme vos collègues, je trouve que les étudiants ne savent pas en servir. C’est du reste un livre solide et ingénieux, mais pas très vivant. » (Ibid., p. 157). Et il ajoute des propos critiques : « Les grands courants ne s’y dessinent pas. Voyez le traitement du xviiie siècle. La répartition des matières selon les genres littéraires est artificielle, et l’on sent que l’auteur est gêné. » (Ibid.).

29Parmi les nombreux correspondants de Curtius figurait aussi Carl Heinrich Becker (1876-1933), professeur d’études orientales à l’université de Bonn qui était devenu ministre de l’enseignement de Prusse ; celui-ci plaidait vivement pour des réformes du système d’enseignement. Curtius fut sollicité par lui pour mettre en œuvre un nouveau type d’étude des civilisations de l’étranger (Auslandstudien) qui comporterait, à côté d’éléments linguistiques et littéraires, des cours de science politique, d’histoire et de sociologie au sujet des pays concernés. Becker croyait Curtius capable d’une telle synthèse pour les pays de langues romanes.

30Curtius donnera une telle vue synthétique pour la France à travers son ouvrage Die französische Kultur (1930). Ne réalisa-t-il pas, avec cet ouvrage, le projet de Lanson d’insérer la littérature dans son contexte social ? Curtius y évoquait aussi l’idée française de civilisation, la littérature et la vie intellectuelle et le statut primordial de la littérature pour la conscience nationale en France. L’ouvrage parut dès 1932 en traduction française sous le titre Essai sur la France. Dans son introduction, l’auteur affirme que le livre ne saurait rien apprendre aux lecteurs français et continue ainsi : « S’il était donné à mon livre de contribuer, pour sa modeste part, à déblayer le terrain où se poursuit le dialogue franco-allemand, mon travail n’aurait pas été superflu. » (Curtius, 1932, p. 128).

Fermeture et ouverture : la NRF et l’école de Genève

31Curtius avait eu pendant l’entre-deux-guerres beaucoup de contacts avec des écrivains français éminents et avec le groupe de la NRF, mais peu de relations avec la recherche universitaire en France qui était souvent une pure recherche des sources et restaient, à cette époque, assez fermées à l’égard des innovations venues de l’extérieur, par exemple le formalisme russe, la critique stylistique allemande, le New Criticism américain. Léo Spitzer constata même qu’il n’y avait, avant 1960, pas de véritable théorie de la littérature en France (Compagnon, 2001, p. 7).

32Ce n’est pas à l’intérieur de l’institution, mais à partir des marges que s’est esquissée l’innovation. Il y a eu une critique extra-universitaire, définie comme « critique créatrice », qui se refusait aux recherches positivistes et qui concevait l’acte de la lecture comme une rencontre entre deux êtres. Les représentants les plus en vue furent Jacques Rivière et Charles Du Bos. La valorisation bergsonienne de l’intuition et de la sympathie avait favorisé ce type de critique. Cet esprit s’est manifesté à travers la NRF fondée en 1909 et qui reparut dès 1919 se concevant comme « Revue de littérature et de critique » alliant création et esprit critique, plaidant pour un classicisme ouvert, hostile à un faux romantisme (Einfalt, 2009).

33Un autre type d’ouverture par rapport au système positiviste universitaire étroit s’esquissait en Suisse romande. Parmi les deux pionniers de cette nouvelle critique, il faut compter Marcel Raymond et Albert Béguin. Le premier a relaté qu’il était forcé au cours des années trente, pendant l’élaboration de sa thèse à la Sorbonne consacrée à L’influence de Ronsard sur la poésie française, 1550-1585, de tenir compte du positivisme ambiant et d’inventorier des sources comme preuves d’une influence.

34Marcel Raymond et Albert Béguin avaient été inspirés par leur séjour en Allemagne. Marcel Raymond fut lecteur de français à Leipzig entre 1926 et 1928, Albert Béguin enseigna à l’université de Halle entre 1929 et 1934. Tous deux n’ont pas été initiés à la vieille méthode philologique en Allemagne. Car entre-temps s’y était développée la Geistesgeschichte, selon Werner Krauss une réponse légitime à l’aliénation positiviste qui aurait méconnu la spécificité anthropologique : une méthode rigide et mécaniste empruntée aux sciences naturelles aurait négligé de mettre en rapport les matériaux accumulés avec l’histoire humaine. La révolution de l’histoire de l’esprit aurait de nouveau placé l’homme au centre. Raymond et Béguin ont été familiarisés en Allemagne avec les méthodes de la Geistesgeschichte représentée par des noms comme Dilthey, Cassirer et Gundolf. La tâche primordiale de la Geistesgeschichte était, selon Dilthey, de comprendre et non pas d’expliquer comme le font les sciences naturelles. Les auteurs allemands mentionnés entendaient dépasser le positivisme sans retomber dans un impressionnisme scientifique. Ainsi qu’il le relate, Marcel Raymond comprit alors que l’œuvre d’art littéraire était, plus qu’une accumulation d’influences, un tout organique : « fond et forme étant indissociables, le fond étant impliqué profondément dans la forme. […] Je me suis intéressé, en grande partie sous l’influence des Allemands que j’ai rencontrés dans les années 1926 à 1928, au grand mouvement de la culture (on parlait alors de la Geistesgeschichte) et à ce qu’il peut y avoir d’organique à un moment donné — c’est une possibilité, non pas une certitude — entre les diverses productions de l’esprit, littérature, peinture, musique etc. » (Giacone, 1975, p. 81). Raymond avait trouvé ce concept, à savoir les différentes formes de l’art vues comme expression de l’esprit, chez Dilthey (Das Erlebnis und die Dichtung), chez Gundolf (Shakespeare und der Deutsche Geist) et chez l’historien de l’art Wölfflin dont il traduisit les Grundbegriffe [Les principes fondamentaux de l’histoire et de l’art]. Le besoin de saisir un noyau central des œuvres qui se manifeste dans des formes spécifiques aboutit à des concepts synthétiques comme celui du maniérisme chez Marcel Raymond, celui du baroque chez Jean Rousset, autre représentant de l’école de Genève, ou celui du néo-classicisme chez Starobinski.

Sociologie de la littérature en Allemagne et en France

35Werner Krauss avait attribué à la Geistesgeschichte le mérite d’avoir inséré les œuvres littéraires dans un courant historique dépassant leur particularité. Disciple d’Auerbach, il avait accepté en 1947 une chaire à l’université de Leipzig. Dans son approche, il avait souligné le caractère fondamentalement historique des phénomènes littéraires. L’œuvre d’art est, selon lui, toujours une réponse à un état donné de l’histoire, sans en être jamais un simple reflet. Krauss s’était surtout consacré à la littérature du siècle des Lumières et il avait noué des contacts avec des dix-huitiémistes français.

36Disciple de Krauss, le romaniste Erich Köhler développa à son tour une approche historico-sociologique qu’il mit à l’épreuve, comme tant de philologues allemands avant lui, dans le domaine de la littérature médiévale, mais ceci n’allait pas de soi. Si la conscience historique était toujours vivante chez les médiévistes, ils considéraient cependant l’histoire comme un simple arrière-plan et non pas comme un facteur constitutif des phénomènes littéraires, « comme si la littérature perdait sa qualité esthétique si on la considérait comme une forme spécifique de l’élaboration de la réalité sociale, qui à la fois dépend de cette dernière et agit sur elle. » (Köhler, 1982, p. 112). Ainsi le roman courtois est conçu par Köhler, dans son ouvrage fondamental traduit en français sous le titre L’Aventure chevaleresque. Idéal et réalité dans le roman, comme le dépassement de la contradiction entre les intérêts monarchiques centralisateurs et les intérêts particuliers des vassaux, par l’invention d’une royauté idéale à travers la figure d’Artus. Erich Köhler conçut un modèle de couches hiérarchisées fonctionnant comme des intermédiaires entre la « base » socio-économique et la forme esthétique. Toutes les couches médiatrices ne se retrouvent pas forcément dans l’œuvre. La prédominance de telle ou telle couche comme centre de gravitation constitue en quelque sorte la structure spécifique de l’œuvre. Ce modèle d’une hiérarchie de couches variables se compose, selon Köhler, de plusieurs éléments essentiels, d’abord la constellation historique, ensuite l’appartenance de l’auteur à une classe et à un groupe à l’intérieur de cette classe et, par conséquent, sa conscience la personnalité et la culture de l’auteur, et enfin le genre choisi (Köhler, 1980, p. 680). On peut voir dans le concept des couches intermédiaires de Köhler une analogie au concept du champ chez Bourdieu (Jurt, 1992).

37C’est l’esthétique de la réception, développée par le romaniste Hans Robert Jauss et l’angliciste Wolfgang Iser, qui a été considérée comme la contribution la plus spécifique des recherches allemandes. Jauss attribue à l’horizon d’attente intra-littéraire (les signaux du texte) la priorité sur l’horizon extra-littéraire. En situant les normes dans l’œuvre, Jauss retombe dans cette ontologisation de l’œuvre qu’il s’était proposé de conjurer. La société est présente, pour Jauss, à l’extérieur du fait littéraire. Les répercussions sont, selon lui, une conséquence de la communication littéraire. Par l’acte de réception, écrit Jauss, l’expérience littéraire peut entrer dans la vie pratique (Lebenspraxis) du lecteur, préformer sa vision du monde et influencer ensuite sur son comportement. Jauss méconnaît que le fait littéraire est lui-même un fait social. Pour lui, le contact avec l’œuvre peut contribuer à élargir l’expérience propre du lecteur grâce à l’expérience d’autrui, mais cette expérience ne semble pas avoir d’incidence sur l’action pratique (Jauss, 1984, p. 822).

38En France, la sociologie de la littérature s’associe surtout aux noms de Lucien Goldmann et de Pierre Bourdieu. Partant d’un marxisme dialectique, Lucien Goldmann a ainsi essayé d’élucider le problème du véritable sujet de la création littéraire, notamment à travers son livre Le Dieu caché publié en 1955. À la suite de Lukács, il entend expliquer génétiquement les œuvres littéraires. Le véritable sujet de la création littéraire est pour lui le groupe social, critère d’explication plus objectif que celui du sujet individuel puisque, à ses yeux, la structuration de l’unité collective est plus simple et plus cohérente que celle de la psychologie des individus. Le groupe social élabore en son sein des « tendances affectives, intellectuelles et pratiques vers une réponse cohérente aux problèmes que posent leurs relations avec la nature et leurs relations interhumaines » (Goldmann, 1965, p. 346), à savoir les éléments d’une vision du monde. Les tendances de la conscience collective sont conditionnées à leur tour par une situation sociale, politique, économique donnée ; des pensées similaires au niveau de la conscience — le calvinisme et le jansénisme par exemple — ne se spécifient que dans leurs prolongements dans la vie sociale et économique. La pensée incomplètement exprimée au niveau du groupe social atteint une cohérence efficace dans les grandes œuvres culturelles dont la structure est homologue aux structures mentales du groupe. La conscience collective, lieu d’élaboration de la vision du monde, constitue donc un chaînon médiateur essentiel entre les manifestations littéraires et la vie économique, sociale, politique.

39Dans son ouvrage principal, Le Dieu caché, la structure tragique du théâtre racinien et des Pensées de Pascal est ainsi interprétée comme l’expression de la vision du monde élaborée par la conscience collective, à savoir le jansénisme extrémiste en tant qu’expression idéologique de la noblesse de robe. La situation de classe de la noblesse de robe ne peut être expliquée que par l’insertion de cette dernière dans une société globale où cette classe se différencie à la fois de la bourgeoisie et de la noblesse d’épée. Chacune de ces structures est en elle-même significative ; mais chacune est née d’une totalité plus vaste. Quand Goldmann a étudié le roman contemporain, il a pu constater une homologie entre l’œuvre littéraire et la structure socio-économique sans pouvoir cependant déceler une structure analogue au niveau de la conscience collective.

40Sans se référer à Goldmann, Pierre Bourdieu a défini son approche comme « un structuralisme génétique ». La génétique sociale de Lucien Goldmann explique la genèse des œuvres comme l’expression d’une vision du monde d’un groupe social dont le profil est conditionné par sa situation dans le contexte politique et économique de la société globale. Par rapport à cette approche, la théorie du champ développée par Bourdieu ne conçoit pas les œuvres littéraires comme l’expression immédiate d’un groupe social, mais prend en compte le processus historique de l’autonomisation des univers artistiques et littéraires tout en considérant les relations et interactions entre les acteurs littéraires comme un phénomène éminemment social. Si la théorie du champ littéraire ne réduit pas la littérature au seul texte, elle ne définit pas le contexte dans un sens trop large, mais s’en tient à un espace (relativement) autonome, dont la dimension symbolique est irréductible à l’économisme au sens étroit. La description des rapports réels entre les acteurs ne suffit pas à définir cet espace, qu’il faut reconstruire en portant au jour les relations (invisibles) qui expliquent les stratégies des acteurs.

41Ce n’est donc pas le champ seul qui conditionne, selon Bourdieu, l’acte de la production de l’œuvre. Il y a une interaction avec l’auteur doté d’un capital (culturel, social et économique) spécifique et de dispositions qui lui sont propres : « Les dispositions sont cet ensemble de manières d’être permanentes que chacun de nous a acquises de son univers social, c’est-à-dire schèmes de perception, d’appréciation et d’action qui sont des principes générateurs unitaires et systématiques de pratiques, d’œuvres, d’expression en général. » (Bourdieu, 2013, p. 45). Si Flaubert et Manet ont pu opérer dans leurs champs spécifiques une révolution symbolique, c’est aussi parce qu’ils ont pu trouver « la complicité et le concours d’artistes, de critiques et surtout d’écrivains qui étaient eux-mêmes en train d’opérer une semblable conversion […] » (ibid., p. 450) mais aussi parce qu’ils étaient dotés de dispositions de révolutionnaires symboliques : « c’est quelqu’un qui, complètement possédé par un système, arrive à en prendre possession en tournant la maîtrise qu’il possède de ce système contre ce système » (p. 377).

42Dans Les Règles de l’art, Bourdieu prend ses distances par rapport à une critique littéraire qui n’entend que saisir la « singularité absolue » (D. Sallenave) de l’œuvre à travers le critère du goût. Se servant des critères du champ et de l’habitus, il entend jeter, un peu comme les philologues allemands, les fondements d’une « science des œuvres » (Bourdieu, 1992).

Lanson précurseur

43La sociologie de la littérature ne s’est imposée comme discipline qu’au cours des années 1950, et ce n’est pas un hasard si les présentations de cette approche attribuent à Lanson un rôle de précurseur. Paul Dirkx écrit ainsi que son apologie de l’histoire littéraire amène Lanson « à proposer un véritable programme de recherches en matière de sociologie de la littérature. Ce programme, où se lit l’influence de Durkheim est l’élaboration scientifique des conceptions littéraires socio-idéologiques du siècle précédent ainsi que des intuitions sociologiques de Renan (la “foule”) et de Taine (le “milieu”) » (Dirkx, 2000, p. 52). Le programme ne donna pas les résultats escomptés, « le projet lansonien, quoique exceptionnel, ne fera que confirmer la difficulté à donner une forme organisée à une discipline pourtant reconnue comme nécessaire » (ibid.).

44Paul Aron et Alain Viala ont relevé à leur tour que Lanson a joué un rôle majeur pour la conception d’une sociologie de la littérature. Pour Lanson, « l’histoire littéraire vise à la fois à organiser un corpus d’auteurs et d’œuvres, et à présenter la continuité de la production littéraire nationale ». Il entend donner à ses propositions une dimension scientifique « leur permettant de s’imposer parmi les disciplines académiques. » (Aron et Viala, 2006, p. 21). Lanson s’inspire, comme l’écrivent les deux auteurs, de la discipline dominante des sciences humaines de l’époque, à savoir l’histoire, qui s’appuie sur les faits. Il développerait l’idée de deux sortes d’enquêtes : « d’une part, pour rendre compte de causes internes au monde des Lettres et permettant d’expliquer l’œuvre littéraire, la recherche des sources et des influences, qui s’articule autour de la vie et de l’œuvre des grands écrivains ; d’autre part, l’extension de la curiosité historique à l’ensemble de la vie littéraire française. » (Ibid., p. 22). Lanson prônerait une « sociologie inductive », fondée sur la comparaison des faits et l’élaboration de « lois ». Il proposerait en plus d’examiner l’impact des œuvres sur le public, à la fois un être collectif réel et un horizon imaginé par les écrivains (ibid., p. 22-24). Les auteurs mentionnent explicitement le programme d’une sociologie littéraire qui s’articule pour Lanson autour de six « lois » (ibid.). Aron et Viala soulignent que ce programme ne fut pas suivi par les élèves de Lanson Cela tiendrait à la sédimentation identitaire des disciplines. Les grands travaux centrés sur les auteurs, les sources et les influences suffisaient à définir l’apport des historiens de la littérature. D’autre part, les sociologues avaient tendance à ignorer l’étude du monde esthétique (ibid.)

45Gisèle Sapiro affirme à son tour que Lanson se proposait d’historiciser les conditions sociales de la création. Elle aussi revient à la célèbre conférence de 1904 sur les rapports entre « Histoire littéraire et sociologie ». La tâche du critique serait, selon Lanson, de « restituer l’œuvre dans ses conditions de production, en prenant en compte non seulement l’auteur mais aussi la société de son temps et sa première réception. » (Sapiro, 2014, p. 14). Lanson renverse ainsi, estime Gisèle Sapiro, « la causalité que supposent les études en termes d’“influence” pour élaborer une véritable théorie de la réception avant la lettre, centrée sur les formes d’appropriation successives des œuvres, sans pour autant suggérer de méthode adaptée. » (Sapiro, 2014, p. 15). Ce n’est pas un hasard si Laurence Giavarini est revenue, dans un dossier récent sur l’écriture de groupe, au concept lansonien du « fait social de la littérature ». Elle constate que « le programme “précurseur de la sociologie de la littérature” dessiné il y a plus d’un siècle par Lanson n’a pas […] porté autant de fruits que ce que l’on pouvait souhaiter […] » (Giavarini, 2022, § 4). On le voit, ces nombreuses reconnaissances de dette s’accompagnent d’un même constat, celui d’un relatif abandon du programme fort jadis esquissé par Lanson. En France, les nouvelles générations des spécialistes de littérature sauront-elles surmonter les cloisonnements disciplinaires à l’origine de cette mémoire sélective dont a jusqu’ici fait l’objet d’œuvre de Lanson ?

Dirkx Paul, Sociologie de la littérature. Paris, Armand Colin, 2000.