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Sarah Al-Matary

Massis attaque. La reconversion d’un lansonien ?

Massis attacks. The conversion of a Lansonian?

1Autour de 1910, durant la campagne contre la Sorbonne qu’il mena avec Alfred de Tarde sous le pseudonyme d’Agathon, Henri Massis (1886-1970) n’épargna pas Gustave Lanson, qui y fut son professeur quelques années plus tôt1. On oublie souvent — parce que Massis a encouragé cet oubli — que ses premiers travaux relevaient pourtant de l’histoire littéraire, telle que Lanson l’avait codifiée et mise en pratique. Volte-face que le tournant nationaliste et catholique de Massis, généralement situé plus tard, ne suffit pas à expliquer : quand, en 1905-1906, Massis publie une double étude puis un ouvrage pionnier sur les manuscrits de Zola, il ne peut ignorer quelles forces ont été aux prises durant l’affaire Dreyfus. Certes, c’est après avoir dépouillé le dossier préparatoire de L’Assommoir que Massis se rapproche de Maurice Barrès, et progresse sur le chemin qui le mène à se convertir officiellement au catholicisme en 1913. Mais Barrès « appréci[ait] vivement l[e] souci de l’exactitude » (Barrès, cité par Massis, 1931, p. 50) chez les universitaires contemporains, et avant de figurer parmi les plus influents des pédagogues républicains, Lanson ne s’était pas distingué par une extrême diligence à rejoindre l’avant-garde, qu’elle soit scientifique ou politique. En soumettant la vie et l’œuvre de Massis à la méthode de l’histoire littéraire, j’espère mieux cerner la chronologie, les ressorts et les modalités de son reniement ; mais en est-ce complètement un ? Ne reste-t-il rien de l’historien de la littérature chez le pamphlétaire ? Répondre à ces questions suppose de franchir un double écueil : le manque de sources sur la première carrière de Massis (a-t-il participé à leur escamotage ?), le fait que les données dont nous disposons pour cette période soient fréquemment tributaires de lectures rétrospectives. Celles que l’intéressé a faites au long de sa longue existence, d’une part ; de l’autre, celles des admirateurs comme des détracteurs qui ont envisagé la production de ses vertes années à l’aune des prises de position postérieures de celui qui deviendra un indécrottable pétainiste. Animateur de l’extrême droite intellectuelle pendant six décennies, l’élève Massis a en quelque sorte dépassé son maître Lanson ; et les griefs qu’il avait énoncés dans un contexte traversé de fortes tensions idéologiques ont alimenté, et continuent d’alimenter, la critique ordinaire du lansonisme.

L’esprit du nouveau Lanson

2De 1910 à la Grande Guerre, s’il vitupère l’historien de la littérature qui l’a formé en Sorbonne, Massis invective tout autant le « politicien » (Massis, 1911b, p. 1) − c’est-à-dire le progressiste, artisan de la démocratisation scolaire via les réformes de 1902 et de 1907, qui réduisent la part des humanités classiques − ; l’antipatriote plus rétif à « l’histoire-batailles » (Massis citant Lanson, [1913] 1928, p. 115) qu’aux méthodologies scientifiques importées d’outre-Rhin ; l’intellectuel médiatique, voire mondain. « Défendons-nous contre la culture allemande », clame Massis en une de Paris-Journal dès le 5 juin 1910, dans une tribune qui convaincra Alfred de Tarde de former avec lui le duo connu sous le pseudonyme d’Agathon. Massis y dénonce les « excès d’une certaine érudition » dans une Université française singeant l’Allemagne jusqu’à se doter d’un « Laboratoire de philologie » et organiser des « travaux pratiques ». Lanson apparaît moins en majesté qu’en patron :

M. Gustave Lanson a cru indispensable et suffisant de consacrer son cours, pendant plusieurs années, à la bibliographie des quatre siècles littéraires dont il était chargé d’exposer l’histoire. Et il faut voir à quels dépouillements de papiers, à quels classements de fiches, on emploie de jeunes étudiants, bacheliers d’hier, dont l’être spirituel est à peine ébauché. On les fait demeurer, une année entière, sur des documents sans valeur et ils ignorent les vivantes richesses de chefs-d’œuvre essentiels. Nos professeurs de l’enseignement supérieur des lettres s’intéressent bien plus à la technique qu’aux résultats. Ils attribuent aux méthodes et aux instruments une importance telle qu’ils doivent tout remplacer. […] Faire des bibliographies, des travaux d’érudition, c’est bien. Mais il ne faut pas considérer comme une fin ce qui n’est qu’un moyen. (Massis, [1910] 1928, p. 17)

3Le propos est, et restera sur ce point, plus nuancé qu’on ne le dit souvent : Massis ne proscrit pas l’érudition ; il admet que fiches et bibliographies puissent être utiles2 comme un accessoire et non comme principal, si elles nourrissent la compréhension des textes au lieu de l’assécher. Mais la série d’oppositions qui structurera bientôt la rhétorique d’Agathon pendant la querelle de la « Nouvelle Sorbonne » se trouve en place : surface vs profondeur ; méthode vs admiration ; science vs talent ; vieux vs jeunes. Partages qui se perpétueront au-delà de la séquence qui propulse les enseignants dreyfusards de la faculté des lettres sous le feu des projecteurs, et des critiques (juillet 1910-juillet 1911).

4Au printemps 1911, le volume L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne rassemble plusieurs des contributions que Massis a confiées à L’Écho de Paris, L’Opinion, Paris-Journal et L’Éclair, soit sous son nom propre, soit avec Alfred de Tarde sous les pseudonymes collectifs d’Agathon et de Georges Fonsène. Les deux hommes raillent la méthode lansonienne mais ne l’en décrivent pas moins rigoureusement ; d’une certaine manière, ils l’appliquent même − citant, versant des pièces au dossier, référençant, contextualisant : « il convenait de battre l’adversaire avec ses propres armes » (Massis, 1931, p. 61), juge Massis. Il connaît aussi bien le Lanson vulgarisateur que le spécialiste, l’universitaire théoricien que le pédagogue attaché à l’enseignement secondaire.

5Contributions de Lanson évoquées plus ou moins explicitement par Massis :

Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1re éd. 1894 ; 11e éd., revue, 1910.

« La réforme de l’enseignement secondaire. Les véritables humanités modernes », Revue internationale de l’enseignement, janvier-juin 1901, p. 502-513.

« L’histoire littéraire et la sociologie » conférence faite à l’École des hautes études sociales le 29 janvier 1904, publiée dans la Revue de métaphysique et de morale, juillet 1904, p. 621-642.

Voltaire, Lettres philosophiques. Édition critique avec une introduction et un commentaire, librairie Cornély [Société des textes français modernes], 1909, 2 t.

« La crise des méthodes dans l’Enseignement du français », dans L’Enseignement du français, conférences faites au Musée pédagogique par MM. Lanson, Rudler, Cahen, Bezard, Paris, Imprimerie Nationale, 1909, ainsi que le compte rendu de la séance où Lanson a prononcé cette conférence : André Fayolle, « L’enseignement du français. Conférences du Musée Pédagogique », Revue universitaire, 15 janvier 1909, p. 133-136.

« Les rapports de l’enseignement primaire et de l’enseignement supérieur », conférence faite à l’école des Hautes-Etudes sociales le 11 mars 1909.

« La méthode de l’histoire littéraire », La Revue du mois, 10 octobre 1910, p.  385-413.

« Les ingénieurs et la langue française », Revue Bleue, 24 décembre 1910, p. 804-807.

6Ailleurs, Massis évoque d’autres contributions de Lanson :

« La part respective des grands siècles littéraires : xviie siècle ou xviiie siècle ? » (lettre à Alfred de Tarde, s. d.), article inclus dans L’Enseignement du français, leçons professées à l’École des Hautes-Études sociales par MM. H. Bourgin, A. Croiset, Paul Crouzet, Lacabe-Plasteig, Lanson, Charles Maquet, J. Prettre, Gustave Rudler, Armand Weil, Paris, Alcan, « Bibliothèque générale des sciences sociales », 1911, p. 35-49.

« La Ligue “pour” la culture française est mal nommée. C’est le contraire qu’il faudrait dire », Le Matin, 5 septembre 1911, p. 5.

« Le lycée et l’éducation militaire », dans La Nation armée. Leçons professées à l’École des hautes études sociales par MM. le Gal Bazaine-Hayter, C. Bouglé, E. Bourgeois, le Cne Bourguet, E. Boutroux, A. Croiset, G. Demenÿ, G. Lanson, L. Pineau, le Cne Potez, F. Rauh, Paris, Alcan, « Bibliothèque générale des sciences sociales, 1909, p. 34-57.

7D’après Massis, Lanson fait le grand écart : d’un côté, il écrase les étudiants du supérieur sous la glose et les modélisations ; de l’autre, il souhaite « abaisser » (Lanson, 1909d, p. 19) l’enseignement supérieur à des fins démocratiques — la presse de droite reprend à l’envi ce verbe « abaisser », indice selon elle d’une décadence. Son statut interdit à Lanson de répliquer en pamphlétaire ; « bien qu’il feigne de nous ignorer, il nous vise en réalité à chaque page et presque à chaque ligne » (Agathon, 1911b, p. 30) dans « La Méthode de l’histoire littéraire » (Lanson, 1910a, p. 385-413), prétend pourtant Agathon. Face aux critiques, Lanson aurait ajusté son discours et revu certaines de ses positions, considérant par exemple que « l’élimination de l’élément subjectif […] n’est ni désirable ni possible et que l’impressionnisme est à la base 3 » (Agathon, 1911b, p. 30) de l’analyse littéraire.

8Le 24 août 1911, quand Massis et Tarde, secrétaires de la Ligue pour la culture française, signent « UN APPEL pour la culture classique », Lanson est le premier des universitaires républicains à dégainer ; et il frappe fort, en imputant la série d’erreurs factuelles qu’il pointe à « des secrétaires bien négligents » (Lanson, 1911a, p. 5). Dans une lettre à Tarde, Massis reconnaît que son contradicteur n’a, sur le détail, pas tout à fait tort, même s’il fait « inutilement […] le pointilleux sur des mots » (Massis à Tarde, s. d.) − Massis blâme Lanson de jouer les philologues, alors que ce dernier renvoie fondamentalement à la lettre des réformes !

9Le 16 mars 1911, Lanson succède à Seignobos dans la galerie de « Portraits de Sorbonne » que brossent Massis et Tarde, cette fois sous le pseudonyme de Georges Fonsène. De quoi tenir Gustave Lanson pour le principal suppôt de Charles Seignobos, auquel il serait inféodé, comme littéraire maniant les outils forgés par les historiens, et comme dreyfusard isolé dans sa propre discipline. En réalité, Lanson jouit d’une relative bienveillance, comparé à Seignobos, mais aussi à ses collègues Alphonse Aulard, Charles Andler, Ferdinand Brunot. Après un jet de vitriol, l’article met face à face deux Lanson : l’actuel chantre de la « Démocratie », adversaire de « la culture classique », obsédé par l’érudition, fut le respectable auteur de l’Histoire de la littérature française, « ami de la rhétorique et des belles-lettres, au demeurant réactionnaire », le « libéral, plein de respect pour les idées religieuses », capable d’écrire sur Bossuet presque sans discours d’escorte − bref, le Lanson d’avant la Sorbonne. Ce Lanson-là4 avait du goût : il accordait tout son prix à L’Ancien Régime de Taine, rappelle ailleurs Fonsène5. Massis reproche donc à Lanson ce qu’il nomme, jouant presque sur le lexique de l’édition critique, ses « variations » : il serait passé de Bossuet à Voltaire, de la sensibilité à la science, des manuels à la bibliographie, de la défense du latin à celle du français par un opportunisme caractéristique de certains dreyfusards, à qui l’Affaire a servi de tremplin professionnel. Massis couvre ses propres palinodies : le Lanson qu’il sauve n’est pas celui qu’il a eu comme professeur ; et sans la méthode qu’il fustige, Massis ne se serait pas fait une réputation d’auteur avant même d’atteindre sa majorité…

Genèse

10Encore au lycée ou fraîchement bachelier, Massis a en effet édité « un mémoire de Mahelot sur les décors de l’hôtel de Bourgogne, et un texte critique de la Fin de Satan » (Massis, 1929, p. 1 et 1931, p. 8), aujourd’hui introuvables. Choix éloquents : un chef-d’œuvre du romantisme, prompt à exalter ou à écœurer les adolescents, et un registre du xviie siècle décrivant les conditions techniques dans lesquelles la Troupe Royale représentait alors le répertoire6 — le type de sources que Lanson engage à exploiter dans son « Programme d’études sur l’histoire provinciale de la vie littéraire en France » (Lanson, 1903). Fin musicien, Massis voit imprimer en 1904, l’année où il est reçu au baccalauréat, sa mise en français moderne d’une chanson du xve siècle (anonyme, 1904), et son éreintement de l’ouvrage où Gustave Michaut revient sur les amours de Sainte-Beuve et de Mme Hugo, d’après des « documents inédits ». La recension paraît dans la Chronique des livres (Massis, 1904), publiée avec le concours de Gustave Lanson, entre autres. Massis ne recourt pas à l’histoire littéraire, mais déplore que Michaut, qui s’en réclame, se soit contenté de fouiller les poubelles du grand Sainte-Beuve. Cette même année, Alexandrine Zola dépose à la Bibliothèque nationale les papiers de feu son époux. Avec la bénédiction de sa veuve, Massis en tire très vite une étude qui paraît en deux livraisons dans La Revue dès le 15 juin 1905, « Comment Zola composa ses romans (D’après des documents inédits) ». Une note de la rédaction fait valoir d’emblée l’intérêt d’une approche à laquelle le lecteur n’est pas habitué. Massis espère « révéler un champ d’investigations encore inexploré et riche en fructueuses découvertes » (Massis, 1905a, p. 437). Ces articles constituent une part de son premier livre, que Fasquelle accueille début 1906 (Massis n’a pas vingt ans) sous un titre à peine modifié, Comment Zola composait ses romans − D’après ses Notes personnelles et inédites. Un événement dont la presse rend largement compte. Émile Faguet, professeur de Massis à la Sorbonne, l’a pris sous son aile : l’académicien consacre à son livre un long article des Annales politiques et littéraires (Faguet, 1906, p. 165-168). Lanson, quant à lui, le signale avantageusement dans la Revue universitaire (Lanson, 1906, p. 38) ; il le mentionnera ensuite dans la réédition d’Histoire de la littérature française et l’intégrera à son Manuel bibliographique de la littérature française moderne (Lanson, 1925). Le succès se concrétise par une tournée de conférences où Massis traite apparemment des manuscrits de Germinal7 (L’Humanité, 1906, p. 3).

11Jusqu’à lui, personne n’avait donné à lire un dossier préparatoire de Zola ; en 1906, Massis fournit presque intégralement celui de L’Assommoir. Le débutant vise haut : il a choisi un écrivain certes maintes fois attaqué dès avant l’affaire Dreyfus, et très « populaire » (Massis, 1906a, p. vii). Il publie en outre son ouvrage dans la « Bibliothèque Charpentier », collection qui a fait le succès de Zola. Cette ambition prévaut sur celle qu’il affiche dans la préface, où Massis déclare s’adresser à « l’historien des lettres » (Massis, 1906a, p. 4). S’il ne mentionne pas Lanson, ce n’est pas seulement parce qu’on tait parfois les dettes les plus profondes ; la « méthode de travail d’Émile Zola » (Massis, 1906a, p. 79) l’emporte ici sur celle de Lanson. Autour de ce mot « méthode » se noue chez Massis un drame intime, aux répercussions politiques : l’écrivain l’emportera sur l’universitaire, Massis renonçant à la critique académique pour devenir critique littéraire.

12Loin de se contenter de recopier le texte de Zola, tâche en soi absorbante, Massis lui donne une cohérence, car les folios ont parfois été arbitrairement reliés. Alain Pagès résume :

Son attention se porte notamment sur les plans successifs dont il commente la progression, étudiant l’agencement du scénario qu’il met en relation avec le texte du roman. En somme, son effort d’édition s’accomplit dans quatre grandes directions : la transcription du manuscrit (une transcription linéaire, qui s’accompagne d’éventuelles corrections orthographiques) ; le classement du dossier ; un commentaire introductif présentant les différents types de documents ; et, dans certains cas, des notes explicatives apportées au texte reproduit (Pagès, 2017, p. 74).

13On imagine les heures passées en bibliothèque à compulser les dossiers aujourd’hui accessibles sous les cotes NAF 10345 et NAF 10271, puis à les transcrire et les présenter en 346 pages. Fait rien moins qu’anodin, car Massis dénoncera ensuite le caractère chronophage de la méthode lansonienne.

14Bien que Siegfried Lemm ait soutenu en Allemagne une thèse s’appuyant sur certains manuscrits de Zola (Lemm, 1913), Massis est le premier à avoir examiné les archives de près. Il apparaît comme un précurseur de la critique génétique, jamais véritablement concurrencé jusqu’à Henri Mitterrand, voire Colette Becker — c’est-à-dire, au plus tôt, jusqu’en 1966 (Pagès, 2017, p. 77-78). Massis a consulté l’ensemble des études disponibles sur son objet, y compris les plus récentes, par exemple celle de Bernard Bouvier (Bouvier, 1904, Massis, 1906, p. 5). À partir des manuscrits, il corrige et comble la bibliographie disponible, identifie des sources dont Zola ne précisait pas les références, détaille le contenu du dossier préparatoire de L’Assommoir, avec son foliotage, afin de « rendre l’usage de ces documents pratique et facile » (Massis, 1906, p. 91). Il replace l’œuvre dans son contexte, prend en compte la biographie de Zola, éclaire la chronologie et les rythmes de l’écriture, soulignant la détermination du romancier, sur le long terme.

15Contrairement à ce qu’on a pu dire (Barjonet, 2010, n. 144 p. 60), l’étude de Massis, qui tient L’Assommoir pour un « chef-d’œuvre » (Massis, 1906a, p. 88), n’est pas défavorable à Zola. Massis met en valeur les manuscrits, les livrant dans une taille de caractères supérieure à celle de son propre texte, et les commentant avec parcimonie (ce que Lanson loue dans sa recension). « Nous espérons que la lecture de ces documents servira à modifier quelques jugements trop sévères ou trop prompts » (Massis, 1906a, p. 330), conclut le jeune homme. Il entend bien prouver que Zola n’a plagié personne, comme on le murmure, et déclare à ceux qui jugeraient peu concluante la mise en regard du dossier de L’Assommoir et du Sublime ou le Travailleur comme il est en 1870 et ce qu’il peut être, de Denis Poulot :

le Sublime est un document […] Comme il n’y a là « nulle imagination, nul apport de créateur », Zola crut pouvoir y prendre quelques faits comme l’auteur d’un drame historique emprunte aux historiens ses traits de couleur locale, sans être pour cela un plagiaire. Du reste, si l’indication des sources d’un roman était chose usitée, il eût volontiers criblé de renvois les bas des pages de son livre. (Massis, 1906a, p. 171-172)

16Six ans plus tard, en 1912, dans « La crise morale de l’Université », Massis relatera un épisode qui semble démontrer rétrospectivement que, bien qu’il ait appliqué à Zola les principes de l’histoire littéraire, il l’admirait : Massis s’insurge qu’au nom de l’érudition, « un certain Mathieu entend[e] prouver que Pascal était un faussaire » (Massis, 1912, p. 1).

17Massis se réclame d’une « critique sympathique et équitable », non hagiographique. Il considère qu’il existe un écart entre le système dont Zola s’est réclamé − « observation », « expérimentation » (Massis, 1906a, p. VIII et p. VII) − et ce qu’il a réellement produit : une œuvre d’art. Zola, pense-t-il, avait besoin de la théorie comme « discipline » (Massis, 1905a, p. 448). Lanson ne disait pas autre chose, quand il considérait que « Zola, naïvement, s’estimait ouvrier de la même œuvre que Claude Bernard » (Lanson, [1892] 1895, p. 324)… Et s’il y avait deux Massis, comme on compte deux Lanson ? Un continuum semble plutôt à l’œuvre : en 1906, Massis avance que la documentation zolienne est sans valeur scientifique (Zola ne pratique pas l’érudition), et qu’elle soutient un projet où l’imagination a une part largement inavouée, mais considérable. Pendant la campagne contre la Nouvelle Sorbonne, Agathon rappellera ce que l’imagination apporte à la science, à travers « hypothèses » et « intuitions » (Agathon, 1911b, p. 79).

18La capacité de travail de Zola, sa volonté, son vitalisme fascinent Massis. Le futur polémiste se souvient aussi que Zola avait « intitul[é] superbement Mes Haines » (Massis, 1906a, p. 2) un de ses recueils d’articles. Enfin, Zola s’était construit contre le romantisme dont il était l’un des héritiers8 — tension qui animait plusieurs des contemporains de Massis, dont Pierre Lasserre, lequel avait soutenu en 1906 la thèse hostile au romantisme qui allait en faire l’un des prédécesseurs de Massis dans la lutte contre la Sorbonne (Lasserre, 1907)9. Si Massis choisit Zola, c’est aussi parce qu’il fait vendre. Pressé, craignant peut-être de perdre la primeur de l’« enquête » (Massis, 1905b, p. 72), Massis sélectionne le dossier de L’Assommoir pour sa moindre épaisseur autant que son caractère représentatif des techniques du romancier. Comme beaucoup de jeunes bourgeois, Massis aspire à pénétrer le monde des lettres ; que Zola s’exprime à la première personne dans ses brouillons favorise l’identification, d’autant que Massis a sur le métier une fiction autobiographique, qu’il abandonne pour « “[u]n roman » « que sous-tendrait la courbe des expériences de [sa] génération” » (Massis, 1959, p. 34), ainsi qu’il le confie en 1909 à Ernest Psichari. Il aurait alors ajouté : « Je parlerai de la Sorbonne, de la tyrannie universitaire, de la fausse érudition, et j’y défendrai la culture au défaut de nos professeurs. » (Massis, 1931, p. 267) Il commente dans ses souvenirs : « Ce n’était encore qu’un dossier informe où j’entassais tout au hasard ; plans, ébauches, références, lectures, extraits de journaux, de revues, j’en avais plein un tiroir ! » (Massis, 1959, p. 34). Zola a fait des émules…

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Portrait d’Henri Massis dédicacé à Ernest Psichari, photographie argentique, entre 1906 et 1914.
Musée de la Vie romantique, CSR PH 104, avec l’aimable autorisation de Paris Musées.

19Massis a-t-il entamé l’étude de ses manuscrits parce que l’un de ses enseignants à la Sorbonne — peut-être Lanson — la lui a proposée comme exercice ? Rien ne prouve, comme l’affirme Claire Bompaire-Évesque, que le Zola de Massis procède d’« un diplôme de maîtrise dirigé par Gustave Lanson » (Bompaire-Évesque, 2002). La « maîtrise » n’existait pas alors ; et Massis n’est jamais allé au-delà de la licence, ainsi que l’atteste son dossier de la Légion d’honneur10. Les annuaires de l’École pratique des hautes études nous apprennent en revanche qu’il a suivi régulièrement la conférence d’Abel Lefranc en 1905, et lors de ses passages à Paris en 1906. Dès 1905, il a en effet devancé l’appel, y ayant comme d’autres « tout intérêt administrativement » (Maurice Dusolier à Massis, 1906) : au régiment, il donne une conférence peu cocardière sur l’impérialisme en Allemagne (Massis, 1906b). Sous la direction de Lefranc, spécialiste des xve et xvie siècles, Massis « s’est occupé utilement du Petit Jehan de Saintré, d’Antoine de la Salle » la première année et, la suivante, il a participé aux travaux sur « l’Institution chrétienne de Calvin, édition de 1541 » (Annuaire de l’École pratique des hautes études, 1906, p. 85 et p. 88). Jusqu’en 1907, il figure parmi les auditeurs de l’EPHE (Annuaire de l’École pratique des hautes études, 1907, p. 163) — ce temple de l’érudition qu’il reniera dans L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne (Agathon, 1911b, p. 14) et dans « Victor Duruy » (Agathon, 1911a, p. 1-3). Il fréquente aussi alors la Société des études rabelaisiennes présidée par Lefranc (« Chronique », 1907, p. 447). C’est à Lefranc, en « hommage d’affection et de dévouement » qu’est dédié Comment Zola composait ses romans. En se plaçant du côté du chartiste Lefranc, élu au Collège de France alors qu’il n’avait pas quarante ans (Bruley, 2020) plutôt que du normalien Lanson, plus âgé, Massis choisit la jeune critique, le positivisme et la libre pensée. Les opinions politiques et scientifiques de Lefranc sont en effet plus radicales que celles de Lanson : il a notamment édité les Œuvres complètes de François Rabelais grâce à un don de la marquise Arconati Visconti en mémoire de son père, l’anticlérical Alphonse Peyrat. Entre vieilles barbes et jeune garde, Massis fréquente, à cette époque, Jules Troubat — le dernier secrétaire de Sainte-Beuve — et Émile Faguet, mais aussi un certain nombre d’écrivains issus du symbolisme, comme Henri de Régnier et les jeunes Julien Cain, Roger Sciama, Fouassier, Gelly, Raymond Schwab, Henri Franck, Charles Demange. Son ami Dusolier le suppose si bien introduit dans le monde des lettres qu’il pourrait, pense-t-il, lui trouver l’adresse de Maeterlinck (Dusolier à Massis, 1907). La compagnie des sorbonnards n’incommode pas tant que cela Massis, puisque fin 1910, il est encore membre de la Société amicale Gaston Paris, à laquelle appartient également Lanson (Société amicale Gaston Paris, 1911, p. 18).

1908 : le tournant

20Tout semble changer en 1908, sous l’influence combinée de Charles Péguy, de Maurice Dusolier et de Maurice Barrès : le premier s’est rapproché de Dieu à mesure qu’il s’éloignait de ses voisins de la Sorbonne ; le deuxième, un peu plus âgé que Massis, lui a ouvert de nouvelles perspectives intellectuelles et spirituelles, le mettant sur la voie de la conversion ; le dernier devient, pour un temps, le maître de Massis. Quand Massis offre son Zola à Barrès, il ne l’assume déjà plus — quoique Barrès admire comme lui en Zola le producteur, et sa capacité à animer de grandes fresques sociales (Massis, 1962, p. 61 et 1931, p. 38). La bascule se fait jour dans la lettre que Massis adresse en juin 1909 au journal monarchiste L’Action française, où, sous le pseudonyme d’Henri Dartevel, Jacques Bainville déboulonnait Zola, et égratignait au passage son commentateur Massis. Le quotidien reproduit ladite lettre, dans laquelle Massis donne une leçon de méthode : Dartevel fait passer pour des propos de Zola une citation de Pierre Bayle ; et il prend l’opinion de Massis pour celle de Zola, se laissant tromper par le mouvement d’identification qui pousse l’un vers l’autre. Massis défend ensuite sa position critique :

[…] j’ai réservé mon avis sur la valeur de cet art qui, je tiens à le dire, n’est pas selon mes penchants et mes affinités intellectuelles. Notre maître, Maurice Barrès, de qui l’amitié m’honore, le sait bien. (Dartevel, 1908a, p. 2).

21En réalité, l’opinion de Massis sur Zola a évolué depuis qu’il fréquente l’ancien « Prince de la jeunesse ». En se réclamant de lui, il se légitime et s’accorde une protection : les nationalistes d’Action française y réfléchiront à deux fois avant d’attaquer quelqu’un qui appartient peu ou prou au même camp. Jacques Bainville, avec qui Massis fondera La Revue universelle, s’excuse dans une lettre privée que Massis glisse dans son exemplaire de Comment Zola composait ses romans (de Lévis Mirepoix, 1961). Début 1909, Massis affiche son antisémitisme dans une lettre à Barrès (Massis, janvier 1909 [?])11. Cet antisémitisme sous-tendra également les « Portraits de Sorbonne », en particulier celui de Lanson, auquel Agathon reproche de « chante[r] l’hosannah à la Démocratie », d’assiste[r] « aux répétitions générales, aux côtés de M. Léon Blum » et, dans ses critiques dramatiques, d’associer le nom de « Porto-Riche » à ceux de Racine et Marivaux (Fonsène, 1911b, p. 1).

Relectures

22En 1929, alors que l’Académie française vient de lui décerner le Grand Prix de Littérature pour l’ensemble de son œuvre, Henri Massis étoffe en une du Journal quelques « souvenirs de jeunesse » qu’il avait déjà partagés. Il parle de celui qu’il était à la troisième personne ; il prétend être allé par hasard « vers Zola — qu’il n’avait jamais lu — » et avoir tenu Anatole France pour « le plus grand écrivain de [s]on temps », alors que « Zola ne [l’] intéressait pas du tout ». Lanson aurait terminé de le dégoûter de l’histoire littéraire en lui demandant de « dater dix lettres de Voltaire » (Massis, 1929, p. 112). Scène primitive qui annoncerait la campagne contre la « Nouvelle Sorbonne ». Cette formulation, « dater dix lettres de Voltaire » (Maxe, 1911, p. 3 et Julia, 1911, p. 2), devient un refrain antiintellectualiste dont la presse fait ses choux gras, notamment à droite. Pourtant, dans son acharnement contre Lanson, Massis n’a pas cessé de chercher à dater le moment où ce dernier s’est converti au culte républicain : 1895 ? L’affaire Dreyfus ? La réforme de 1902 ? Intéressant : en 1931, quand Massis refond cette une du Journal dans ses Évocations, il ajoute pour caractériser l’« enfant de dix-sept ans » qu’il était : « Il rêve pour l’instant d’égaler M. Lanson en génie. » (Massis, 1931, p. 8) Notation ironique, vue de loin, mais qui n’occulte pas l’ancienne admiration, fût-elle ingénue.

De l’érudition à la bibliophilie

23Massis a manifesté dès sa jeunesse un intérêt pour la bibliophilie, qui accompagne à l’origine l’érudition telle qu’il la pratique. Dans l’article qu’ils consacrent à son Zola, Faguet comme Lanson qualifient d’ailleurs Massis et son travail de « curieux » (Faguet, 1906, p. 165 et Lanson, 1906, p. 38), adjectif qui peut signaler un penchant bibliophile — également observable chez Péguy, que Massis porte aux nues. À partir de 1909, Massis entraîne Barrès dans plusieurs projets. Il lui conseille de rehausser l’édition originale de son roman Colette Baudoche, qui vient de paraître, en soignant le papier, la composition typographique, en ajoutant une marque — un monogramme, par exemple, et en proposant un faible tirage numéroté (Massis à Barrès, [1909]). En 1911, Massis lui soumet une autre idée : contacter un éditeur susceptible de réaliser une édition de poche des Pensées de Pascal ; les démarches seraient facilitées si Barrès acceptait de reproduire sa conférence L’Angoisse de Pascal, prononcée en mars 1909, et encore jamais imprimée (Barrès, 1909). Massis imagine un exemplaire « sans notes, portatif, pareil à certains exemplaires de l’Imitation » ; « sur papier vergé, en jolis caractères » ; « On rejetterait toutes les notes qui irritent l’œil et troublent notre méditation. L’édition de 1670 ou le texte de Gazier pourrait être adopté. » (Massis à Barrès, 1911) Pas d’appareil critique qui entrave la méditation philosophique, donc ; mais un souci de l’établissement du texte, de sa présentation typographique. Maniabilité et justesse, alliance de la morale et des avantages économiques, puisque L’Imitation de Jésus-Christ fut un succès de librairie.

24En conclusion de cet article gigogne, où j’ai appliqué la méthode de Lanson à Massis qui l’appliquait à Zola, j’aimerais souligner le point d’interrogation qui clôt son titre. Les sources ne révèlent pas en effet précisément ce que Massis doit à son maître ; mais elles le rattachent encore à l’histoire littéraire. Malgré la différence d’âge, Massis et Lanson mèneront des carrières parallèles, participant à un même cycle de conférences, signant ponctuellement les mêmes pétitions13, livrant leurs lectures de Bossuet, de Pascal ou du Grand Meaulnes. Étant donné leurs trajectoires politiques, on s’étonne seulement que, dans une certaine mémoire « collective », ce soit Lanson, et non le conseiller de Pétain, qui passe pour un « mauvais maître ».