Colloques en ligne

Thérèse Charmasson

Histoire littéraire et mécénat autour de 1900 : Gustave Lanson et la marquise Arconati Visconti

Literary history and patronage around 1900: Gustave Lanson and Marquise Arconati Visconti

1C’est au titre de professeur à la faculté des lettres de l’université de Paris que Gustave Lanson (1857-1934) apparaît, assez tardivement, dans l’entourage (et dans la vie) de la marquise Arconati Visconti (1840-1923), en tant qu’exécuteur testamentaire de cette dernière, au sein du testament qu’elle rédige en 1917, et par lequel elle fait de l’université de Paris sa légataire universelle1.

2Gustave Lanson, né à Orléans (Loiret), le 5 août 1857, est pourtant de près de vingt ans le cadet de la marquise Arconati Visconti, née Marie Peyrat, à Paris, le 26 décembre 1840, avec lequel, semble-t-il, elle n’a eu jusqu’alors aucun rapport, bien qu’elle évolue elle-même depuis de nombreuses années dans un milieu de chartistes, de normaliens, de professeurs et d’administrateurs de l’enseignement supérieur dont Gustave Lanson, par les différents postes qu’il a occupés et qu’il occupe à cette date, fait lui-même partie (Charle, 1985b, p. 109-110 ; Fraisse, 2002, p. 338).

3À l’issue d’une scolarité dans différents lycées parisiens, Lanson a en effet été reçu troisième en 1876 au concours de l’École normale supérieure, dans la promotion dont le major est Salomon Reinach (1858-1932), le frère cadet de Joseph Reinach (1856-1921), tous deux proches de la marquise qui a partagé leur combat en faveur d’Alfred Dreyfus (1859-1935). Après six ans d’enseignement à compter de 1879 comme professeur de rhétorique dans différents lycées de province, à Bayonne, Moulins et Toulouse, suivis, en 1886, d’un séjour en Russie à la cour impériale comme précepteur du futur tsar Nicolas II (1868-1918), Lanson est nommé en région parisienne. Entre 1886 et 1894, il exerce au lycée Charlemagne, où il a fait lui-même ses études secondaires, au lycée Michelet, puis au lycée Louis-le-Grand. Il poursuit parallèlement des travaux de recherche pour une thèse de doctorat, Nivelle de la Chaussée et la comédie larmoyante, qu’il soutient le 18 décembre 1887. Le 3 janvier 1888, il épouse Alice Caroline Le Gendre (1865-1957), devenant par ce mariage le beau-frère du docteur Paul Le Gendre (1854-1936) qui est, à compter d’une date qu’on ignore, mais avant la Première Guerre mondiale, et donc avant la nomination de Lanson comme exécuteur testamentaire de la marquise, le médecin du compagnon de la marquise, Raoul Duseigneur (1845-1916), jusqu’au décès de dernier en 1916, puis celui de la marquise elle-même.

4C’est à Madame Lanson qu’on doit, après le décès de son mari, le dépôt en 1935 entre les mains du recteur Sébastien Charléty (1867-1945) de la correspondance reçue par la marquise Arconati Visconti, dont elle avait confié à Lanson, par testament, le soin de décider de son sort2. Les trente-sept volumes de cette correspondance sont actuellement conservés dans les fonds de la bibliothèque Victor-Cousin à la bibliothèque de la Sorbonne ; ces volumes ont été intégralement numérisés et sont accessibles en ligne sur le site de la bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, Nubis3. Les lettres échangées par Lanson et la marquise Arconati Visconti ne figurent toutefois pas dans ce fonds. Sans doute conservées par Lanson après le tri qu’il avait fait des papiers de la marquise, elles se trouvent dans les archives de ce dernier au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BnF, NAF 28 328/5, 1917-1923).

5En 1894, année de la première édition de l’Histoire de la littérature française, Lanson devient le suppléant de Ferdinand Brunetière (1849-1906) à l’École normale supérieure pour deux de ses conférences en 1894-1895, puis pour trois d’entre elles entre 1896 et 1900 (Charle, 1985b, p. 109 ; Compagnon, 1983, p. 60). C’est à cette même date qu’éclate l’affaire Dreyfus qui, semble-t-il, marqua profondément Lanson (Fraisse, 2002, p. 342). S’il ne s’est pas engagé de façon formelle dans la défense d’Alfred Dreyfus, comme le rappelle Antoine Compagnon, son nom apparaît dans L’Aurore dès le 16 janvier 1898, au sein de la troisième liste des soutiens apportés à Émile Zola après la publication de « J’accuse !… » trois jours plus tôt (Compagnon, 1983, p. 61-68). En 1900, Lanson soutient la création de l’École des hautes études sociales et participe au mouvement des Universités populaires, au sein duquel la marquise Arconati Visconti compte de nombreux amis. En août et septembre 1904, il donne plusieurs articles à L’Humanité de Jean Jaurès, proche ami de la marquise qui a participé au financement du journal (Baal, 1981, p. 433-520).

6Nommé maître de conférences de langue et littérature françaises à la faculté des lettres de Paris en 1900, Lanson y est chargé en 1903-1904 du cours d’éloquence française comme suppléant de Gustave Larroumet (1852-1903), qui appartient également à l’entourage de la marquise Arconati Visconti. Larroumet décédé, Lanson est nommé en janvier 1904 professeur d’éloquence française à la faculté des lettres et devient vice-président du conseil de rédaction de la Revue d’histoire littéraire de la France qui comportait lors de sa création nombre d’amis proches de la marquise, parmi lesquels Gabriel Monod (1844-1912) (Charle, 1985b, p. 109 ; Compagnon, 1983, p. 43-45 ; Compagnon, 1995, p. 29-53, p. 30-31, 42, 51).

7Dans le cadre d’une convention signée entre l’université de Paris et l’université de Columbia prévoyant le fonctionnement « à frais communs » d’une chaire française à Columbia, Lanson séjourne trois mois aux États-Unis d’octobre à décembre 1911. Il y donne les mêmes cours qu’à la faculté des lettres de Paris, mais assure également des conférences à Boston, Harvard, Yale, Smith College, Cornell, Detroit, Ann Arbor, Pittsburgh, Baltimore et Washington, soit en 80 jours, 60 leçons, cours et conférences, expérience dont il rend compte à son retour dans la Revue internationale de l’enseignement (Lanson, 1912, p. 5-15 ; Charle, 1994, p. 45).

8En 1919, Lanson succède à Ernest Lavisse (1842-1922) à la direction de l’École normale supérieure, charge qu’il occupe jusqu’à sa retraite en 1927 (Charle, 1985b, p. 109 ; Dossier de légion d’honneur de Gustave Lanson). Il est alors suppléé dans son enseignement à la faculté des lettres par Daniel Mornet (1878-1954) qui le suppléera également, puis lui succédera dans la chaire d’histoire littéraire du xviiie siècle français que la marquise fonde pour lui en 1922 à la faculté des lettres, en souvenir de son père Alphonse Peyrat (Charle, 1986, p. 163-164). C’est toutefois Lanson qui prononce, le 13 décembre 1922, la leçon inaugurale de la chaire (Lanson, 1922, p. 97-123). Seul littéraire dans l’entourage de la marquise, Lanson rejoint ainsi, comme exécuteur testamentaire et titulaire de chaire, les historiens, chartistes et normaliens, mais aussi les hommes politiques, les conservateurs de musée et les collectionneurs et amateurs d’art que fréquentait la marquise. Pour nombre d’entre eux, ils furent accueillis dans le salon qu’elle a tenu, à compter de 1880, dans son hôtel particulier du 16 de la rue Barbet-de-Jouy à Paris (Baal, 1981 ; Charmasson, 2014, p. 280-281 ; Charmasson, 2023, p. 64-65).

Qui est la marquise Arconati Visconti ?

9Le 3 mai 1923, Lanson, accompagné du recteur de Paris Paul Appell (1855-1930) déclare à la mairie du 7e arrondissement de Paris le décès de la marquise Arconati Visconti, survenu à son domicile (Arch. nat., F17 14 62). C’est encore lui qui, à la levée du corps, le 5 mai 1923, prononce l’éloge de la marquise dans la chambre mortuaire. Il rappelle rapidement ses « bienfaits » et ses « libéralités » envers de nombreuses institutions, décrit à grands traits sa personnalité avant d’esquisser un portrait intellectuel, sous la forme d’une adresse à la défunte :

[…] Votre largesse inépuisable, dont la spontanéité prévenait sans cesse les demandes, obéissait aux déterminations d’une énergique personnalité. Dans le champ illimité du bien à faire, vous aviez choisi le bien que vous vouliez faire. Les beaux-arts, l’érudition, la science, plus particulièrement la France et l’Italie de la Renaissance, la France au xviiie siècle : voilà les provinces que votre curiosité aimait à parcourir. Vous avez été l’amie de Machiavel, de Villon, de Montaigne et de Voltaire.
Vous aviez coutume de vous dire un « étudiant », un « chartiste » et vous l’êtes restée dans votre marquisat, jusque bien près de vos derniers jours. Votre fine et large culture a fait de vous la bienfaitrice en quelque sorte professionnelle des musées et des universités […].
Républicaine et philosophe, vous avez vibré pour toutes les grandes idées de notre temps, vous avez aimé la politique — la politique des nobles esprits et des cœurs purs — comme vous avez aimé l’art et la science […]4.

10Quelques jours plus tard, dans la revue L’Illustration, Lanson, dans un style moins oratoire, reprend les grandes lignes de la biographie de la marquise :

Avec la marquise Arconati Visconti, qui vient de mourir dans un âge très avancé, disparaît une des figures les plus originales de la société parisienne d’avant la guerre, une noble figure de femme, intelligente, cultivée, généreuse, enfin une figure bien française de bonne Française :
« Ma vie, aimait-elle à dire, est un conte de fées. »
D’abord une jeunesse d’étudiant pauvre : austère, studieuse, toute de labeur et de privations. Le père, Alphonse Peyrat, esprit grave et talent âpre, républicain et libre penseur, se délasse des polémiques du journaliste par des études d’histoire politique et de critique religieuse. Elle lui sert de secrétaire et prend auprès de lui, pour toute sa vie, le goût de la pensée sérieuse. Elle répétait volontiers dans ses dernières années qu’elle n’avait jamais lu un roman, et qu’elle n’était pas allée au théâtre six fois en sa vie […].
Brusquement, tout changea. Un patriote italien, le marquis Arconati Visconti, d’une famille milanaise qui remontait au douzième siècle, vingt fois millionnaire, demanda la main de Melle Peyrat. Victor Hugo et Gambetta furent les témoins du mariage.
Et ce fut tout d’un coup la richesse fabuleuse, la vie princière : hôtel à Paris, palais à Florence, villa sur le lac de Côme, château historique en Belgique […].
Sa maison était ouverte à ses amis. L’histoire de son salon fera partie de la l’histoire de la troisième République […].
Ses dernières années ne furent employées qu’à se dépouiller. Elle vendit ses palais et ses terres, donna à la Belgique, par admiration pour son roi, le magnifique château de Gaësbeek [sic], et annonça l’intention d’instituer l’Université de Paris sa légataire universelle […] (Lanson, 1923)5.

11Née à Paris, le 26 décembre 1840, Marie Peyrat était la fille d’Alphonse Peyrat, figure marquante, quoique maintenant assez oubliée, du Second Empire et de la Troisième République. Collaborateur d’Émile de Girardin (1802-1881) à La Presse jusqu’en 1863, fondateur de l’Avenir national en 1865, il y mena une campagne incessante contre Napoléon III. Élu représentant de la Seine en février 1871, Alphonse Peyrat siégea à l’extrême gauche de l’Assemblée, dans le groupe radical de l’Union républicaine. Sénateur de la Seine à compter de 1876, il en était à sa mort, en décembre 1890, le vice-président. C’est à lui que revient la paternité de la célèbre formule de Gambetta dans son discours du 4 mai 1877, qui conduisit à la rupture entre les républicains et Mac Mahon : « Le cléricalisme ? Voilà l’ennemi. » (Vapereau, 1893, p. 1242-1243)

12Marie Peyrat fut élevée dans le culte des principes républicains par son père, tout en fréquentant, en sa compagnie et parfois celle de sa mère, avant que cette dernière ne décède en 1868, les milieux du journalisme et du théâtre. Les Goncourt, qui l’évoquent à plusieurs reprises dans leur Journal entre avril 1861 et novembre 1862, en brossent un portrait assez peu flatteur, mais soulignent déjà l’intérêt que Marie Peyrat manifeste pour la littérature du xviiie siècle et l’histoire de la Révolution française. Ainsi, le 12 février 1862 : « Singulière jeune personne : un vrai garçon, une robe et une coiffure de fille, une voix affreuse, une physionomie vive, l’œil intelligent, le nez retroussé, un fonds de lectures grignotées en courant dans une bibliothèque du xviiie […] » ; le 12 mars 1862 : « Nous sommes à l’Opéra, dans la loge du directeur, sur le théâtre. À côté de nous, Peyrat et mademoiselle Peyrat, une jeune fille élevée par le xviiie siècle, s’étant fait un idéal de Madame du Barry, causant de tout, parlant de tout, ayant à peu près tout lu, mais en linotte, ayant pour charme et pour intelligence, assez petite au reste, de jeter en bavardant un mot sur Michelet, sur la Révolution, sur beaucoup de choses auxquelles ne touche pas d’ordinaire la pensée des femmes […]. » Et encore le 11 juin 1862 : « Singulière fille, incompréhensible, profonde, je crois, tout simplement parce qu’elle est creuse, éprise de Robespierre […]. » (Goncourt, [1861-1864] 2013, p. 100-101, 245, 271, 333).

13Si nous n’en savons guère davantage sur la jeunesse et l’éducation de la marquise, on peut penser que c’est très vraisemblablement dans la bibliothèque de son père que la future marquise Arconati Visconti a développé ce goût et cet intérêt pour la littérature et l’histoire. Figurent en particulier, dans le fonds aujourd’hui conservé à la bibliothèque historique des Archives nationales, les œuvres complètes de Rabelais, ainsi que celles de Montesquieu, de Diderot, de Voltaire, de Rousseau, de Condorcet et de Beaumarchais, mais aussi un ensemble de brochures et de documents datant des époques révolutionnaire et impériale, ainsi que des études historiques portant sur ces deux périodes (Berche, 2004, p. 109-134 et 116-122).

14Le 29 novembre 1873, Marie Peyrat, qui avait jusque-là vécu avec son père, épouse civilement à Paris, à la mairie du 9e arrondissement, à l’âge de 33 ans, le marquis Giammartino Arconati Visconti (1839-1876), quelques mois seulement après le décès du père de celui-ci, qui, s’était, semble-t-il, violemment opposé à cette union. Né à Pau, le 12 novembre 1839, Giammartino Arconati Visconti appartenait en effet, comme le souligne Lanson, à un tout autre milieu que celui alors fréquenté par Marie Peyrat. Son père, le marquis Giuseppe Arconati Visconti (1797-1873), combattant du Risorgimento, avait dû fuir Milan en 1821 et, condamné à mort par les Autrichiens en 1823, s’était réfugié au château de Gaesbeek, situé à quelques kilomètres de Bruxelles, qu’il avait hérité de son oncle et où il recevait, en compagnie de sa femme Costanza Trotti Bentivoglio (1800-1871), les « esprits les plus éclairés de son temps ». Rentré en Italie en 1840, il y participa à l’insurrection de 1848 et, après avoir été député du Parlement subalpin, nommé sénateur du royaume d’Italie, siégea au Sénat sur les bancs de la droite jusqu’à son décès le 11 mars 1873.

15Les témoins de ce mariage sont, pour Marie Peyrat, deux amis de son père, Victor Hugo (1802-1885) et Emmanuel Arago (1812-1896) et non Gambetta comme l’indique Lanson, et pour Giammartino Arconati Visconti, l’orientaliste Jules Mohl (1800-1876), professeur de persan au Collège de France, époux de Mary Clarke (1793-1883) qui avait été l’amie de sa mère6. Devenue marquise Arconati Visconti, Marie Peyrat suivit son mari en Italie et fut présentée à la cour de Victor Emmanuel II (1820-1878) dont il était l’aide de camp. Elle réside alors tantôt à Florence, tantôt en Lombardie, passant l’été à Balbianello, dans la villa que la famille Arconati Visconti possédait sur le lac de Côme, et l’automne en Belgique au château de Gaesbeek.

16Veuve dès 1876, sans enfants et héritière des biens de la famille Arconati Visconti, tant en Italie qu’en Belgique, la marquise regagne alors Paris où elle acquiert, en 1880, un hôtel particulier au 16 de la rue Barbet-de-Jouy. Elle y ouvre, sans doute à l’instigation de son père qui avait lui-même fréquenté salons et cafés républicains, un salon où elle reçoit les amis de son père, républicains de la première heure, dont Léon Gambetta et son secrétaire Joseph Reinach, ou encore Jules Claretie qui a été le collaborateur d’Alphonse Peyrat à L’Avenir national, et, plus tard, des « intellectuels », chartistes et normaliens : Gabriel Monod, Auguste Molinier (1851-1904) et son frère Émile Molinier (1857-1906), qui comptèrent parmi les premiers soutiens d’Alfred Dreyfus qu’elle y accueille après son retour de l’île du Diable. C’est, semble-t-il, après la mort de son père que le cercle des amis de la marquise s’ouvre plus largement à des conservateurs de musée et à des collectionneurs, tels que Raymond Koechlin (1860-1933), Gaston Migeon (1861-1930), Louis Metman (1862-1943), ou Raoul Duseigneur.

17La marquise Arconati Visconti évolue ainsi dans un double milieu et, comme le souligne Lanson, fait bénéficier de son mécénat, tant les musées que les établissements d’enseignement supérieur, notamment, à partir de 1907, l’université de Paris.

Un soutien multiforme à l’université républicaine

18C’est dans ce cadre des « libéralités » de la marquise envers l’université de Paris que s’inscrivent les relations nouées en 1917 entre Lanson et la marquise Arconati Visconti. Le recteur de Paris Louis Liard (1846-1917) avait, dès 1911, suggéré à la marquise d’inscrire l’historien de la littérature au nombre de ses exécuteurs testamentaires. Il lui écrit ainsi le 15 décembre 1911 : « […] Finalement, j’ai trouvé l’homme, the right man. C’est M. Lanson, professeur à la faculté des lettres de Paris, un caractère à toute épreuve. Avec Jaurès et Bédier, vous auriez là un beau trio d’exécuteurs testamentaires. » Gabriel Monod, le 28 mars 1911, avait quant à lui proposé les noms d’Abel Lefranc (1867-1952), de Raoul Duseigneur et d’Émile Bourgeois (1857-1934), professeur d’histoire à la faculté des lettres de Paris7.

19En 1911, la marquise ne connaît pas personnellement Lanson, dont elle sait toutefois qu’il est le beau-frère de Le Gendre et dont elle connaît sans doute certains livres. L’atteste une lettre adressée à Joseph Reinach : « J’ai relu hier le petit livre de Lanson, le beau-frère de Le Gendre sur le Patron [i.e Voltaire] ; c’est charmant, mais il a trop oublié que c’était l’aïeul8. » Après les décès de Monod en 1912 et de Duseigneur en 1916, la marquise substitue, dans son testament en date du 25 octobre 1917, le nom de Lanson à celui de Louis Liard qu’elle avait d’abord inscrit dans un projet de testament qui n’a pas été conservé9. Son ultime testament, daté du 2 février 1923, fait de l’université de Paris sa légataire universelle et confirme Lanson dans ce rôle d’exécuteur testamentaire10.

20Et à compter de 1917, mais surtout de 1918 à 1921 (date du décès de Reinach), le nom de Gustave Lanson apparaît régulièrement dans les lettres que la marquise adresse à Joseph Reinach auquel elle rapporte certains de ses propos et communique certaines de ses lettres, comme elle le fait pour d’autres de ses correspondants11.

21Par son testament du 25 octobre 1917, la marquise Arconati Visconti institue à la faculté des lettres de l’université de Paris « un prix annuel de mille francs ou triennal de trois mille francs, M. Lanson dira ce qu’il préfère — qui portera le nom de prix Gustave Lanson », pour servir à l’impression des meilleures thèses présentées pour le diplôme d’études supérieures, dont le sujet sera relatif à l’histoire de la littérature moderne (xvie-xixe) et qui unira le goût des idées à l’emploi judicieux de l’érudition et des méthodes exactes ». Elle précise que le prix sera attribué par les professeurs et maîtres de conférences de littérature française à la faculté des lettres. En l’absence de diplôme d’études supérieures « digne d’être imprimé », ou si le diplôme d’études supérieures était supprimé, le texte prévoit que le prix Lanson serait décerné à une thèse complémentaire de même nature que le mémoire défini ci-dessus. Toutefois, ce « prix Lanson » semble n’avoir jamais été décerné, et on n’en trouve aucune mention dans la correspondance échangée entre l’universitaire et la marquise.

22Quelques années plus tard, en 1921, la marquise Arconati Visconti met à la disposition de la faculté des lettres de l’université de Paris une somme de 100 000 francs qui devra être « employée pour assurer la publication des meilleures thèses de cette faculté » ; les ouvrages ainsi publiés devront « porter simplement l’indication qu’elles ont été imprimées à l’aide de la donation Alphonse Peyrat ». Cette nouvelle foundation lui a sans doute été suggérée par Lanson. Le 24 mars 1920, il lui écrivait en effet :

Vous me parliez tantôt avec votre générosité habituelle, de votre désir de faire ce que je vous indiquerai d’utile soit à des individus, soit à la collectivité des étudiants ou normaliens. À l’heure actuelle, ce que l’on peut faire de mieux est de constituer un fonds pour aider à l’impression des thèses de doctorat : on sert ainsi la science plus que les hommes […]. Je crois que la chose irait dans le sens de vos intentions générales que je puis bien résumer en un mot : le dévouement à l’esprit et à la science […]12.

23Et le 4 février 1921, il informe « à titre officieux » le conseil de l’université de Paris de cette donation de la marquise Arconati Visconti, qui indique qu’elle « ne se fait pas d’illusions sur la modicité relative de la somme qu’elle consacre à cette œuvre », mais [qu’] elle veut donner un exemple et déclencher un mouvement, précisant que « cette somme ne devra pas être placée, mais consommée au fur et à mesure des besoins13 ». Dès le 13 janvier 1921, Lanson avait remercié la marquise Arconati Visconti « pour le magnifique don qui est le commencement du salut pour l’érudition française historique et littéraire », ajoutant : « Je suis bien touché que vous ayez tenu à marquer si nettement que vous faisiez cela pour moi par confiance et amitié […]14. » Lanson préside la commission chargée de choisir les ouvrages à publier et c’est à lui que la marquise remet « un chèque de 100 000 francs pour les thèses15 ».

24Un an plus tard, à la séance du 6 mars 1922 du conseil de l’université de Paris, le recteur Paul Appell donne lecture d’une lettre qu’il a reçue de la marquise Arconati Visconti l’informant qu’elle a fondé par testament à la faculté des lettres, « une chaire d’histoire littéraire du xviiie siècle français qui portera le nom de chaire Alphonse Peyrat », « en mémoire de mon père, dit-elle, pour qui la littérature philosophique du xviiie siècle a été avec la Révolution française, le plus grand objet de culte et d’étude ». La chaire, est-il précisé, devra être confiée à Lanson.

En même temps que pour le nom de mon père, je fais la fondation pour que le xviiie siècle français et ses philosophes contre lesquels s’élèvent encore aujourd’hui tant de préjugés hostiles soient toujours l’objet d’une étude sérieuse et impartiale dans l’université de Paris. J’ai confiance dans l’attachement de l’université aux méthodes exactes et à la recherche probe, pour ne jamais livrer l’enseignement que je crée aux détracteurs passionnés de ce qui fut une grande époque de la littérature française. (Procès-verbal de la séance du conseil de l’université de Paris, 6 mars 1922, p. 277-278).

25Une somme de 28 000 francs est affectée au traitement annuel de cette nouvelle chaire, somme que la marquise remet au recteur le 30 octobre 1922 pour assurer les frais de la première année de ce nouvel enseignement après la création de la chaire par un décret du président de la République en date du 22 avril 192216.

26Plusieurs lettres de Lanson à la marquise Arconati Visconti ont pour objet l’établissement de cette chaire et la procédure à suivre pour en annoncer la création. Le 26 février 1922, Lanson note ainsi :

Me voici donc en voie d’être le premier titulaire de la chaire Alphonse Peyrat pour l’enseignement de la littérature du xviiie siècle. C’est un témoignage de votre amitié qui m’est précieux. Et je suis fier du lien que ce titre établira entre votre admirable père et moi. Fier aussi d’être chargé de représenter pendant quelques années l’étude impartiale de ce grand siècle souvent méconnu […]17.

27Ayant obtenu son transfert de la chaire d’éloquence française qu’il occupait depuis 1904, Lanson prononce la leçon inaugurale de la chaire Alphonse Peyrat le 13 décembre 1922. Après un éloge rapide du père de la marquise, « publiciste de talent, démocrate et libre penseur convaincu », dont « la Révolution et le xviiie siècle avaient formé l’esprit » et qui, malgré sa sympathie pour Robespierre », « véritable disciple de Voltaire et des encyclopédistes, plus que de Jean-Jacques Rousseau », pose le « grand problème » de la part de la littérature et des écrivains dans la Révolution française et, plus largement la « question des rapports de la littérature et de la vie », l’historien souligne que « beaucoup de sujets et des plus considérables sont à reprendre », mais qu’un réel progrès s’est fait dans les méthodes de travail. Il défend l’idée que « c’est la recherche attentive des sources et des influences qui nous font apercevoir avec quelque exactitude les communications des esprits » (Lanson, 1922, p. 97-99, 104-105, 107-108 et 112). Selon lui, « si la connaissance érudite est lente et fâcheuse à acquérir […], elle nous approche de la vie du passé » (ibid., p. 113). À l’issue de cette première leçon, Lanson annonce aussitôt par pneumatique à la marquise : « Tout s’est très bien passé. Succès pour Alphonse Peyrat et pour la marquise Arconati Visconti. Ainsi que pour le professeur. Salle comble. » (agenda de la marquise Arconati Visconti pour 1922, 13 et 14 décembre).

28Cette « profession de foi » de Gustave Lanson sur l’importance de la recherche érudite rencontre le triple intérêt de la marquise pour l’histoire, son enseignement (et celui des sciences auxiliaires) et la publication de travaux d’érudition. Cet intérêt s’était manifesté dès 1894 en faveur des établissements de « haut enseignement et de recherche », l’École des chartes, l’École pratique des hautes études et le Collège de France, puis, à partir de 1907, en faveur de l’université de Paris.

29Le rôle de Lanson dans l’organisation des « libéralités » de la marquise Arconati Visconti, loin de se limiter à l’université de Paris, concerne également des donations faites aux universités de Lyon et de Toulouse ainsi que le don qu’elle souhaite faire de son château de Gaesbeek à la Belgique. Le 28 mai 1920, l’historien indique à la mécène qu’il « va écrire au doyen de Toulouse pour le prix Peyrat », puis, un mois plus tard, que « le maire de Toulouse [auquel la marquise a remis un chèque] n’a qu’à remettre le chèque au recteur : le reste regarde l’université18 ».

30C’est à Lanson que la marquise confie par testament le soin de trier ses papiers et de classer les lettres qu’elle a reçues tout au long de sa vie. Et c’est grâce à lui que l’École normale supérieure, qu’il dirige depuis 1919, voit en 1920 sa bibliothèque s’enrichir d’environ 700 ouvrages (dont plusieurs dédicacés à Alphonse Peyrat par Victor Hugo), qui étaient restés à Gaesbeek après les dons faits en 1909 à la bibliothèque historique des Archives nationales et à celle de la Société pour l’histoire du protestantisme français19.

Échanges littéraires

31Si elle permet de préciser le rôle joué par Gustave Lanson dans les dernières « libéralités » de la marquise Arconati Visconti envers l’Université, la correspondance adressée par Gustave Lanson à la marquise Arconati Visconti (5 lettres en 1917, 29 lettres en 1918, 66 lettres en 1920, 61 lettres en 1921, 44 lettres en 1923) témoigne en outre de l’évolution des rapports qui se sont progressivement établis entre celui-ci et la marquise Arconati Visconti entre 1917 et 1923.

32Le ton des premières lettres que Gustave Lanson écrit à la marquise reste très formel. Il s’adresse à celle-ci en l’appelant « Marquise », la priant d’agréer, le 20 octobre 1917, « l’hommage de tout [son] respect et de tout [son] dévouement20 ». Le 3 janvier 1918, Gustave Lanson assure la « marquise » qu’il lui « fait beaucoup d’honneur, mais surtout de plaisir en voulant bien [le] compter au nombre de ses amis » et qu’elle peut « disposer de [lui] comme d’un homme qui [lui] est tout dévoué21 ». Et le 24 janvier 1918, qu’il « est bien touché de l’affectueuse bonté de [sa] lettre » et ajoute : « Croyez bien que de mon côté, il me semble qu’il y a vingt ans que je vous rends visite, et je me passerais difficilement de mon heure de causerie du mercredi […]22. » Le 20 juin 1918, il conclut une lettre dans laquelle il lui donne le conseil de quitter Paris et d’accepter l’hospitalité de son beau-frère qui est aussi son médecin, Paul Le Gendre, à Samois (Seine-et-Marne), en le priant d’agréer, « […] ma chère amie, l’expression de [son] plus affectueux dévouement » et le 10 juillet 1918, il la prie de croire « à ses sentiments les plus affectueux23 ».

33Des échanges épistolaires entre la marquise et l’universitaire ressort un intérêt partagé pour plusieurs auteurs et périodes historiques. C’est le cas de François Villon. À la marquise qui déclare avoir « aimé, beaucoup aimé ce “grand poète” », avoir été « une des fidèles du cours de Schwob », et qui manifeste son « admiration pour [ses] pages sur Villon », Lanson répond qu’il « a toujours eu un faible pour ce mauvais élève de Villon » et que, « comme il est mort depuis quatre siècles et demi, ainsi que tous les gens qu’il a volés, battus ou meurtris, [il] lui passe sans peine les libertés qu’il a prises dans la vie, en faveur de la poésie ». Je suis heureux, ajoute-t-il, « que vous partagiez mon goût24 ».

34À l’été 1918, Lanson, en réponse sans doute à une lettre de la marquise, se dit « fâché que certaines parties de [son] Voltaire [lui] donnent de la peine (Je pense qu’il s’agit du chapitre de la Littérature) [ajoute-t-il] […] », mais il poursuit ainsi :

D’ailleurs, ce chapitre ne me satisfait plus moi-même aujourd’hui. Toutes mes études depuis vingt-cinq ans m’amènent à relever le 18e siècle de Voltaire — quoique tout ne soit pas beau dans la vie, le caractère et les actes de Voltaire. Je suis sûr en particulier, que s’il s’était abstenu de certaines bouffonneries guerrières et ingénieuses à l’égard de la Bible et de la religion, on aurait beaucoup plus d’estime pour sa critique religieuse qui est très forte et dont le sens historique est remarquable. Plus je vais, plus je me persuade que, à côté de l’action humanitaire, la vraie grandeur de Voltaire est dans la sûreté de son sens historique, et dans sa façon de penser historiquement toutes sortes de questions qu’on posait jusque-là métaphysiquement et théologiquement […].
J’avais autrefois un faible pour la métaphysique : c’est un sport séduisant. J’en suis revenu, et du coup, des gens comme Rabelais, Voltaire, etc., me sont apparus dans un meilleur jour […]25.

35D’autres considérations littéraires ponctuent la correspondance, notamment à propos de Montaigne. À la marquise, qui cite fréquemment l’auteur des Essais dans ses lettres à Joseph Reinach, Lanson affirme être « de plus en plus convaincu que c’est Montaigne qui fait le 17e siècle » : « De ce seul livre des Essais, les deux ou trois générations de contemporains de Louis XIII et de Louis XIV ont tiré de quoi donner à la société française une supériorité de culture sur le reste du monde […]26. » Ces notations à caractère littéraire sont toutefois assez rares dans cette correspondance qui, de 1919 à 1922, porte, pour l’essentiel, sur l’organisation des « libéralités » de la marquise et sur sa santé.

36La correspondance échangée entre la marquise Arconati Visconti et Gustave Lanson, les nombreuses visites que celui-ci rend à celle-là, témoignent des liens d’amitié qui se sont noués entre ces deux personnalités qui partagent des goûts et des intérêts communs tant dans le domaine politique que dans le domaine littéraire et ont œuvré pour le développement d’une histoire érudite de la littérature.