Colloques en ligne

Adrián Valenzuela Castelletto

Lanson et la critique psychologique

Lanson and psychological criticism

1Le « Roman creuse bien plus avant que l’Histoire », écrit Barbey d’Aurevilly dans le petit prologue en tête de la nouvelle des Diaboliques « La Vengeance d’une femme » ([1874] 2003, p. 295). En théorisant les difficultés de l’histoire à représenter la profondeur de la société, Barbey fait une distinction qui pourrait sembler paradoxale : l’œuvre littéraire est le signe d’une opération mystérieuse qui participe d’une forme de symbolisme universel ; elle est l’écriture de l’homme qui ne cesse d’engager la grande histoire pour y trouver sa place, au risque parfois de la modifier ou de la réinterpréter. Cette lecture de l’histoire correspond à la vision critique de toute une génération d’écrivains, qui, exerçant simultanément la fonction de critiques et de romanciers, ont nourri la sensibilité romanesque et orienté le goût esthétique de leur époque.

2L’exemple de Barbey nous conduit assurément vers une lecture psychologique de la littérature, où la compréhension strictement factuelle de la réalité se confond souvent avec l’interprétation littéraire, car l’histoire de la société est considérée davantage comme une histoire des idées, des influences et des sentiments. L’auteur des Diaboliques fait partie de cette génération d’écrivains qui, en rupture avec leur époque, ont recours à un exercice de dédoublement, une stratégie subtilement détournée pour adopter une posture faussement objective, dans le but de comprendre et d’analyser les dérives morales et politiques de leur temps. Barbey semble en effet prendre la voie des psychologues lorsque, définissant l’« histoire de l’Histoire » (Barbey d’Aurevilly, [1854] 1968, p. 58), il s’en prend au matérialisme et au rationalisme positiviste, qui prétendent expliquer les événements historiques par leurs causes sans pour autant pénétrer les profondeurs de leur développement pour dévoiler les forces invisibles qui les sous-tendent. Cette manière de penser l’organicité du politique et du religieux pour écrire l’histoire nourrit une lecture du littéraire qui nécessite que l’écrivain soit capable d’entrevoir les forces invisibles à l’œuvre. Autrement dit, qu’il ait le pouvoir de la compréhension et de la « récapitulation » (Séginger, 2012), voire de l’incarnation.

3Ces éléments constituent la base d’une forme de psychologisme qui imprègne la critique littéraire du xixe siècle, représentée par Sainte-Beuve, Taine, Paul Bourget et Anatole France. Celle-ci, en s’éloignant d’une lecture dogmatique du goût, se situe à mi-chemin entre l’ancienne critique littéraire qui jugeait les œuvres selon des paramètres esthétiques fixes et l’histoire littéraire de Gustave Lanson qui voit le jour a la fin du siècle. La question demeure de savoir s’il existe une rupture ou une continuité entre ces deux écoles. Antoine Compagnon, dans La Troisième République des lettres, évoquait déjà ce problème en s’intéressant aux attaques de la critique lansonienne contre la supposée fausse scientificité du « systématisme » de Taine (Compagnon, 1983, p. 178). Il focalisait l’analyse sur le problème de la subjectivité artistique et, par conséquent, sur l’illusion d’objectivité véhiculée par les interprétations psychologiques. Alain Vaillant perçoit dans cette divergence l’indice du fossé qui se creuse alors entre la discipline proprement historique et une critique impressionniste « qui dissimule derrière la fausse objectivité des systèmes abstraits l’arbitraire le plus pur » (2023, p. 88).

4Les ambitions scientifiques de l’historien de la Sorbonne, animées par le vertige de l’exhaustivité, diffèrent certainement de celles des psychologues, pour lesquels la lecture des œuvres du passé est déterminée par la recherche d’une identité. D’un côté, la pratique du portrait, chez Sainte-Beuve, vise à la compréhension d’une œuvre et d’un homme dans une communauté ; de l’autre, l’Histoire de la littérature anglaise de Taine répond à un désir de montrer que les œuvres littéraires ne sont pas simplement des caprices de l’imagination, mais le signe d’un état d’esprit. Suivant cette même perspective, l’enquête menée par Bourget dans ses Essais et Nouveaux essais de psychologie contemporaine, répond à la nécessité de comprendre les sensibilités d’une époque. Les psychologues sont ainsi des pionniers d’une forme d’histoire sociale de la littérature : ils sont aussi des lecteurs dont les impressions critiques sont entrées dans l’histoire littéraire.

5Le rapport paradoxal qu’ils entretiennent avec Lanson est influencé par les dynamiques de pouvoir propres à la fin du xixe siècle, période marquée par l’émergence de la critique universitaire. Celle-ci entre alors en concurrence avec la critique des écrivains, anciens détenteurs de la parole légitime sur la littérature. En outre, il est à noter que la méthode lansonienne ne se présente pas comme un système achevé, et ne se désolidarise pas complètement de la critique psychologique, notamment en ce qui concerne la question de la sensibilité dans la compréhension de la littérature et le problème de l’individualisation de la démarche littéraire, c’est-à-dire de la place qu’occupe le génie de l’écrivain dans le processus de création. De même, les variations de la critique psychologique, depuis Sainte-Beuve jusqu’à Bourget et France, rendent cette comparaison délicate.

6À cet égard, le rapport au moins ambivalent de Lanson avec Sainte-Beuve peut s’avérer exemplaire lorsqu’il s’agit de démêler la relation entre l’histoire littéraire et la critique psychologique. Dans son Histoire de la littérature française, l’historien considère le seul roman de Sainte-Beuve, Volupté, comme une œuvre charnière, capable d’expliquer l’évolution de l’auteur, qui passe de la poésie « phtisique et moribonde » (Lanson, [1895] 1920, p. 967) de Joseph Delorme à des écrits comme le Port-Royal et les Lundis. Sainte-Beuve est reconnu par Lanson pour sa capacité à « démêler toutes les traces d’influences physiques et sociales dans la composition d’un caractère » ; il se distingue avant tout par son talent de psychologue, car il est curieux « des formes d’âmes imprécises et complexes, des états mêlés, morbides, anormaux, extrêmes sentant avec une sûreté singulière le travail invisible des consciences » (Lanson, [1895] 1920, p. 1005). Cette interprétation conduit Lanson à affirmer que Sainte-Beuve pratique un « art flou » (ibid.), où l’expression toujours entortillée et diffuse finit par provoquer une sensation de finesse et de nuance. En utilisant cette technique littéraire, le critique des Lundis aboutirait à une critique biographique, par laquelle il aurait, selon Lanson, légitimé le romantisme en lui attribuant une tradition. L’historien de la Sorbonne souligne d’ailleurs que Sainte-Beuve aurait joué aux écrivains classiques un mauvais tour en leur dérobant la poésie du xvie siècle pour l’attribuer aux romantiques (Lanson, [1895] 1920, p. 940) : faisant — à la manière de Barbey ? — l’histoire de l’histoire littéraire, il aurait voulu, remarque Lanson, « faire du romantisme une révolution surtout artistique » (ibid.).

7Un psychologue comme Bourget rejoint Lanson dans son analyse de l’évolution littéraire de Sainte-Beuve, qu’il qualifie de paradoxale : sa critique serait le résultat d’un « plaisir que l’âme reçoit d’une tentation qu’elle repousse » (Bourget, 1922, p. 144). La vie et l’œuvre de l’auteur des Lundis illustrent le parcours complexe d’un homme qui, après avoir connu les séductions de la volupté et de la décadence, se serait tourné vers la critique. Pour Bourget, cette évolution est intrinsèquement liée à l’expérience intime du sujet. Elle témoigne d’un exercice de dédoublement perceptible dans la critique littéraire de Sainte-Beuve : riche de son expérience personnelle, le critique appréhende la vie des auteurs comme des énigmes à élucider, s’érigeant ainsi en exégète. Il construit de cette manière le portrait d’un artiste tout en expliquant son œuvre. Mais la lecture psychologique de Sainte-Beuve ne saurait être objective. Elle est, en ce sens, marquée par une forme d’impuissance et relève d’une posture élitiste : bien qu’elle prétende s’affranchir des dogmes esthétiques de l’ancienne critique, elle continue de reposer sur l’idée d’une « culture générale » propre aux dilettantes (Compagnon, 1983, p. 139).

8L’interprétation que l’on peut faire de Lanson concernant les psychologues est ambiguë. Cette position découle principalement de la définition lansonienne de l’histoire littéraire, qui repose sur une dialectique entre l’impression personnelle du sujet et la connaissance érudite des sources, et qui semble s’opposer à la technique psychologique du portrait pratiquée par Sainte-Beuve. Pour Lanson, l’histoire ne saurait se réduire à une simple explication des écrivains comme s’ils étaient des types strictement conditionnés par leur milieu — des êtres sociaux, selon l’expression de Martine Jey (2025, p. 184) —, puisqu’elle a précisément pour tâche de décrire des individualités distinctes. Les facultés de la critique, précise Lanson, sont relatives et varient d’homme à homme, qu’il s’agisse de Corneille ou de Victor Hugo. Cette critique s’appuie sur des « intuitions individuelles », ce qui n’implique pas, souligne-t-il, un retour à la méthode de Sainte-Beuve et à la galerie de portraits (Lanson, [1895] 1920, p. 10). La perspective de Lanson demeure toutefois partielle et appelle plusieurs rectifications de la part de l’historien, ce qui met en lumière les tensions internes d’une méthode qui, tout en renouvelant l’étude des œuvres, demeure tributaire du principe du causalisme.

9Le problème réside dans la nécessité de distinguer la part de l’individu dans l’œuvre et de déterminer si une approche causale de l’œuvre littéraire n’implique pas une négation de cette individualité. Cette question, qui préoccupe Lanson, traverse également le champ de la critique psychologique. La difficulté réside dans l’irréductibilité du génie littéraire, qui amène parfois des critiques comme Bourget à évoquer un « je ne sais quoi » devant lequel les pouvoirs analytiques du critique visionnaire semblent s’estomper (1912, p. 27)1. Comme le souligne Lanson dans une note ajoutée à une réédition bien postérieure de l’avant-propos de l’Histoire de la littérature française, il reste souvent quelque chose, un « résidu indéterminé, inexpliqué », que la technique proto-scientifique de Sainte-Beuve ne parvient à définir, et qui constitue pourtant la supériorité d’une œuvre (Lanson, [1895] 1920, p. vii).

10Cette question est également au cœur de la critique que Lanson adresse à Taine et à sa théorie des facteurs. Pour l’historien de la Sorbonne, Taine n’a cessé d’ignorer le point essentiel de l’analyse historique : le processus de la création littéraire. En s’intéressant à l’influence des milieux, l’auteur de De l’intelligence aurait méconnu l’individu et ignoré son génie, privilégiant l’étude des causes extérieures. Mais cette critique est assurément partielle. La méthode tainienne repose, en réalité, sur une approche systématique et déductive, articulée autour de l’hypothèse d’une nécessité régissant les rapports entre l’auteur et son œuvre, et entre l’œuvre et son contexte historique. L’histoire littéraire selon Lanson privilégie certes une démarche plus inductive et analytique, mais elle maintient l’hypothèse de Taine, qu’il ne faut pas interpréter comme une forme de déterminisme absolu. Autrement dit, réduire la méthode de Taine à un simple retour au sensualisme de Condillac et considérer son histoire littéraire comme un réceptacle des déterminismes externes reviendrait, par analogie, à réduire l’histoire littéraire de Lanson à un strict factualisme et à un pur sourcisme : ces deux lectures procèdent d’une simplification méthodologique injustifiée. Comme le précise Paolo Tortonese, la philosophie de Taine est davantage fondée « dans le sens de l’histoire que de la physiologie » (2007, p. 24). Pour Taine, tout n’est pas dans la vie humaine ni dans son fonctionnement physique, bien que la sensation soit son noyau irréductible : la sensation acquiert son indépendance du moment qu’elle se libère du corps et devient représentation, rentrant ainsi « dans la voie de sa propre histoire » (Tortonese, 2007, p. 24) et se transformant à force d’entrer en contact avec de nouvelles sensations.

11L’historien de la littérature qui s’adonne à la psychologie doit tenir compte de ces indices qui déterminent l’« homme intérieur » caché sous « l’homme extérieur » (Taine, 1863a, p. x), dissimulé derrière cette coquille que constitue l’œuvre littéraire. Ainsi, la psyché ne saurait se réduire à une physiologie immuable, pas plus que l’histoire littéraire ne se limite à l’affirmation de certaines relations de dépendance ou d’indices associés à des facteurs corporels, temporels, climatiques ou intellectuels. Ces derniers offrent des clés d’interprétation à l’historien, sans pour autant réduire le génie des auteurs à une explication purement physiologique.

12Le génie artistique que Lanson cherche à appréhender par l’examen minutieux des sources correspond en fait à une démarche qui ne contredit pas le principe épistémologique de causalité sur lequel se fonde la méthode tainienne. Le résidu constituant le génie artistique, que Lanson essaye de découvrir par défaut, n’est que l’analyse régressive de ce que Taine décrit comme le « point » qui change, et qui fait que la littérature peut se synthétiser comme une série variante de fluctuations, tournoiements, remous — des « ondulations sinueuses qui viennent plisser la surface de ce grand courant » qu’est l’histoire littéraire (Taine, 1858, p. xi). Certes, le but de l’historien, précise Taine, « n’est point de se noyer dans la multitude de détails, mais de remonter jusqu’à cette force maîtresse, de l’enfermer pour chaque siècle dans sa formule, de lier les formules entre elles, de noter les nécessités par lesquelles elles dérivent les unes des autres » (ibid., p. xii-xiii). Toutes ces forces, précise-t-il, sont humaines, et constituent un héritage culturel qui détermine le génie littéraire.

13Lanson lui-même affirmera, dans son article sur « La méthode de l’histoire littéraire », paru le 10 octobre 1910 dans la Revue du Mois, que « l’écrivain le plus original est en grand partie un dépôt des générations antérieures, un collecteur des mouvements contemporains », au point qu’il serait fait « aux trois quarts de ce qui n’est pas lui » (1965, p. 35-36). Comment trouver alors l’irréductibilité de l’écrivain, ce qui est vraiment lui en lui-même, si ce n’est en écartant de son noyau créateur tous les « éléments étrangers » (Lanson, [1910] 1965, p. 36) ? Cette considération est problématique car, bien qu’elle envisage la figure de l’artiste comme un sujet dépendant de son milieu, à la manière de Taine, elle repose sur une dichotomie peu opérationnelle qui associe l’idée du génie à une sorte d’individualité indiscernable que Lanson cherche, comme Taine encore, à associer à la vie littéraire et sociale. Cet élément individuel est inaccessible si nous considérons qu’il est médiatisé par l’esprit critique de l’observateur, ce qui pousse Lanson — tout comme Bourget à propos de Taine — à s’interroger sur ce « je ne sais quoi » : « Le reste [cette irréductibilité du génie individuel], nous pouvons en percevoir, en signaler l’existence : serait-ce jamais pour nous autre chose qu’un je ne sais quoi ? » (Lanson, [1910] 1965, p. 37). Selon la perspective lansonienne, le génie reste un supplément que l’étude des sources peut dévoiler par défaut. Vue de cette manière, l’histoire littéraire s’évertuerait à faire par contournement ce que la psychologie historique de Taine assume ouvertement comme une recherche de l’individu et de son génie dans le contexte de la vie sociale — une sorte de sociologie déductive.

14Lanson maintient l’hypothèse tainienne de l’explication causale et précise que les historiens doivent explorer toutes les méthodes de détermination. Il est intéressant de constater que, tout en mettant la méthode de Taine à l’épreuve, il s’en sert négativement : il ne s’agit plus de descendre la chaîne causale menant du milieu à l’auteur et à l’œuvre, mais de s’intéresser aux œuvres pour ensuite comprendre leur milieu. Le système tainien demeure, on le voit, un présupposé irréductible de l’histoire littéraire lansonienne. Pour Lanson, il faut se servir de toutes les méthodes de détermination, y compris celle de Taine, dont l’importance se lit en filigrane dans une note rectificative de la préface à l’Histoire de la littérature française : les grandes œuvres, remarque l’historien de la Sorbonne, « sont celles que la doctrine de Taine ne dissout [pas] » ([1895] 1920, p. vii) parce que les grands auteurs ne peuvent pas être réduits aux lois de dépendance mutuelle.

15Reconnaît-on ici les limites d’une histoire fondée sur les méthodes philologiques ? Si l’on ne peut comprendre ce qui constitue le génie d’un auteur, cet « effroyable inconnu », comme le définit Lanson dans son article sur « La méthode de l’histoire littéraire » ([1910] 1965, p. 41), comment alors justifier le choix des auteurs retenus par les historiens dans leurs monographies ? Cette question pourrait être retournée contre Lanson, qui, dans son Histoire de la littérature française, fait preuve de partialité dans le choix des auteurs examinés : les variations dans le découpage de son livre — pensons, par exemple, à la place accordée à Bossuet, auquel se substituent plus tard des auteurs comme Mme de Maintenon et Voltaire — ne reflètent pas fidèlement la conception lansonienne selon laquelle les œuvres porteraient un sens permanent et universel. De cette manière, ce qui semblait d’abord central dans l’histoire littéraire peut devenir ensuite secondaire et être remplacé. Aussi ces variations témoignent-elles d’un engagement littéraire en fonction duquel les écrivains sont perçus comme des symboles d’une époque et comme des vecteurs d’une morale, transcendant ainsi la stricte « soumission au fait » que Lanson, avec modestie, considère comme la base de toute démarche historienne dans son article de 1910 (ibid., p. 42). L’exigence d’objectivité documentaire — ne présenter que les faits et ne rien imposer qui ne soit directement fondé sur eux — paraît, ici, reléguée au second plan.

16Au fond, l’historien de la Sorbonne ne s’écarte pas de la mission que se fixaient des psychologues tels que Sainte-Beuve, Taine et Bourget, qui s’attachaient également à l’examen du fait littéraire. Bourget, dans un article intitulé « De la vraie méthode scientifique », formule une déclaration de principes qui n’est pas éloignée de celle de Lanson. Il y soutient que « le fait proprement politique », le « fait éthique » et le « fait religieux » sont « des faits premiers, et nous ne sommes vraiment scientifiques qu’en les admettant comme tels » ; des faits qu’il s’agit, selon lui, d’« étudier dans leur originalité » afin de « dégager leurs lois d’une manière non pas rationnelle, mais expérimentale » (Bourget, 1905, p. 17). Pour Bourget, il ne faut pas chercher à rationaliser ces faits, ce qui équivaudrait à ramener à la mesure d’autres sciences des vérités purement expérimentales. Par-là, il s’oppose à la mode du scientisme et anticipe les réflexions de Lanson, en définissant la Science — qu’il écrit avec une majuscule — comme « la soumission de l’intelligence au fait », et en prônant une démarche scientifique appliquée « modestement, rigoureusement, sans généralisation préalable, sans postulat anticipé, sans hypothèse métaphysique » (Bourget, 1905, p. 15). La pratique est certes délicate, quoique la théorie demeure claire, car il faut, comme le précise Lanson, « s’efforcer de savoir tout ce qui peut être su, par les méthodes objectives et critiques » (Lanson, [1910] 1965, p. 38). L’erreur de Bourget réside sans doute là : psychologue devenu moraliste, il fait de son œuvre romanesque tardive un véritable bréviaire de thèses.

17Ne pouvant répondre à la question insoluble du pourquoi — pourquoi tel écrivain a écrit ce qu’il a écrit —, Lanson se focalise sur la question du comment — comment Racine ou Voltaire inventent — sans résoudre le paradoxe qu’il soulève à propos de Taine et de sa psychologie historique. Ce détournement du problème du génie implique un retour à une terminologie utilisée par la psychologie expérimentale, qui nourrit la légende de l’immortalité des grands auteurs, sans pour autant offrir une explication scientifique de leur capacité créatrice.

18Ce rapport conflictuel avec la méthode tanienne et avec la part scientifique sur laquelle se fonde le psychologisme littéraire, provient d’un problème que Lanson identifie, d’une manière plus générale, dans l’histoire de la littérature française. Dans son article sur « La littérature et la science », paru dans La Revue bleue le 24 septembre 1892, Lanson critiquait déjà la manière dont les romanciers naturalistes comme Zola empruntaient à la science des procédés qui n’étaient pas adaptés à la littérature, tout en précisant que l’ingérence de la science dans le domaine littéraire remonte en réalité au « positivisme littéraire » de Boileau (Lanson, 1892, p. 386). C’est en effet dès le xviie siècle que le développement de la littérature se cristallise autour d’un conflit entre la science et l’art. Tout comme les jansénistes ont su s’opposer aux avancées des cartésiens, remarque Lanson, Boileau et d’autres artistes admirateurs des Anciens ont su contrecarrer l’esprit scientifique des rationalistes purs comme Perrault et Fontenelle, réussissant à défendre l’idée que l’œuvre littéraire est avant tout une création artistique. Lanson souligne que la prédominance du rationalisme littéraire s’accentue durant la seconde moitié du xixe siècle, atteignant la littérature, lorsque les sciences physiques et naturelles remplacent définitivement les avancées encore timides de la méthode cartésienne et des mathématiques. Dans ce contexte, le naturalisme représente « la forme la plus outrée et la plus dégradée » de la littérature scientifique (ibid., p. 387).

19Pour l’historien, la prolifération d’une littérature médicale repose sur une conception erronée de la nature et des méthodes scientifiques qui visent à établir des généralisations abstraites. Cette approche exclut tout ce qui relève du particulier, du concret, de l’individuel, donc tout ce que la littérature depuis Flaubert et Zola cherche à illustrer à travers l’étude des expériences personnelles. La science, précise-t-il, crée des abstractions et « compose un univers idéal qui représente à l’intelligence l’univers réel, mais qui, pour le sens et l’imagination, n’a aucune ressemblance avec l’univers réel » (Lanson, 1892, p. 387). Selon lui, en se limitant à des concepts mathématiques, la science s’éloigne de la réalité représentable et devient une discipline des relations quantifiables. Il n’est donc pas logique que la littérature, tout en se voulant scientifique, prétende poursuivre obstinément « l’expression de l’individuel », puisqu’en exprimant « la force invisible, inconnaissable, qui est source de vie », elle se sert précisément de ce que la science rejette (ibid., p. 388).

20En substituant les milieux à l’analyse des états d’âme et « la brutalité du fait divers » à « la poésie de l’histoire » (ibid.), les romanciers naturalistes ont créé des livres-documents et ont fait table rase de toute idée personnelle ; ils ont pris toute leur matière « hors de soi » (ibid., p. 389). Par ce jugement, Lanson semble partager l’avis des critiques psychologues comme Bourget lorsque ceux-ci blâment le scientisme. Dans son article « Science et poésie », ce dernier mettait également en question ce qui devait constituer l’originalité de son projet romanesque, c’est-à-dire la défense de ladite « catégorie poétique » dans le contexte de la révolution des sciences (Bourget, 1889, p. 198). Bourget ironisait alors : « toute forme d’art ne subsiste qu’à la condition d’être nécessaire. Nécessaire à la sensibilité de l’artiste qui s’y consacre. Nécessaire à l’âme du public qui s’en nourrit. […] La loi du besoin domine la physiologie. Elle domine également la psychologie. » (Ibid., p. 199.) Même le dilettantisme, cet amusement apparemment capricieux des épicuriens, serait régi par la loi de la nécessité : c’est une forme de vagabondage intellectuel qui répond, selon Bourget, aux besoins des esprits contemporains qui ont faim et soif d’un art décomposé comme le corps a faim de viande et soif de vin.

21La critique de Bourget envers le scientisme s’inscrit dans une démarche plus générale qui le conduira à se retourner contre Taine. Il juge impossible d’appliquer la méthode scientifique à la création littéraire et revendique une forme de liberté artistique. Bourget objecte en réalité l’application de la méthode scientifique à la création littéraire, préparant par-là la voie suivie par Lanson dans son article sur « La littérature et la science ». S’agit-il d’une posture ou d’une stratégie littéraire qui vise à revendiquer une littérature psychologique de l’homme intérieur contre celle de l’homme extérieur représentée par Zola ? Certainement. Bourget soulève la problématique du libre arbitre et met en avant le rôle de l’individu dans la création littéraire, mais les équilibres entre liberté et déterminisme demeurent dans son œuvre fragiles et se prêtent à des conclusions moralisantes, à des thèses « scientifiques ». Ce que Bourget cristallise dans Le Disciple (1889), roman qui déçoit par sa conclusion autoritaire face au problème de l’individu et de ses influences intellectuelles, repose en principe sur un fondement psychologique. Il semble ainsi se rapprocher de Lanson : en explorant la question de l’individualité à travers le cas de son héros Robert Greslou, de la création littéraire et de la transcendance des œuvres, Bourget cherche à éclairer le problème du passage des sources aux œuvres et des œuvres à la société par le biais d’une simple organisation de l’intelligence.

22Même si Lanson et Bourget maintiennent dans le fond l’hypothèse centrale de la nécessité tainienne, qui est plutôt une philosophie des « effets » et des « rencontres », comme le précise Taine à propos de Ben Jonson (Taine, 1863b, p. 64) — une conception intellectualiste de l’esprit humain et de la création littéraire —, ils cherchent à se distancier de Taine, tout du moins de l’idée qu’il se font de l’auteur de De l’intelligence, selon lequel le génie d’un homme pourrait être assimilé au fonctionnement d’une horloge. La réception de ce motif de l’horloge définissant le génie de l’écrivain et de son œuvre, que l’on retrouve dans un passage du quatrième tome de l’Histoire de la littérature anglaise (Taine, 1864, p. 6) consacré à Dickens, est quelque peu polémique et se prête à toutes sortes de simplifications — c’est le cas chez Bourget, qui ridiculise la méthode de Taine dans son Disciple, un peu moins chez Lanson qui accuse seulement Taine de « mutiler » l’histoire littéraire (Lanson, [1910] 1965, p. 41). Précisons en faveur de Taine que chez lui, cette horloge, assimilée au génie littéraire, n’est point exacte et ne marche pas toujours régulièrement : ses rouages vont « à l’aveugle, emportés par l’impulsion et la pesanteur » (Taine, 1863b, p. 65). L’équilibre des idées est éphémère car « l’homme est fou, comme le corps est malade, par nature » (ibid.) et l’œuvre n’est parfois qu’une réussite momentanée ou un bel accident.

23Pour Taine, le génie de l’écrivain réside dans le fait qu’il possède « l’imagination complète » (Taine, 1863b, p. 67). Lorsque nous pensons une chose, nous n’en pensons qu’une portion, alors que l’homme de génie est capable « de pénétrer jusqu’au fond des êtres » (ibid., p. 69). Dans son article consacré à Renan, recueilli dans les Essais de psychologie contemporaine, Bourget faisait une distinction semblable à propos de la création littéraire en comparant l’homme supérieur à deux autres figures : celle de l’homme de génie, dont l’intelligence demeure toutefois insuffisante, et celle de l’homme de talent, qui, à ses yeux, n’est qu’un spécialiste capable de se faire sur toute chose des idées générales. Il ne suffit pas de rester à ce dernier stade ; c’est ce qui différencie, selon Bourget, le grand écrivain du critique. Chez le premier, les pouvoirs de compréhension et de création coexistent. Un écrivain comme Goethe est par exemple un « génie conscient » (Bourget, [1882] 1993, p. 56), capable non seulement de percevoir le jeu des images et des états de sensibilité, mais aussi d’amplifier l’acte même de la compréhension par un développement de l’activité réflexive, ce qui implique un contact avec le monde extérieur.

24Bourget en vient à une idée héritée de Taine, mais qu’il modifie à son escient : les œuvres littéraires sont des psychologies vivantes car elles agissent sur les hommes, donc sur les lecteurs. Ce que Taine interprète comme le résultat d’un conditionnement de l’œuvre prend la forme chez Bourget d’une chaîne d’influences qui dépasse le cas particulier de l’écrivain étudié. Il anticipe ainsi l’idée lansonienne selon laquelle le fait littéraire repose, au moins en partie, sur la réception. L’interprétation psychologique des œuvres en fait davantage des moyens de communication entre l’auteur et le public. Bourget exploite cette compréhension du génie dans une série d’études qui sont le résultat de ses lectures personnelles et donc de sa réception critique des œuvres : sa lecture joue un rôle important dans ce qu’il considère comme étant le génie d’un auteur et encore plus, dans l’influence que cet auteur exerce sur sa génération. En outre, les Essais de psychologie contemporaine montrent que les auteurs en question sont aussi, eux-mêmes, non seulement le résultat d’une causalité strictement physiologique, mais le point de concentration des lectures. Les œuvres ne sont plus simplement « significatives », affirme Bourget à l’égard de Taine, mais « suggestives », car elles modèlent un lectorat (Bourget, [1882] 1993, p. 148).

25La critique du scientisme prend la forme, chez les psychologues, d’une histoire littéraire fragmentée, qui laisse transparaître des intentions totalisantes bien avant Lanson. La publication tardive des recueils contenant leurs chroniques révèle un effort pour transmettre un discours unitaire : la critique psychologique et les essais littéraires de Bourget seraient une sorte de proto-histoire littéraire. C’est aussi le cas d’Anatole France, qui aspire, à travers ses articles de La Vie littéraire, à reconstruire une « histoire de l’esprit humain » (France, 1890, p. 201). De cette manière, il suit la trace ouverte par Bourget, cherchant à rétablir ce que ce dernier appelle, dans ses « Réflexions sur la critique », l’« art des métamorphoses intellectuelles » (Bourget, 1889, p. 305).

26Si la critique psychologique fait appel à une pluralité d’approches où se mélangent l’orateur, le scientifique, le philosophe et l’historien, c’est parce qu’elle tente de répondre aux attentes d’une société que la critique depuis Taine caractérise comme médiocre et décadente. Cette perspective psychologique se fonde sur une interprétation sociale qui voit dans la décadence l’aboutissement d’un processus ayant fait passer la société, par involution morale, d’un état reposant sur la confiance dans la technique et le progrès à un état où la spécialisation du travail aurait fini par entraver la libre expression de l’homme, devenu un simple rouage. C’est ici justement que les psychologues et l’historien de la Sorbonne divergent, même si le diagnostic psychologique de Taine, qui est aussi celui de Bourget, n’entre pas nécessairement en contradiction avec l’idée lansonienne d’un conflit paradigmatique entre l’homme moderne et la science. Taine voit l’homme comme un être opprimé sous le poids de son expérience, traînant après lui « comme une chaîne le prix des efforts et des douleurs de quatre-vingts générations » (Taine, 1861, p. 174-175). Sa vision psychologique est tournée vers une explication du passé ; elle est fondée sur une ancienne morale imprégnée d’aristocratisme qui valorise les beaux esprits et où le psychologue occupe davantage la place du dilettante — l’être exceptionnel qui comprend et entrevoit. C’est aussi la place qu’occupent Bourget et France, écrivains et critiques littéraires par excellence. En revanche, les conclusions de Lanson correspondent à un enthousiasme collectif qui voit dans la théorie de la division du travail et la spécialisation de l’individu la clé du progrès démocratique, le fondement d’une histoire faite par des producteurs.

27Lanson et les psychologues, continuité ou divergence ? Continuité, certes, dans le développement d’un système fondé sur le principe de causalité qui fait de la critique littéraire, de Sainte-Beuve à Lanson, un exercice d’explication. La critique est en ce sens un effort de l’intelligence : « l’intelligence du critique explore l’intelligence de l’écrivain », souligne Compagnon (1983, p. 189-189). Pensons encore à la valeur transversale du livre comme document historique, mais aussi comme vecteur culturel : au-delà du mystère de l’acte créateur, tant pour Lanson que pour les psychologues, les œuvres demeurent « vivantes » car elles continuent à exercer une influence sur les lecteurs. Rien ne doit, à cet égard, se substituer à l’accès direct aux œuvres et à la « dégustation » de la lecture : l’Histoire de la littérature française de Lanson comme les Essais de psychologie contemporaine de Bourget sont, en définitive, des ouvrages issus de l’expérience jouissive de la lecture et visent à cultiver le goût de la littérature.

28Continuité aussi, ou bien fausse divergence, si nous regardons leurs systèmes et leur rapport à la méthode scientifique : l’hypothèse de la nécessité demeure dans tous les cas — le problème réside assurément dans l’usage qu’on fait de la science, qui explique d’ailleurs qu’un critique du scientisme comme Bourget se retrouve à tenir le diagnostic historique de Lanson. Leurs visions du génie des écrivains se rapprochent également, même si la critique qu’ils font de Taine à propos du problème de l’individualisme est sous-tendue par une vision morale de la littérature. Taine est d’ailleurs pour très peu dans cette différence. La perspective causale qui sous-tend le système de Bourget, Taine et Lanson, on le voit, ne suppose pas la négation de l’individu.

29Signalons, enfin, une divergence majeure, susceptible d’expliquer la séparation entre les psychologues et l’histoire littéraire lansonienne. Elle concerne les fondements d’une psychologie qui vise à reconstruire un récit unitaire du littéraire et à retrouver un état d’esprit malgré la conscience d’une désagrégation sociale et culturelle, et une histoire suivant après tout une morale qui valorise le travail collectif et qui voit dans l’exhaustivité des sources le principe d’une unité intellectuelle de la nation.

30C’est alors sur ce que l’on pourrait appeler une politique de la littérature que se manifeste la divergence entre ces deux courants, tous deux insuffisants pour fournir une explication définitive du sens même de l’histoire. Il n’est pas impossible que, derrière la méthode scientifique revendiquée, affleure par moments une interprétation de l’histoire qui évoque celle de Barbey d’Aurevilly — une lecture morale, spirituelle et téléologique de l’histoire, dissimulée sous le vocabulaire de la science. Soulignons, enfin, que Lanson, tout comme les psychologues, s’emploie à rechercher des indices afin de reconstruire l’idée et la situation d’une œuvre. Le problème reste assurément celui de la fragilité d’une histoire littéraire qui aspire à une objectivité fondée sur les causes et qui reconnaît en même temps que les œuvres ne sont pas figées comme des fossiles, inertes et déconnectées de la vie. De la critique psychologique à l’histoire littéraire, on tente avec plus ou moins de succès d’expliquer la subjectivité artistique, en situant l’œuvre littéraire dans l’histoire à la fois comme création d’un individu partiellement déterminé et comme œuvre de socialisation, intemporelle, capable toujours d’impressionner les âmes contemporaines. Lanson lui-même confirme l’idée d’une continuité et reconnaît, en dernière instance, la subjectivité de sa démarche lorsqu’il affirme, dans son discours sur la méthode de l’histoire, que ni Sainte-Beuve, ni Taine, ni tant d’auteurs de monographies, n’ont perdu leur temps, car « rien n’est fini » mais « tout est en train » (Lanson, 1965, p. 55]).