Homo duplex : réception et postérité du Voltaire de Gustave Lanson
11906 sonne comme la fin de l’histoire voltairienne. La progressive mise en application de la loi de séparation des Églises et de l’État semble parachever le combat historique de celui que ses héritiers et ses opposants s’accordent à présenter comme un écrivain anticlérical. Voltaire ne serait plus d’actualité et pourrait enfin rejoindre les livres d’histoire de la littérature. Gustave Lanson fait plus qu’en prendre acte dans sa monographie publiée en 1906. « Voltaire a perdu du terrain. La riche et forte littérature du xixe siècle nous a donné des besoins de goût, un idéal d’art que Voltaire ne satisfait plus » (Lanson, 1906, p. 217), écrit-il. Autrement dit, Voltaire est démodé. Mais plus encore, il est obsolète :
Ainsi, tout en nous rendant compte que nous continuons Voltaire, que nous faisons en notre temps ce qu’il a fait dans le sien, nous ne voyons plus dans toute sa polémique antichrétienne, arguments et forme, qu’un musée historique. Cela pouvait servir à combattre l’Église en 1770 : cela n’a plus guère d’usage au xxe siècle. L’Église, d’ailleurs, n’est plus ce qu’elle était alors. (Ibid.)
2Lanson prétend venue la fin du Voltaire politique, polémique et anticlérical. Quant au Voltaire écrivain, il mérite de figurer dans les vitrines du grand musée métaphorique de l’histoire littéraire française : « Il me paraît hors de doute que si Voltaire a encore quelque action à exercer dans notre France, ce doit être surtout une action littéraire et intellectuelle de pure forme » (ibid., p. 218), ajoute Lanson en guise de conclusion. Exposer Voltaire dans un « musée historique » (ibid., p. 217), c’est faire de Voltaire un objet visible de tous, mais aussi intouchable et surtout hors du monde. Au musée, il serait autant préservé que démodé. L’héritage de cette tentative lansonienne est tout à la fois littéraire, politique et pédagogique. Il mérite une étude plus approfondie que ce premier parcours, fait de grandes lignes et de paradoxes, à travers les travaux voltairistes de quelques successeurs de Lanson, et les commentaires qu’ils suscitent dans la presse.
3Le Voltaire de 1906 parachève les travaux de Lanson sur l’écrivain des Lumières. Depuis son Histoire de la littérature française (1895), il n’a jamais cessé de s’intéresser au patriarche. En 1901, il donne à la Solidarité, rue Véronèse à Paris, une conférence sur « Voltaire : la guerre contre les préjugés et les abus » avant de consacrer à l’écrivain son cours à la Sorbonne à partir de 1903. En parallèle, Lanson commence à préparer la publication des Lettres philosophiques, qui n’ont jusqu’alors jamais bénéficié d’une édition critique. En 1906, avant de publier sa monographie, il donne deux conférences sur Voltaire à l’université de Genève, les 9 et 11 avril. Enfin, Voltaire accompagne Lanson jusqu’au bout de sa carrière puisque l’historien de la littérature signe encore en 1931, avec Raymond Naves, un recueil d’Extraits de Voltaire, qui évacuent les vers au profit de la prose. Il faudrait encore ajouter à ces titres des préfaces et des commentaires divers, semés pendant plus de trente ans par celui qui est alors perçu comme l’un des spécialistes de Voltaire, aux côtés de Georges Bengesco et Gustave Desnoiresterres. L’influence de Lanson, et ce sentiment d’une fin de l’histoire voltairienne qu’il incarne, font écrire à René Pomeau, l’un des spécialistes de Voltaire à la fin du xxe siècle, que « le Voltaire de Lanson n’a guère vieilli ; les essais subséquents l’ont complété plutôt que remplacé » (Pomeau, 1968, p. 9). Sous la Troisième République, on gratifie Lanson d’être à l’origine d’un véritable renouveau des études voltairiennes. Ses travaux incitent des étudiants à s’intéresser au patriarche pendant des années, au moins jusqu’à la thèse de Raymond Naves sur Le Goût de Voltaire en 1938. Étudier la réception de ces travaux de Lanson, c’est donc comprendre un moment pivot de la réception du patriarche au tournant de la Troisième République.
4En effet, les chapitres consacrés au patriarche en 1895 reprennent volontiers les critiques formulées par Ferdinand Brunetière ou Émile Faguet, ce qui affilie Lanson à un courant plutôt conservateur en littérature. Cela n’empêche pas le journal clérical longtemps dirigé par Louis Veuillot, L’Univers, de juger l’ouvrage « antichrétien » (Traboul, L’Univers, 23 mars 1896, p. 3), car trop indulgent avec Voltaire. Lanson réduit pourtant ce dernier à un historien courtisan auquel il reproche son anticléricalisme, idée communément admise à l’époque. Or le tournant de l’affaire Dreyfus coïncide, Antoine Compagnon l’a montré, avec une inflexion de la lecture lansonienne de Voltaire. Le goût de l’historien aurait glissé de Bossuet, auquel il avait consacré une monographie dès 1891, à Voltaire dont il publie la biographie quinze ans plus tard.
5Présenter Voltaire hors des clivages entre cléricaux et libres-penseurs est un défi qui dépasse de loin les questions littéraires : il s’agit de ressouder une société française profondément divisée. En 1878, le centenaire de la mort de Voltaire avait été l’occasion d’un affrontement virulent, dans la presse et les tribunes politiques, entre différents courants républicains et un cléricalisme conservateur. Cette opposition entre deux France semblait pouvoir se résumer à un affrontement entre voltairiens et antivoltairiens, qui diffusent leur image respective du patriarche (Magnan, 1995, 2002). Le Voltaire du xxe siècle, lui, n’est plus tout l’un ou tout l’autre, traître anticlérical ou fondateur de la République, mais une figure complexe pleine de nuances. Lanson semble parvenu à le présenter comme « l’homo duplex par excellence » (Faguet, 1907, p. 82), selon le mot d’Émile Faguet, lecteur admiratif de la monographie lansonienne.
Deux Voltaire en un
6Le compte rendu de Faguet a de quoi surprendre. D’abord parce que le critique reprochait encore sévèrement, dans les années 1890, son irréligion à Voltaire (Buffat, 2002). Ensuite parce que Lanson a lui-même dénoncé les méthodes, ou plutôt l’absence de méthode, du critique Faguet, qu’il qualifie d’impressionniste. En 1907 pourtant, le second reconnaît au premier d’avoir atteint à la fois l’exhaustivité et l’impartialité : « Certainement, M. Lanson a plus de sympathie pour Voltaire que je ne crois qu’on en doit avoir ; mais, concède-t-il, la lucidité de M. Lanson est si grande et si impérieuse qu’elle l’amène à l’impartialité, à la sévérité même pour son héros et que M. Lanson ne s’en défend point » (Faguet, 1907, p. 80). C’est alors que le critique invente une nouvelle formule dont il a le secret : « Si Voltaire passe pour insaisissable et ne laisse pas de l’être, et M. Lanson l’a très bien vu, c’est qu’il est l’homo duplex par excellence » (ibid., p. 82). À l’origine, dès 1890, de la formule mémorable définissant l’esprit de Voltaire comme « un chaos d’idées claires » (Faguet, 1910, p. 226), Faguet invente ici une autre expression à la fortune moins grande mais qui mérite d’être étudiée. Le Voltaire de Lanson serait double, ni complètement apôtre ni tout à fait démon mais d’abord actif : « Je suis très loin de penser qu’aimer Voltaire soit à coup sûr un mauvais signe. Aimer Voltaire, c’est aimer l’action […] Aimer Voltaire, c’est aimer la tolérance, c’est détester le fanatisme, c’est détester les cerveaux étroits » (Faguet, 1907, p. 84-85). L’idée d’un Voltaire semblable à Janus devient au xxe siècle un lieu commun, repris par exemple dans le célèbre discours de Paul Valéry à la Sorbonne, le 10 décembre 1944. Ce double visage de Voltaire laisse entrevoir une solution à la bataille mémorielle qui oppose deux France.
7Lanson veille effectivement à équilibrer louanges et critiques, là où de nombreux prédécesseurs embrassaient souvent les unes ou les autres sans nuance. Ferdinand Brunetière, pour ne prendre qu’un exemple, écrivait en 1878 :
On ne divise pas Voltaire. Il faut prendre parti : l’applaudir, si vraiment il a mis les plus rares facultés qu’un homme ait jamais reçues de la nature au service de la justice et de la vérité ; le blâmer et le condamner, s’il n’en a, presque en toute circonstance, usé que dans son intérêt, dans l’intérêt de sa sécurité, de sa fortune, de sa réputation avant tout et par-dessus tout. (Brunetière, 1905, p. 248)
8C’est là l’exact inverse de la pensée de Faguet et du portrait effectivement plus complexe que tente d’en donner Lanson, qui écrit : « Voltaire est un caractère composite par la variété naturelle de ses inclinations, mais aussi par l’influence du temps confus où il vit et des milieux divers qu’il a traversés » (Lanson, 1906, p. 24). De ce portrait contrasté, qui fait de Voltaire le fruit de la Régence, retenons le terme de « bourgeois » sur lequel insiste Lanson pour expliquer les mœurs et l’ambition de son personnage :
Il n’est pas méchant, plutôt bon et humain, capable d’élans généreux, haïssant l’injustice, mais enfiévré d’amour-propre, avide de toutes les jouissances, de la jouissance surtout de se sentir être et agir, fastueux, tapageur, impressionnable, irascible, rancunier, enthousiaste, mobile, curieux, insolent, malin, gamin, enfant gâté. Sur ce fond naturel, la vie a brodé. Vers trente ans, Voltaire a du bourgeois l’ambition de s’anoblir, l’amour et l’orgueil de l’argent, de la propriété, des belles relations. (Ibid., p. 24)
9Lanson dépeint Voltaire, dirions-nous aujourd’hui, en transfuge de classe qui s’élève grâce à sa plume et tire le meilleur des différents milieux qu’il traverse.
10L’historien n’est cependant pas le premier à complexifier la figure du philosophe des Lumières. Près de quarante ans auparavant, Gustave Desnoiresterres, auteur des huit volumes de Voltaire et la société française (1867-1876), faisait déjà preuve du même genre de nuances. Le Voltaire duplex ne s’est pourtant pas imposé après 1876, en partie parce que l’entreprise détaillée du biographe la rendait moins accessible au plus grand nombre, mais aussi parce que le contexte politique (les derniers volumes paraissent sous l’ordre moral du maréchal de Mac Mahon, alors que les républicains préparent le centenaire de Voltaire comme une célébration anticléricale) empêchait de nuancer la figure de Voltaire. C’est surtout la multiplication des volumes pédagogiques, souvent sous la forme « Vie et Œuvre », qui popularise un Voltaire aux mœurs jugées discutables mais à l’œuvre incontournable. Faguet lui-même, dans son propre ouvrage consacré à Voltaire, n’écrivait pas autre chose : Voltaire y apparaissait déjà comme une « nature complexe, où le bien et le mal se sont rencontrés » (Faguet, 1895, p. 79). L’entrée, tardive, du patriarche dans la collection des « Grands écrivains français » dirigée par Jean-Jules Jusserand ne fait donc que confirmer le nouveau statut acquis par Voltaire au sein du panthéon littéraire national. Lanson marque moins l’histoire des études voltairiennes par l’originalité de sa monographie que par la méthode historique qui trouve, dans le cas de Voltaire, une justification redoublée.
Un Voltaire d’esprit nouveau
11Les conflits mémoriels s’apaisent, le pire de la guerre républicaine contre le cléricalisme est passé, de grands travaux scientifiques tels que l’édition des Œuvres complètes de Voltaire par Louis Moland et la bibliographie établie par Georges Bengesco ont assis le classicisme de Voltaire. Son nom ne fait plus systématiquement crier au scandale. Le bicentenaire, très peu célébré, de la naissance du philosophe coïncide avec la promotion d’un certain « esprit nouveau » : les républicains au pouvoir préfèrent la tolérance de Voltaire à son prétendu anticléricalisme. Le ministre de l’Instruction publique lui emprunte ce lexique : « Il est temps de faire prévaloir, en matière religieuse, un véritable esprit de tolérance éclairée, humaine, supérieure. […] Il est temps de lutter contre tous les fanatismes, quels qu’ils soient, contre tous les sectaires, à quelque secte qu’ils appartiennent. […] Sur ce point vous pouvez compter à la fois et sur la vigilance du Gouvernement pour maintenir les droits de l’État, et sur l’esprit nouveau qui l’anime » (Spuller, 1894, p. 386). Comprenez que les fanatiques de la Libre-pensée doivent être traités comme les fanatiques de l’Église.
12Dans ce contexte, Voltaire peut désormais être regardé du bon côté. C’est le sens de la phrase de Faguet : « Avant de se détourner d’un adorateur de Voltaire, il faut encore savoir de quel côté il regarde son idole. Homo duplex, idolon duplex » (Faguet, 1907, p. 85). Cette remarque est directement issue de sa monographie :
Il faut se défier de l’homme qui admire Voltaire sans réserve : il y a des chances pour que ce ne soit pas un homme de sens moral très délicat. Il faut se tenir sur une certaine réserve avec l’homme qui le repousse tout entier avec horreur : il y a des chances pour que ce soit un esprit étroit. (Faguet, 1895, p. 79)
13La reformulation dans le compte rendu paraît moins critique. L’expression « homo duplex » semble désigner tout autant Voltaire, objet du regard, que le sujet qui le regarde, en l’occurrence Lanson. Même les Annales de la philosophie chrétienne, une revue catholique moderniste, reconnaissent la mesure dont fait preuve le travail de Gustave Lanson : « Son étude, qui n’est pas une caricature, n’est pas davantage une apothéose » (Gardebois, 1906, p. 419).
14Les travaux de Lanson deviennent instantanément une référence pour quiconque, après 1906, s’intéresse à Voltaire. Celui qui est perçu comme le chef influent des Lettres à l’université encourage nombre de jeunes gens à entreprendre des études sur le sujet (Pimienta, 1912). Parmi eux se distingue par exemple le nom de Georges Ascoli, dont le mémoire s’intitule Étude sur la formation des idées et sur l’état d’esprit philosophique de Voltaire avant son séjour en Angleterre. Ascoli enseigne ensuite Voltaire à la faculté de Lettres de Lille, puis publie une édition critique de Zadig en 1929, et une édition de Poèmes philosophiques en 1935. Dès 1913, un autre étudiant de Lanson, André Morize, publie une édition critique de Candide. Dans son introduction, Morize reprend les mêmes étapes que son maître pour l’édition critique des Lettres philosophiques : genèse de l’œuvre, collation des manuscrits, sources de Voltaire, mise en valeur du contexte littéraire et philosophique d’écriture… La comparaison des deux introductions suffit à témoigner, jusque dans la mise en page, de la filiation entre Lanson et Morize, le second ayant déjà participé aux Lettres philosophiques. C’est donc bien la méthode définie par Lanson qui réoriente durablement les études voltairiennes. En effet, elle semble trouver dans le cas problématique de la réception de Voltaire une justification renforcée.
15« On se perd, dès qu’on lit cette œuvre éparse et multiple, dans toutes sortes de contradictions », concède Lanson dès les premières lignes de sa monographie. Mais il donne aussitôt son remède au mal qui entache les études voltairistes : « Contradictions qui se résolvent en partie, si l’on a soin de dater les textes et de chercher le sens propre, relatif, précis que chaque morceau reçoit des circonstances de sa composition » (Lanson, 1906, p. 5). Après Desnoiresterres et Bengesco, Lanson insiste sur la nécessité de contextualiser les écrits de Voltaire. Le patriarche semble un candidat idéal pour promouvoir la méthode de l’histoire littéraire.
16Le xxe siècle marque une indéniable évolution de la réception de Voltaire, à laquelle participent les travaux de Lanson. En 1908, Georges Pellissier se doit ainsi de citer l’historien dès la deuxième page de son Voltaire philosophe :
Ai-je besoin de signaler ici, comme ce qu’on a écrit sur Voltaire de plus impartial et de plus juste, le récent livre de M. G Lanson paru dans la collection des Grands écrivains français, où lui-même corrige en bien des points son chapitre peu bienveillant de l’Histoire de la littérature française ? (Pellissier, 1908, p. II)
17Pellissier rejette fermement Brunetière et Faguet, qu’il cite abondamment pour les contredire, mais inscrit volontiers son étude critique et philosophique dans l’héritage de Lanson. Les ressemblances de leurs interprétations ne passent pas inaperçues :
C’est un lieu commun de dire que Voltaire fut « le génie de la destruction ». On reproche au xviiie siècle en général d’avoir tout ruiné sans rien rebâtir. N’est-ce donc pas sur les principes des philosophes que se constitua la société moderne ? Et quand même leur œuvre, à la considérer en soi, eût été purement destructive, ruiner les erreurs, les préjugés, les abus, n’est-ce-pas édifier la vérité et la justice ? (Ibid., p. 159)
18Pellissier s’oppose au préjugé selon lequel la philosophie de Voltaire était purement négative, comme Lanson écrivait deux ans plus tôt :
On a souvent répété que l’œuvre de Voltaire était toute négative, c’est une vue très superficielle et très inexacte. Il a sans doute beaucoup critiqué, démoli, c’est visible ; mais il a excité dans les esprits des sentiments, formé des convictions dont la valeur était toute positive. (Lanson, 1906, p. 162)
19Les Annales de la philosophie chrétienne, déjà citées, ne manquent pas de comparer les deux monographies. Mais au-delà des ressemblances de fond, elles notent une différence formelle : Pellissier aurait « rendu Voltaire ennuyeux » (H. B., 1908, p. 644) en exposant ses idées comme celles d’un philosophe, sans son « sourire » si caractéristique. Cela revient à dire qu’une partie du succès, voire du charme, du Voltaire lansonien tiendrait à son rythme, à son ton, donc à des considérations rhétoriques, non pas au sens qui caractérise la critique de Brunetière, mais en un sens que Lanson n’évacue pas totalement.
20La critique paraît à première vue de pure forme, mais elle cache sans doute en partie le retour de vieux réflexes dans la presse. Alphonse Aulard, dans sa recension de l’ouvrage de Pellissier pour Le Siècle, continue d’utiliser Voltaire comme une arme contre le cléricalisme (Aulard, 1908, p. 1). Lanson n’est donc pas à l’origine d’une trêve mémorielle entre deux France au sujet de Voltaire, mais son ouvrage n’en marque pas moins une transition essentielle. La présentation du patriarche comme un homo duplex, qui n’est plus tout diable ou tout saint, porte un coup sérieux au mythe voltairien, qui repose sur cette antithèse romantique. Voltaire ne demeure jamais cloîtré dans le « musée historique » (Lanson, 1906, p. 217) des grands écrivains français.
Notre Voltaire ?
21Dans les études voltairiennes comme ailleurs, Lanson fait école. On le cite encore, dix ans après sa mort, comme une référence. Les élèves apprennent et répètent ses idées. Sa méthode a permis de lancer la publication de plusieurs éditions critiques de Voltaire, qui n’en avait pas bénéficié jusque-là, à commencer par les Lettres philosophiques et Candide. Le 18 mai 1938, le journal Marianne ne recense pas moins de trois volumes simultanés sur Voltaire, en plus du Goût de Voltaire de Raymond Naves, collaborateur de Lanson. Les commentateurs du début du xxe siècle attribuent à Lanson un rôle majeur dans cette relecture du patriarche. En vérité, sa monographie s’inscrit dans un courant plus général qui tend à rendre Voltaire lisible par tous.
22Ce qui est démodé en 1906, c’est bien moins Voltaire que le voltairianisme, si propre au xixe siècle. Le concept et les adeptes qu’il désigne, maintes fois définis et caricaturés au cours du siècle, ne semblent plus pertinents sous la plume de Lanson : « Plus d’un voltairien s’est converti à la foi chrétienne en restant voltairien de style et d’intelligence, et plus d’un catholique s’est trouvé en affinité de goût avec lui » (Lanson, 1906, p. 211.) Redéfini par Faguet puis Lanson, le voltairianisme se confond désormais avec l’esprit national : « Voltaire, sans le créer, a confirmé le besoin français d’aisance, de légèreté, de netteté, de finesse, de “gaieté” claire dans l’expression : sa prose est devenue le symbole des qualités que nous appelons françaises, et dont elle a consacré l’obligation pour les écrivains : on peut leur ajouter tout ce qu’on veut, mais il faut les avoir d’abord » (ibid., p. 210).
23L’absence de toute stigmatisation des voltairiens comme des antivoltairiens, figures typiques du siècle écoulé, est peut-être la plus grande nouveauté de la monographie lansonienne de 1906 et, à coup sûr, une transition majeure dans la réception de Voltaire pour le siècle qui s’ouvre alors. « Faire de Voltaire une idole serait manquer d’esprit voltairien » (Lanson et Naves, 1930, p. iv) résument Lanson et Raymond Naves. Autrement dit, l’esprit de Voltaire n’est pas un anticléricalisme radical mais un bon sens critique, qui va jusqu’à la raillerie satirique. Les redéfinitions du voltairianisme et la complexification de la personne de Voltaire libèrent son nom de sa connotation anticléricale. Cette distinction entre Voltaire et voltairianisme a deux effets : elle permet l’étude de Voltaire à l’université, mais ouvre aussi la voie à de nouvelles récupérations politiques du patriarche.
24Près de vingt ans après la biographie de Lanson, un ouvrage comparable est publié par André Bellessort. Le plan des deux monographies est assez proche mais la méthode subit un glissement important. Pour Bellessort, son contexte explique une œuvre et une œuvre explique l’âme de son auteur. Il écrit : « Nous voudrions tenter, si le mot n’est pas trop ambitieux, la psychologie de Voltaire » (Bellessort, 1925, p. 2). L’explication littéraire passe de l’histoire à la psychologie. Concernant Voltaire, cette évolution est presque naturelle tant ses œuvres sont depuis longtemps éclairées par sa biographie et, particulièrement, par son caractère, sous un angle qui était moral avant d’être psychologisant. En un sens, c’est ce qu’annonçait la quête de l’homo duplex, qui voulait rendre sa complexité au personnage. Lanson n’expliquait-il pas déjà une partie du caractère de Voltaire par la mort précoce de sa mère ? Cependant, cette méthode psychologisante n’empêche pas de revenir à une condamnation très politique des voltairiens, à l’appui cette fois de l’étude de Voltaire lui-même.
25Deux décennies après la tentative lansonienne de dépasser définitivement le clivage que provoquait Voltaire, Bellessort revient à une distinction digne de Faguet : « […] le Voltairianisme, c’est ce qui en reste chez ceux qui n’ont qu’une partie de son esprit ou qui n’en ont rien du tout » (Bellessort, 1925, p. 315). À son tour, il fait de l’esprit de Voltaire une caractéristique de la « race » française :
[…] rien n’est plus voltairien avant Voltaire que tel chapitre de Montaigne ou de Rabelais, telle Provinciale, ou telle Petite Lettre de Racine, et rien n’est plus voltairien après lui que mainte page de Veuillot qui l’exécrait. Mais il ne s’était jamais trouvé un homme qui parut être aussi exclusivement cet esprit si caractéristique de la race, qui en développât mieux les ressources, qui en étendît davantage l’influence et l’empire. […] Tel est, à peu de chose près, le Voltairianisme chez les gens d’esprit. Chez ceux qui en ont moins, c’est l’anticléricalisme avec ses bévues historiques, son assurance tranchante en matière religieuse qui n’a d’égale que son ignorance, ses plaisanteries faciles ou basses, et cette idée stupide que l’absence de foi constitue une supériorité intellectuelle. (Ibid., p. 351-352)
26Bellessort dénonce les fanatiques anticléricaux qui revendiquent l’héritage du patriarche. « […] Nous ne devrons pas le leur abandonner » (ibid.), écrit l’auteur, proche de l’Action française. Il s’agit d’une inflexion notable dans la mémoire de Voltaire, référence de la gauche républicaine désormais revendiquée par une droite nationaliste. Le clivage n’a pas été dépassé par la complexification de la figure de Voltaire, mais la ligne de partage que trace le patriarche dans la société française s’est déplacée. La connaissance affinée d’un Voltaire plus complexe n’empêche pas les positionnements politiques et mémoriels univoques, mais elle les redéfinit. Depuis Faguet et Lanson, ce ne sont plus des antivoltairiens qui s’opposent aux voltairiens mais, puisque Voltaire fait partie des « grands écrivains français », on oppose des voltairiens de bon sens à des voltairiens fanatiques.
27L’entrée de Voltaire dans la collection de Hachette confirme son statut d’auteur incontournable, populaire et quasiment consensuel. L’écrivain passe de référence républicaine radicale à auteur patrimonial. Il est un représentant essentiel de l’esprit français, souvent assimilé à l’esprit voltairien (Menant, 2022). On ne se bat plus, après Lanson, pour ou contre Voltaire, auquel il n’est plus guère question de préférer de plus grands classiques tels que Bossuet, mais pour une lecture de Voltaire qui corresponde à ses idées. Devenu une fierté nationale, il peut dès lors servir de référence nationaliste. Alors même que l’intérêt de Lanson pour le patriarche de Ferney a pu être lu, et lui être reproché, comme un signe de son évolution politique vers la gauche, ses travaux contribuent à neutraliser Voltaire et permettent de nouvelles appropriations de son nom comme de ses idées. Voltaire a sans doute mis un pied au musée mais il n’en garde pas moins un pied dans le monde. Aussi complexe soit le Voltaire des chercheurs, sa mémoire reste double, partagée entre le grand homme des Lumières et « l’homme de paille » (Dauphin, 2018, p. 40) de leurs adversaires. Représentations universitaires et représentations mémorielles se croisent, s’influencent, se nourrissent ou s’ignorent, mais rappellent au besoin que ni le musée ni l’université ne sont des sanctuaires préservés du monde social.

