Gustave Lanson, Gaston Paris et la littérature médiévale
Lanson relancé
1Figure de proue des études littéraires de son temps, tant au niveau institutionnel qu’à celui de la recherche, objet, dès son vivant, de critiques virulentes tout comme — bien que plus rarement — d’éloges fervents1, Gustave Lanson appartient aujourd’hui à la galerie des ancêtres dont on regarde l’effigie pâlissante avec un sourire condescendant et dont personne ne songerait plus à se réclamer — du moins ouvertement. La réputation de Lanson, devenu l’antonomase d’une approche du texte littéraire jugée irrémédiablement dépassée, se fonde moins, cependant, sur son œuvre que sur un ensemble d’idées plus ou moins vagues qu’on a pris l’habitude de mettre sous l’étiquette de « lansonisme ». Qui prend la peine de relire Lanson découvrira, en revanche, une réflexion épistémologique qui dépasse de loin le positivisme auquel on a voulu le réduire, ainsi que des principes méthodologiques qui, s’inscrivant en faux contre le « concept de vieuvre » (Compagnon, 1983, p. 211) et la « chasse aux sources », abondamment invoqués pour discréditer son œuvre, anticipent, au contraire, des approches qui ne seront théorisées que dans la seconde moitié du xxe siècle : l’intertextualité, la critique génétique, ou encore la théorie de la réception2. Ce qui a nui à Lanson, ce n’est pas seulement l’autonomisation de certains préjugés à son égard qui ont vu le jour dans des polémiques de l’époque, notamment lors de la remise en cause de l’« esprit de la Nouvelle Sorbonne » par des cercles nationalistes, ni l’épigonisme appauvrissant que ses travaux ont suscité, mais également, et peut-être avant tout, le décalage entre les principes théoriques et méthodologiques qu’il a formulés et leur mise en pratique par lui-même. Quoi qu’il en soit, les travaux de Lanson méritent d’être (ré)étudiés, et cela dans la double perspective de leur ancrage dans le paysage littéraire et philologique de l’époque, et de la construction de nos disciplines, pensée trop souvent encore de manière téléologique.
2Notre contribution à ce travail de réévaluation de l’œuvre lansonienne, dont la parution toute récente de la synthèse de Martine Jey (2025) marque une étape importante, sera bien circonscrite : il s’agira d’étudier la partie médiévale de l’Histoire de la littérature française (désormais HLF) — « le “gros Lanson” comme on appelait son livre le mieux connu » (Compagnon, 1983, p. 162) — en la mettant en dialogue avec la pensée de Gaston Paris, dont elle s’inspire.
Prestige
3En 1925, Edmond Faral, alors directeur d’études de philologie romane à l’École Pratique des Hautes Études, rend compte, dans la Romania, du premier volume de l’Histoire des Lettres, Des origines à Ronsard, rédigé, pour la partie française, par Joseph Bédier et Alfred Jeanroy, et, pour la partie latine, par François Picavet3. Voici le début de sa recension :
Pour s’orienter dans l’histoire de notre littérature médiévale, on ne disposait comme guides, en l’année 1920, que d’un petit nombre de livres français, trois ou quatre traités, sans plus : l’Histoire de la littérature française de M. Gustave Lanson ; l’Histoire de la langue et de la littérature françaises publiée sous la direction de Petit de Julleville4 ; la Littérature française au moyen âge (xie-xive siècles5) et l’Esquisse historique de la littérature française au moyen âge (depuis les origines jusqu’à la fin du xve siècle6) de Gaston Paris. Et le plus récent de ces livres [l’Esquisse de G. Paris] datait de 1903 (Faral, 1925, p. 129).
4L’HLF de Lanson, qui — rappelons-le — n’a reçu aucune formation de médiéviste, se voit citée par Faral aux côtés des ouvrages de synthèse de G. Paris, son aîné de vingt ans et l’un des maîtres incontestés de la philologie romane sous la Troisième République. Ce fait témoigne à lui seul de la place qu’occupaient en France, dans le paysage académique et plus largement littéraire, non seulement la partie moderne, mais également la partie médiévale de l’HLF, jusqu’à la parution, en 1921, de l’ouvrage de Bédier et de Jeanroy dont Faral rend compte, suivi, trois ans plus tard, du premier tome, Le moyen âge, de l’Histoire de la littérature française illustrée, dirigée par le même Bédier en collaboration avec Paul Hazard7.
Cautions
5Conscient de ses lacunes et désireux d’éviter des erreurs, Lanson sollicite à plusieurs reprises l’approbation de G. Paris pour les pages qu’il consacre, dans l’HLF, à la littérature du Moyen Âge. Deux des trois lettres de Lanson au philologue qui nous sont connues — nous n’avons malheureusement retrouvé aucune trace des réponses de celui-ci — abordent ce sujet. Celle du 6 juin 1895, tout d’abord :
Monsieur
Je suis extrêmement flatté d’avoir obtenu votre suffrage, et surtout pour la partie de mon livre qui a trait au Moyen âge. Je vous suis redevable, au reste, de toute la connaissance que j’ai pu en acquérir : à défaut de vos leçons orales que je n’ai pas eu le bonheur de recueillir, vos livres, votre Manuel8 notamment, vos articles de la Romania9 et du Journal des savants10, ont été les guides de mes lectures. Aussi est-ce avec l’intime sentiment de reconnaissance d’un disciple à un maître que j’ai voulu vous adresser mon essai. — Ce me sera un grand honneur de voir mon livre signalé par vous dans la Romania, et un grand profit, si vous voulez bien y corriger quelques-unes des rectifications que vous êtes plus que personne en état de m’indiquer, pour donner plus d’exactitude à mon travail.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux
GLanson11
6Le 13 septembre 1895, Lanson écrit, toujours à G. Paris :
Je viens de lire la note que la Chronique de la Romania consacre à mon Histoire de la littérature. Je suis très touché de la bienveillance du jugement que vous portez sur mon livre et que votre lettre du reste m’avait déjà si obligeamment fait connaître. Mais ce m’est une grande faveur que vous ayez bien voulu la publier ; rien ne pouvait plus honorer mon travail et rien ne peut le recommander mieux, à l’étranger comme en France.
L’erreur de prénom Robert donné à Wace m’avait, après l’apparition du livre, été signalée, avec quelques autres, par mon ami Antoine Thomas12 ; et j’ai pu ainsi la faire disparaître de la seconde édition qu’on a donnée en décembre. J’espère peu à peu améliorer mon étude, et arriver à la rendre tout à fait digne de l’approbation que vous lui avez par avance accordée : elle m’est un précieux encouragement pour continuer à rectifier et compléter mon esquisse du moyen âge.
Veuillez recevoir, Monsieur et cher Maître, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux
G. Lanson13
7La « note » de la Romania mentionnée par Lanson n’est pas signée, mais il ne fait aucun doute qu’elle est issue de la plume de G. Paris. Le texte est extrêmement favorable, surtout quand on sait que les critiques du philologue, tout comme celles de Paul Meyer, pouvaient être acerbes, notamment vis-à-vis d’auteurs dépourvus d’une formation spécifique, et qu’elles n’étaient jamais, en tout état de cause, faites pour flatter. Voici l’appréciation de G. Paris dans son intégralité :
Dans ce très remarquable ouvrage [l’HFL], qui conduit l’histoire de notre littérature de ses premières origines jusqu’aux œuvres les plus récentes, le moyen âge occupe une place justement proportionnée (216 pages). Cette place est extrêmement bien remplie. On sent que l’auteur, fidèle aux principes qu’il proclame dans sa préface, tout en se servant judicieusement des travaux antérieurs, a lu par lui-même au moins tout ce qu’il y a d’essentiel et de caractéristique, et a toujours jugé par lui-même. Il est en général parfaitement informé et nous n’avons guère remarqué, dans son riche exposé, qu’une erreur de fait, l’indestructible Robert Wace (Wace est d’ailleurs un des auteurs que M. L., exceptionnellement, paraît ne pas avoir connus directement). Les jugements sont très personnels, souvent extrêmement originaux, parfois d’une profondeur ou d’une justesse frappante, quelquefois, comme il est naturel, contestables ou empreints de partialité ; ils méritent tous d’être pris en sérieuse considération. Une idée générale pénètre et vivifie le livre : celle de la continuité de l’esprit français à travers les âges. Écrite pour les étudiants, mais nullement restreinte à leurs besoins et fort élevée surtout au-dessus des postulata d’un examen, la nouvelle histoire de la littérature française, par la solidité du savoir, la composition habile et claire, la valeur des idées et la qualité de l’exposition, dépasse de beaucoup tout ce qui l’a précédé[e] dans le même genre. On peut, au nom de la science, lui reprocher un point de vue peut-être trop exclusivement « littéraire », mais c’est après tout un des points de vue auxquels on peut légitimement envisager l’histoire d’une littérature, et d’ailleurs M. L. ne s’interdit pas de rattacher, par plus d’une intelligente explication, l’histoire de la littérature à celle des idées, des croyances et des mœurs. Une bibliographie qui pourrait naturellement être rectifiée et surtout complétée rendra aux étudiants de réels services, et le livre se termine par un tableau chronologique conçu d’une façon originale, qui présente sur plusieurs colonnes les dates de notre histoire littéraire depuis la Vie de saint Léger jusqu’à M. de Curel (Paris, 1895, p. 495-496).
8Nous reviendrons plus loin sur les reproches, légers, il est vrai, mais non moins significatifs, que G. Paris formule à l’égard du livre de Lanson. Retenons avant tout, ici, que le philologue juge la partie médiévale de l’HLF largement supérieure à « tout ce qui l’a précédé[e] dans le même genre ». En déclarant cela, il pense certainement, entre autres, aux deux volumes de l’Histoire de la langue et de la littérature françaises au Moyen Âge de Charles Aubertin, parus respectivement en 1876 et en 1878. Cet ouvrage est également cité par Lanson dès le seuil de son manuel dans la note qui indique ses principales sources pour la partie médiévale :
À consulter : G. Paris, la Litt. fr. au moyen âge, 2e édit., in-16. Hachette, 1890, Aubertin, Hist. de la langue et de la litt. fr. au moyen âge, 2 vol., in-16, Hachette, 1887 ; G. Paris, la Poésie au moyen âge, 2 vol. in-16, Hachette, 1887-95. Je cite une fois pour toutes ces trois ouvrages, dont le premier embrasse tout le moyen âge (jusque vers 1327) et le second nous conduit jusqu’au xvie siècle (Lanson, 1895, p. 1, n. 1).
9La référence bibliographique de l’ouvrage d’Aubertin ouvre sur un épisode qui n’est peut-être pas sans importance dans notre contexte. C’est en effet la publication du premier volume d’Aubertin, fort apprécié par Ferdinand Brunetière, qui fournit à celui-ci le prétexte pour formuler, en 1879, la première de ses diatribes contre la langue et la littérature du Moyen Âge, ainsi que contre la nouvelle discipline, la philologie romane, qui en faisait ses objets d’étude (Bähler, 2004, p. 345-348). En voici un extrait qui donne la mesure des critiques de Brunetière :
[…] parmi toutes les erreurs qui, depuis quelques années, aspirent à sortir de cette glorification du moyen âge, de cette admiration volontairement aveugle de son art et de sa littérature, si les unes sont moins graves et qu’on puisse après tout s’en remettre au temps d’en faire bonne justice, les autres n’iraient à rien moins, sous prétexte de littérature et d’art, qu’à la falsification de l’histoire, si l’on n’essayait de se mettre en travers de la propagande (cité dans Bähler, 2004, p. 347).
10Or G. Paris, dans un très long compte rendu dans la Romania de 1877, avait loué les qualités du premier volume d’Aubertin, allant jusqu’à affirmer qu’il marquerait « une date dans l’histoire de la connaissance de notre ancienne littérature » (Paris, 1877, p. 454), avant de descendre en flammes le second volume, dans une recension tout aussi détaillée publiée en 1880, dans le même organe, avançant que son degré d’inexactitude ne pourrait « guère qu’égarer ceux qui s’en serviront » (Paris, 1880, p. 311). Il n’est pas exclu que ce revirement ne résulte pas exclusivement de la moindre qualité, réelle, du deuxième volume d’Aubertin, mais s’explique également par les attaques de Brunetière contre la philologie romane dans les années 1879-1880 (Bähler, 2004, p. 348). À la lumière de ce qui précède, il est d’autant plus remarquable que le philologue, dans sa « note » de lecture de l’HLF, ne glisse aucune allusion critique au fait que Lanson se soit appuyé sur Aubertin, dont il voyait cité le nom encadré du sien. La même observation vaut pour l’hommage que Lanson rend à Brunetière14, dans l’« Avant-propos » de son manuel :
Je ne puis terminer sans adresser mes remerciements à M. Brunetière qui, depuis trois ans, a bien voulu s’intéresser à ce travail. Il a mis à ma disposition, avec une délicate complaisance, sa riche bibliothèque et sa vaste érudition. Il m’a communiqué les notes manuscrites d’un cours qu’il a professé à l’École Normale sur le xvie siècle : la personnalité originale dont il a empreint cette étude, comme toutes les autres, m’a seule imposé la discrétion dans l’usage que j’ai fait de ces notes suggestives et de ces plans lumineux. C’est un devoir pour moi, dont je m’acquitte ici volontiers, d’assurer M. Brunetière de ma vive gratitude (Lanson, 1895, p. XVI).
11Si l’on voulait absolument déceler un signe de réserve dans la manière dont G. Paris accueillit l’HLF, on pourrait alléguer le choix de ne pas lui consacrer un compte rendu signé, mais une simple « note » anonyme dans la « Chronique » de la Romania. D’autres raisons peuvent cependant expliquer cela, liées à des questions de temps, de place ou au simple fait que seule la partie médiévale ressortît au domaine de la Romania. À tout bien considérer, en 1895, la première offensive de Brunetière contre la philologie romane semble déjà loin, et la deuxième, qui sera déclenchée par l’affaire Drefyus15, ne se profilait pas encore à l’horizon. L’estime que G. Paris portait à la partie médiévale de l’ouvrage de Lanson paraît, en tout état de cause, sincère. Et des qualités, l’HLF n’en manquait pas.
Rendre à Lanson ce qui est à Lanson
12C’est Lanson qui, grâce à l’influence exercée par l’HLF, contribua fortement à normaliser, c’est-à-dire à établir durablement la place de la littérature française médiévale dans l’histoire littéraire en France, dans un contexte institutionnel et esthétique qui, en dehors du cercle restreint des médiévistes, n’accueillait les œuvres du Moyen Âge qu’avec grande réticence (Bähler, 2011). Comme il le dit lui-même :
Le temps est venu de faire rentrer le moyen âge dans l’unité totale de notre littérature française : et ce serait mal reconnaître les efforts de tant d’érudits spécialistes, que de leur en laisser indéfiniment la jouissance (Lanson, 1895, p. x).
13Dans la première édition de son manuel, Lanson consacre 216 pages au Moyen Âge dans son ensemble, en reprenant la périodisation proposée par G. Paris dans son Manuel en un « vrai moyen âge », allant du xe siècle jusqu’à l’avènement des Valois en 1327, et une « longue période de transition », conduisant du « moyen âge proprement dit » à la Renaissance16. La longueur de la partie médiévale correspond à celle qui est accordée à chacun des siècles suivants : 256 pages au xviie siècle, 226 au xviiie siècle et 255 à l’« Époque contemporaine ». Il n’y a que le chapitre sur la Renaissance qui est notablement plus court (avec 136 pages). La littérature médiévale occupe donc, dans l’HLF, une place importante et « justement proportionnée », comme le fait remarquer G. Paris (1895, p. 495), par rapport aux autres époques. Notons également que Lanson étoffe l’histoire de la littérature française en amont, en élargissant ses débuts, et en aval, en y intégrant ce que l’on appellerait aujourd’hui la littérature de l’extrême contemporain : « On verra, en lisant cette histoire, que j’y ai fait une grande place au moyen âge, une grande aussi au xixe siècle » (Lanson, 1895, p. x). Le « classico-centrisme » (R. Barthes, cité dans Canvat 2016, p. 28), la place prépondérante, donc, accordée traditionnellement au xviie siècle dans l’historiographie littéraire en France se voit ainsi contrebalancée par ce qu’il y a de plus ancien, d’un côté, et par ce qu’il y a de plus moderne, de l’autre17. M. Jey souligne la nouveauté de l’organisation de la matière par Lanson :
La prise en compte de la totalité de la littérature française représente une ouverture considérable et le découpage séculaire induit un changement de perspective, dont le lecteur d’aujourd’hui, habitué à cela, a du mal à mesurer l’ampleur (Jey, 2025, p. 185).
14Nous n’avons aucune raison de remettre en question la remarque de G. Paris selon laquelle Lanson aurait lu la quasi-totalité des textes du Moyen Âge qu’il présente, y compris, donc, diverses compilations cycliques, ce qui, faut-il y insister, représente un travail de préparation considérable. À cela s’ajoutent l’intégration, notes à l’appui, de débats théoriques souvent complexes sur l’histoire des textes et des genres, ceux, notamment, qui portent sur la naissance des chansons de geste et des romans arthuriens, ainsi que des indications bibliographiques détaillées reflétant de manière globalement exacte l’état actuel de la recherche dans les différents domaines philologiques qu’il aborde. Finalement, il convient de souligner que Lanson prendra la peine d’actualiser son ouvrage au fil des années18.
Paris-Lanson : identités
15Lanson se réfère à l’œuvre de G. Paris tant sur le plan du contenu que sur celui des méthodes.
16Sur le plan des méthodes, tout d’abord, et doublement. « La méthode dont je vais essayer de donner l’idée n’est pas de mon invention », écrit-il en 1910, dans son texte programmatique « La méthode de l’histoire littéraire », pour continuer : « C’est celle qui, en son esprit du moins et dans ses règles principales, a servi à MM. Alfred et Maurice Croiset pour écrire leur histoire de la littérature grecque, à M. Gaston Boissier pour étudier la littérature latine, à MM. Gaston Paris et J. Bédier pour débrouiller la littérature française du Moyen Âge » (Lanson, [1910] 1965, p. 31). La méthode dont se revendique Lanson et qu’il appliquera lui-même, notamment dans ses éditions de textes19, est celle, historico-comparative, qu’ont développées les philologues français sur la base des travaux effectués par leurs homologues allemands dès la première moitié du xixe siècle (Bähler, 2004, p. 42, p. 65 et passim).
17La question des méthodes ne se réduit cependant pas à un savoir-faire technique. Un autre aspect, capital, s’y ajoute. Dans sa conférence sur « L’esprit scientifique et la méthode de l’histoire littéraire », tenue à l’université de Bruxelles en 1909, Lanson prend ses distances vis-à-vis des systèmes épistémologiques de Brunetière et de Taine, poursuivant par un éloge vibrant de G. Paris, « le grand esprit qui, du domaine de la philologie romane et de la littérature médiévale, a étendu son influence réconfortante jusque sur l’étude des œuvres classiques et contemporaines » :
Gaston Paris, Messieurs, n’a jamais joué au Claude Bernard ni au Darwin : il a traité les problèmes philologiques par des procédés de philologue, et jamais œuvre n’a moins singé les gestes des sciences ni été plus imprégnée de l’âme de la science.
Gaston Paris savait que ce qu’il nous faut prendre à la science, Messieurs, c’est sa conscience. Laissons-lui ses cadres et ses formules. Notre manière de participer à la vie scientifique, la seule qui ne trompe pas, c’est de développer en nous l’esprit critique (Lanson, [1909] 1925, p. 24).
18« Ni l’objet, ni les moyens de la connaissance littéraire ne sont, dans la rigueur du mot, scientifiques », écrit-il dans l’HLF (Lanson, 1895, p. VII). Il ne s’agira donc pas, pour les chercheurs en littérature, de calquer leurs méthodes sur celles des sciences naturelles, comme auraient essayé de le faire, chacun à sa façon, Taine et Brunetière, adoptant, le premier, une rationalité déterministe, le second, un raisonnement organiciste. Ce que les littéraires sont appelés à partager avec leurs collègues des disciplines exactes, c’est l’esprit scientifique, et, plus précisément, les valeurs morales véhiculées par cet esprit, valeurs considérées comme un facteur essentiel de la cohésion nationale :
La critique, dogmatique, fantaisiste ou passionnée, divise ; l’histoire littéraire réunit, comme la science dont l’esprit s’inspire : elle devient ainsi un moyen de rapprochement entre des compatriotes que tout le reste sépare et oppose, et c’est pourquoi j’oserais dire que nous ne travaillons pas seulement pour l’érudition, ni pour l’humanité ; nous travaillons pour nos patries (Lanson, [1909] 1925, p. 37)20.
19Ce sont là des idées exprimées par G. Paris tout au long de sa carrière (Bähler, 2004, p. 219-235). Dans cette optique, l’esprit scientifique ne produit pas seulement des résultats fiables dans les différents domaines de recherche, mais promeut également l’esprit démocratique, obéissant aux principes de ce que l’on appelle couramment, aujourd’hui, en référence aux travaux de Robert K. Merton, l’éthos scientifique : recherche impartiale de la vérité, désintéressement de la recherche, objectivité, contrôle intersubjectif des résultats et des méthodes21. S’ajoutent à cela, chez G. Paris, une remise en question permanente de vérités sédimentées, au profit d’une compréhension partagée de l’évolution historique des phénomènes. Quand Lanson écrit que l’« histoire littéraire réunit » alors que « la critique, dogmatique, fantaisiste ou passionnée, divise », ce n’est donc pas sur le plan de la littérature qu’il faut comprendre ces affirmations, mais sur celui des méthodes mises à l’œuvre, et dont le modèle lui fut fourni par G. Paris. Il s’agit moins, en effet, de « rassembler les jeunes Français dans le culte des grands hommes de l’histoire de France, et, notamment, de ses grands écrivains » (Fayolle, 1990, p. 14)22 que dans celui de l’esprit scientifique présidant à l’établissement de l’histoire littéraire.
20Du point de vue de la vision globale du Moyen Âge et de sa littérature — pour en venir au plan du contenu —, Lanson reprend à G. Paris l’image du Moyen Âge comme « enfance » de la nation française, ainsi que le modèle d’une organisation socio-culturelle marquée par deux scissions : d’abord celle qui survient entre laïcs et clercs, laquelle entraînerait une relative homogénéité de la culture laïque à travers les différentes couches sociales ; puis celle qui survient au sein des laïcs eux-mêmes, au moment de la création de la poésie courtoise. Ces scissions successives expliqueraient les déficiences intellectuelles et esthétiques de la littérature laïque, dues à l’absence du savoir réservé aux clercs et, plus tard, à la société noble (Bähler, 2004, p. 542-563). C’est cette vision — idéologique bien plus qu’historique — de la littérature cléricale entièrement coupée de l’évolution de la littérature en langue vulgaire qui explique l’exclusion de la production médiévale latine dans les travaux de G. Paris. L’anticléricalisme du philologue qui conduit à cette position est partagé par Lanson23, et il faudra attendre Bédier pour voir la figure du clerc revalorisée dans tous ses sens, médiéval et moderne24.
21Lanson reprend également à G. Paris l’idée de l’absence de toute inquiétude spirituelle liée à l’hégémonie de la religion chrétienne, ce qui expliquerait certaines faiblesses de la littérature médiévale :
« Ces convictions, dit M. G. Paris [Lanson cite en note G. Paris, 1888, p. 31] enlèvent à la poésie du moyen âge beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d’autres époques ; l’inquiétude de l’homme sur sa destinée, le sentiment douloureux de grands problèmes moraux, le doute sur les bases mêmes du bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l’aspiration individuelle et la règle sociale. » Elles tarissent en un mot les profondes sources du lyrisme (Lanson, 1895, p. 15).
22Il a par ailleurs cette très belle phrase sur la fin de l’époque médiévale proprement dite que l’on aurait pu trouver sous la plume de G. Paris également :
Quand les laïcs diront en français ce que disputent les clercs en latin, et quand ils commenceront à se demander pourquoi le réel n’est pas conforme à l’idée, c’en sera fait du moyen âge (Lanson, 1895, p. 15).
23Un dernier aspect important qui rapproche les deux chercheurs est leur conception du rapport entre littérature et société. Pour G. Paris, les choses sont claires : les œuvres littéraires ont le pouvoir non seulement d’exprimer de manière à chaque fois inédite la réalité, mais aussi de l’influencer. Ainsi, les chansons de geste auraient eu une large part dans la formation de la conscience nationale (Bähler, 2011) et l’amour courtois aurait contribué à policer la société aristocratique (Bähler, 2004, p. 556). Quant à Lanson, celui-ci semble, à première vue, vouloir réduire la littérature à une simple expression de ce qui lui préexiste :
La littérature reflète, sinon toujours complètement, du moins assez fidèlement, la marche de la civilisation, et en dessine la courbe par son histoire. Ses formes même apparaissent, se développent, se dessèchent, et se dissolvent, selon leur rapport à l’état intime de la société ou du groupe de la société qu’il s’agit de manifester : en sorte que, par les genres mêmes qui prévalent, la littérature exprime toutes les modifications de l’esprit français (Lanson, 1895, p. 12).
24À y regarder de plus près, la vision lansonienne de la littérature dépasse toutefois substantiellement l’idée d’un simple miroir de la société, et ce de deux façons. D’un côté, les textes littéraires sont, aux yeux de Lanson, le lieu exclusif d’un savoir spécifique, lié à l’essence même de la vie humaine : « La littérature, souvent, est complémentaire de la société ; elle exprime ce qui nulle part ailleurs ne se réalise, les regrets, les rêves, les aspirations des hommes » (Lanson, [1910] 1865, p. 46). De l’autre, il reconnaît bel et bien à la littérature une force reconfigurative de la réalité, puisqu’il part de l’idée que celle-ci agit à travers le lecteur et la lectrice : « Image ou miroir, ce n’est pas assez pour nous ; nous voulons savoir les actions et les réactions qui vont de l’une à l’autre, laquelle va devant ou suit, à quel moment c’est l’une, ou c’est l’autre, qui fournit le modèle ou imite. Rien n’est plus délicat que la recherche de ces échanges » (Lanson, [1910] 1965, p. 46)25. Les affirmations, dans l’HLF, sur la Chanson de Roland, qui préparerait la naissance de la conscience nationale, sont tout à fait lisibles dans ce sens aussi et rejoignent les réflexions de G. Paris :
La Chanson de Roland exalte les deux plus purs sentiments qui fussent dans les cœurs en leur proposant les plus hauts objets où ils pouvaient s’adresser : Charlemagne à servir, l’infidèle à combattre. Et dans cette exaltation arrive à se dégager spontanément comme une âme nationale, un profond et encore inconscient patriotisme, qui devance la réalité même d’une patrie (Lanson, 1895, p. 26).
25Sur ce socle d’idées communes, Lanson effectue plusieurs déplacements significatifs par rapport à la pensée de G. Paris.
Paris-Lanson : différences
De la littérature nationale vers la littérature nationale
26Si G. Paris s’intéresse à la littérature française du Moyen Âge, c’est avant tout parce qu’elle contribue, à ses yeux, de manière essentielle et irremplaçable, à la reconstruction du développement de l’identité de la nation française sur la longue durée. Sans être étranger à Lanson — comme l’exprime G. Paris dans la recension de la Romania : « Une idée générale pénètre et vivifie le livre : celle de la continuité de l’esprit français à travers les âges » (Paris, 1895, p. 496) —, ce point de vue est loin de primer dans son argumentation, qui vise avant tout, quant à elle, à retracer le développement de l’identité de la littérature française à travers les siècles. En dépit de nombreux points de convergence, le telos des deux projets diffère : le premier lit les textes à la lumière des valeurs nationales, le second à celle des valeurs esthétiques. C’est cet angle que G. Paris critique dans son compte rendu de l’HLF, tout en concédant à l’auteur d’avoir su rattacher, « par plus d’une intelligente explication, l’histoire de la littérature à celle des idées, des croyances et des mœurs » : « On peut, au nom de la science, lui reprocher un point de vue peut-être trop exclusivement “littéraire”, mais c’est après tout un des points de vue auxquels on peut légitimement envisager l’histoire d’une littérature […] » (Paris, 1895, p. 496). Il n’est pas sans ironie de constater que le grand promoteur de la « méthode historique » dans le domaine des recherches littéraires26 se voit jugé trop littéraire par son grand modèle.
De la littérature collective vers la littérature individuelle
27Deuxième déplacement, qui va de pair avec le premier : l’intérêt de G. Paris va aux productions littéraires médiévales qui se rattachent, dans sa conception des choses, à une collectivité, au peuple, entendu dans le sens socio-culturel que nous avons évoqué, les laïcs, donc, opposés aux clercs. En plus, son regard porte davantage sur la réception que sur la production des œuvres (Bähler, 2021a). Sont vraiment nationales — et donc dignes d’être étudiées — les œuvres poétiques dont les valeurs transportées auraient été partagées par un vaste public laïc, comme cela aurait été le cas des chansons de geste au début et des mystères à la fin du Moyen Âge, pour donner ici les deux genres préférés — en raison même de cette assomption — du philologue (Bähler, 2011). Lanson, en revanche, s’intéresse aux productions littéraires en tant que créations artistiques individuelles : « […] l’histoire littéraire a pour objet la description des individualités ; elle a pour base des intuitions individuelles » (Lanson, 1895, p. VII). Or l’individualité artistique est le « résidu » (Lanson, 1920, p. VII, n. 1) irréductible, précisément, aux éléments d’ordre idéologique : « Je n’ai pas cru impossible […] de goûter en chaque œuvre la puissance individuelle du talent, quelle que fût l’orthodoxie politique, religieuse, métaphysique, et même esthétique, qui s’y révélât » (Lanson, 1895, p. 109)27. Même s’il met l’accent sur le pouvoir de la réception pour la vie d’une œuvre, cette réception ne saura réduire l’importance du « génie individuel28 » qui préside à sa création29. Et ce n’est ainsi qu’avec Rutebeuf que commence véritablement, pour Lanson, l’histoire littéraire de France : « […] pour la première fois, nous rencontrons dans l’histoire de notre littérature une individualité fortement caractérisée, qui se retrouve dans les ouvrages les plus divers » (Lanson, 1895, p. 109).
28Ces deux déplacements majeurs en entraînent d’autres, à un niveau inférieur, pour ainsi dire.
Désidéologisation des objets d’étude
29Ce que l’on constate non sans étonnement dans le contexte idéologique de l’époque, qui pense la plupart des entreprises intellectuelles en termes nationaux, c’est l’absence quasi-totale, dans l’HLF, d’une mise en valeur de la nation française via la littérature médiévale, alors que pour G. Paris cet aspect est capital. Le philologue, pour prendre ce seul exemple, particulièrement significatif, ne cesse de mettre l’accent, avec fierté, sur le fait que les chansons de geste et la nation française, dont celles-ci seraient à la fois le produit et l’agent, sont le résultat d’un mélange de différents groupes ethniques — de différentes « nationalités », dans son discours —, c’est-à-dire un produit complexe et inédit d’éléments celtiques, romains et germaniques, soudés par le christianisme (Bähler, 2004, p. 428-456). Réagissant à la crainte formulée par son confrère italien Pio Rajna que l’acceptation de l’élément germanique dans la naissance de la chanson de geste n’affecte la fierté nationale des Français, G. Paris écrit :
J’avoue pour ma part que je ne vois dans l’influence allemande qui se manifeste à l’origine de l’épopée française aucune raison pour la France d’être moins fière de l’avoir produite. La nation française n’est pas exclusivement gallo-romaine (pourquoi alors ne serait-elle pas exclusivement celtique ?). Les Germains qui se sont établis en Gaule se sont intimement mêlés à l’ancienne population, et la nation française est le résultat de ce mélange. « L’esprit germanique dans une forme romane », c’est précisément ce qu’exprime si admirablement le mot « français » lui-même, avec son thème allemand et son suffixe latin (Paris, 1884, p. 626).
30Lanson, certes, parle, lui aussi, à la suite de G. Paris, justement, de la France comme d’un « composé merveilleux », « où l’on ne distingue plus rien de gaulois, de romain ni de tudesque, et dont on affirmerait l’absolue simplicité, si l’histoire ne nous faisait assister à l’opération qui l’a produit » (Lanson, 1895, p. 7), cependant, il ne semble en tirer aucune gloire particulière ni pour la nation ni pour la littérature qui en est sortie. De l’autre côté, il ne s’émouvra pas non plus quand il intègrera, dans les éditions ultérieures de son manuel, la théorie développée par Bédier dans les Légendes épiques (1908-1913) sur la naissance tardive et, pour l’essentiel, cléricale des chansons de geste et leur caractère, par là même, « purement français » (Corbellari, 1997, p. 405). Les idées de Bédier, on le sait, ont été accueillies avec enthousiasme par le discours nationaliste au moment de la Grande Guerre, fait que Lanson n’était certainement pas sans savoir mais dont il ne souffle mot, se bornant à présenter les deux théories en place sous un angle purement chronologique. En effet, après avoir développé les idées qui sont globalement celles de G. Paris sur l’origine de l’épopée française, il ajoute, entre crochets, à partir de la 11e édition :
[Voilà ce que l’on enseignait hier sans hésitation. Voilà la synthèse qui se formait comme d’elle-même des travaux des érudits. L’édifice paraissait solide. M. Bédier en a fait apparaître la fragilité. Sa démonstration n’est pas achevée ; il n’en a pas tiré toutes les conséquences ; mais déjà il est certain que la synthèse d’hier est à bas. Une révision et une réorganisation totales de nos idées sur l’épopée française sont nécessaires. M. Bédier et d’autres médiévistes y procéderont sans doute dans les années qui vont venir (…)] (Lanson, 1920, p. 25).
31Lanson, on le voit, procède de manière simplement paratactique, se dispensant de tout jugement tant sur la valeur des deux théories en question que sur leur impact respectif pour la construction de la littérature nationale.
32Dans l’ensemble, on constate bien, chez Lanson, une tendance à la désidéologisation 30 de l’histoire de la littérature française médiévale, car ce qui l’intéresse au premier chef, encore une fois, ce sont les œuvres littéraires en tant qu’œuvres esthétiques, comprises comme les premiers éléments d’une évolution artistique pensée sur la longue durée. On peut juger l’absence d’une réflexion explicite sur le rapport entre littérature (médiévale) et identité nationale — l’avant-propos de l’HLF reste également silencieux à ce sujet — comme bienfaisante et libératrice, mais on peut aussi la considérer comme un élément de la perte de l’impact des études littéraires sur les débats idéologiques de l’époque, et, au-delà, comme un pas résolu vers la normalisation d’un savoir sur la littérature jugé désormais consensuel et non problématique, voire non problématisable. Que cette désidéologisation s’accompagne, en réalité, d’un autre type d’idéologisation, celui, précisément, de la parole canonisante, semble évident.
33Alors que G. Paris met en avant la valeur patriotique des études littéraires médiévales tant sur le plan des méthodes que sur celui des objets d’études, où, sur la base de ses recherches philologiques, il défend une conception de la nation culturellement ouverte, en échange permanent avec l’étranger (Bähler, 2011), Lanson, tout en partageant cet idéal d’une France s’enrichissant au contact d’autres nations31, ancre le patriotisme beaucoup plus dans les vertus de l’esprit scientifique, méthodique pour la cohésion nationale, que sur la valeur de la littérature médiévale pour la prise de conscience nationale. Ce n’est pas sous sa plume, en tout état cause, qu’on aurait trouvé cet appel, lancé par G. Paris en 1885 :
Ou bien la nationalité française disparaîtra, ce qu’à Dieu ne plaise, ou bien elle voudra se retremper à ses sources vives, et se fortifier par une sympathie tendre et ferme en même temps pour toutes ses manifestations sur le sol où elle s’est formée, depuis les chants naïfs de son enfance, si puissants déjà et qui retentissaient dans l’Europe entière, jusqu’aux œuvres les plus travaillées et les plus parfaites de son génie en pleine conscience de lui-même (Paris, [1885] 19066, p. x).
Le paradigme classiciste
34L’une des grandes ruptures effectuées par les philologies modernes par rapport aux traditions antérieures a consisté en l’abandon de l’approche classique ou classiciste qui concevait l’étude de la littérature comme un élément d’éducation — de la jeunesse, avant tout, mais pas exclusivement —, au contact d’écrits jugés exemplaires du point de vue tant esthétique qu’éthique. Si le but demeure l’éducation intérieure de l’individu, celle-ci ne s’effectuera plus, désormais, à travers les seuls chefs-d’œuvre du canon classique, soigneusement sélectionnés à cette fin, mais à travers une variété croissante d’écrits littéraires exprimant tout le spectre des expériences humaines (Bähler, 2021b). Cette rupture est conceptuellement réalisée dans la philologie romane en Allemagne dès les années 1880. Adolf Tobler (1835-1910), premier titulaire de la chaire de philologie romane à Berlin, s’exprime ainsi, en 1890 :
[Le philologue demande] des informations sur des manifestations de sentiments étrangers, sur des visions du monde, sur le désir et la souffrance, sur l’effort et le repos, sur les moments de courage et d’hésitation, tels qu’ils sont, ici et là, tôt ou tard, articulés dans des mots ; il se préoccupe de la formidable abondance de la vie spirituelle étrangère, qui se présente à la contemplation sous forme de discours saisissables et qui enrichit le contemplateur non pas d’un plaisir transitoire, mais d’une expérience propre de pensées, de sensations, d’inclinaisons, d’espoirs et de peurs, de joies et de peines qui sont passés d’esprits étrangers jusqu’au sien. Il recherche une éducation à une humanité plus complète et plus riche dans des relations intimes entretenues avec des esprits étrangers, avec les plus beaux représentants des époques les plus brillantes de l’histoire humaine, mais aussi avec l’esprit d’enfance de ces époques où les premières tentatives d’un maniement artistique de la parole ne sont tentées que de manière tâtonnante […] (Tobler, [1890] 1908. Trad. U.B.)32.
35Chez G. Paris, cette position moderniste ne se fait jour que de manière bien hésitante. En 1885, il écrit, dans la préface à La Poésie au moyen âge, leçons et lectures :
La poésie du moyen âge offre assurément même aux esprits les plus délicats et les plus cultivés, pourvu qu’ils ne se refusent pas de parti pris à les accepter, de véritables jouissances : elle frappe souvent l’imagination et touche le cœur par sa grandeur naïve, par sa simplicité, par l’intensité du sentiment qui la pénètre, ou elle plaît par la grâce svelte et la vive allure de l’expression. Il est sûr, d’autre part, que non seulement elle ne répond pas aux exigences du goût classique et qu’elle heurte toutes les habitudes dont nous trouvons souvent commode de faire des règles, mais encore qu’elle a des défauts généraux, des pauvretés et des faiblesses incontestables […] (Paris, [1885] 19066, p. viii-ix).
36Si G. Paris s’arrête, pour ainsi dire, à mi-chemin, affirmant à la fois la possibilité d’expériences esthétiques et éthiques en dehors du modèle « classique », et la validité de celui-ci, Lanson, lui, reste entièrement dans le vieux paradigme. Ainsi, il déclare d’emblée, en écho à Descartes : « […] la lecture des bons livres est comme une conversation qu’on aurait avec les plus honnêtes gens des siècles passés, et une conversation où ils ne nous livreraient que le meilleur de leurs pensées » (Lanson, 1895, p. VII-VIII)33. Il s’agira donc de séparer le bon grain de l’ivraie :
Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de conserver, de lire et de faire lire toutes les œuvres du moyen âge qui ont été publiées. Un travail est à faire : dans la vaste production que les spécialistes nous ont révélée, il faut séparer le monument littéraire du document historique ou philologique. Un petit nombre d’œuvres capitales viendront ainsi enrichir définitivement le trésor public de notre littérature : le reste demeurera la propriété et la curiosité des érudits. C’est cette sélection que je me suis appliqué à faire ici, selon ma connaissance et mon jugement (Lanson, 1895, p. xi).
37En raison de son attitude ambivalente sur le statut à attribuer au paradigme classiciste, G. Paris se prononce, lui aussi, pour un tri dans la production littéraire médiévale :
Je n’ai jamais songé, pour ma part, à réclamer pour cette poésie l’admiration de ceux qu’elle ennuie ou qu’elle révolte : il leur est bien facile de n’en pas prendre connaissance, et c’est un droit dont le public, en général, use largement. Mais je suis convaincu que, malgré tous les dédains et tous les anathèmes, elle se fera, par ses productions vraiment significatives, dans la culture générale, dans l’instruction des lettrés, dans l’éducation nationale, une part de moins en moins contestée, qui sera d’ailleurs et doit rester sagement restreinte (Paris, [1885] 19066, p. ix-x).
38Au-delà de ce point de convergence, atteint par deux chemins différents, la place et la nature des jugements esthétiques ne sont cependant pas les mêmes chez les deux chercheurs.
Jugements esthétiques
39Nous l’avons dit : l’approche adoptée par G. Paris dans l’étude des œuvres médiévales est moins littéraire que civilisationnelle. Le philologue s’intéresse aux textes en tant qu’ils articulent des éléments jugés essentiels à la connaissance et à la compréhension de la vie nationale telle qu’elle est façonnée par la culture laïque. À côté de cette perspective, la dimension esthétique revêt pour lui une importance moindre, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle soit absente de son discours (Bähler, 2004, p. 659-660). Lanson, en revanche, s’intéresse en priorité aux qualités littéraires des œuvres, et, de fait, son discours est saturé de jugements de valeur d’ordre esthétique. Or ce sont ces jugements qui nous apparaissent aujourd’hui comme l’un des aspects les plus surannés de l’HLF, et aussi, dans bien des cas, les plus étonnants, même replacés dans le contexte d’énonciation qui les a vus naître. Quand on se demande selon quels critères, exactement, Lanson juge les œuvres médiévales, les choses se brouillent assez rapidement. Deux cas de figure, cependant, se dégagent, relativisant tous deux l’autonomie autoproclamée de Lanson en ces termes :
[…] pour représenter le caractère des écrits et la physionomie des écrivains, je me suis interdit de résumer les jugements des maîtres que j’admire, de Taine et de Sainte-Beuve, comme de M. Gaston Paris et de M. Brunetière : j’ai estimé plus utile, en une matière où il n’y a point de vérité dogmatique ni rationnelle, d’apporter les opinions, les impressions, les formes personnelles de pensée et de sentiment que le contact immédiat et perpétuel des œuvres a déterminées en moi (Lanson, 1895, p. x).
40En réalité, premier cas de figure, Lanson suit souvent de près les appréciations de G. Paris, tout en les poussant, plus d’une fois, jusqu’à l’extrême. Et, comme nous le savons depuis Molière, c’est l’excès qui rend les choses à la fois fausses et comiques. Il est facile de rire de Lanson, il est moins facile de rire de G. Paris, beaucoup plus modéré, honnête homme si l’on veut, dans ses jugements, pourtant sévères parfois, vis-à-vis des textes du Moyen Âge. Prenons ce passage de l’HLF consacré à Chrétien de Troyes :
Chrétien de Troyes […] versait, disait-on, « le beau français à pleines mains ». Au reste, c’était un adroit faiseur sans conviction, sans gravité, qui ne se faisait pas scrupule, au besoin, de fabriquer des contrefaçons de légendes arthuriennes, pourvues de noms de fantaisie vaguement celtiques et de la plus invraisemblable géographie. […] Ce Champenois avisé et content de vivre était l’homme le moins fait pour comprendre ce qu’il contait. Jamais esprit ne fut moins lyrique et moins épique, n’eut moins le don de sympathie et l’amour de la nature : mais surtout jamais esprit n’eut moins le sens du mythe et du mystère. Rien ne l’embarrasse : il clarifie tout, ne comprend rien, et rend tout inintelligible (Lanson, 1895, p. 56).
41Lanson reprend les jugements de G. Paris au sujet du romancier champenois, qui ne sont pas tendres non plus, mais s’inscrivent dans un système de valeurs cohérent, dont je ne peux retracer les traits ici que de manière sommaire34. C’est notamment dans les chansons de geste que le philologue entrevoit une sorte d’esthétique spécifiquement médiévale, échappant au paradigme classiciste : une esthétique « barbare », construite sur les valeurs de simplicité, frusticité, authenticité et véridiction. Tout autre est le cas des romans courtois, qui mettraient l’accent uniquement sur la forme, tandis que leur contenu ne serait qu’un vain amusement de société. Ces jugements sont motivés à la fois par le cadre général des scissions socio-culturelles que nous avons esquissé, et par le poids du paradigme classiciste dans la pensée du philologue. G. Paris valorise les genres littéraires qui, d’une part, auraient fédéré le peuple, les laïcs donc, et qui, d’autre part, sont restés sans postérité directe. Les chansons de geste et les mystères, notamment, répondent à ces deux critères conjointement. Les productions littéraires d’élite, en revanche, et dont le genre, en plus, perdure jusqu’à l’époque moderne, se voient, de ce double fait même, dévalorisées par lui. C’est ce qui arrive aux romans courtois. Or Lanson reprend les jugements de G. Paris sans toujours se référer à ce cadre d’appréciation et en les hyperbolisant plus d’une fois, ce qui confère à ses évaluations une note à la fois comique et aléatoire.
42Deuxième cas de figure : contrairement encore à ce qu’il déclare dans l’« Avant-propos », il y a des jugements que Lanson partage avec l’hyperclassiciste Brunetière, notamment en ce qui concerne l’absence d’une forme fixe dans les textes du Moyen Âge35 :
L’inégalité des talents [des premiers écrivains] répond à la bigarrure des sujets : parmi les plus désespérantes platitudes, parmi les plus insipides extravagances on peut recueillir de courts poèmes, ou des épisodes de longs poèmes, qui sont d’agréable lecture. Mais rien d’éminent, en somme, et qui dépasse les qualités moyennes d’une narration vive et limpide : le génie manque et cette forme impérieuse qui détermine une littérature pour longtemps. Le mérite essentiel enfin de tous ces romans, c’est de conserver une riche matière à la disposition de l’avenir (Lanson, 1895, p. 48).
43Cela dit, il lui arrive de changer d’avis. C’est ainsi qu’il se range du côté de Bédier, qui, pris comme lui entre G. Paris et Brunetière, avait essayé de prouver contre les deux, la qualité déjà toute classique de certains textes médiévaux, parmi lesquels la Chanson de Roland (Bähler, 2011). Dans la première édition de l’HLF, Lanson avait écrit : « C’est une belle chose que cette Chanson de Roland » (Lanson, 1895, p. 23), enchaînant, quelques paragraphes plus loin, en écho à G. Paris :
On pourrait presque dire que l’insuffisance, l’absence de l’art sont un bonheur ici. Nulle intention littéraire, nul souci de l’effet ne gâtent l’absolue simplicité du récit (Lanson, 1895, p. 25).
44Après la lecture des Légendes épiques de Bédier, il supprime la première phrase et explique en note : « M. Bédier m’a fait revenir du préjugé de l’inconscience et de l’inintelligence des auteurs des chansons de geste. Pourquoi supposer, en effet, qu’ils n’ont pas voulu ou compris ce qu’ils ont fait ? » (Lanson, 1920, p. 30).
45Au total, les jugements esthétiques de Lanson nous apparaissent comme un mélange de références à des systèmes d’appréciation en partie irréconciliables et d’évaluations personnelles. Parmi celles-ci, il convient de mentionner l’éloge des lais de Marie de France, lais qu’elle dirait « de sa voix grêle, si simplement, si placidement, qu’on peut se demander si elle se doutait de l’originale impression qu’elle nous fait ressentir » (Lanson, 1895, p. 49). Ces propos n’atténuent pas le cruel verdict que Lanson formule sur Christine de Pizan et les autrices qui lui succédèrent36, mais ils montrent que la charge antiféministe n’était pas aussi absolue qu’on a voulu le faire croire (Baader, 1994).
Une œuvre consensuelle
46La partie médiévale de l’HLF nous apparaît, au total, comme une œuvre hybride qui tente de réconcilier différentes positions en les amalgamant dans un savoir présenté comme consensuel, et d’où, de manière presque compulsive, ne sortent plus que les jugements de valeur esthétiques, tandis que les mécanismes de filtrage et de sélection des informations restent largement invisibles. Bien informée, la synthèse qui en résulte a fortement contribué à établir la place du Moyen Âge dans l’histoire littéraire en France. La désidéologisation des objets littéraires au profit de l’idéologisation de la méthode, de l’éthos scientifique, mise au service de la cohésion morale de la nation, se distingue avantageusement des courants nationalistes de l’époque, et soustrait la littérature médiévale à la politique, mais elle engendre en même temps un savoir canonique dont le fondement épistémologique reste inarticulé. L’histoire de la littérature médiévale y gagne ce que perd la négociation ouverte du savoir littéraire.

