Cligès, ou le roman du pouvoir
1À considérer la bibliographie dédiée au deuxième roman de Chrétien de Troyes, on peut cerner au premier coup d’œil le prisme par lequel Cligès a été lu et perçu par la plupart des critiques. Son appréciation bien connue par Jean Frappier en 1957 est emblématique à cet égard et reprend quelques-unes des étiquettes antérieurement accolées à l’œuvre :
« Cligès est un Anti-Tristan par une évidente intention polémique, et un Hyper-Tristan par un effort non moins manifeste de dépassement. Le mieux est de le considérer comme une version revue et corrigée, un Néo-Tristan. » (Frappier, 1957, p. 107)
2Étant ainsi considéré comme « une réponse au Tristan »1, ou encore comme un « simili-Tristan » par Laurence Harf dans l’introduction à sa récente édition2, Cligès se trouve classé automatiquement, et de manière non moins juste et compréhensible, dans la catégorie des romans sur l’amour. C’est aussi l’angle par lequel beaucoup de lecteurs médiévaux ont perçu Cligès, témoin Huon de Méry, romancier qui constate au début du XIIIe siècle que
Crestien de Troyes dit miex
Du cuer navré, du dart, des iex
Que je ne vos porroie dire. 3
3Mais Cligès investit aussi, par sa nature hypertextuelle en particulier et par ses expériences romanesques en général, la catégorie des romans métalittéraires, comme le remarque Mihaela Voicu :
« Dialoguant avec Tristan et avec soi-même, Cligés serait un exemple de roman sui-référentiel qui, conscient de sa littérarité, la narrativise. »4
4Si, dans la production critique, les articles qui abordent la translatio ou la chevalerie sont également nombreux, en raison de l’importance que ces concepts revêtent à la fin du célèbre prologue de Cligès, en lieu stratégique et bien exposé, il ne nous semble pas qu’il y ait eu pour autant d’analyse globale5 de la question connexe du pouvoir et de la façon dont ce dernier est exercé dans l’œuvre, aspects qui nous paraissent cependant relever de ses enjeux majeurs.
5Nous proposons donc de lire Cligès quelque peu à contre-courant en nous consacrant à cette perspective politico-sociale, minorée ou, à tout le moins, obnubilée à notre sens par ce qu’on pourrait appeler une certaine « obsession tristanienne » de la critique. Notre objectif sera donc de montrer que Cligès, loin de se subsumer au roman d’amour et d’héroïsme chevaleresque, ou encore au roman sur le roman du XIIe siècle, est également, et structurellement, un roman sur le pouvoir. Dans cette perspective, nous réévaluerons d’abord la place du pouvoir dans la construction romanesque, où il a été fermement ancré par Chrétien, avant de nous intéresser à ses mises en pratique et mises en débat. Enfin, il apparaîtra que le réalisme politique de l’œuvre n’est pas gratuit, mais qu’il est également relié à cet enjeu majeur.
(Remettre) le pouvoir au cœur du récit
Un seuil programmatique : le pouvoir du prologue et dans le prologue
6Chrétien de Troyes octroie une place prépondérante à la question du pouvoir dans l’économie du récit de Cligès, et aborde le sujet à son seuil même, dans le célèbre prologue. Nous ne reviendrons ici qu’à l’une de ses affirmations-clés, présentée comme une évidence, bien connue et bien acquise :
Ce nos ont nostre livre apris
qu’an Grece ot de chevalerie
le premier los et de clergie.
Puis vint chevalerie a Rome
et de la clergie la some,
qui or est an France venue. (Chrétien de Troyes 2006, p. 62, v. 30-35)
7Dans ce propos, on a reconnu depuis longtemps le concept de la translatio 6, déclinée sous ses deux versants. La translatio studii représente le transfert de la totalité (la some) des connaissances et des savoirs culturels de la Grèce à la France, en passant par Rome. Ce versant intellectuel de la translatio est représenté par le terme de clergie (v. 34). C’est cependant l’autre terme qui nous intéresse ici, celui de la chevalerie (v. 35). C’est lui qui implique le deuxième versant, la translatio imperii, le transfert de l’empire ou du pouvoir.
8Deux choses peuvent interpeller ici. D’abord, c’est le point terminus du transfert envisagé. En lisant la suite, on comprend très bien que la clergie s’est fixée en France selon l’auteur : Chrétien lui-même pourrait se considérer comme l’un de ses parangons. Mais c’est seulement au prix d’une certaine contorsion sur le plan syntaxique – sensible dans la traduction proposée par l’éditrice, qui passe au pluriel une forme verbale du singulier7 – qu’on parvient à inclure dans ce transfert vers la France également la chevalerie. Ce n’est peut-être pas non plus l’intention de Chrétien, puisque son récit montre par l’exemple à deux reprises que la fine fleur de la chevalerie n’est pas localisée en France, mais en Angleterre, à la cour du roi Arthur. Il serait par ailleurs difficile d’affirmer, d’un point de vue de poétique générique, que la chevalerie se trouve en France, pour ce roman ancré dans la matière de Bretagne. Bien sûr, la France incarne bel et bien l’excellence chevaleresque, mais de façon privilégiée dans un autre domaine littéraire : celui de la chanson de geste, où Charlemagne et les Douze Pairs sont les représentants de cette chevalerie. Chrétien, pour amateur qu’il soit d’hybridité thématique dans Cligès, ne mélange pas les torchons et les serviettes catégoriels à ce point.
9L’autre difficulté concerne l’extension sémantique que revêt dans ce contexte le terme de chevalerie. S’il peut dénoter un groupe social, soit l’ensemble des chevaliers, il signifie aussi la vaillance et les prouesses individuelles d’un représentant de cette classe de bellatores, le rite par lequel on y accède, mais aussi une expédition militaire ou ses éventuelles retombées matérielles. Tobler et Lommatzsch y ajoutent le sens d’« art de la guerre » (Kriegskunst)8, et c’est cette expertise militaire qui, dans le prologue de Cligès, nous semble constituer en définitive le pendant du savoir, représenté par la clergie, quant à lui. Or, la maîtrise territoriale et militaire que permet d’atteindre cet art correspond au pouvoir et à l’empire même des Grecs, puis des Romains : le concept de chevalerie possède donc une contiguïté étroite avec ces deux notions, qui en résultent dans ce contexte. La classe aristocratique et chevaleresque s’y trouve associée par sa puissance et son expertise militaires, individuellement et collectivement. On comprend alors en quoi la chevalerie permet la lecture communément admise de ce passage comme une référence à la translatio imperii, alors que la clergie renvoie à la translatio studii. C’est sur cette translatio imperii, le transfert du règne et du pouvoir depuis la Grèce, que se fonde aussi l’idéologie politique de nombre de monarchies européennes, telles que la France capétienne, l’Angleterre des Plantagenêt et l’Empire allemand, qui, toutes, recourent dans leur autoreprésentation au mythe de l’origine troyenne.
10Chrétien propose donc à la fin de son prologue une théorisation du pouvoir politique et de sa transmission qui résulte de la force de la chevalerie. Or, ce seuil textuel n’est pas simplement décoratif, ni illustratif du parcours individuel d’Alexandre ou de Cligès : programmatique, il annonce également la présence et l’importance plus globales de la question du pouvoir politique dans le récit.
La question du pouvoir, déclencheur du récit
11Récit d’amour et d’héroïsme de quatre jeunes gens, calqué en bonne partie sur le modèle tristanien, le récit de Cligès possède non moins des structures qui établissent la question du pouvoir comme un enjeu central. Lors de la présentation du milieu d’origine d’Alexandre, l’auteur précise que ce héros de la première partie du roman est issu d’une fratrie de deux fils qui ne sont pas proches en âge,
mes ainz fu li premiers si granz
que li autres nessance eüst,
que li premiers, se lui pleüst,
poïst chevaliers devenir
et tot l’empire maintenir.9 (v. 52-56)
12L’écart entre Alexandre et Alis est sensible au point de permettre théoriquement à l’aîné avant même la naissance du cadet d’accéder au stade de chevaliers, soit à un statut social d’une certaine maturité. Ce rang est susceptible de revêtir d’emblée Alexandre d’une autorité qui fait de lui le successeur incontestable de son père. On voit aussi ici le rôle que la chevalerie joue pour l’accession au trône : la formation chevaleresque, donc militaire, est une qualification pour le pouvoir, l’empire, ce que soulignent le parallélisme et la rime entre chevaliers devenir et l’empire maintenir. Seulement, et c’est là le point crucial pour l’intrigue romanesque, cette projection se fait au moyen du subjonctif imparfait, dans le cadre d’une hypothèse concernant le passé : se lui pleüst / poïst chevaliers devenir, littéralement, « s’il lui avait plu / il aurait pu devenir chevalier et régner sur tout l’empire ». Or, les choses se passent autrement.
13Car Chrétien construit les personnages principaux de la première partie romanesque sur un dédain propre à faire récit. Si Soredamor, l’héroïne féminine de cette partie, desdaigneuse estoit d’amors (v. 446), caractéristique apte à déclencher l’intrigue amoureuse, Alexandre pour sa part
… tant fu corageus et fiers
que il [ne] deigna chevaliers
devenir an sa regïon.10 (v. 65-67)
14L’analogie des deux héros se reflète dans l’emploi parallèle de la négation de daigner dans leur présentation : une fois, comme préfixe de l’adjectif, desdaigneuse, une fois par l’adverbe de négation ne (absent uniquement du ms. de référence A, mais non du ms. de contrôle B, et bien nécessaire d’un point de vue logique). C’est cette présentation respective des deux premiers héros qui, en insistant sur une déficience, indique au lecteur l’entrelacement des deux trames romanesques, tissées ou brodées ensemble, dirait-on, en pensant à la chemise de Soredamor : une trame amoureuse, puis une autre qu’on pourrait appeler héroïco-politique, si bien qu’« une couronne et une reine semblent aller de pair comme symboles de pouvoir et de bonheur »11 dans ce roman.
15Le personnage d’Alexandre fait donc preuve d’une certaine hybris, dont la versification souligne le caractère problématique : à la deuxième occurrence, l’expression verbale de cette accession à une classe sociale, chevaliers devenir, se trouve disloqué par un étonnant rejet : Alexandre veut tout à fait devenir chevalier, mais il ne veut pas le devenir an sa regïon, chez lui, en Grèce. « L’écart symbolique » décrit par Peter Haidu est donc bien réel dans Cligès, mais si le critique américain estime que c’est la timidité en amour qui ne sied pas à quelqu’un qui porte le nom d’un conquérant12, nous considérons comme plus paradoxal encore, et surtout comme au moins aussi important pour l’économie du récit, que ce héros grec dont le nom réfère à Alexandre le Grand, donc à l’incarnation du pouvoir confédéré grec et macédonien porté à l’expansion, ne souhaite pas être lié à ce milieu d’origine, se coupant ainsi de la racine emblématique du pouvoir de l’empire paternel. L’ironie de l’auteur pourrait porter ainsi non seulement sur la question amoureuse, mais aussi sur le rejet intrinsèque de sa destinée politique toute tracée par le personnage d’Alexandre.
16En décidant de s’éloigner de sa Grèce natale, Alexandre rencontre de fait des problèmes pour tot l’empire maintenir : dans le contexte, maintenir ne signifie donc pas seulement « gouverner », mais « faire tenir ensemble » l’empire, voire y accéder tout simplement. Son désir d’évasion et de qualification chevaleresque extérieure, son extranéité volontaire et acquise, est donc à considérer sur le plan narratif comme l’élément disruptif, la complication, le véritable démarrage de la diégèse, par lequel l’équilibre initial se trouve dérangé. Le recours au motif du don blanc, appliqué à la question politique, en est une conséquence. Le désir du jeune héros risquant de poser problème, eu égard à la gouvernance et à l’intérêt de l’empire, Alexandre fils ne peut donc trouver satisfaction que grâce à un engagement inconscient de son père, par lequel ce dernier ne peut se dédire de sa parole donnée. Le don blanc, motif récurrent des récits arthuriens déjà utilisé dans Érec et Énide, se trouve ici conjugué sous le mode réaliste et, sur les plans social et politique, en équivalent d’une manipulation habile.
17Le risque que le départ d’Alexandre représente pour le pouvoir impérial de Constantinople se traduit par la réaction immédiate de son père, qui propose de faire accéder son fils à un nouveau statut et de l’associer au pouvoir – Demain vos ferai coroner / et chevalier seroiz demain (v. 128 sq.) –, idée cependant immédiatement rejetée par le héros, qui persiste à vouloir faire ses preuves en autre païs que le sien (v. 139). C’est cette absence, cet éloignement du successeur du trône pressenti de son empire qui fait récit dans Cligès, et cela de façon structurelle.
18Aussi le double parcours biographique des héros, dont le fil amoureux reprend la problématique tristanienne, est-il également tenu par l’enjeu du pouvoir, au centre de la deuxième trame narrative. C’est la question de ce pouvoir qui est le liant qui fait tenir ensemble les deux romans biographiques successifs, qui ne sont pas simplement juxtaposés en deux générations, mais conjoints par cet enjeu surplombant, pour parler avec Chrétien. À la jonction des deux parties de la diégèse, le danger initialement redouté se fait jour lors de la mort d’Alexandre père et de celle de sa femme : ces décès sont suivis de l’usurpation d’Alis et du conflit fraternel, qui obtient une résolution seulement temporaire et précaire, grâce au compromis trouvé dans la gouvernance bicéphale. La question du pouvoir et de sa transmission est cependant aussitôt reposée à la mort d’Alexandre fils et de Soredamor. Elle est soulevée par le projet de mariage d’Alis, activement poursuivi par les barons, qui collaborent manifestement à la gouvernance de l’empire ou ont au moins suffisamment d’ascendant sur Alis pour le convaincre. Ce n’est qu’avec la fin du récit, propulsée par la mort de chagrin et de colère d’Alis, qui rend inutile un coup de force militaire de Cligès associé à l’armée d’Arthur, que le grand arc narratif dédié au pouvoir tend vers sa fin. Cligès peut s’installer sur le trône de Constantinople en héritier légitime de son père et de son grand-père, les Alexandre. La complication initiale a ainsi trouvé sa résolution : cette fois-ci, l’équilibre atteint est définitif.
Mises en pratique et mises en débat du pouvoir dans Cligès
L’apprentissage du pouvoir ou : gouverner, c’est s’imposer
19Qu’on le veuille ou non, la leçon donnée par Cligès est celle d’un pouvoir qui s’établit grâce à la force et qui se maintient par la force. L’ascension héroïque d’Alexandre se fait ainsi par sa chevalerie et sa vaillance, mises en évidence dans les différents épisodes du combat contre Angrès. Il est important de noter que l’ingéniosité et la ruse peuvent faire partie de cette force et expertise militaires : elles s’expriment par exemple dans le motif épique du déguisement employé à plusieurs reprises, sur l’ordre d’Alexandre à ses troupes contre Angrès (v. 1816-1845) ou, dans la deuxième partie, par Cligès seul, contre les Saxons (v. 3484-v. 3552). Puis, tout en remportant la coupe mise au prix par Arthur pour la prise du château de Windsor, où s’est retranché l’usurpateur, Alexandre sera couronné roi du meilleur royaume de Galles (v. 2350-2353) pour des prouesses antérieures, conformément à une autre promesse du souverain (v. 1454-1457). Quant à lui, Cligès acquiert ses lauriers sur un mode plus ludique de la chevalerie, le tournoi de la plaine de Wallingford, après les avoir mérités dans l’épisode allemand déjà, pour ses luttes réitérées contre les Saxons dans la Noire Forest près de Ratisbonne.
20La chevalerie, pouvoir et puissance de nature militaire, qualifie donc manifestement pour le pouvoir politique, à défaut ou en complément d’un droit de naissance. La succession par droit d’aînesse peut ne pas suffire, comme le montre l’exemple d’Alexandre, que son absence éloigne d’abord du trône, malgré la volonté explicite de l’empereur mourant, qui veut faire chercher son fils en Bretagne (v. 2378-2382). Il sera alors nécessaire de conquérir le pouvoir ultérieurement, par la force. C’est en effet Alis le menor (v. 2389) et non Alixandre le graignor (v. 2390) qui accède au trône dans un premier temps, paradoxe que soulignent le parallélisme de structure et la rime.
21C’est grâce à sa force militaire et grâce à la menace d’une guerre, donc d’un conflit armé, qu’Alexandre parvient cependant à se saisir du pouvoir au moins partiellement, dans une configuration bicéphale de ce dernier. Car Alis, incapable de mobiliser et fédérer les barons grecs derrière lui,
mande Alixandre qu’a lui veigne
et tote la terre mainteigne,
mes que tant li face d’enor
qu’il [ait] le non d’empereor
et la corone [avoir li lest]. (v. 2541-2545)13
22Le mode subjonctif reflète ici les désirs d’Alis, auxquels son frère n’accède cependant qu’à la condition expresse que l’usurpateur reconnaisse son fils Cligès comme successeur, expression du sens de stratégie politique du personnage d’Alexandre. L’accord sur la gouvernance prévoit que c’est Alis qui porte le titre et la couronne, symboles cependant vidés de leur substance à partir du moment que c’est Alexandre qui tote la terre mainteigne (v. 2542), qui règne sur les terres impériales. Le compromis atteint émane d’une réelle négociation : il résulte des rapports de force entre celui qui est déjà assis sur le trône, état de fait, et celui qui peut légitimement y prétendre de droit, à savoir l’aîné.
23Gouverner dans Cligès, c’est s’imposer par la force, s’il y a lieu, et c’est ce qu’illustre également le personnage éponyme lorsqu’il s’apprête à passer la mer avec les très grandes forces navales rassemblées par le roi Arthur, son parent du côté maternel (cf. v. 6656-6689) et relation-clé dans un potentiel conflit d’envergure internationale14. Car on n’a pas besoin d’avoir les forces nécessairement soi-même : gouverner, c’est aussi savoir s’allier les souverains qui exercent un pouvoir puissant.
24La trajectoire héroïque dans Cligès passe donc d’une qualification pour le pouvoir par le biais de la force à l’exercice du pouvoir obtenu ou défendu grâce à la force.
Des bons et des mauvais gouvernants
25Si la grande fresque Allégorie et effets du Bon et du Mauvais gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti sur les murs de la Sala dei Nove du Palazzo Publico de Sienne, réalisée seulement au début du XIVe siècle, n’existe pas encore au moment de la rédaction de Cligès, Chrétien de Troyes fait partie des intellectuels médiévaux qui réfléchissent bel et bien à une éthique du pouvoir. Dans son deuxième roman, il propose des modèles et des contre-modèles de gouvernants et de gouvernances, dont les décisions peuvent être mises en débat.
26Le pouvoir d’Arthur, modèle de la royauté imaginaire dans le roman breton et équivalent de ce que représente Charlemagne dans la chanson de geste15, reste fondamental et puissant dans Cligès, en dépit des contestations auxquelles il doit faire face. Puissance reposant sur l’unité de sa chevalerie, des barons agrégés dans la Table Ronde, dont les valeurs partagées rayonnent au point d’attirer des ressortissants des aristocraties lointaines, tels que les jeunes Grecs, la royauté d’Arthur est une valeur sûre dans Cligès : on est bien loin encore du souverain de la Mort du Roi Arthur, dont les faiblesses personnelles, mais aussi l’incapacité politique et publique à réguler les tensions devenues indissolubles entre ses barons préparent le terrain de son déclin inéluctable.
27Le modèle arthurien de Cligès est attirant, et son auto-promotion excellente. La mise au prix de la coupe pour le conquérant du château de Windsor et l’organisation du tournoi de Wallingford par li baron le roi Artu / et li cors meïsmes le roi (v. 4572 sq.)16 exercent un pouvoir d’attraction important : Devers Galinguefort revint / li plus de la chevalerie (v. 4619 sq.)17. Alexandre et Cligès, qui remportent respectivement la coupe et le tournoi, sont eux aussi attirés par ces occasions de qualification chevaleresque. Le souverain y désigne en modèle interne à tous ceux qui rivalisent pour sa reconnaissance un objet désirable, matérialisant et symbolisant la victoire et les bénéfices directs qui y sont liés : un mécanisme social d’essence clairement mimétique18. Ce modèle, lui aussi, ne reste pas moins un pouvoir qui s’affirme par la force et doit punir, s’il y a lieu, ceux qui transgressent, tels les alliés d’Angrès :
li rois antor le chastel fait
traïner a .IIII. chevax
les traïtor parmi les vax
et par tertres et par larriz. (v. 1496-1599)19
28Subissant le même châtiment que Ganelon dans la Chanson de Roland, les traîtres ne peuvent échapper à une peine capitale, alors que le narrateur évoque la possibilité d’une solution alternative. Un contre-discours est sous-jacent lorsque Alexandre livre ses prisonniers à la reine pour les protéger du courroux d’Arthur, car tost les feïst le rois pandre (v. 1353)20. Or, le souverain n’entend pas être dépossédé de son pouvoir juridique et exécutif, fût-ce par sa propre épouse :
Mes li rois ne s’an geue pas :
a la reïne eneslepas
mande que a lui parler veigne
ne ses traïtors ne deteigne,
car a randre li covandra
ou oltre son gré les tandra. (v. 1357-1362)21
29Le discours indirect, qui glisse vers le DIL, reflète ici le ton impératif du roi et les injonctions adressées à la reine. Par la fermeté intimidante de son pouvoir, Arthur est proche d’une autre figure de domination du récit. Le narrateur, lorsque Cligès et Fénice n’osent encore s’avouer leurs sentiments, rappelle en effet à son auditoire qu’Amour agit en véritable seigneur, dont le service doit générer la crainte. La digression argumentative se révèle vraie leçon sur ce à quoi doit ressembler la relation seigneur-serviteur selon l’auteur :
Sergenz qui son seignor ne dote
ne doit pas aller an sa rote
n’il ne doit feire son servise.
Seignor ne crient qui ne le prise,
et qui nel prise ne l’a chier,
einz se painne de lui trichier
et de la soe chose anbler.
De peor doit sergenz tranbler
Qant ses sires l’apele ou mande. (v. 3861-3869)22
30Discours théorique sur le devoir du serviteur, il dépeint aussi en creux la nécessité pour le gouvernant d’exercer un certain pouvoir d’intimidation, afin de se faire respecter. Le développement destiné à décrire la relation des amants à Amour confirme l’étroite interconnexion entre les deux thématiques de l’amour et du pouvoir dans le récit.
31Si la cour arthurienne de Cligès est un exemple de l’idéal où les barons sont associés aux décisions d’un pouvoir fort (cf. v. 1427-1437), il en va tout autrement de la cour byzantine. À défaut d’un seigneur qui sait se faire respecter, ce sont les grands de Constantinople qui s’emparent du pouvoir et imposent Alis comme souverain à la mort de son père, lorsqu’il n’y a pas signe de vie du successeur du trône, Alexandre, qu’un messager malintentionné donne pour mort, si bien que
sanz contredit et sanz chalonge
prenent Alis, si le coronent,
l’empire de Grece li donent. (v. 2400-2401)23
32Empêchant une vacance du trône, certes, les barons grecs s’approprient de facto le pouvoir, ce que souligne le double complément circonstanciel privatif. Alis, quant à lui, apparaît comme une marionnette de ces décisionnaires – étant seulement l’objet des actions verbales successives –, rôle qui semble le disqualifier avant même son avènement. Son impuissance s’avère lorsqu’il s’apprête à s’affronter militairement à son frère, mais n’obtient pas le soutien d’un seul de ses vassaux. Ces derniers refusent en effet la guerre à l’unanimité en renvoyant à l’exemple terrifiant d’Étéocle et de Polynice (cf. v. 2520-2530), souvenir du Roman de Thèbes. Le pragmatisme l’emportant, un partage inédit du pouvoir grec se met alors en place, mais à la mort d’Alexandre, la faiblesse d’Alis, autre roi Marc, se fait à nouveau jour. La promesse donnée à son frère de ne pas se marier est vite oubliée sous l’instigation des barons ; sans l’appui militaire de Cligès, son mariage serait impossible ; son cocufiage démontre un échec sur le plan privé ; il est moqué ouvertement par un simple serf, Jean, qui, tout en refusant de l’obéir, lui rappelle ses manquements (vers Cligés en mespresistes, v. 6564 : « vous avez lésé Cligès ») ; enfin, sous la menace écrasante d’une prise de pouvoir par son neveu soutenu par Arthur, Alis meurt de colère et de chagrin. Le roman illustre l’échec à tous égard d’un gouvernant paraissant un contre-point à Arthur24 : illégitime, impuissant et indigne.
33Tout en insistant sur la puissance nécessaire dont doit faire preuve le pouvoir, Cligès ouvre aussi la réflexion sur des compétences complémentaires qui siéent aux puissants. Le discours d’Alexandre père, miroir au prince réduit à l’éloge d’une seule vertu, apprend à son fils les miracles que peut accomplir Largesse, y compris dans le domaine du gouvernement, et au-delà du recours à la force :
A quel bien cil se puet torner,
ja tant ne soit puissanz ne riches,
ne soit honiz, se il est chiches ?
Qui a tant d’autre bien sanz grace
que largesce loer ne face ?
Par soi fet prodome largesce,
ce que ne puet faire hautesce,
ne corteisie, ne savoir,
ne gentillesce, ne avoir,
ne force, ne seignorie,
ne biautez ne nule autre chose. (v. 196-207)25
34Et en effet, la générosité dont Alexandre fait preuve en Angleterre, en association avec ses prouesses, promeut efficacement son intégration à la Table Ronde et lui donne un puissant allié contre Alis. Son pragmatisme lui assure aussi une association au pouvoir grec, dont il s’est vu priver en raison de son éloignement.
35Figure féminine du soft power, quant à elle, la reine accomplit son rôle et exerce un pouvoir social et politique en tissant une alliance matrimoniale de premier ordre, entre un membre important de la cour et du lignage arthuriens et un représentant de l’empire grec. Quand Soredamor, sœur de Gauvain, et le prince héritier de Constantinople, Alexandre, sont incapables de se révéler l’amour qu’ils se portent, elle les y encourage en créant des conditions propices aux aveux (v. 2242-2252) et en leur adressant un discours aussi doctrinal que pédagogique (v. 2253-2294), qui culmine dans la promesse d’un mariage qu’elle favorise et qu’elle se propose d’arranger :
« Par marïage et par enor
vos antre-aconpaigniez ansamble !
Ensi porra, si con moi sanble,
Vostre amors longuement durer.
Je vos os bien asseürer,
se vos en avez boen corage,
j’asanblerai le marïage. » (v. 2288-v. 2294)26
36Sursaturant sémantiquement son discours de l’idée d’une union propice (v. 2289), la reine garantit d’être l’outil privilégié et rassurant de sa construction (v. 2294). Si cette union stratégique étend déjà la sphère d’influence du royaume arthurien jusqu’en Grèce, le couronnement conjoint de Cligès et de Fénice, advenu à la fin du roman (v. 6736), l’agrandira encore en direction de l’empire allemand, comme l’a justement observé Donald Maddox27.
Contester le pouvoir : usurpations, résistances, révoltes
37Équivalents plus réalistes des aventures que connaissent les romans plus fortement ancrés dans la matière arthurienne, les épisodes de contestation du pouvoir occupent un rôle extrêmement important dans la diégèse de Cligès. Le séjour d’Arthur en Bretagne implique une vacance du pouvoir en Angleterre, que le souverain anticipe en faisant élire par ses barons – autre preuve de leur association à la bonne gouvernance – Angrès de Windsor, dont la fiabilité jusque-là hors pair ne fait nul doute et à qui sont confiés les pleins-pouvoirs immédiatement avant le départ de la cour (cf. v. 424-437). Cette situation de fragilisation du pouvoir politique par l’éloignement du cœur de ses terres est un moteur narratif très intéressant, qui produit immanquablement l’usurpation et la rébellion contre Arthur, sur le modèle de celle de Mordred relatée par Geoffroy de Monmouth dans son Historia Regum Britanniae, ainsi que dans le Brut de Wace, et reprise ultérieurement dans la Mort du Roi Arthur. Cet épisode très ample et riche en péripéties construit l’héroïsme d’Alexandre, tout en le liant à l’enjeu crucial du maintien du pouvoir d’Arthur.
38C’est dans la deuxième partie du roman que les mises en question du pouvoir se multiplient. La faiblesse politique de l’empereur d’Allemagne engendre, là encore, une révolte, celle du prétendant déçu de Fénice, le duc de Saxe : allusion, comme on le sait, aux relations par moments conflictuelles entre Frédéric Barberousse et son cousin maternel Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière. La contestation interne que suscite l’alliance matrimoniale entre les deux empires d’Occident et d’Orient se prête sur le plan diégétique à nouveau à une première qualification chevaleresque du jeune héros qui mène à son adoubement, tout en mettant en question sur le plan politique et juridique la fiabilité des décisions et promesses faites par le pouvoir à ses vassaux, à partir du moment où elles se trouvent annulées de façon impromptue dans un intérêt géopolitique affiché comme supérieur.
39La décision prise par Fénice de réserver son cœur et son corps à Cligès en dépit de son mariage impérial défie les lois sociales, morales et même corporelles, quelque efficace que soit le subterfuge miraculeux pour camoufler cette révolte, qui se veut à l’origine privée pour éviter précisément le regard et le jugement publiques. L’épilogue du roman insiste bien sur le fait que les impératrices byzantines sont enfermées pour éviter une répétition des faits, réaffirmant ainsi la domination sociale masculine, à laquelle seule l’héroïne du roman échappe le temps du récit. Publique, quant à elle, la révolte des femmes du palais de Constantinople s’insurge contre le pouvoir de la clergie qu’incarnent les trois médecins de Salerne, et contre celui de la politique faites par des hommes. La révolte du palais des femmes, qui met fin au supplice de Fénice, équivaut à une prise de pouvoir spontanée et solidaire, plébiscitée par la voix narratoriale :
Et les dames vont lor desserte
as .III. mires doner et rendre.
N’i vostrent [mander] ne atendre
n’empereor ne seneschal :
par les fenestres contre val
les ont en mi la cort lanciez,
si que tuit troi ont peçoiez
cos et costes et braz et [james].
Einz mialz nel firent nules dames ! (v. 6026-6032)28
40Défenestrés comme Jézabel, les trois médecins sont condamnés à mort par les dames de la cour, qui pourraient représenter le seul pouvoir recommandable du palais, par opposition à un empereor qui ne s’est pas affirmé contre les agissements, pas plus qu’un auxiliaire de son pouvoir, le senechal, fonction dont la morale est souvent douteuse dans la tradition romanesque médiévale. Pouvant renvoyer à un événement de l’histoire byzantine, à savoir la rébellion en grande part féminine contre l’empereur Michel V, en 1042, pour réclamer le retour de l’impératrice Zoé29, l’épisode soulève aussi la question du lien entre l’enjeu central du pouvoir et le réalisme historique de Cligès.
Faire récit des pouvoirs extradiégétiques
41Chrétien prouve en effet son intérêt pour le pouvoir à travers les allusions transparentes que fait Cligès aux événements historiques, ainsi qu’à ceux qui détiennent les rênes à sa propre époque. Nous synthétisons ici très brièvement des éléments déjà bien connus, grâce aux travaux sur le réalisme de Chrétien d’Anthime Fourrier30, repris par Jean Frappier31 et rappelés par Laurence Harf-Lancner32 :
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Des négociations matrimoniales entre l’empire allemand et l’empire byzantin des Comnènes ont bel et bien existé, mais, contrairement à l’action romanesque, sans aboutir in fine à une alliance réelle.
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Des luttes pour le pouvoir ont lieu à l’intérieur même de la dynastie byzantine : à l’époque de Chrétien, Manuel Comnène, cadet, parvient à s’imposer comme successeur de son père, au détriment de son frère aîné Isaac.
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Le conflit politique qui sous-tend l’épisode allemand de Cligès est bien celui qui oppose momentanément Frédéric Barberousse et son cousin Henri le Lion. Nous souhaitons préciser que l’identification s’avère aussi grâce à un détail sous-entendu : ce duc de Saxe historique est en effet également duc de Bavière, ce pourquoi on rencontre son avatar romanesque dans la Forêt de Bavière près de Ratisbonne, c’est-à-dire, sur ses propres terres. S’il n’y avait pas cette donnée sous-jacente qui renvoie à la réalité extradiégétique, on ne comprendrait pas bien la localisation bavaroise de ces scènes de conflit, bien éloignée de la Saxe, région septentrionale d’Allemagne.
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Les conflits territoriaux entre Constantinople et les Seldjoukides de Kilidj Arslan II ont amené les derniers à tenter également de tisser des alliances matrimoniales avec l’empire allemand ; le chef seldjoukide s’en entretient avec le même Henri le Lion, duc de Saxe.
42Cligès fait ainsi de nombreuses allusions aux puissants de son temps, princes, rois et empereurs, et à leurs interrelations.
43On peut revenir un peu plus en détail à d’autres parallèles. Si l’Arthur de la matière de Bretagne est souvent interprété comme une figure des rois anglais, le roman Cligès donne aussi une place non négligeable à la rébellion d’Angrès, ce personnage qui a un ancêtre dans le Mordred de Geoffroy de Monmouth et de Wace, et un héritier dans celui de la Mort du roi Arthur. La partie du roman dédiée à Angrès peut faire écho à un moment historique de lutte pour le pouvoir en Angleterre, la longue période dite de l’Anarchie (1138-1153), dont la fin est antérieure à la composition de notre roman d’une vingtaine d’années seulement. Lorsque le roi Henri Ier Beauclerc meurt en 1135, c’est sa fille Mathilde dite l’Emperesse – car elle est mariée à l’empereur allemand Henri V – qui est censée lui succéder. Cependant, un neveu du défunt roi, Étienne de Blois, s’empare du trône, et lorsque l’Emperesse Mathilde débarque en Angleterre pour appuyer sa réclamation du pouvoir par la voie militaire, les hostilités armées débutent. Ils perdurent jusqu’au traité de Wallingford (le Galinguefort de Cligès) en 1153, qui désigne comme successeur d’Étienne de Blois le fils de Mathilde, Henri II Plantagenêt, duc de Normandie, investi dans ses fonctions royales dès l’année suivante, à la mort d’Étienne, en 115433. C’est donc une victoire relative du camp de l’Emperesse, à travers son fils. Si les épisodes d’usurpation et de guerre civile ne sont pas rares dans l’Histoire et constituent des thèmes romanesques appréciés, la mise en lien explicite de la diégèse avec l’Angleterre, à l’époque de la dynastie Plantagenêt, peut assurément susciter des résonances chez le public qui reçoit alors Cligès.
44Les allusions aux Plantagenêt me semblent par ailleurs assez prégnantes dans Cligès. Dans le roman, le lecteur-auditeur apprend que, coup sur coup, trois grands honneurs échoient à Alexandre le même jour, à l’issue de sa victoire sur Angrès à Windsor : il conquiert le château et l’emporte sur le traître ; Arthur le couronne roi du meilleur royaume de Galles ; il épouse Soredamor. Enfin, la quatrième bonne nouvelle – mais celle-là nécessite un peu de temps de préparation – est la conception de Cligès, puis sa naissance :
Einz que fussent passé troi mois,
Soredamors se trova plainne
de semance d’ome et de grainne,
si la porta jusqu’à son terme. (v. 2358-2361)34
45Un lecteur-auditeur contemporain de la composition de Cligès a pu ici mettre en lien la diégèse et la réalité historique de son époque, qui concerne la cour anglaise. Bien sûr, dire qu’un enfant est conçu en moins de trois mois est une tournure romanesque pour dire « très rapidement », mais les étapes si prestement enchaînées et égrenées par Chrétien de Troyes font penser à plusieurs événements également très rapprochés, quoi qu’ils ne se déroulent pas exactement dans le même ordre :
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le mariage d’Henri II avec Aliénor d’Aquitaine, mère de la comtesse Marie de Champagne, le 18 mai 1152
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la naissance du premier fils d’Henri II et d’Aliénor, Guillaume, le 17 août 1153 († 1156), soit une bonne année après la célébration de leur mariage
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la désignation d’Henri II Plantagenêt comme successeur d’Étienne de Blois en 1153 – soit la fin de l’Anarchie –, suivie de son couronnement, 19 décembre 1154.
46On est libre d’y voir une simple coïncidence, d’autant que Cligès n’est pas un roman à clef à la façon de ceux du XVIIe siècle, comme le souligne aussi Jean Frappier35, mais ces parallèles entre l’action romanesque et les faits qui concernent le milieu politique auquel est lié le poète champenois sont à tout le moins plaisants à constater.
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47À y regarder de près, Cligès n’est assurément pas moins un roman sur le pouvoir qu’un roman d’amour jouant avec l’intertextualité tristanienne. L’étroite imbrication des deux sujets se lit dans l’association de deux trames romanesques, entrelacés dans les destins de ses héros. L’ascension de ces derniers ne se mesure pas uniquement en termes de succès amoureux, mais tout autant en termes de perte ou de gain de puissance politique. C’est ainsi seulement au moment où la faute initiale, l’éloignement d’Alexandre du pouvoir grec, a pu être réparée par l’accession au trône de Constantinople de son fils Cligès que l’action romanesque se clôt définitivement. C’est également dans cette perspective du pouvoir et de sa transmission que le célèbre prologue, qui aborde les deux volets de la translatio, peut être compris comme programmatique. Moteur du récit, l’enjeu du pouvoir est aussi mis en débat dans Cligès, à travers un nombre important de crises en Grèce, en Angleterre ou en Allemagne, qui se déclinent en usurpations, rébellions, révoltes ou insatisfactions ponctuelles. Ce sont là des occasions qui démontrent que, dans Cligès, celui qui veut régner doit savoir imposer son pouvoir, s’il le faut par la force militaire individuelle ou collective, qui peut aussi prendre la forme d’un soulèvement féminin spontané. Le roman thématise la question de la bonne et de la mauvaise gouvernance aussi par une série d’exemples contrastés, qui vont du souverain idéalisé à la marionnette, ainsi que par l’éloge explicite d’une vertu cardinale en la matière, la largesse, enfin par l’efficacité de certains autres procédés du soft power, dont l’art de nouer des alliances matrimoniales stratégiques. Le charme de Cligès repose aussi sur les résonances qu’il peut produire de l’interaction des puissances politiques dans la réalité extradiégétique, comme les luttes pour le pouvoir en Angleterre dans la première moitié du XIIe siècle, qui se résolvent en faveur de la dynastie Plantagenêt liée à la cour champenoise, milieu de Chrétien.
48A-t-on cependant la preuve que Cligès a pu être lu au Moyen Âge comme un roman sur le pouvoir ? Nous en avons bien un indice philologique. Le manuscrit T du deuxième roman de Chrétien (Turin, Biblioteca nazionale universitaria, L. I. 13), réalisé dans la première moitié du XIVe siècle dans le Hainaut36, le préserve en effet en compagnie d’une série de récits dédiés également à la question de la conquête du pouvoir, et notamment de la dignité impériale. Le manuscrit, endommagé par l’incendie de la bibliothèque de Turin en 1904, débute par le roman Del empereour Eracle de Gautier d’Arras, récit héroïco-biographique de l’empereur Héraclius, passe ensuite par deux lais du trouvère et ménestrel hennuyer Jean de Condé, avant de se consacrer beaucoup plus longuement à Sone de Nansay, roman d’éducation et d’aventure aux accents épiques de la fin du XIIIe siècle, dont le héros part jusqu’en Norvège, avant de devenir empereur37 à l’instar d’Éracle et de Cligès, dont le roman suit le sien dans ce témoin. Le dernier récit d’ampleur du manuscrit est Richard le Beau, roman du XIIIe siècle composé par maître Requis. Si le texte interroge la valeur de la générosité à travers les largesses de son héros éponyme, ce dernier parvient également à défendre les droits de son père sur la couronne de la Frise, que deux usurpateurs tentent de s’approprier38 : voilà deux rapprochements possibles avec Cligès. La composition du manuscrit turinois, qui rassemble ces œuvres marquées et unies par la thématique et l’enjeu du pouvoir, est un fait de réception médiévale qui semble donc bien autoriser notre lecture de Cligès.

