Colloques en ligne

François Demont

Lanson à travers la sociologie de la littérature : une relecture à distance

Lanson through the sociology of literature: a distant rereading

1Il y a, bien sûr, un risque à parler de « sociologie de la littérature » à propos de Gustave Lanson : celui d’un anachronisme relatif. Si les manuels d’aujourd’hui voient en Lanson un précurseur d’une approche sociologique du fait littéraire, l’étiquette « sociologie de la littérature » ne se popularise qu’au milieu du xxe siècle, en particulier avec le Que sais-je ? de Robert Escarpit (1958). Mais l’on se méprendrait, comme l’écrit Laurent Nunez, « en datant la naissance à la connaissance, car les microbes n’ont guère attendu Pasteur » (2006, p. 20). L’intérêt pour l’aspect social de l’activité littéraire semble en effet antérieur à cette date symbolique de 1958.

2La sociologie devient une discipline universitaire à la fin du xixe siècle : en France avec Comte et Durkheim, en Allemagne avec Simmel et Weber. Cette institutionnalisation est contemporaine de l’émergence de Lanson dans le champ des études littéraires. On peut d’ailleurs évoquer, plus ou moins au même moment, l’ouvrage du philosophe Jean-Marie Guyau, L’Art au point de vue sociologique, qui, en 1889, conteste clairement l’idée — alors courante — que l’expérience esthétique n’est qu’une expérience privée pour proposer une théorisation nouvelle du fait littéraire comme anthropomorphisme, selon ce qu’il appelle un « sociomorphisme » (Guyau, [1889] 2016, p. 15). Certains manuels de sociologie de la littérature font même remonter ce type d’interrogation sur la littérature en tant que fait social à des jalons bien antérieurs à cette fin du xixe siècle, en évoquant par exemple L’Esprit des lois (1748) de Montesquieu ou De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800) de Germaine de Staël, étude dont Hippolyte Taine s’est inspiré pour son Histoire de la littérature anglaise (1864). Comme l’écrit Anthony Glinoer dans l’introduction de son anthologie sur les rapports entre le littéraire et le social : « Le questionnement pré-sociologique ou proto-sociologique sur les œuvres littéraires remonte pourtant à bien plus loin, voire aussi loin que l’interrogation sur l’art verbal. » (Glinoer, 2019, p. 2.).

3Néanmoins, en dépit de la présence réelle de réflexions sur « le littéraire et le social » — pour reprendre le titre d’un recueil publié par Escarpit en 1970 — dans ces différents textes à travers l’histoire des idées sur la littérature, il manque de manière générale à ces réflexions proto-sociologiques, « d’une part l’autonomisation des concepts de littérature et de société, d’autre part une prise en considération des déterminations historiques pesant sur la création artistique » (Glinoer, 2019, p. 3). Or, justement, le travail de refondation de l’histoire littéraire en tant que discipline scientifique effectué par Lanson en tant que « codificateur » (Fraisse, 2002) participe du mouvement général de structuration des disciplines scientifiques dans une optique positiviste qui court de la fin du xviiie siècle au début du xxe siècle. Il convient donc, à l’occasion de cette réflexion, de réévaluer le rôle séminal le plus souvent attribué à Lanson dans les histoires de la sociologie littéraire en tant qu’étude du fait littéraire comme fait social. L’anthologie de Glinoer débute ainsi sur la conférence donnée par Lanson, sur la suggestion d’Émile Durkheim, le 29 janvier 1904 à l’École des Hautes Études sociales, institution intellectuelle mondaine a priori plus acquise à Tarde qu’à Durkheim (Al-Matary, 2024, p. 133-154). En effet, Dick May, intellectuelle juive, dreyfusarde, républicaine qui a fondé et animé plusieurs établissements d’enseignement supérieur libre, dont l’École des Hautes Études sociales, est une proche de Tarde et de Lanson. Texte clé des histoires de la sociologie littéraire, cette conférence, intitulée « L’histoire littéraire et la sociologie1 », mérite que l’on revienne de manière nuancée sur le rôle précurseur de Lanson dans le lien potentiel entre les sciences sociales et la littérature.

4Nous commencerons donc par évoquer de manière synthétique la place attribuée à Lanson dans les différentes histoires francophones de la sociologie de la littérature. Ensuite, nous reviendrons sur certaines des propositions méthodologiques faites par ses travaux qui semblent aller dans le sens des études sociologiques de la littérature et nous questionnerons, pour finir, d’un point de vue pragmatique, l’intérêt de considérer Lanson comme un sociologue de la littérature avant l’heure, à la lumière de la révolution épistémologique amenée par les travaux de Pierre Bourdieu notamment, en nous demandant à quelles conditions il convient de le relire en tant que tel.

Ce que les manuels de sociologie de la littérature font de Lanson

5Dans le cadre de cette conférence parue sous la forme d’un article dans la Revue de Métaphysique et de Morale en 1904, Lanson propose l’élaboration d’une ambitieuse histoire sociale de la littérature, prenant en compte les apports de la sociologie qui lui est contemporaine, celle de Durkheim, mais aussi (plus indirectement) celle de Gabriel Tarde. Pour ce faire, Lanson établit six lois érigées comme autant de principes nécessaires à l’ébauche d’une histoire littéraire fondée sur ce qu’il évoque comme un « point de vue sociologique ». Prenons, à titre d’échantillonnage, trois manuels de sociologie de la littérature afin de considérer la place accordée à Lanson dans chacun d’entre eux.

6Commençons avec la Sociologie de la littérature (2000) de Paul Dirkx qui — il est, à notre connaissance, le premier à le faire — évoque le travail de Lanson dans une partie de son ouvrage qui tente de retracer l’histoire sinueuse de la question des rapports entre littérature et société. Même si Dirkx présente cette histoire comme étant « impossible » (p. 39), il explique qu’il reste « indispensable de savoir quels sont les principaux acteurs du passé auxquels [la sociologie de la littérature] se réfère, voire dont elle se réclame » (p. 40). Après avoir notamment évoqué le passage « d’une pensée spéculative et normative au relativisme socio-historique » (p. 48) dans les approches de la littérature au xixe siècle, Dirkx s’intéresse aux « premières tentatives d’organiser et d’institutionnaliser une “sociologie de la littérature” » (p. 51) aux alentours de 1900. Il précise en ce sens que « l’étude de la littérature était loin d’être une préoccupation centrale des sociologues positivistes », dont le premier d’entre eux : Durkheim. Lanson, lu à travers sa conférence de 1904, paraît donc constituer une « exception qui confirme la règle » aux yeux de Dirkx. Ce dernier explique ainsi que, pour le « patron des études littéraires » selon la formule d’Antoine Compagnon (1983), l’enjeu de cette conférence était, d’un point de vue épistémologique mais aussi stratégique, de repositionner l’histoire littéraire dans le champ intellectuel du tournant du xixe au xxe siècle, « en établissant une distinction claire entre critique littéraire et étude des faits littéraires », soit en substituant « au modèle de l’histoire naturelle (Brunetière, en partie Taine) celui de l’histoire sociale » (Dirkx, 2000, p. 52). Comme l’écrivait Compagnon dans son introduction à La Troisième République des Lettres, Lanson forme le projet d’une nouvelle critique qui deviendra, avec le Barthes des années 1960, une « ancienne nouvelle critique » opposée à une « nouvelle nouvelle critique » en un cycle quasi naturel dans l’histoire de la critique et de la théorie littéraires. Quoi qu’il en soit, Dirkx fait une lecture sociologique du discours théorique de Lanson et des choix méthodologiques en découlant : ce serait en voulant renouveler l’histoire littéraire telle qu’elle se pratiquait, la refonder, que Lanson aurait souhaité l’émergence d’une nouvelle discipline qu’il nomme (peut-être le premier), à deux reprises dans le texte de sa conférence de 1904, une « sociologie littéraire ». Si Dirkx concède le fait que Lanson propose « un véritable programme de recherche en matière de sociologie de la littérature […] où se lit l’influence de Durkheim », il précise que ce programme « ne donnera pas les résultats escomptés, dans la mesure où les propres travaux de Lanson et ceux de ses disciples n’en dépasseront guère le volet “littéraire” ». De ce point de vue, le projet lansonien de sociologie littéraire marquerait la nécessité d’une prise en compte de l’aspect social de la littérature, sous l’angle de la réception notamment, mais il n’aboutirait pas à grand-chose de concret en termes de réalisations sur le plan de la recherche en histoire littéraire, du fait de la difficulté de l’entreprise.

7Dirkx évoque cependant un certain nombre d’idées exposées par Lanson en 1904, comme le fait de poser « une relation réciproque entre “œuvre” et “milieu” » (p. 54), en tant que principes spécifiquement partagés, par la suite, par la sociologie de la littérature. Il évoque à ce titre la définition lansonienne de la littérature comme « communication d’un individu et d’un public », en rattachant cette option aux travaux postérieurs de Sartre et d’Escarpit — replaçant ainsi Lanson dans une lignée critique menant directement à la sociologie de la littérature contemporaine. Dirkx souligne également le fait que plusieurs principes épistémologiques propres à Durkheim, développés notamment dans ses Règles de la méthode sociologique (1895), se retrouvent dans le programme de Lanson, tels que la « prise de conscience volontaire de ses préjugés de la sociologie spontanée » ou la « nécessité de la démarche comparative ». Dirkx souligne par ailleurs le fait que Lanson « met aussi en garde contre un matérialisme étroit qui omettrait de prendre en compte, à côté de la réalité sociale visible, ses aspects immatériels, rêves, aspirations, fictions, etc. » Ce faisant, Lanson est rangé du côté de Durkheim en déjouant l’accusation, fréquente en cette fin de xixe siècle, de promouvoir un matérialisme simpliste et en proposant de compléter les investigations sociologiques par les méthodes spécifiques de l’histoire littéraire. En outre, en évoquant la distinction lansonienne entre « public réel et public imaginé » par l’écrivain, Dirkx souligne la proximité avec la pensée de Durkheim quant à la prise en considération de la virtualité et des possibles d’une œuvre en fonction de ses déterminations, mais aussi de ses réceptions. Lanson se montre en effet sensible aux conditions de production en tant que « conditions de possibilité » de l’œuvre littéraire, pensant ainsi la création sur un plan tant collectif qu’individuel, bien que le propos de l’historien de la littérature ne « désacralise nullement l’irréductible originalité de l’écrivain » (p. 55 et 56). Bref, Dirkx montre bien que, chez le Lanson de 1904, « le “phénomène littéraire” est par essence “un fait social” » (selon les termes de la conférence de Lanson), de sorte que, selon lui (de manière un peu téléologique) : « l’histoire littéraire aurait à se transformer non pas en histoire sociale de la littérature, mais en véritable sociologie historique de la littérature » (p. 56).

8Dans leur Sociologie de la littérature (2006), Paul Aron et Alain Viala évoquent eux aussi le « cas Lanson » dans une section nommée « L’histoire littéraire et la sociologie ». Les auteurs insistent sur l’objectif de l’histoire littéraire de Lanson, à savoir « à la fois organiser un corpus d’auteurs et d’œuvres, et présenter la continuité de la production littéraire nationale » (p. 21). Ils précisent néanmoins que Lanson se distingue de ses prédécesseurs « par sa volonté d’ajuster ses propositions aux différents niveaux de l’enseignement et de leur donner une dimension scientifique leur permettant de s’imposer parmi les disciplines académiques ». En l’occurrence, Lanson associe clairement son approche du littéraire à celle de l’histoire de son temps, soit d’une science qui s’appuie sur une recherche de sources pour établir des faits et une périodisation de ces faits, mais des faits particuliers et c’est en cela que l’histoire littéraire lansonienne se révélerait « comparable à l’histoire de l’art » (p. 22). Évoquant, comme Dirkx, la conférence de 1904, Aron et Viala expliquent en conclusion que, « dans la tradition française en tout cas, la sociologie a délaissé l’étude littéraire » (p. 25) et que le programme de Lanson n’a pas connu de réalisation concrète.

9Gisèle Sapiro évoque aussi le cas de Lanson dans La Sociologie de la littérature (2014). Elle présente son travail comme l’une des tentatives théoriques historiques consistant à « dépasser le clivage entre analyse interne et analyse externe des œuvres » (p. 8.). Le propos de la conférence de Lanson tient ainsi lieu de programme de recherche proto-sociologique de la littérature, Sapiro ne faisant commencer, de manière consensuelle, la sociologie de la littérature à proprement parler qu’à partir des années 1960. Selon elle, « la critique lansonienne se propose d’historiciser les conditions sociales de la création », car Lanson invite à la création d’une véritable « histoire sociale de la littérature » (p. 14) en faisant de l’écrivain, selon l’expression de la conférence de 1904, « un produit social et une expression sociale ». Ce faisant, Lanson nierait toute « détermination causale simple entre l’œuvre et la société » — on pourrait penser à ce propos à l’Histoire de la littérature anglaise (1864) d’Hippolyte Taine et à la triade de facteurs déterminants qu’il a contribué à faire émerger (la race, le milieu et le moment) — tout en rejetant également la survalorisation de la dimension individuelle de la création littéraire (à la Sainte-Beuve). Comme l’explique Sapiro, « Lanson renverse ainsi la causalité que supposent les études en termes d’“influence” pour élaborer une véritable théorie de la réception avant la lettre, centrée sur les formes d’appropriation successives des œuvres, sans pour autant suggérer de méthodologie adaptée » (p. 15). À la manière de Dirkx, mais aussi d’Aron et Viala, Sapiro souligne, en fin de compte le peu d’effets concrets du programme lansonien, malgré son ambition et sa subtilité. Comme le souligne Martine Jey dans ce même dossier, la faute est souvent rejetée par les sociologues de la littérature soit sur le lansonisme, soit sur les héritiers des méthodes lansoniennes que sont notamment Gustave Rudler et Daniel Mornet.

10Ainsi, ces trois manuels de sociologie de la littérature portent un regard avant tout historique sur Lanson, à partir du texte de sa conférence de 1904, en mettant en lumière ses intuitions, mais en soulignant aussi l’absence de méthodologie de recherche adaptée. Ce faisant, ils coupent toutefois Lanson des pratiques de l’histoire littéraire qui lui étaient antérieures et contemporaines, ce qui tend à légèrement survaloriser l’originalité de sa démarche, car Lanson n’est pas le premier au xixe siècle — songeons notamment à Madame de Staël, Sainte-Beuve ou Taine — à tenter de penser le statut de la création littéraire en fonction du contexte, sans parvenir à relier de manière satisfaisante le collectif et l’individuel. De sorte que ces manuels voient en cette intervention un hapax intéressant, et même remarquable dans l’histoire de la théorie littéraire, mais qui resterait relativement stérile du point de vue théorique, puisqu’il serait plus ou moins demeuré sans conséquence sur les recherches en histoire littéraire de la première moitié du xxe siècle, chez Lanson et chez les supposés lansoniens.

Les aspects sociologiques de la méthode lansonienne dans le texte

11On trouve pourtant, dans certains textes de Lanson, une réelle interrogation sur les rapports de la littérature à la société et une redéfinition fondamentale de la littérature comme acte de communication. Il importe donc, à présent, d’en venir à Lanson lui-même et à ses travaux. La place d’une interrogation sur les rapports de la littérature à la société pourrait être explorée sous divers angles à travers sa production critique. Dans l’« Avant-propos » de son Histoire de la littérature française (1894), il écrit par exemple que c’est par la littérature « que passent à travers nos sociétés tous les grands courants philosophiques, qui déterminent, les progrès ou du moins les changements sociaux […]. » (Lanson, [1894] 1938, p. IX). Pourtant, il explique également dans ce texte introductif :

Je n’ai pas cru impossible d’écarter toutes les passions du présent, et de goûter en chaque œuvre la puissance individuelle du talent, quelle que fût l’orthodoxie politique, religieuse, métaphysique, et même esthétique, qui s’y révélât. En littérature plus qu’ailleurs, les doctrines ne valent tout justement que ce que valent les esprits qui les appliquent. (idem)

12Il reste difficile de ne pas voir une tension entre ces deux déclarations, l’une soulignant le rôle de miroir que la littérature offrirait à qui veut observer la société dans laquelle une œuvre est produite (en une sorte de théorie du reflet), et l’autre mettant en valeur l’individualité dans la production littéraire, alors même que Lanson tient par ailleurs à se distinguer des travaux de Sainte-Beuve. Il parle en ce sens, une page plus loin, de « la largeur […] nécessaire de donner à l’étude des puissantes individualités qui sont l’objet propre de l’histoire littéraire » (p. XII). En expliquant la structure de son volume d’histoire littéraire, Lanson souligne ainsi son respect de « la succession chronologique des hommes et des œuvres » (p. XIV) et ces mots semblent révélateurs du projet lansonien, notamment dans son versant pédagogique qu’il convient, selon Martine Jey, de distinguer en partie de ses projets de recherche (Jey, 2004). La diachronie et la périodisation l’emportent ainsi sur une appréhension plus synchronique des phénomènes littéraires et Lanson semble prisonnier d’une tension entre deux aspirations contraires : décrire et hiérarchiser, d’une part, les « puissantes individualités » et leurs œuvres ; d’autre part, inscrire ces œuvres dans des séries collectives (publics, médiations, contextes) pour en dégager des régularités et des corrélations d’ordre sociologique.

13Toujours dans l’« Avant-propos » de son Histoire littéraire, Lanson explique que « l’histoire littéraire a pour objet la description des individualités ; elle a pour base des intuitions individuelles » (Lanson, [1894] 1938, p. VII). La part sociale de cette étude semble donc pour le moins limitée, puisque la vie littéraire se réduit à une série d’individualités. Cette histoire lansonienne de la littérature se structure d’ailleurs, d’après sa table des matières, sur une chronologie de genres et de mouvements avant tout fondée sur une étude des œuvres. Si l’on prend le volume de 1892 que Lanson consacre à Boileau, on observe en ce sens que le premier chapitre s’intitule « L’homme » et qu’il n’est guère de place pour des questions d’ordre social dans cette étude. Dans une conférence à l’Université de Bruxelles en 1909 intitulée « L’esprit scientifique et la méthode de l’histoire littéraire » (Lanson, 1925), Lanson évoque encore en ces termes la question de la recherche du général (le propre des sciences d’après lui) et l’étude du particulier : « les méthodes des sciences, transportées chez nous, ne peuvent rien donner : elles produisent les définitions des types et des genres, et nous voulons saisir aussi le phénomène unique, caractériser l’individu ». Lanson rapproche donc l’histoire littéraire de « la méthode de l’histoire » puisqu’il faut à tout prix éviter ce qu’il nomme l’« impressionnisme » des études littéraires du xixe siècle. La perspective est méthodique et historique, non sociologique.

14Il existe pourtant plusieurs textes où l’intérêt de Lanson pour une analyse sociologique de la littérature semble patent. À ce titre, il convient de revenir sur la conférence de 1904, régulièrement évoquée par les manuels de sociologie de la littérature. Dans cette conférence, Lanson, après avoir remercié Durkheim pour son invitation, commence par expliquer que les historiens de la littérature ont assez de travail pour ne pas s’encombrer « de prétentions sociologiques ». Ce faisant, il explique que son travail d’historien de la littérature peut éventuellement constituer un préalable au travail du sociologue, mais que le travail sur les documents que sont les œuvres littéraires se résume à fournir à la sociologie « des matériaux bien préparés, c’est-à-dire des faits vérifiés, des rapports exacts ». Il oppose ainsi le but de l’histoire littéraire, à savoir « l’individuel, la description exacte de l’individualité littéraire », à la sociologie, qui se détournerait, selon lui, de l’individualité (ce qui est vrai chez Durkheim, qui cherchait ainsi à distinguer la sociologie émergente de la psychologie). Dans cette optique, pour l’historien de la littérature, « l’étude générale des mouvements littéraires est un moyen d’arriver à un discernement plus fin des caractères individuels ». De sorte que si, comme l’écrit Lanson, « c’est en connaissant les faits que l’on arrive aux idées générales et aux lois », l’histoire littéraire s’intéresse au particulier pour fournir des matériaux à la sociologie qui s’intéresse quant à elle au général. Passé ce premier moment, très rhétorique, Lanson met cependant en évidence « l’étroite connexion » de ces deux disciplines, soutenant même que « dès qu’on sort du dogmatisme absolu ou du pur impressionnisme, une philosophie de la littérature est forcément un essai de sociologie littéraire ». Souhaitant sans doute se distinguer des travaux de Germaine de Staël, des études de Villemain et de Taine notamment, Lanson explique ainsi qu’il faut faire « pour la littérature, ce qui s’est fait en histoire, remplacer la philosophie systématique par la sociologie inductive ». Il soutient en ce sens :

Ce qui est mauvais, ce sont les synthèses arbitraires, les généralisations imaginées, les conceptions de l’esprit qui imposent des cadres ou des liaisons aux faits, qui dictent des choix arbitraires parmi les faits, ou des interprétations abusives des faits. Ce qui est excellent, c’est de comparer des faits et des séries de faits, et d’essayer d’entrevoir, d’élaborer quelques lois, des lois modestes, partielles, provisoires, proportionnées à la connaissance réelle. Faisons de bonne sociologie, observée et objective, parce que, si nous n’en faisons pas de bonne volontairement, nous en ferons nécessairement de mauvaise.

15Cette dernière formule est frappante et révélatrice d’une forte volonté de méthode. Dans cette conférence, Lanson définit en effet l’œuvre littéraire comme « un acte individuel, mais un acte social de l’individu », puisque selon lui « le caractère essentiel, fondamental de l’œuvre littéraire, c’est d’être la communication d’un individu et d’un public ». On croirait ici presque entendre Alain Vaillant et sa définition sociopoétique de la littérature comme « un acte de communication dont la destination est ouverte et aléatoire, la réception, différée et l’utilité, médiate » (Vaillant, 2010, p. 118). Or, bien entendu, « l’idée même de “communication littéraire” interdit de ne s’arrêter qu’à un pôle de la triade auteur‑texte‑lecteur et oblige le chercheur à penser la littérature dans ses interrelations » (Dubois, 2012, § 13). Produit d’une interaction, l’œuvre littéraire est donc chez Lanson un acte communicatif, intermédiaire entre son producteur, l’écrivain, et son récepteur, le public . Lanson fait ainsi du lecteur « un être collectif » et même un être virtuel. Plus qu’un simple intermédiaire, l’œuvre littéraire est présentée par Lanson en tant qu’elle « contient déjà le public », de sorte qu’elle constitue une représentation appelée à se réaliser (ou non) par l’intermédiaire d’une réception. Il explique ainsi qu’il existe même des publics imaginaires et conclut : « Nous sommes donc tous, nous autres critiques, comme M. Jourdain : nous faisons de la prose, c’est-à-dire de la sociologie sans le savoir, par l’impossibilité où l’on est de considérer l’œuvre à part du public, qui est déjà dedans au moment où elle sort de l’esprit de l’écrivain. » On retrouve là l’idée de la littérature comme acte de communication concerté. Pour Lanson, en effet,

[…] on montrerait ensuite, sans trop de peine, que les problèmes les plus importants de l’histoire littéraire sont des problèmes sociologiques, et que la plupart de nos travaux ont une base ou une conclusion sociologique. Que voulons-nous ? expliquer les œuvres ; et pouvons-nous les expliquer autrement qu’en résolvant les faits individuels en faits sociaux, en situant œuvres et hommes dans les séries sociales ?

16L’étude de l’historien de la littérature, selon l’expression de Lanson, « tend à faire de l’écrivain un produit social et une expression sociale ». À cet égard, Lanson s’avère éclairant sur les réceptions successives des textes. On est bien loin, ici, de l’image habituelle d’un lansonisme attaché à reconstituer des contextes, des sources et des relations d’influence, tel que se le représente souvent l’imaginaire critique et théorique collectif.

17Plus intéressant encore, Lanson soutient que l’histoire et la sociologie sont « inséparables ». L’utilité de la sociologie pour l’historien de la littérature serait ainsi de nous aider « à nous orienter dans la recherche des faits, à poser des problèmes, à interpréter des résultats ; il élargit, élève, et surtout précise nos études ». Autrement dit, le point de vue sociologique — en tant qu’étude du collectif selon le principe de Durkheim —, en évitant tout psychologisme, permettrait de fonder une histoire littéraire totale, qui irait d’une histoire des formes et de la langue à une histoire culturelle. Selon Lanson, ici épistémologue, le sociologue peut même aider l’historien de la littérature à créer des « lois inductives, relatives, approximatives, d’étendues limitées ». Car l’historien de la littérature, selon le texte de cette conférence, travaille par cas — ce qui n’est pas sans faire penser à un ouvrage essentiel des sciences sociales contemporaines2. Loin de l’image du pur intellectuel positiviste qu’on garde en général de Lanson, une modestie épistémologique remarquable s’observe, dans le texte de cette conférence, de la part d’un énonciateur qui, à la manière d’un anthropologue, se situe en permanence tout en construisant son objet. Lanson termine par ailleurs sa conférence en énonçant six lois (ou « ombres de lois », comme il l’écrit avec simplicité). L’une d’entre elles se nomme la « loi de corrélation de la littérature et de la vie », qui implique, en une forme de théorie du reflet, que « la littérature est l’expression de la société ». Lanson exemplifie ainsi cette loi : « La Bastille produit en littérature de la politesse et de l’esprit ; mais non pas la Sibérie : celle-ci produit ou du silence ou de la révolte âpre. » Mais il se montre par ailleurs plus fin et explique : « Il arrive fréquemment que la littérature exprime ce qui n’est pas dans la société, ce qui ne paraît ni dans les institutions ni dans les faits, et l’on dégage cette formule nouvelle, qui n’est pas la contradiction, mais la contrepartie de l’autre : la littérature est complémentaire de la vie. » Difficile de ne pas penser ici aux pages de Sartre dans les premiers volumes de Situations, où la littérature est conçue comme praxis : déterminée par le social, mais opérant une reconfiguration du possible. Une autre de ces lois s’intitule la « loi d’action du livre sur le public », et consiste en ce que celui-ci, véritable « force organisatrice », « a une action sur les lecteurs : il n’est pas seulement signe, mais facteur de l’esprit public ». En grande partie programmatique et projectif, le propos de cette conférence constitue donc un clair appel de Lanson à associer à l’histoire littéraire un point de vue sociologique ou sociologisant inspiré des travaux de Durkheim et de la plus importante des Règles de la méthode sociologique (1895) : « La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses […] ».

18Dans un texte théorique plus tardif intitulé « La Méthode de l’histoire littéraire » (1910), Lanson fait de la littérature un moyen d’accéder à des sujets propices à une analyse sociologique. On retrouve dans cet article la plupart des intuitions de 1904. Lanson explique notamment que « l’histoire littéraire est une partie de l’histoire de la civilisation » et la littérature française « un aspect de la vie nationale » (Lanson, [1910] 1965, p. 33). Dans ce cadre, il soutient que la littérature « a enregistré, dans son long et riche développement, tout le mouvement d’idées et de sentiments qui se prolongeait dans les faits politiques et sociaux ou se déposait dans les institutions ». De cette manière, Lanson explique : « Notre fonction supérieure est de conduire ceux qui lisent, à reconnaître dans une page de Montaigne, dans une pièce de Corneille, dans un sonnet même de Voltaire, des moments de la culture humaine, européenne ou française. » Dans le particulier de l’œuvre littéraire, se liraient donc des phénomènes plus généraux, spécifiquement sociologiques. De manière similaire, Lanson soutient : « Comme toute l’histoire, l’histoire littéraire s’efforce d’atteindre les faits généraux, de détacher les faits représentatifs, de marquer l’enchaînement des faits généraux et représentatifs. » Ce discours appuie la conférence de 1904 où Lanson définissait la sociologie comme une science des faits généraux. Dans « La Méthode de l’histoire littéraire », il précise toutefois se rattacher à « la méthode historique », puisque l’historien de la littérature traite « une grande masse de documents » (p. 34). Lanson définit pourtant l’œuvre littéraire en reprenant l’idée selon laquelle « la littérature peut se définir par rapport au public ». Il explique : « Nous étudions l’histoire de l’esprit humain et de la civilisation nationale dans leurs expressions littéraires […]. » Lanson parvient ainsi à combiner, d’un point de vue théorique, l’étude de l’individu et de la spécificité des « chefs-d’œuvre » avec une approche plus globale, tenant autant de l’histoire que de la sociologie. Et c’est à ce titre qu’il évoque l’étude de « l’influence de l’écrivain dans la vie littéraire et sociale » (p. 36). La méthodologie décrite par Lanson dans cet article a donc pour but de saisir « l’expression des rapports de la littérature à la vie, où elle rejoint la sociologie » (p. 46). Car, Lanson l’affirme encore en 1910, « la littérature est l’expression de la société » en ce sens qu’« elle exprime ce qui nulle part ailleurs ne se réalise, les regrets, les rêves, les aspirations des hommes ». Lanson se montre d’ailleurs conscient du risque qu’il y a à traiter la littérature comme un reflet de la société :

Et puis il ne suffira pas de voir un rapport général entre la littérature et la société. Image ou miroir, ce n’est pas assez pour nous : nous voulons savoir les actions et les réactions qui vont de l’une à l’autre, laquelle va devant, ou suit, à quel moment c’est l’une, ou c’est l’autre, qui fournit le modèle ou imite. Rien n’est plus délicat que la recherche de ces échanges. (idem)

19Lanson se montre ainsi sensible aux diverses médiations qui régissent les relations de la littérature au monde social, sans parvenir pour autant à les définir ou à les nommer précisément, car il lui manque l’idée de structure.

20De manière complémentaire, dans une communication faite le 7 février 1903 à la Société d’histoire moderne, Lanson présente un « Programme d’études sur L’Histoire provinciale de la vie littéraire en France » dans lequel il explique : « En réalité nous connaissons mal, ou nous ne connaissons pas la vie littéraire de la France, l’importance et la fonction de la littérature et de la culture littéraire dans la vie nationale » (Lanson, [1903] 1965, p. 83). Là encore, Lanson met donc en évidence un intérêt pour un sujet éminemment sociologique. Il explique ainsi, en précurseur d’Escarpit ou de Sartre, que « les livres existent pour des lecteurs », Paris n’étant par ailleurs pas toute la France. Il se demande par exemple : « On vivait, on lisait ailleurs. Qui lisait ? et que lisait-on ? Voilà deux questions essentielles. » Et de poursuivre : « Diffusion dans le pays, pénétration vers le peuple, voilà deux séries de phénomènes dont l’observation minutieuse serait d’un intérêt capital. » Lanson termine d’ailleurs sur une question révélatrice de ses ambitions, mais aussi des limites de son approche : « Mais ce programme est-il réalisable ? Où, comment atteindre les documents et les faits qui nous livreront cette histoire ? » (p. 87). Il pointe ici la difficulté décisive : documenter les pratiques de lecture. La question ne vaut pas renoncement : elle nomme l’obstacle méthodologique — l’accès aux traces de la lecture et de la diffusion — qui deviendra, au cours du xxe siècle plus que chez les successeurs directs de Lanson, un véritable programme de recherche. Loin de clore le propos, cette interrogation fixe l’agenda d’une recherche que mèneront ensuite l’histoire culturelle du livre et la sociologie de la littérature : des outils (bibliographie matérielle, statistiques, dépouillement de catalogues, archives d’éditeurs, presse provinciale, registres de prêt) et des cadres théoriques viendront précisément répondre à l’appel implicite de Lanson. Ses « successeurs » — de Robert Escarpit à Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, puis Roger Chartier et Robert Darnton, jusqu’à Pierre Bourdieu — prendront au sérieux ce programme, tout en en déplaçant les présupposés positivistes par une attention aux médiations, aux institutions et aux pratiques effectives.

21Bref, de 1903 à 1910, malgré l’évolution de ses positions intellectuelles et institutionnelles, Lanson manifeste un intérêt soutenu pour des objets relevant de la sociologie littéraire : usages et publics de la lecture ; réception et médiations ; rapports des œuvres à leur contexte (genèse et réception) ; circulations entre littératures nationales ; inscription dans l’histoire des idées ; déterminations sociales et phénomènes d’influence ; attention aux espaces provinciaux ; matérialité des textes et modes de diffusion. En ce sens, Dirkx, Aron, Viala et Sapiro ont eu raison de mentionner Lanson au nombre des précurseurs de la sociologie de la littérature telle qu’elle existe aujourd’hui, tant ses projets de recherche semblent annoncer la sociologie littéraire moderne. Toutefois, il est très rare de trouver le nom de Lanson ou le titre de l’un de ses textes dans les travaux sociologiques contemporains à un autre titre que celui de digression savante à caractère historique — une recherche sur le site ConTextes le prouve aisément — et il paraît nécessaire d’interroger ce silence relatif.

Ce que Lanson apporte à la sociologie de la littérature

22On le sait, malgré sa volonté d’analyser avec méthode le fait littéraire, Lanson n’est pas vraiment un théoricien. Il reste plus connu pour avoir adapté aux études littéraires les méthodes d’investigation historique développées au xixe siècle ou pour avoir essayé de rénover l’enseignement de la littérature que pour sa vision propre du fait littéraire d’un point de vue strictement théorique. Quand il est encore lu, Lanson l’est d’ailleurs avant tout pour ses études monographiques. À part quelques articles méthodologiques, il n’a ainsi pas publié d’essai théorique à proprement parler. Comme l’écrivait Henri Peyre en 1965 : « Lanson, il convient de le redire, n’a jamais encouragé cette critique de la critique qui oublie de frémir au contact des œuvres […]. » (p. 11). L’histoire littéraire lansonienne est ainsi placée sous le signe d’une volonté de méthode, mais manque par exemple d’une terminologie propre : la notion d’« influence », qui n’est pas spécifique à Lanson, ne permettant pas de penser aussi finement les dynamiques littéraires que le ferait par exemple le concept de « champ » ou de « discours social ». Comme le soulignait Bourdieu en récusant implicitement la notion d’influence, les « relations objectives […] ne se réduisent pas nécessairement à celles qu’enregistre l’historiographie, c’est à dire aux interactions réelles, avec des écrivains ou des artistes réellement rencontrés, et fréquentés » (Bourdieu, 1995, p. 281). Dans (Re) faire de l’histoire littéraire, Paul Aron soutient même de manière polémique que l’une des raisons de la relative pérennité de l’histoire littéraire en tant que discipline universitaire « tient sans doute à son imprécision théorique », car « Lanson n’était pas un théoricien » (Aron, 2017, p. 9 et 24). La méthode de Lanson, selon Aron, se déduit plutôt de ses travaux de recherche, de ses monographies. Or, un paradigme scientifique est défini par Thomas Kuhn, dans La Structure des révolutions scientifiques (1962), comme un ensemble de principes et de méthodes partagés par une communauté scientifique. Dans le cas de l’histoire littéraire lansonienne, il semble a posteriori que si Lanson a proposé un ensemble de questionnements paradigmatiques pour l’histoire littéraire et la sociologie de la littérature, il lui a manqué un socle théorique et notionnel propre, qui se serait notamment traduit par un vocabulaire technique spécifique lui permettant de rester dans les études littéraires en tant que théoricien du fait littéraire. Rien de tel ne s’observe dans ses textes.

23Ainsi, l’une des différences majeures entre la sociologie contemporaine de la littérature et l’histoire littéraire de Lanson réside sans doute en partie dans la prise en considération, ou non, de l’holisme propre aux dynamiques du champ littéraire. Clément Moisan le souligne à sa manière ; pour lui l’« histoire littéraire traditionnelle est un système clos, celui que définissaient les physiciens classiques ». Autrement dit, « il s’agit d’une organisation sans aucune complexité ou encore d’une réduction du tout à la somme de ses parties composantes : un peu d’histoire générale, des biographies et des œuvres, des regroupements de ces éléments sous la forme simple de la causalité » (Moisan, 1987, p. 176). Nul procès anachronique pour autant : Lanson aspire déjà à mobiliser un regard « sociologique » sur la littérature, mais il ne dispose pas alors d’un outillage conceptuel qui ne sera systématisé que plus tard. Rappelons d’ailleurs qu’avant la formalisation bourdieusienne du « champ », une sociologie de la littérature s’est constituée  — du marxisme critique (Lukács, Goldmann) à la sociocritique (Duchet), en passant par l’histoire sociale du livre et des publics (Febvre & Martin, Escarpit) —, laquelle avait déjà mis en avant déterminations, médiations et réceptions. Ce que Bourdieu stabilise dans les années 1960-1980 sous le nom de « champ littéraire », c’est une logique relationnelle qui pense la structure, les positions et les capitaux au sein du milieu littéraire. Lanson parle bien de « société », d’« opinion » ou de « public » comme ensembles déterminants, mais il ne propose pas (et ne pouvait pas proposer) une analyse en termes de structure du champ, de positions et de capital symbolique, c’est-à-dire la « grammaire » des rapports de force internes. D’un autre côté, comme le remarque Fabrice Thumerel, les historiens du champ, en renonçant à certains principes d’organisation de l’historiographie traditionnelle, ont contribué à un « renouvellement de l’histoire littéraire » (Thumerel, 2001, p. 125-126, n. 32, p. 129) des plus féconds.

24De fait, les divers développements que Lanson a consacrés à la sociologie de la littérature au fil de ses textes n’ont pas donné lieu à des applications concrètes dans son propre travail ni chez ses successeurs. Comme le relève Roger Fayolle dans le collectif L’Histoire littéraire aujourd’hui, jamais les lois de la conférence de 1904 de Lanson n’ont fait l’objet de débats sérieux entre les spécialistes, ni été enseignées comme telles aux étudiants de lettres (Béhar et Fayolle, 1990). De ce qu’il convient de nommer le lansonisme, soit la vulgate lansonienne, c’est d’abord, et en partie de manière erronée, le positivisme qui sera retenu, et jamais son propos sur le prisme culturel et social que représente la littérature dans les textes étudiés. La sociologie de la littérature évoquée par Lanson dès 1904 semble donc être restée au stade de la suggestion, ingénieuse certes, mais sans suite. Il faut dire que Lanson lui-même tend avec les années à faire primer « l’histoire particulière de l’œuvre » (Dirkx, 2000, p. 61) au détriment de sa nature sociale, en s’attachant surtout à la recherche des sources et des influences d’œuvres littéraires. Autrement dit, comme l’écrit Paul Dirkx, « coincé entre histoire et sociologie, il choisit visiblement de faire de l’œuvre individuelle l’objet fondateur qui appartient en propre à l’étude scientifique de la littérature, quitte à en reconnaître le caractère partiellement insaisissable ». Cette évolution se retrouve d’ailleurs dans ce que l’on considère généralement comme le premier et le second Lanson.

25Co-fondateur de l’école des Annales, Lucien Febvre soulignera le premier ce renoncement du lansonisme à l’aspect sociologique de l’étude de la littérature. Dans « Littérature et vie sociale. De Lanson à Daniel Mornet : un renoncement ? » (1941), il remet en lumière le programme lansonien qui impliquait selon lui l’étude des productions littéraires « avec le souci de montrer en elles des manifestations […] de la société » (p. 114). Ce faisant, Febvre souligne toutefois le fait que le programme de Lanson était voué à l’échec, car il aurait exigé une formation aux méthodes « de l’histoire proprement dite — de l’histoire sociale surtout : la plus délicate peut-être à écrire de toutes les histoires ». Or, à nouveau, rien de tel ne s’est produit dans les travaux de Lanson ou ceux de ses disciples ; Lucien Febvre prend l’Histoire de la Littérature classique, 1600-1700 de Daniel Mornet, professeur à la Sorbonne, comme exemple de ce renoncement. Il écrit en ce sens : « Alors, voilà bien clos l’épisode lansonien. Alors, nous revoilà plongés dans l’histoire littéraire pure : on trouvera dans ce livre une histoire de la littérature, de l’art littéraire classique, et non pas une histoire générale de la pensée française à l’époque classique… » (p. 116).

26Ainsi, comme le rappellent Anthony Glinoer et Vincent Laisney, « dans le sillage de Gustave Lanson, l’histoire littéraire traditionnelle s’est beaucoup intéressée aux groupes littéraires, aux institutions et à la circulation des œuvres, sans jamais toutefois parvenir à énoncer une formulation conceptuelle stable, à tout le moins cohérente, de la sociabilité » (Glinoer et Laisney, s. d.). On n’observe donc pas de prise en compte systématique chez Lanson de la spécificité de la littérature dans l’espace des productions sociales, même s’il tente de penser le collectif dans le littéraire, de sorte que ses lois ne permettent pas a posteriori de dépasser l’opposition entre analyses interne et externe des œuvres, de confronter l’auteur à un contexte ou d’éviter de tomber dans une théorie du reflet. Comme l’écrit Bernard Lahire, « on pourrait résumer sa conception en une formule : “Ôtez toutes les influences littéraires subies par un auteur et vous verrez apparaître ce qui lui appartient en propre”. » (Lahire, 2016, p. 8). À l’instar d’autres critiques, Lanson, en restant focalisé sur les idées d’influence et d’individualité, laisse de côté une partie des logiques propres à cet univers de production symbolique qu’est la littérature. L’approche lansonienne de la littérature — contrairement peut-être à celle du style dans L’Art de la prose (1908) — reste ainsi profondément ancrée dans les notions d’œuvre et d’auteur. C’est d’ailleurs sur une remarque afférente à cette perspective que Robert Escarpit fait commencer sa Sociologie de la littérature en écrivant : « L’absence d’une véritable perspective sociologique est sensible même dans les meilleurs manuels d’histoire littéraire du type traditionnel. » (Escarpit, 1958, p. 6). Il précise effectivement en ce sens : « Il arrive que les auteurs aient conscience d’une dimension sociale et qu’ils tentent d’en donner une représentation, mais faute d’une méthode rigoureuse et adaptée à cette fin, ils restent le plus souvent prisonniers du schéma traditionnel de l’homme et de l’œuvre. » Quant à Paul Aron, il explique dans (Re) faire de l’histoire littéraire, avec un point de vue plus pragmatique :

Le programme ambitieux du Lanson sociologue n’a pas été suivi par ses disciples. Il n’est pas aisé d’établir les raisons de ce manquement. Outre des motifs eux-mêmes sociologiques, qui ont trait au recrutement social des élites universitaires, les raisons tiennent probablement à la sédimentation identitaire des disciplines. Dès lors que de grands travaux centrés de manière exclusive sur les auteurs, les sources et les influences, suffisaient à définir l’apport des historiens de la littérature, ceux-ci n’ont pas jugé bon de se mesurer directement aux spécialistes de disciplines différentes. (Aron, 2017, p. 29)

27Faire une histoire littéraire des auteurs et des œuvres ne pouvait donc suffire à penser la littérature dans l’ensemble complexe de ses liens et de ses intrications avec la sphère sociale. Il aurait fallu, selon l’expression de Barthes dans « Histoire et littérature : à propos de Racine », faire « l’histoire de l’idée même de littérature » (Barthes, 1960, p. 529). Toutefois, comme le remarque très justement Aron, « si Lanson a échoué dans son souhait de pérenniser l’histoire littéraire comme discipline spécifique, il a au moins installé sa problématique au cœur de la réflexion que nous pouvons avoir sur la littérature » (Aron, 2017, p. 76).

28Lire Lanson conserve un intérêt historique certain, tandis que son apport théorique apparaît aujourd’hui plus limité. Ses textes éclairent des questions durables (publics, médiations, effets), mais leur appareil conceptuel est peu mobilisé. Ce décalage relève moins d’un défaut que d’un écart d’outillage : ses propositions ne fournissent pas, en l’état, une sociologie de la littérature immédiatement opérationnelle ni des méthodologies aisément reproductibles. Il ne s’agit pas, bien entendu, de reconduire la bipartition barthésienne des années 1960 entre histoire et théorie : Lanson pense le fait littéraire avec une réelle puissance dans les textes examinés. Par ailleurs, les études littéraires sont en partie cumulatives plutôt que strictement supplétives : une théorie n’en remplace pas nécessairement une autre, elle dit autre chose de la littérature et de notre rapport à elle. D’où l’enjeu d’une lecture non téléologique : repérer les problèmes qu’un auteur formule et les protocoles dont il dispose, sans exiger d’emblée nos catégories actuelles. L’épreuve décisive n’est pas l’orthodoxie théorique, mais la transposabilité opératoire des questions dans d’autres régimes de preuve. Il n’est donc pas question de mobiliser les changements de paradigmes critiques survenus depuis le début du xxe siècle pour discréditer le propos de Lanson. De la statue du Commandeur à l’épouvantail barthésien, Lanson a d’ailleurs été relu à l’aune des années 1960 et des polémiques du premier textualisme. Reste qu’on peut constater, d’un point de vue pragmatique, que la faible réutilisation actuelle de son appareil et de sa terminologie indique surtout qu’il manquait, dans son projet, de quoi développer une sociologie de la littérature réellement efficace et praticable.

29C’est précisément sur ce plan de l’outillage que se noue la limite principale. Sans doute n’est-il pas fortuit que Lanson n’ait pas réellement exploité ses fameuses lois : il n’en avait vraisemblablement pas les moyens méthodologiques ou théoriques. Il s’est donc concentré sur ce qui était faisable avec les outils de l’histoire alors mis en œuvre dans les études littéraires, sans pouvoir fonder une véritable sociologie de la littérature. Faute d’outils pour penser finement les liens entre collectif et singulier, ses propositions sont demeurées pour l’essentiel des vœux pieux. De sorte que son programme sociologique se résume à étudier « les modalités d’insertion de l’entreprise individuelle dans l’évolution collective » (Fraisse, 2002, p. 551), avant tout sous l’angle de l’influence qui tient lieu chez Lanson de pensée de la liberté et de la contrainte dans le même temps.

30Par ailleurs, les critères de scientificité disciplinaire ont évolué. Il semble de ce fait logique qu’il en soit de même en ce qui concerne Lanson dans le domaine littéraire. À l’instar des manuels de sociologie précités, on lira donc Lanson pour ce qu’il fut : un brillant critique et pédagogue, réorganisateur de l’histoire littéraire de son temps, et témoin d’une volonté, dès la fin du xixe siècle, de penser le collectif dans l’individuel et inversement. Il me semble que le besoin éprouvé par Lanson de développer une sociologie de la littérature sera en partie comblé par des travaux postérieurs, dont ceux de Pierre Bourdieu, qui fournira quant à lui une théorie systémique de la littérature permettant d’étudier le fait littéraire comme fait collectif et fondamentalement déterminé dans ses possibles d’un point de vue social, en alliant les approches interne et externe par le biais d’une saisie structurelle du fait littéraire. Or, ce sont bien les contraintes, nombreuses, parfois contraires et dans tous les cas subtiles, de ces déterminations (car elles sont intériorisées et passées par des médiations plus ou moins systématiques et dans tous les cas propres à un état du champ littéraire) que Lanson, alors même qu’il les avait pressenties, n’a pas pu approcher plus avant dans son travail d’historien de la littérature. Lanson ne dit pas comment, par quels phénomènes ou types de lien, la littérature reflète son époque et interagit avec elle. Il reste que Lanson eut le mérite, selon les mots d’Alain Viala,

[…] de faciliter la mise en ordre et l’approfondissement d’un type de recherches nécessaires pour décrire et comprendre les conditions de l’énonciation littéraire. Envisager des dénombrements et des repérages des positions sociales des auteurs et des lecteurs, ainsi que des modes de transmission des ouvrages, poser ainsi de façon concrète et précise des questions claires sur la constitution des « capitaux culturels » selon les milieux, et en même temps découvrir que les catégories de textes n’allaient nullement selon des classements abstraits ou a priori, tout cela n’était pas rien ! (Viala, 1993, p. 162-163)

31En effet, ce n’est pas rien, c’est même considérable. Comme l’indique sa place dans les manuels contemporains de sociologie, Lanson semble donc, désormais, assigné au statut de témoin du passé, sujet plutôt qu’acteur de l’histoire des théories sociologiques de la littérature. Ses intuitions et ses propositions ne sont pas moins admirables et impressionnantes, et ses questions sont d’un intérêt théorique pérenne.

32Évoquer le discours de Lanson sur la sociologie de la littérature devrait donc nous prémunir du perpétuel sentiment de nouveauté et de nécessaire dépassement qui caractérise la dynamique de l’histoire de la théorie et de la critique littéraire. Si Lanson sert de repoussoir à toute la théorie littéraire du xxe siècle, il convient de reconnaître que ce traitement reste le plus souvent assez injuste. Si les moyens d’y répondre sont assurément plus précis qu’à son époque, les questions posées par Lanson autour des années 1900 restent d’une grande actualité et l’on peut lire certains des textes de Barthes, de Bourdieu, d’Angenot ou de Viala comme des tentatives, elles aussi désormais d’un intérêt historiographique, de proposer des réponses aux questions posées par Lanson, questions qui n’ont de toute façon pas de réponse définitive et c’est là ce qui fait sans doute le sel des études littéraires, que l’on soit, au final, historien ou sociologue de la littérature.