Thibaudet lansonien ?
1Le premier xxe siècle connut deux grands critiques, morts tous deux au milieu des années 1930, et que tout paraît opposer : Gustave Lanson (1857-1934) et Albert Thibaudet (1874-1936). Si l’on s’en tient au stéréotype, le premier fait figure par excellence de chef d’école, quand l’autre apparaît comme un indécrottable franc-tireur. L’un fut le fondateur de l’histoire littéraire, à la Sorbonne, l’autre l’artisan, à la Nouvelle Revue française, d’une critique libre voisine de la « critique d’écrivain » (mais dans sa querelle avec Proust sur le style de Flaubert, c’est du côté des professeurs que se retrouvera Thibaudet1). Tous deux, enfin, ont poursuivi l’idéal d’une forme de neutralité, mais pour Thibaudet, cette neutralité est un « libéralisme », comme il l’appelle, consistant à goûter toutes les idéologies et les esthétiques comme on apprécie les bons vins, dans leur diversité ; chez Lanson, il s’agit d’une recherche d’objectivité liée à la démarche historique elle-même, en quête d’une scientificité qui lui soit propre (laquelle n’interdisait pas chez lui, paradoxalement, les jugements de valeur). Ils apparaissent ainsi comme deux images inversées, mais symétriques, ce qui explique que Denis de Rougemont puisse écrire, pour saluer la parution posthume, en 1936, de l’Histoire de la littérature française (celle de Thibaudet, pas de Lanson) : « Voilà l’anti-Lanson qu’on attendait depuis la guerre. » (Rougement, 1937, p. 9702)
2Les points de contact ne manquent pas, cependant, entre les deux auteurs, surtout si l’on adopte le point de vue du plus jeune, Thibaudet, qui montra pour son aîné un intérêt continu mais mesuré, n’en faisant ni un épouvantail commode, comme tant d’autres, ni un prédécesseur ni même exactement un allié. Le Lanson de Thibaudet est riche précisément de ce flou axiologique, de cette ambiguïté dans le jugement, que nous examinerons en trois temps, d’abord à travers le rapport général de Thibaudet à la critique professorale ou universitaire, puis par ses jugements portant plus précisément sur Lanson seul, enfin à travers son célèbre article sur « la querelle des sources », en 1923, qui concentre de façon particulièrement fine et approfondie tous les paradoxes de son lansonisme alternatif — comme on parle de « courant alternatif ».
Une question de territoire
3Au début du siècle, la question du discours universitaire sur la littérature est l’objet d’une longue querelle, fruit d’une lutte pour la légitimité, parfois âpre, entre différents discours portant sur la littérature passée et présente, qui se veulent tous plus ou moins exclusifs (Compagnon, 1983). Dans ses articles de La Nouvelle Revue française, c’est ainsi en réaction au pamphlet d’Agathon (1911) sur la Sorbonne que Thibaudet aborde pour la première fois la méthode lansonienne. Mais déjà, plutôt que de prendre fait et cause pour l’un ou l’autre camp de la controverse, Thibaudet choisit de la traiter à une distance raisonnable, préférant historiciser le conflit qu’y participer, et le faisant remonter au vieux différend qui oppose depuis des décennies l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur spécialisé, qu’il décrit comme un « antagonisme nécessaire et intéressant » — tout Thibaudet est déjà dans l’usage de cet adjectif, « intéressant », mot dont Paul Veyne, plus tard, fera l’emblème de sa propre démarche savante (Veyne, 1995) — et voyant dans la Sorbonne horrifique un monstre imaginaire sorti du cerveau à quatre hémisphères d’Agathon plutôt que de la modeste réalité3.
4À partir de là, le nom de Lanson apparaîtra souvent chez Thibaudet quand il cherche à décrire l’histoire récente des études et de la critique littéraires, mais, de même qu’en 1911, il tient toujours à ne pas exagérer la responsabilité et même la centralité de Lanson, tout en le mentionnant. Ainsi dans ces remarques de 1933 :
Je choisis 1902 pour marquer la coïncidence avec la réforme universitaire, et avec la transformation de l’École Normale, désormais pension de famille autour d’une bibliothèque. Il serait peut-être exagéré d’en voir la cause principale dans l’orientation donnée aux études littéraires par l’école lansonienne4.
5Le tournant de 1902, associé à la réforme de l’enseignement secondaire, n’est pas pour Thibaudet le fait du seul individu Lanson, ni même de Lanson comme nom collectif de « l’école » qu’il a constituée. Lanson ne suffit pas à expliquer ce qui s’est joué en 1902. Cependant, il ne s’agit pas non plus de le disculper : plutôt, Thibaudet tient à afficher une attitude modérée à l’extrême, un tact critique toujours plus subtil et qui traverse toute son œuvre. Lanson ne sera donc chez lui qu’un des éléments, parmi d’autres, du problème général de la critique universitaire dans les premières décennies du xxe siècle ; rien de plus, rien de moins5. De plus, cette critique universitaire dans son ensemble, outre qu’elle ne se réduit pas au lansonisme, n’est jamais chez Thibaudet, malgré la distance qui l’en sépare, l’objet d’une condamnation univoque : certes, il l’aborde de l’extérieur, et lui adresse parfois des reproches ciblés, mais il ne la refuse pas, comme on le voit dans son célèbre article sur « les trois critiques », dans La NRf, le 1er décembre 1922 :
Je n’ai aucune raison de dénigrer la critique universitaire. Mais, comme tout ce qui existe, elle a ses limites. Elle n’est pas la seule critique. (Thibaudet, 2007a, p. 721)
6Ce que Thibaudet rejette, c’est l’exclusivisme épistémologique, quel qu’il soit : la critique universitaire a le droit d’exister, à côté de la « critique parlée » et de la « critique d’artiste ». La critique des professeurs, « ce n’est pas tout, mais c’est beaucoup » (Thibaudet, 2007a, p. 729). Chacune des critiques a ses limites, son domaine, sa manière : nous sommes en plein dans le « libéralisme » de Thibaudet, qui est avant tout un pluralisme. Ce que Thibaudet veut, c’est différencier les territoires, saisir les principes qui régissent chacun d’entre eux, sans qu’aucun de ces territoires l’emporte sur son voisin en légitimité. Thibaudet ne substitue pas à l’exclusivisme des universitaires un exclusivisme inverse, et c’est là sa singularité :
La critique professionnelle, ou critique de professeur, qui n’est que l’une des trois critiques, et qui tend naturellement à faire croire qu’elle est la seule, à jeter le discrédit sur les deux concurrentes (qui le lui rendent) est tout de même arrivée à obscurcir ce mérite des grands romantiques, qui est d’avoir fondé et enraciné vigoureusement la tradition d’une critique d’artiste. (Thibaudet, 2007a, p. 725-726)
7Chacune des trois critiques, pour Thibaudet, cherche à construire sa légitimité en disqualifiant les critiques concurrentes, tandis que Thibaudet, lui, se tient à distance, non par indifférence, mais parce qu’il les tient toutes « intéressantes » et légitimes — ce qui ne l’empêche pas, dans sa propre pratique, de bel et bien pencher d’un côté plutôt que de l’autre.
8Toujours dans le même article, Thibaudet reprend la formule de Chateaubriand, d’une « critique des beautés » (Thibaudet, 2007a, p. 726) (propre aux écrivains et aux artistes) : on pourrait précisément appliquer cette formule à Thibaudet dans son rapport à la critique même. Thibaudet recherche une position métacritique sans doute un peu utopique, d’où il pourrait développer une critique des beautés critiques.
Le cas Gustave Lanson
9La double modération, ou plutôt la modération au carré de Thibaudet ne l’empêche pas de viser Lanson par diverses critiques ; mais celles-ci sont toujours localisées, ponctuelles. C’est telle ou telle analyse particulière de Lanson, qui sera critiquée, pas le « lansonisme » comme doctrine générale supposément toute-puissante. Aussi, chaque critique s’accompagnera discrètement d’un éloge implicite de Lanson, comme s’il fallait bien préciser au lecteur que Lanson n’est ici condamné que parce qu’il est sauvé par ailleurs. Dans l’article « Racine, Corneille », par exemple, le 1er novembre 1929, Thibaudet se montre assez sévère au sujet du déficit dramatique qu’il relève dans l’Histoire de la littérature française de Lanson, mais c’est pour insister sur sa qualité de « liseur », notion chère à Thibaudet par ailleurs (Thibaudet, 2007a, p. 1312).
10Ce que Thibaudet refuse plutôt, non par lansonisme, mais par libéralisme, c’est précisément l’antilansonisme, dans sa systématicité et ses hyperboles. Ou plutôt, faudrait-il dire, il s’intéresse aussi à l’antilansonisme, mais sans adopter lui-même une telle attitude. C’est bien ce qui rend son libéralisme « intégral », selon son terme, c’est-à-dire que celui-ci inclut également dans son orbite les ennemis de la « liberté », laquelle pourtant rend seule possible une telle ouverture critique illimitée6. Dans l’article « Péguy et Bergson », par exemple, le 1er avril 1931, s’il s’intéresse explicitement à l’antilansonisme de Péguy, c’est sans le prendre en charge lui-même (Thibaudet, 2007a, p. 1391). Dans sa propre Histoire de la littérature française, il se penche sur le premier Lanson, ce « meilleur élève de Brunetière » qui n’a pas encore découvert l’histoire positiviste, mais ce n’est nullement, comme le font Péguy et d’autres antilansoniens, pour retourner ce « premier Lanson » contre le second, ou pour dénoncer un dévoiement (Thibaudet, 2008, p. 488). Et toujours dans cet ouvrage, quand il se penche sur la guerre de Lanson contre ses adversaires, ou des antilansoniens contre l’école lansonienne, c’est toujours depuis un poste d’observateur. Il rappelle que le mot de « lansonisme » constitue un « terme péjoratif », mais ce n’est ni pour dénoncer cet état de fait (posture lansonienne), ni pour faire à son tour usage de cette inflexion dépréciative (posture antilansonienne), mais parce que cette dimension péjorative l’intéresse en tant que telle. Thibaudet ne bascule jamais dans l’antilansonisme, mais il veut tout de même restituer pour le lecteur tout le sel de cette polémique, et la raconter, en livrer le récit, à la façon d’une grande bataille : « Une légende d’un Lanson éteignoir et coupeur d’ailes circula », lit-on encore (Thibaudet, 2008, p. 489). Le mot « légende » est doublement justifié, sous sa plume : il met à distance un tel discours, qu’il convient de ne pas trop prendre au sérieux ; mais il dit bien la fascination que ce discours exerce, le fait qu’il « doit être lu », comme dit l’étymologie, donc qu’il est digne d’être raconté. L’attitude de Thibaudet est ici exactement la même que celle qu’il adopte vis-à-vis des grandes familles idéologiques dans Les Idées politiques de la France, en 1932 : Lanson, les lansoniens, les antilansoniens sont les protagonistes d’un récit historique et théorique dont Thibaudet est le narrateur.
11Quel rapport entretient alors ce narrateur-Thibaudet avec son personnage-Lanson ? Non pas un rapport d’identification ou d’adversité, comme on l’aura compris, mais une forme d’ironie légère, permettant une appropriation ponctuelle quand cela paraît nécessaire, tout en préservant le quant-à-soi de Thibaudet et sa liberté de jugement. Peut-être pas une « ironie supérieure », comme l’écrit Antoine Compagnon (1983, p. 207), puisque Thibaudet ne s’interdit jamais de souscrire aux propositions lansoniennes quand il le faut, mais une ironie mobile, fluctuante, libre.
12De nombreux signes trahissent cette ironie, toute souriante soit-elle. Régulièrement, Lanson est décrit comme le « critique autorisé » par excellence, statut qui ne peut que contraster avec la liberté affichée de l’auteur, par exemple dans un article sur La Colline inspirée de Barrès, le 1er avril 1913 (Thibaudet, 2007a, p. 157). Dans un article plus précoce encore, le 1er mars 1912, Thibaudet en joue malicieusement, à propos de la thèse récente d’André Barre sur le symbolisme :
Celui qui voudra, après M. Barre, reprendre cette étude d’ensemble, devra se documenter tout autrement que lui. Dans une question d’histoire littéraire où l’imprimé foisonne, sa bibliographie va au hasard, ou plutôt elle est inexistante. (Qu’en a pensé M. Lanson ?) (Thibaudet, 2007a, p. 48-49)
13Tout le rapport de Thibaudet à Lanson est déjà là, dans cette parenthèse facétieuse : il s’agit à la fois de moquer un peu le réflexe positiviste « lansonien », qui consisterait à chercher la bibliographie et, ne la trouvant pas, à juger la thèse nulle et non avenue, et en même temps, malgré tout, à regretter de ne pas trouver dans la thèse une telle bibliographie, sachant que la thèse complémentaire du même Barre, Bibliographie de la poésie symboliste, est dédiée à Lanson (Thibaudet, 2007a, p. 49, note 3). Au passage, nul n’est vraiment condamné ou accusé : ni André Barre, ni Gustave Lanson. Mais tout le monde se trouve légèrement moqué ou, disons, ironisé. Le lansonisme (et son revers symétrique, l’antilansonisme) constituent pour Thibaudet un code avec lequel il joue librement.
« La querelle des sources »
14Arrêtons-nous enfin sur le texte de Thibaudet qui mobilise le plus en profondeur Lanson, et qui manifeste au mieux la manière très particulière qu’a développée le critique de s’approprier à la fois le lansonisme et l’antilansonisme, tout en les maintenant tous deux à distance. Il s’agit de « La querelle des sources », toujours dans La NRf, le 1er novembre 1923 (Thibaudet, 2007a, p. 835-844). L’article évoque ce qui constitue sans doute, aux yeux mêmes des commentateurs les plus récents de Lanson, le cœur de sa démarche : la question du dehors nécessaire de la littérature, et plus trivialement l’explication de l’œuvre par ses « sources », donc le refus que les études littéraires se construisent à partir d’une illusoire « analyse strictement littéraire » (Jey, 2004, p. 21) — réticence que Thibaudet fait volontiers sienne, du reste, comme dans son Histoire de la littérature française : « Qu’est le sens des lettres sans celui des mœurs, des hommes, de la vie ? À une critique purement littéraire, dans le pays de Sainte-Beuve, il manquera toujours une dimension. » (Thibaudet, 2008, p. 489.) C’est de cela qu’il est question, très directement, dans l’article de 1923, qui comme souvent chez Thibaudet se présente sur un mode spatial, géographique :
Ce que j’appelle, faute d’un autre nom, la querelle des sources paraît bien un des incidents de frontière entre deux quartiers de notre petit monde, le quartier des universitaires et celui des journalistes. (Thibaudet, 2007a, p. 835)
15Thibaudet veut raconter à son lecteur une querelle de clocher une dispute entre voisins : il ne s’agit pas d’une lutte entre deux mondes, mais d’un tout petit monde en lutte avec lui-même. Il y a quelque chose de régional dans le récit que Thibaudet s’apprête à faire.
16Ce que l’on reproche à Lanson, alors, ou plutôt à la collection qu’il dirige chez Hachette, « Les Grands Écrivains de la France », ce n’est pas l’érudition en tant que telle, mais c’est d’avoir édité en les annotant des ouvrages du xixe siècle comme on le fait avec les œuvres « classiques ». Qu’on identifie des sources irriguant l’œuvre de Racine, très bien, mais qu’on se livre au même exercice avec Hugo et Lamartine, voilà qui passe les bornes. Or Thibaudet présente aussitôt quelques arguments pour désamorcer cette attaque antilansonienne : le lansonisme, en une gradation descendante (ou « dégradation », comme dit parfois la rhétorique des figures), est qualifié de « méthode absolument nécessaire », puis de « méthode naturelle et utile », enfin de « méthode non moins légitime ». Ainsi, bien que Thibaudet commence en défendant le lansonisme, le seul fait de mettre en scène un éloge décroissant, s’affaissant discrètement sur lui-même, signale déjà « l’ironie légère » de l’auteur. Si Thibaudet est lansonien, il ne le sera pas sans humour, et le lecteur attentif en est prévenu.
17Pour l’illustrer, je propose de m’arrêter sur trois exemples très rapprochés dans le texte, et qui sont tout à fait révélateurs du ton qu’adopte Thibaudet lorsqu’il joue au lansonisme, ou « avec » le lansonisme, faudrait-il dire. Tout d’abord, la gradation descendante que nous avons mentionnée se poursuit avec un dernier argument en faveur du lansonisme, ainsi formulé :
Méthode enfin que les journalistes eux-mêmes et les auteurs de revue mettent à la portée d’un très grand public en cherchant fiévreusement, chaque année, les sources du dernier roman de M. Pierre Benoît. (Thibaudet, 2007a, p. 837)
18Or le romancier Pierre Benoît, qui sera élu à l’Académie française quelques années plus tard, avait été à plusieurs reprises accusé de plagiat : faire des textes qu’il a volés ou contrefaits de simples « sources », c’est considérablement trivialiser la recherche savante des « sources », associée au sérieux érudit du lansonisme institutionnel. Premier clin d’œil de Thibaudet à son lecteur : tout ceci n’est pas forcément si sérieux qu’il y paraît, et le lansonisme peut se rapprocher des plus plaisantes enquêtes policières.
19Second trait d’humour, qui porte cette fois sur lui-même, aussitôt après :
De fait, la nouvelle série de la collection Lanson ne comporte encore que trois ouvrages, de poésie tous trois : les premières Méditations, par M. Lanson, la première Légende ses siècles, par M. Berret, les Contemplations, par M. Vianey. Ce par abréviatif pourrait sembler ironique, et rappeler que le texte de Lamartine ou de Hugo ne fait guère qu’un petit cinquième de l’ouvrage. Ira-t-il jeter une pierre dans ce jardin, le critique dont la Poésie de Mallarmé a été, chez le pharmacien, préparée sur cette ordonnance : dix parties de critique pour une de poésie ? (Thibaudet, 2007a, p. 837)
20Le mot « ironique » est ici de Thibaudet : « ironique » en effet s’avère la présence du « par » après les titres de Lamartine et de Hugo, dont les noms sont remplacés par ceux des éditeurs scientifiques (parmi lesquels Lanson lui-même, pour les Méditations de Lamartine), dont la prose dépasse largement en quantité celle des auteurs qu’ils commentent. Or le « critique » mentionné dans la phrase suivante, c’est cette fois Thibaudet lui-même, qui se retrouve en quelque sorte lansonien malgré lui, et même par anticipation, puisque sa Poésie de Mallarmé de 1912 participerait d’une même inflation du discours critique à partir d’une dose infinitésimale de littérature (qui plus est de littérature récente, et plus récente encore dans son cas). De plus, s’il y a « ironie » là aussi, c’est non seulement parce que Lanson, dans ses jeunes années, s’est montré plusieurs fois sévère à l’égard de Mallarmé, dont Thibaudet s’était fait, lui, l’avocat, mais que précisément Lanson avait rendu compte de « l’exégèse diligente et sympathique » de Thibaudet, nécessaire selon lui pour comprendre quoi que ce soit à la peu intelligible poésie du maître7 (Lanson, 1913, p. 6). Par un tour de passe-passe particulièrement ludique, Thibaudet se fait donc lansonien (par la méthode) à travers le moins lansonien (par le goût) de ses livres.
21Un dernier trait d’humour, enfin, où c’est cette fois l’excès des antilansoniens que Thibaudet tourne en dérision, au profit de sa propre et légère ironie plus sage :
Les Contemplations de M. Vianey ont été déchirées à dents serrées dans la Revue universelle par M. Benjamin, mangeur professionnel d’universitaires comme Drumont l’était de juifs et Charbonnel de curés (cela ne nous rajeunit pas). (Thibaudet, 2007a, p. 837)
22L’antilansonisme est mis sur le même plan que l’antisémitisme si couru dans les pamphlets fin de siècle, ou que le vieil anticléricalisme : il est un phénomène d’inflation discursive, un entraînement de la violence verbale par elle-même, qui peut fasciner (d’où son succès parmi les lecteurs) mais qui se discrédite aussi lui-même par sa propre enflure. S’intéresser à l’antilansonisme n’est pas nécessairement le prendre au sérieux, d’autant que celui-ci prend aisément la forme d’un « fascisme littéraire », comme l’écrit Thibaudet un peu plus loin (2007a, p. 838) — en un usage particulièrement précoce du terme « fascisme » appliqué à des réalités apparemment non politiques (nous sommes en 1923, et le terme, en italien, date de 1919). L’antilansonisme est décrit sous une forme presque pathologique, se trouvant animalisé et déformé par des traits monstrueux : il y a dans cette restitution de la polémique antilansonienne une dimension héroïcomique et burlesque, qui dit bien tout le plaisir que prend Thibaudet à décrire ces affrontements, tout en se tenant pour sa part propre à une distance toujours suffisante des deux pôles de la querelle.
23Si l’on poursuit l’article, on voit que Thibaudet ne passe jamais à un éloge inambigu du lansonisme (lequel aurait pu constituer par antithèse quelque chose comme un « antifascisme littéraire »). C’est plutôt que, chaque fois que Thibaudet apporte une nuance à la manière de faire de Lanson, qu’il formule une remarque critique, tout est fait pour empêcher que l’on bascule dans l’autre camp de la controverse : Thibaudet tient à se tenir sur le fil de la polémique. Par exemple, il fait se succéder les sources identifiées par Lanson dans quelques vers de Lamartine, sur le mode de l’accumulation comique, où le poète paraît presque écrasé par son glosateur (« sept vers, sept notes »), mais c’est pour faire aussitôt l’éloge de cette profusion, laquelle est seule à même de rendre sensible l’importance du « lieu commun » en poésie, et devient l’occasion d’une méditation sur l’importance du cliché en littérature (Thibaudet, 2007a, p. 841). Ailleurs, Thibaudet écrit encore que cette recherche systématique des « sources » produit un « déchet inévitable » qu’il serait absurde de nier ; mais, ajoute-t-il aussitôt, il suffit par conséquent d’en appeler à la responsabilité de chacun, quand il a le livre en main : « Au lecteur surtout de faire l’échenillage nécessaire […]. » (Thibaudet, 2007a, p. 839.) Et une fois cette suggestion faite, le critique peut une fois de plus garder ses distances avec les deux camps en présence, pour mieux prendre plaisir à la description du système de la polémique :
Car la querelle n’est pas ici seulement entre deux professions, mais entre deux familles d’esprit : ceux qui prennent plaisir aux œuvres littéraires placées dans leur courant historique, et ceux dont ce courant gêne le plaisir, qui ne veulent aller devant l’œuvre qu’avec leur goût spontané. (Thibaudet, 2007a, p. 839)
24Thibaudet est celui qui trace la frontière entre les deux familles d’esprit, les faisant d’autant mieux apparaître ; il peint le tableau, sans y figurer.
25C’est dans le dernier mouvement de l’article que la réticence la plus explicite, et sans doute la plus profonde, de Thibaudet à l’égard de Lanson se trouvera formulée. De manière significative, elle n’est d’ailleurs pas présentée comme une critique directe du lansonisme, mais plutôt comme une évidence à laquelle il est contraint de se rendre, sous la forme d’une concession à l’antilansonisme — façon de prendre position dans la controverse, mais au second degré :
Mais enfin je conviens que, devant le génie pur, la méthode s’arrête. L’invention du poète, dirait M. de La Palisse, commence où son imitation finit. Pareillement la critique de goût, la critique créatrice commencent où l’érudition finit. (Thibaudet, 2007a, p. 843)
26La force mystérieuse du génie individuel : telle reste la forteresse littéraire que le lansonisme ne pourra jamais prendre. Cependant, Thibaudet ne pourrait achever sa réflexion sur une telle note, qui penche trop vers l’antilansonisme. Aussi, c’est par une dernière reformulation que se conclut l’article, où Thibaudet parvient à répéter sa réticence tout en réintégrant les mérites du lansonisme :
[…] on ne saura jamais bien comment c’est fait. C’est quelque chose que de savoir où et quand. Et le où, le quand, nous servent quelque peu à serrer de moins loin le comment et le pourquoi. (Thibaudet, 2007a, p. 844)
27L’article se résout donc en un ultime découpage territorial, une topographie de la polémique, qui permet à l’auteur de prendre une dernière fois ses distances.
28En quelques pages, Thibaudet a fait tenir tout ce qui caractérise son rapport à Lanson : refusant aussi bien, dans leur exclusivisme, le lansonisme que l’antilansonisme, il en a également tracé tous les mérites, et s’est réjoui à mettre en scène ce qui les séparait et justifiait leur affrontement. Ce faisant, Thibaudet intègre pleinement Lanson à son pluralisme critique, en se mettant lui-même en scène, avec humour, en lansonien ambivalent ; mais c’est finalement pour bien identifier le nerf de sa résistance à Lanson, occasion d’un dernier éloge, mais d’un éloge limité. C’est aussi l’occasion d’une dernière touche d’ironie (sensible dans la formule « c’est quelque chose… »), mais une ironie qui dit le décalage, la distance, un trouble plaisant, sans passer par l’antiphrase ou le retournement axiologique pur et simple.
Conclusion
29Le lansonisme de Thibaudet comporte donc des limites, mais qui sont inhérentes à sa méthode même. Ce qui sépare Thibaudet de Lanson, c’est aussi ce qui l’en rapproche. À y regarder de plus près, il apparaît d’ailleurs que la limite que donne Thibaudet à son lansonisme est en fait tracée par Lanson lui-même, notamment dans le fameux article « Histoire littéraire et sociologie », en 1904, où le professeur décrit l’œuvre littéraire comme toujours à la fois sociale et individuelle, « acte social de l’individu », donc irréductible à la seule lecture sociale, laquelle est pourtant elle-même nécessaire, dans son ordre — puisque l’histoire littéraire reste définie en son principe comme « description exacte de l’individualité littéraire » (Lanson, 1965, p. 66 et p. 63). Thibaudet, en partie sans le savoir sans doute, est lansonien jusque dans son antilansonisme même : ce sont des limites internes et explicites du lansonisme qu’il fait siennes.
30Par ailleurs, la conclusion de Thibaudet sur le génie individuel est aussi très proche de l’article de Roland Barthes publié dans les Annales en 1960 et repris en conclusion de Sur Racine, en 1963, sous le titre « Histoire ou Littérature ? » (ou « Histoire et littérature : à propos de Racine » dans sa première version), où c’est aussi par le partage de l’individuel et du social que Barthes marque sa distance vis-à-vis de l’histoire littéraire lansonienne8. La leçon indirecte que nous pouvons recevoir de Thibaudet, alors, c’est peut-être que Barthes n’est jamais plus lansonien que dans son « moment anti-Lanson » de la première moitié des années 1960. Si Barthes, dans ses articles plus polémiques, en 1963, présente Lanson comme le « prototype du professeur français », aux « innombrables épigones », et voit dans le lansonisme une pure « idéologie9 », le texte de 1960 (antérieur à la polémique avec Picard, et pour cause) dit mieux à quel point le lansonisme fut d’abord pour Barthes un problème, et un problème intéressant, comme il le fut pour Thibaudet : le point de vue individuel et le point de vue social comportent chacun leur part de pertinence pour aborder l’œuvre littéraire, et Lanson est en quelque sorte le nom propre de leur difficile et peut-être impossible articulation.
31Nous pourrions dire que Barthes part de ce à quoi aboutissait Thibaudet : il y a une limite au lansonisme, et celle-ci a peut-être pour nom « littérature », « génie » ou « individu ». Mais si limite il y a (laquelle se trouvait déjà dessinée par Lanson, comme nous venons de le voir), c’est bien qu’à l’intérieur du territoire qu’elle dessine, quelque chose doit être sauvé. Barthes apporte à cet égard une réponse pessimiste à la question que Lanson avait peut-être posée avec un optimisme excessif ; mais Thibaudet, lui, par son scepticisme si continument maintenu, constitue assurément une voie moyenne et surtout plus flexible entre ces deux options. Son ironie légère, telle que nous l’avons décrite, son art de la distance, son humour, en font, au xxie siècle, une ressource particulièrement vive, et un biais sans doute particulièrement adapté à nos propres sensibilités, pour aborder Lanson, au-delà des préventions que nous avons héritées de la Nouvelle critique (laquelle n’était peut-être pas si antilansonienne qu’il y paraît).

