Colloques en ligne

Michèle Clément

« Cette intelligente femme n’avait pas besoin d’être écrivain… » : Lanson et les autrices des xve, xvie et xviie siècles

«This intelligent woman didn’t need to be a writer…»: Lanson and women’s writing in the XVth, XVIth and XVIIth centuries

1La façon dont Gustave Lanson a considéré les autrices dans son Histoire de la littérature française (désormais HLF) est un sujet déjà souvent abordé1. Il ne s’agit pas de lui faire un procès de n’avoir pas été le critique du xxie siècle qu’on aurait aimé qu’il fût, philogyne voire féministe, à l’affût des autrices et des gestes de femmes dans le monde de la littérature2. Il s’agit encore moins de s’indigner de certains de ses propos qu’on peut juger insupportables3. On ne trouvera là ni le billet d’humeur ni le pamphlet rageur qu’appelle pourtant la plume de Lanson, si acérée, si tueuse parfois. Il sera question de pister la place des femmes (jusqu’à la moindre mention) dans l’HLF, telle qu’il l’a pensée au tournant des xixe et xxe siècles, en l’état des connaissances du moment et par rapport à d’autres historiens du fait littéraire4, pour comprendre pourquoi la constitution de l’histoire littéraire en science5 a eu besoin d’évacuer la production féminine6. Et pourtant Lanson prendra position pour l’accès des femmes à l’Université dans un article de 1906 : « Si une femme peut succéder à un homme dans une chaire d’université et prendre rang parmi les professeurs, s’il n’y a qu’un personnel enseignant, il ne peut y avoir deux enseignements, deux corps d’étudiants. Nos facultés doivent être ouvertes aux étudiantes françaises7. » (Lanson, 1906, cité par Condette, 2003, p. 55). Sur le plan de l’éducation, ses positions sont clairement égalitaristes8. Comment un homme qui, pédagogiquement, est égalitariste, peut-il devenir inégalitariste dans l’analyse de la littérature ?

2Je restreindrai le corpus d’études aux autrices des xve, xvie et xviie siècles9, sachant que la cohérence des positions de Lanson sur le sujet est claire, depuis l’émergence d’une poésie lyrique en ancien français jusqu’à ses analyses de la fin du xixe siècle.

Un paradoxe : la création féminine

3Un paradoxe apparaît tout de suite chez Lanson : c’est son affirmation que les femmes écrivent, couplée à son choix de les taire ou de les dénigrer. À l’évocation d’une des toutes premières autrices de langue française, Christine de Pizan, il la place d’emblée dans « cette insupportable lignée de femmes auteurs » (Lanson, 1912, p. 166). Autrement dit, il présuppose une abondante production féminine qui fait histoire (une « lignée »), ce que rien pourtant ne viendra attester dans son HLF10.

4Dans la même logique paradoxale, Lanson commence le chapitre sur « L’Ancien lyrisme français » (la poésie lyrique avant le milieu du xiie siècle) par ces mots étonnants :

Il était naturel que la femme, à qui, surtout en ce temps-là, toute action était interdite, vécût un peu plus de rêves et d’émotions et les épanchât en poésie. À la femme, en effet, se rapportent les origines de notre littérature lyrique : pour elle, et peut-être par elle, au temps de la création vraiment spontanée et populaire, furent composées les chansons à danser et les chansons de toile. (Lanson, 1912, p. 83)

5L’origine de tout un pan de la poésie lyrique française serait — « peut-être » — le fait de femmes poètes. L’hypothèse est forte, féministe, mais fait long feu dans les pages qui suivent. Lanson ne fera plus une seule allusion à l’activité d’écriture de poétesses lyriques, trobairitz ou troveresses11.

6Quand il accorde quelques paragraphes à Marie de France, le paradoxe revient dans un étonnant postulat psychologique :

Le plus ample recueil de lais qu’on possède, œuvre d’une femme, Marie de France […] lais que nous dit Marie de France, de sa voix grêle, si simplement, si placidement, qu’on peut se demander si elle se doutait de l’originale impression qu’elle nous fait ressentir (ibid., p. 52-53).

7Les mots sont élogieux et, en même temps, ils annulent l’œuvre littéraire au prix d’une simplicité créatrice et surtout d’un défaut d’intention esthétique. C’était déjà le cas pour les poétesses lyriques anonymes évoquées plus haut.

8Lanson ne nie pas que les femmes puissent être des autrices, il nie qu’elles en aient eu l’intention. Ce que produisent les femmes ne serait pas de l’art ou alors à leur corps défendant. C’est donc que son HLF porte une conception de l’art et de l’auteur, qu’il considère inappropriée pour les autrices, sans penser devoir en changer.

9Il ne reconduit donc pas le mythe misogyne de l’inexistence d’une littérature féminine, tout au contraire, selon lui les femmes écrivent et écrivent même beaucoup. Il ne recourt pas non plus au déni d’auctorialité12 : aucune des femmes qu’il intègre à son histoire littéraire ne se voit dessaisie de son œuvre ou soupçonnée de devoir l’être. Mais il relègue les autrices aux marges de son travail. Je vais étudier cela en suivant la piste des autrices des xve, xvie et xviie siècles qu’il intègre ou non à l’HLF pour comprendre ce canon délibérément expurgé et parfois dévalué qu’il constitue. Ce sera une affaire de nombre (compter les femmes) mais plus encore une affaire de théorie littéraire, reposant sur une définition de l’auteur et de l’art.

Petit palmarès : les autrices des xve, xvie et xviie siècles

10Après les rares mentions d’autrices médiévales (Marie de France et les anonymes trouveresses et trobairitz13), qui laissent dans l’ombre en particulier la production spirituelle féminine, il faut attendre le chapitre sur le xve siècle pour voir réapparaître une femme. Et c’est Christine de Pizan, dite à cet endroit « Christine Pisan », exécutée en quatorze lignes au sein d’un développement sur Alain Chartier. Le passage est bien connu mais il vaut la peine d’être cité in extenso :

Ne nous arrêtons pas à l’excellente Christine Pisan, bonne fille, bonne épouse, bonne mère, du reste un des plus authentiques bas-bleus qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs, à qui nul ouvrage sur aucun sujet ne coûte, et qui pendant toute la vie que Dieu leur prête, n’ont affaire que de multiplier les preuves de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité. Il faut l’estimer, étant Italienne, d’avoir eu le cœur français et d’avoir rendu un dévouement sincère et désintéressé aux rois et au pays dont longtemps les bienfaits l’avaient nourrie ; le cas n’est pas si fréquent. Elle y a gagné du reste d’avoir écrit dans de beaux élans d’affection émue cinq ou six strophes ou pages qui méritent de vivre. Cette Italienne qui sait le latin a quelque souci de la phrase, et quelque sentiment des beaux développements largement étoffés (ibid., p. 166-167).

11On pourrait tout commenter : le ton condescendant qui devient injurieux, l’étiquette de bas-bleus sur laquelle Michèle Le Dœuff a déjà dit l’essentiel (Le Dœuff, 2000, p. 21-2414), l’éloge malgré tout, qui qualifie Christine de Pizan comme une humaniste (elle sait le latin et la rhétorique), voire une patriote — compliment de grand prix dans la bouche de Lanson. Ce que je retiens est l’énoncé « cinq ou six strophes ou pages qui méritent de vivre » ; il est à prendre au sérieux : l’histoire littéraire avec sa grande Hache a pour attribution de donner vie ou mort à une œuvre ou à un auteur15, l’histoire littéraire a pouvoir de vie ou de mort puisqu’elle est une cartographie littéraire. Christine de Pizan est sauvée, in extremis et mal en point, mais sauvée malgré la prétérition initiale : « Ne nous arrêtons pas à ».

12On peut d’ailleurs remarquer qu’elle a été nommée « Christine de Pisan » quelques chapitres plus tôt, au moment où Lanson évoque Jean de Meung et « les pieux esprits qu’il a scandalisés, Christine de Pisan, Gerson » (Lanson, 1912, p. 139), dans un moment où elle est moins dévalorisée puisque mise sur le même pied que Gerson dans la querelle sur le Roman de la Rose.

13Christine de Pizan est donc la seule autrice du xve siècle pour Lanson, pas une autrice majeure, pas même tout à fait souhaitable, mais tolérée.

14Il en va autrement au xvie siècle qui a une autrice-phare, Marguerite de Navarre. C’est la première autrice du livre qui va avoir des pages sous son nom, quoique situées dans le chapitre « Clément Marot » (comprenant quatre sous-sections dont : « 2. la Reine de Navarre », ibid., p. 236-239 et « 3. Clément Marot », p. 240-245), la première qui aura sa bio-bibliographie en note, très à jour car dans l’édition de 1912 de l’HLF, à la différence de l’édition originale, Lanson cite les travaux récents sur son œuvre, en particulier ceux d’Abel Lefranc parus en 1896, preuve qu’il est à l’affût des nouveautés critiques pour nourrir son travail, y compris sur les femmes.

15Les pages consacrées à Marguerite de Navarre sont averties et élogieuses ; elles comportent même une citation d’une de ses pièces de théâtre16, fait exceptionnel dans l’HLF, mais cela n’empêche pas Lanson de revenir à son leitmotiv : la spontanéité, deux fois alléguée, pour le sentiment religieux de la reine et pour son écriture17, ce qui lui permet un jugement final tranchant : « Elle manque et de métier et d’art. » (Lanson, 1912, p. 239). Le paragraphe final vaut la peine d’être cité tant il est en porte-à-faux avec les quatre pages d’éloges qui ont précédé :

Elle manque et de métier et d’art. Son écriture, comme disent nos jeunes, ne serre pas sa sensation. Elle a des morceaux exquis, qui restent engagés dans une sorte de blocage rapidement appareillé. Dans sa diffusion languissante et son abondance un peu sèche, on retrouve à la fois l’inculture esthétique du moyen âge et la facture lâche de l’amateur. Il était naturel que sa prose fût de meilleure qualité que ses vers : quand il s’agissait de conter et de causer, cette intelligente femme n’avait pas besoin d’être écrivain pour écrire excellement (ibid.).

16Une des meilleures autrices de son HLF l’est… sans « être un écrivain ». Malgré la contradiction apparente, on ne peut dire les choses plus clairement : les femmes — bonnes ou mauvaises dans leurs écrits — dérogent à la définition de l’écrivain que construit Lanson. Le refus de les intégrer à l’histoire littéraire n’est donc pas le fait d’un jugement négatif sur leurs écrits ; ceux-ci peuvent être mauvais ou excellents, ils ne feront jamais un écrivain de l’auteur de ces productions sans « art ».

17La deuxième (et dernière) autrice retenue pour le xvie siècle est Louise Labé. Aux côtés de Maurice Scève, elle appartient à ce que Lanson (et après lui le xxe siècle) appelle « l’école lyonnaise », elle-même seulement évoquée comme « première ébauche de l’esprit de la Pléiade » dans une histoire littéraire très téléologique. À Labé, Lanson accorde dix-sept mots, plutôt élogieux : « Louise Labé, la fameuse cordière, qui fit le sonnet mignard aussi brûlant qu’une ode de Sappho » (p. 276). Pourquoi un tel laconisme ? D’autant qu’il cite en note la dernière édition critique parue, celle de Charles Boy en 1887, la meilleure du xixe siècle, qui réunit une somme d’informations érudites (dont les « recherches sur la vie et les Œuvres de Louise Labé ») mais il n’en retient rien, manie un implicite biographique (« fameuse »), signale une intensité sensuelle et évoque une lignée saphique, que Labé revendique18. Voilà de nouveau cette « lignée de femmes auteurs » évoquée pour Pizan (mais alors qu’elle était jugée « insupportable », elle est ici plutôt valorisée). Ces rares mots de Lanson vont suffire à canoniser pédagogiquement Labé et ils vont être véhiculés, quasi intouchés, par les manuels tout au long du xxe siècle, tel celui de Lagarde et Michard, aussi expéditif que Lanson : « Outre Pernette Du Guillet, il faut citer dans le groupe lyonnais une autre poétesse, LOUISE LABÉ, la “belle cordière” (son marié était cordier), dont les sonnets sont remarquables par la sincérité des sentiments. » (Lagarde et Michard, [1956] 1985, p. 31 ; les choix typographiques sont ceux du manuel.) Un léger infléchissement vers la sincérité (pourtant sans pertinence en termes de lyrisme pétrarquiste) dissimule à peine l’emprunt : Labé n’aurait donc écrit que des sonnets, et ceux-ci sont légitimés par leur caractère autobiographique et leur intensité. C’est ce que Lanson a gravé dans le marbre de son HLF, pas négatif mais très partiel.

18Un dernier nom apparaît pour le xvie siècle, celui de Marie de Gournay, à peine mentionnée, non pas comme autrice mais comme éditrice de Montaigne, en un énoncé neutre : « un exemplaire des Essais, qui avec d’autres notes manuscrites servit en 1595 à faire l’édition de Mademoiselle de Gournay19 ».

19Quatre pages pour Marguerite de Navarre, dix-sept mots pour Louise Labé, c’est la récolte intégrale pour les autrices du xvie siècle. Ni Pernette Du Guillet, ni les dames Des Roches, ni Marie de Romieu, ni Anne de Marquets, pour ne citer qu’elles, ne sont mentionnées, alors qu’elles ont été récemment éditées ou étudiées au moment où Lanson écrit : Léon Feugère avait accordé de longs développements à chacune d’entre elles (et à bien d’autres) dans Les Femmes poètes au xvie siècle (Feugère, 1860, p. 63-6720) ; Les Rymes de Pernette du Guillet ont eu deux éditions, lyonnaises, la première par J.-B. Monfalcon en 1856 et la seconde en 1864 chez Scheuring ; La Puce de Madame Desroches est éditée en 1868 par Damase Jouhaust21 ; Prosper Blanchemain a donné l’édition des Œuvres poétiques de Marie de Romieu (De Romieu, 1878). Lanson reste hermétique à cet intérêt pour les œuvres de femmes déjà manifeste à la fin du xixe siècle. C’est délibéré et cela ne fera pas partie des repentirs enregistrés au fil des « Avertissements » successifs de l’HLF22. Il n’a quasiment pas touché au corps du texte de son livre au fil des multiples rééditions mais en revanche beaucoup aux notes et aux liminaires ; la physionomie générale du livre n’en pouvait donc pas changer, mais il pouvait prendre position dans ses avertissements successifs, dans les mises à jour bibliographiques, en fonction de son souci pédagogique, qui va évoluer vers l’ouverture de l’université aux étudiantes et aux enseignantes23. Mais l’étanchéité entre ses positions d’historien de la littérature et ses positions de pédagogue et de théoricien de l’éducation est très forte et reste difficile à expliquer.

Le xviie siècle, le « grand siècle » des femmes ?

20Lanson traite sous deux modes différents les autrices du siècle qui a sa préférence. Cinq autrices sont étudiées, représentantes d’une forme littéraire, voire d’un débat d’idées, et huit autrices sont évoquées, très laconiquement, sans œuvre véritable. Les cinq autrices étudiées sont Mademoiselle de Scudéry, Madame de Sévigné, Madame de Maintenon, Madame de Lafayette et Madame Guyon.

21Deux genres littéraires principaux sont évoqués pour ces autrices : le roman et la correspondance. L’épistolaire est traité par Lanson de manière assez singulière : « Dans ce grand nombre de correspondances, je choisirai celles qui n’émanant pas d’écrivains, éclairent le mieux l’histoire littéraire » (Lanson, 1912, p. 482) et dans ce cadre, son premier exemple est le roi Louis XIV. Il évoque ensuite plusieurs épistoliers avant d’en venir à deux exceptions :

Entre les Correspondances du xviie siècle, deux ont une valeur absolue qui les range au nombre des chefs-d’œuvre de l’art classique, quoiqu’il faille se garder d’y voir des œuvres d’art. Ce sont les lettres de Madame de Sévigné et de Madame de Maintenon (ibid., p. 484).

22Le système de Lanson est tout entier dans ces deux phrases, absurdes mais cohérentes : l’art (et c’est de l’art) ne peut pas être de l’art quand il est produit par une femme. Comprendre : ces correspondances sont de l’art pour le lecteur éclairé amateur de classicisme, alors que les productrices ne les ont pas conçues avec art. La ligne est difficile à tenir dans les pages qui suivent et qui sont embrouillées sur le plan de la logique. Lanson écrit de Madame de Sévigné qu’

[…] elle a une imagination puissante, une riche faculté d’invention verbale, deux dons de grand artiste […] en un mot, elle est artiste et comme telle, sa personne n’est pas la mesure de son œuvre ; par cette riche faculté de représentation qu’elle possède, elle se donne des émotions que la simple affection ne ferait pas naître, et elle émeut plus qu’elle n’a elle-même d’émotion (ibid., p. 486).

23Ou encore : « Madame de Sévigné écrivait naturellement, ce qui ne veut pas dire négligemment. » (Ibid., p. 487). Artiste ou non ? Lanson est un peu moins sévère pourtant que Nodier en 1835 (« ce qu’on ne saurait trop répéter, c’est qu’elle n’était pas auteur […] Madame de Sévigné n’est heureusement pas une femme de lettres », cité par Viennot, 2020, p. 187), mais il a besoin d’inscrire le déni esthétique dans l’éloge.

24Pour les lettres de Madame de Maintenon, il est moins ambigu : « Toute cette correspondance est d’un écrivain de premier ordre » (Lanson, 1912, p. 489).

25Mademoiselle de Scudéry, première représentante du genre du roman, est qualifiée et la preuve en est la notice bibliographique éditoriale et critique qu’elle a en note sous son nom ; en revanche, la description de son œuvre, qui commence bien, finit mal : « [L]es portraits trop vantés, sont trop embellis par un art doucereux pour avoir une grande valeur ou morale ou documentaire. La longueur de tous ses romans, s’ajoutant à leur fausseté, les rend illisibles. » (Ibid., p. 388). Elle est canonisée et discréditée d’un même geste, dans une hyperbate assassine.

26Comparée à elle, Madame de Lafayette en représente une version améliorée puisqu’elle pratique, à l’inverse, le roman « en miniature » (ibid., p. 489). Elle a toute une partie à son nom, comme Marguerite de Navarre, une bibliographie éditoriale et critique à jour en note, elle illustre un genre, le roman classique, et atteint, dans sa pratique, à la grandeur de Corneille : La Princesse de Clèves « est une transposition du tragique cornélien dans le roman » (ibid., p. 490). Tout qualifie l’autrice sans réserve.

27Madame Guyon, elle, arrive sur la scène littéraire pour illustrer la querelle du quiétisme (ibid., p. 573) et elle arrive comme « une femme de mœurs pures et d’imagination désordonnée ». Les lignes qui lui sont consacrées sont toutes aussi ambivalentes que ce premier portrait : elle a été considérée et soutenue un temps par Madame de Maintenon, puis par Fénelon, ce qui la qualifie, mais elle a été condamnée pour hétérodoxie ; de ce fait, ses « Torrents et autres ouvrages » sont cités sans évaluation autre que doctrinale. Intrigante suspension du jugement chez Lanson, peu enclin ordinairement à ce retrait. Voilà pour les cinq autrices qui atteignent une visibilité attestée.

28Huit autrices sont ensuite évoquées, de manière très allusive et très cavalière. Madame Deshoulières, n’est évoquée au sein de l’analyse consacrée aux « poètes légers » qu’en une phrase qui dit à la fois « la fadeur de ses idylles » et le « fond singulier de libre pensée » qui les habite (ibid., p. 565) ; une note sur la même page dit son lien à Fléchier. Jacqueline Pascal n’apparaît que dans une note (ibid., p. 455). Lanson s’attarde en revanche un peu plus sur les précieuses24, réparties en deux groupes. Le premier n’écrit pas vraiment [Rambouillet], il s’agit d’abord de Madame de Montausier, Madame de Sablé et Madame de Maure, qui « écrivaient des lettres » « à la phrase un peu compassée, un peu cérémonieuse et à longue queue », mais qui préfigure — toujours dans l’idée de progrès vers le classicisme — « l’excellent style » à venir des Bussy et Lafayette (ibid., p. 392). Pour le deuxième groupe de Précieuses, celui du salon de la vicomtesse d’Auchy (Marie-Charlotte Jouvenel des Ursins) présenté sans guillemets comme le rendez-vous des « précieuses ridicules » (ibid., p. 378 ; le titre de Molière fait office de taxinomie scientifique), il est constitué principalement de trois femmes présentées dans un étrange énoncé :

[…] la vicomtesse d’Auchy lit un jour une paraphrase de saint Paul ; elle a pour amies Madame de Mosny qui apporte une fois un roman et Madame de Saintôt, une ancienne actrice de la Foire, maintenant bas-bleu et fort écrivailleuse (ibid., p. 378).

29Lanson ne dit rien de plus. Ces femmes ont des objets littéraires en main qui pourraient être leur création… ou non. On comprend à mi-mot qu’elles seraient des autrices occasionnelles mais les verbes « lire » et « apporter » neutralisent l’acte créatif. Les compléments de temps « un jour », « une fois » signalent des accidents (le rapport à la littérature est accidentel chez ces femmes) et le substantif péjoratif « écrivailleuse » est éloquent. Lanson clôt ce passage sur le salon de la vicomtesse d’Auchy en reprenant l’expression méprisante de Chapelain, « cette Académie femelle ». En réalité, c’est toute sa phrase étrange qui paraphrase un passage d’une lettre de Chapelain à Balzac en avril 163825, tout en faisant disparaître le titre des œuvres qu’évoquait Chapelain. Car Madame d’Auchy est bien l’autrice des Homilies sur l’Epistre de Saint Paul aux Hébreux26. Madame de Saintôt (Marguerite Vion, sœur du poète Vion d’Alibray et épouse de Pierre de Saintôt) est bien une épistolière dont on connaît alors une partie de la correspondance manuscrite avec Voiture, qui vient justement d’être mise au jour (d’Estrée, 189427). Madame de Mosny28, quant à elle, a publié en 1637 Le Roman de Mélusine par M. L. M. D. M.29 (Madame La Marquise de Mosny). Si c’est bien à ce roman que Lanson fait allusion, il faut être averti pour le découvrir (« un roman »). Si son lecteur ou sa lectrice ne fait pas un travail d’exégèse, il ne comprend pas ces allusions qui invisibilisent et dégradent à la fois (chose difficile mais le pari est relevé) trois autrices.

30Lanson refuse les salonnières qui se prennent au jeu de l’écriture savante et ne se cantonnent pas au rôle d’hôtesse et de mondaines30. Ce qui est très surprenant, c’est qu’aucune d’elles n’est encore entrée en 2025 dans le canon des autrices du xviie siècle31 alors que Lanson, les évoquant (même aussi cavalièrement) dans l’HLF, les fait entrer dans l’histoire littéraire.

31Treize femmes donc pour ce « grand siècle », qui reste bien un grand siècle pour les femmes puisque Lanson n’en cite jamais autant.

32Il y a cependant de grandes absentes que Lanson ne pouvait pas ignorer : Marguerite de Valois et ses Mémoires délibérément effacés : il la connaît puisque dans les pages consacrées à Monluc, il fait une note pour renvoyer à d’autres mémoires, écrits par des hommes, avant que la note se termine par « Marguerite de Valois, etc. » (Lanson, 1912, p. 304, n. 1). Tout est dans le « etc. ». Que ce soit la première autrice de mémoires ne le retient pas32.

33Marie de Gournay et ses œuvres sont délibérément effacées aussi, alors que le nom de l’autrice est quatre fois évoqué dans l’HLF : une première fois comme éditrice de Montaigne en une phrase neutre (ibid., p. 322) et trois fois comme adversaire ridicule de Malherbe en quelques mots bien sentis, dont la mention des « colères gothiques de la demoiselle de Gournay33 ». Qu’elle ait fait œuvre de traductrice, de romancière, de poète, de critique, de théoricienne, de féministe… n’est pas envisagé. Elle ne fait pas partie des « auteurs ».

34Il manque bien sûr d’autres autrices du xviie siècle parfaitement identifiées en 1894 : le plus flagrant est l’absence de toute dramaturge, de toute conteuse34. La récolte est maigre avec ses treize autrices étudiées ou seulement évoquées et c’est pourtant la plus importante35 si on compare tous les siècles étudiés dans l’HLF. Et c’est aussi la plus audacieuse, canonisant paradoxalement (non sans blâme) trois autrices très marginales : Madame d’Auchy, Madame de Mosny et Madame de Saintôt.

Résister à « l’irrésistible féminisation de la culture36 »

Des chiffres

35Si j’ai bien compté, Lanson retient une autrice au xiie, une au xve, deux au xvie, treize au xviie, huit au xviiie et trois au xixe pour un total de 28 autrices pour l’ensemble de l’HLF, auxquelles s’ajoutent quelques ombres37 comme Marie de Gournay, Marguerite de Valois, Gilberte Périer, Madame de Motteville38, Marie Krysinska… Une petite trentaine d’autrices donc, dans les 1 185 pages de l’édition de 1912. Si on est loin des 91 noms de femmes cités dans l’index, c’est que beaucoup de noms de femmes cités ne sont pas des noms d’autrices mais d’actrices sociales : abbesses (Angélique Arnaud), actrices (Rachel), salonnières précieuses (la Marquise de Rambouillet, sa fille Julie, mademoiselle Paulet, Madame de Choisy, Madame de Longueville…), étrangères évoquées au détour d’une phrase ou d’une note (Isabelle de Gonzague, George Eliot…), lectrices et mécènes (la reine Elisabeth, Marie Stuart, Marie Leczinska, Madame de Montespan…), amantes ou admiratrices d’un auteur (Madame de Beaumont, Madame de Custine, Madame de Mouchy) ; une même femme peut apparaître sous plusieurs identités (Madame Scarron et Madame de Maintenon ; Madame Necker et Madame de Staël, Madame Périer et Gilberte Pascal…). Un tiers seulement des noms de femmes cités dans l’index désignent des autrices.

36Le constat est clair : Lanson ne suit pas du tout la courbe historique ascendante des pratiques d’écritures féminines. C’est là où il ne fait pas tout à fait une « histoire » littéraire. Pour en avoir une idée, on peut s’appuyer sur les chiffres de la production imprimée féminine établis par Margarete Zimmermann en 2010 (ils sont révisables à la hausse depuis quelques années) :

L’évolution quantitative des activités littéraires des femmes, au sujet de laquelle nous ne disposons pour l’instant que de données chiffrées très maigres, fondées sur des bibliographies, catalogues de bibliothèques et d’éditeurs anciens, représente un autre problème. Ainsi, du xvie siècle, nous héritons de 73 auteures et 157 titres, pour le xviie siècle de 134 auteures, avec plus de 750 titres, et pour la seule période de 1865 à 1885, de 770 auteures et plus de 2000 titres. Cet accroissement rapide de la production littéraire des femmes atteint un nouveau pic lors des années 1922-1925 : ici, on a enregistré plus de 1300 auteures et plus de 2700 titres (Zimmermann, 2010, § 28)39.

37La courbe est exponentielle. On peut aussi s’appuyer sur les chiffres plus récents donnés dans l’ouvrage collectif récemment coordonné par Martine Reid. Pour le xvie siècle par exemple, Éliane Viennot propose 119 autrices attestées, tous genres confondus (Reid, 2020, t. I, p. 338)40. Pour le xviie siècle, concernant les seules romancières, Joan DeJean établit que s’il n’y en a que trois dont les romans sont imprimés entre 1600 et 1641, elles sont dix-neuf au milieu des années 1690 et cette production féminine romanesque représente 33 % de la production romanesque sur la période 1687-1699 (Reid, 2020, t. 1, p. 607).

38Or, plus Lanson approche de son présent (où il est très ouvert aux productions masculines), plus il recule devant l’enregistrement des noms d’autrices et le xixe siècle est un désert pour les autrices (il ne retient que Staël, Sand, Madame de Rémusat et, sur le fil, dans des notes, Marie Krysinska et la Comtesse de Noailles). C’est bien une courbe descendante qui s’affiche chez lui, contre l’histoire. C’est cela qu’on peut appeler, sans polémiquer, être réactionnaire : freiner devant l’évidence de l’irrésistible féminisation de la culture. Certes, Lanson n’est pas le plus fermé et il y a un frémissement dans son travail par rapport à beaucoup d’autres, antérieurs. Dans Le Lycée ou Cours de littérature de La Harpe, achevé d’imprimé en 1804, et qui connaît « plus de quarante éditions avant 1860 », les femmes occupent 0,4 % du total des 19 volumes (Viennot, 2020, p. 183). C’est de cela que Lanson hérite et se distingue… un peu.

Des choix linguistiques

39Concernant le lexique des activités littéraires, Lanson évite systématiquement les mots au féminin ; il n’en emploie aucun, sauf si « Précieuse » désigne une activité littéraire. Que ce soit pour Marguerite de Navarre, Louise Labé, Mademoiselle de Scudéry, Madame de Sévigné, Madame de Maintenon, Madame Deshoulières, Madame Guyon, il accepte, avec prédilection, l’influence de la langue classique qui a largement déféminisé les activités féminines. Même là où les mots sont d’emploi aisé, Lanson les refuse : Sévigné et Maintenon sont évoquées pour leurs lettres, mais Lanson ne les qualifie jamais d’épistolières, Lafayette et Scudéry écrivent des romans mais ne sont pas des « romancières » (cela vaut aussi pour le xixe siècle où Sand n’est jamais désignée comme « romancière »). Sévigné a des dons de « grand artiste » (sic) : même l’épicène résiste au féminin et Maintenon est « un écrivain de premier ordre ». En revanche, si « écrivain » n’a pas de féminin pour Lanson, le seul féminin que j’ai repéré, pour désigner strictement une activité littéraire est le péjoratif « écrivailleuse » (Lanson, 1912, p. 378) qui lui vient tout naturellement. De l’art de trouver des féminins quand on les veut.

40Les noms de fonctions au féminin, non péjoratifs, ne désignent pas une activité littéraire mais une activité pédagogique et c’est le cas pour Madame de Maintenon, qualifiée d’« institutrice », d’« éducatrice » et de « directrice d’âme » (ibid., p. 488, 489 et 573 pour « institutrice » ; p. 488 pour « éducatrice » et p. 489 pour « directrice d’âme »)41 ; les mots féminins sont, sur ce plan, d’usage très aisé pour Lanson. C’est l’agentivité littéraire seule qui ne peut pas se féminiser. Et cela renforce son système esthétique fondé sur des qualités prioritairement masculines.

41En revanche, Lanson tient au substantif masculin « Précieux » qu’il emploie plusieurs fois et surtout dans la partie intitulée « Les Précieux et la langue française » (ibid., p. 403-406)42, ce qui lui permet de rédiger tout ce moment au masculin43. Il note bien qu’il y a principalement des précieuses mais, soit elles deviennent ridicules, comme on l’a vu, dans le salon de Madame d’Auchy, soit elles sont rachetées par leur classicisme et c’est le cas de Madame de Sévigné : « […] ses lettres mettent une note originale dans la littérature classique […] elle a des goûts de précieuse, d’exquise mais authentique précieuse. » (Ibid., p. 485).

42Le maniement des masculins et des féminins est donc concerté, sous-tendu par une bipartition genrée et clairement hiérarchisée du monde. L’effacement de l’agentivité littéraire féminine passe par ce refus linguistique de la morphologie du féminin.

Des « oublis » bibliographiques

43Lanson semble tout ignorer des recherches de Fortunée Briquet (Briquet, 1804), ou, en amont, de celles de Keralio (1786-1789). Le livre de Madame de Genlis, De L’Influence des femmes sur la littérature française (1811) est tu44. Il ne cite pas non plus les recherches plus récentes des hommes qui ont publié des ouvrages d’histoire littéraire genrée (Yves, 1853 ; Feugère, 1860). Le bibliophile Jacob (Paul Lacroix) ouvre son anthologie de 1832 par un « Aperçu historique sur les femmes littéraires de la France », clairement féministe : « depuis Sapho et jusqu’à nos jours elles nous ont prouvé sans cesse que le génie littéraire n’était pas un privilège de l’homme, qui s’en est arrogé tant d’autres qu’il lui faudra restituer un jour » (Lacroix, 1832, p. 2), et en appelle donc à un aggiornamento. Mais tout ce pan de l’histoire littéraire genrée n’intéresse pas Lanson, ni dans le proche passé, ni dans son immédiat présent, ainsi Les Muses Françaises, anthologie des femmes poètes d’Alphonse Séché en 1906, ne sera pas intégré aux notes bibliographiques qu’il ajoute scrupuleusement aux éditions successives de l’HLF. Il avait un matériel bibliographique et historiographique déjà conséquent à sa disposition qu’il n’a pas souhaité utiliser. Il ne peut pas ignorer la montée en puissance des femmes dans l’exercice public de la littérature ; il peut choisir de ne pas en rendre compte

44Lanson n’est pas systématiquement hostile aux autrices. Pour la période xve-xviie siècles, il l’est pour Christine de Pizan et pour le salon de Madame d’Auchy ; il est souvent condescendant (Marie de Gournay, Scudéry), il est parfois silencieux (et même silenciant), mais il est aussi, souvent, élogieux pour Marguerite de Navarre, Madame de Lafayette, Madame de Sévigné, Madame de Maintenon. Il arrive même à faire émerger des autrices très minorées (le salon de Madame d’Auchy). Il fait pourtant globalement un état des lieux défavorable aux autrices, moins en minimisant leur nombre qu’en les éliminant de certains domaines de la création (le théâtre principalement), et surtout en leur contestant sans relâche la volonté créatrice. Il n’a de cesse de leur ôter le bénéfice du chef-d’œuvre quand bien même il reconnaît un chef-d’œuvre dans une œuvre de femme.

45Ses deux choix idéologiques forts, qui sont la promotion de la littérature nationale et l’hypervalorisation du classicisme, vont avoir des effets tantôt positifs, tantôt négatifs : le patriotisme sauve Christine de Pizan (et, plus tard, « Marie Krysinska Polonaise », p. 1128, n. 245) ; l’hypervalorisation du classicisme va faire émerger beaucoup d’autrices classiques avec un trio de championnes (Lafayette, Sévigné et Maintenon) mais va aussi — a contrario — effacer l’agentivité féminine en déféminisant les mots des pratiques littéraires, exactement comme les grammairiens du xviie siècle l’avaient préconisé (Evain, 2008).

46Cela va peser sur tout le fonctionnement de l’école de la République, de la fin du xixe siècle jusqu’à la fin du xxe siècle en effaçant les autrices (sauf une petite poignée) de quasiment tous les manuels et toutes les listes de bac jusqu’à la fin du xxe siècle. L’HLF va nourrir et les pratiques pédagogiques et le canon des auteurs classiques pendant un siècle. Ce sont les coups de boutoirs des féministes dans l’édifice scolaire à la toute fin du xxe siècle (Broussin, 2018b, p. 442-446) qui vont commencer à ébranler ce canon scolaire tout masculin et exiger la présence d’autrices dans les manuels, dans les programmes du lycée et sur les listes de bac, dans les programmes des concours d’entrée aux ENS, dans les programmes du CAPES et de l’agrégation. Processus qui semble résolument en marche en 2025.

47Le problème théorique de Lanson est la définition de l’écrivain, pensé comme celui qui écrit avec art ; or l’art est incompatible avec l’expression spontanée de la nature et des sentiments qu’il attribue aux femmes46 ; c’est une ontologie féminine assez succincte mais figée et ininterrogée qui lui sert de soubassement idéologique : les femmes sont affectives et ont une facilité innée à l’écriture47, deux vertus qui les éloignent de l’art. Les meilleures des femmes le sont parce qu’elles sont viriles mais, même alors, elles sont en danger d’un retour de leur féminité ; il le dit pour Madame de Staël : « Si viril que soit son esprit, la femme en elle se retrouve par le peu de souci qu’elle a de systématiser sa connaissance ou ses idées, et par l’influence que la sensation, l’affection exercent à son insu sur ses conceptions les moins sentimentales. » (Lanson, 1912, p. 878) C’est toujours « à leur insu » que le processus créatif — avéré et dont le résultat est parfois hautement loué — advient chez les femmes. Toute acrobatie logique (jusqu’à défier le principe de non-contradiction) est possible pour respecter cette grille intangible : seuls les hommes sont à même de fabriquer de l’art. C’est encore ce que dira Lanson à la toute fin de l’HLF, dans la dernière note de la dernière page, à propos de la Comtesse de Noailles, absurdement qualifiée de « virtuose médiocre » : « elle a pu écrire avec des moyens techniques ordinaires quelques pièces qui sont de complets chefs-d’œuvre » (ibid., p. 1132). Jusqu’au bout, le constat est inchangé : les femmes, sans art, font accidentellement des chefs-d’œuvre. Leur production peut relever de l’histoire littéraire, pas elles ! « Cette intelligente femme n’avait pas besoin d’être écrivain pour écrire excellement. »