Une autre philosophie, un autre Lanson : quand les manuscrits clandestins changent la donne
1Peu de chercheurs ont la chance de contribuer à transformer durablement le système universitaire de leur temps, à marquer profondément les orientations de la recherche dans leur discipline, tout en réalisant des découvertes capables d’ouvrir de nouveaux champs d’investigation. Gustave Lanson aura été de ceux-là. Au-delà des débats méthodologiques et théoriques auxquels son œuvre a donné et donne encore lieu, force est de reconnaître l’impulsion qu’il aura donnée à la connaissance de la littérature en général, et à l’histoire littéraire en particulier, comme des disciplines scientifiques à part entière, c’est-à-dire comme objets de recherche mais aussi d’enseignement.
2À côté des ouvrages d’histoire littéraire et des monographies consacrées aux grands auteurs, Lanson aura également contribué à mettre en lumière l’un des champs de recherche les plus novateurs et les plus dynamiques des dernières années, celui des « manuscrits philosophiques clandestins », un domaine qu’il est même devenu inutile de présenter, du moins parmi les spécialistes des xviie et xviiie siècles. Permettez-nous donc de rappeler ici, pour ceux qui ne sont pas familiers de ces recherches, l’essentiel de cette découverte, puisqu’elle constitue le point de départ de cette présentation.
3C’est en 1912 que Lanson attira l’attention sur l’existence, dans les bibliothèques parisiennes (BnF, Arsenal et Mazarine) d’une trentaine de documents manuscrits, parfois en plusieurs exemplaires, composés vraisemblablement dans les premières années du xviiie siècle, dont le contenu rappelait de manière étonnante quelques-unes des idées les plus virulentes des grands auteurs des Lumières, des écrits dont certains avaient même été publiés dans la seconde moitié du siècle, en pleine effervescence des Lumières « radicales » (l’adjectif est de Lanson lui-même). L’article qu’il consacre à la présentation de ce corpus et de certains des auteurs qu’il a pu ou cru identifier, « Questions diverses sur l’histoire de l’esprit philosophique en France avant 1750 », paraît dans deux livraisons de la Revue d’histoire littéraire de la France (Lanson, 1912a, p. 1-29, 1912b, p. 293-317). Lanson esquissait alors un programme de recherches qu’il disait ne pas pouvoir accomplir de son vivant, même s’il lui restait encore de nombreuses années avant de mettre un terme à sa carrière. Il invitait cependant les « érudits » à « apporter quelques contributions précises à l’histoire si mal débrouillée encore du milieu intellectuel et moral qui a enveloppé et pour une large part déterminé les grands écrivains de la littérature française du xviiie siècle », afin de mieux comprendre la diffusion de « l’esprit philosophique » combattu par le pouvoir politique et religieux après 1750.
4Ce projet mit pourtant quelque temps à se réaliser et le corpus de la littérature clandestine n’intégra pas l’histoire littéraire et l’histoire des idées philosophiques avant plusieurs décennies. Il aura fallu passer par des recherches conduites à l’étranger avant que la recherche française ne s’y intéresse à nouveau, mais cette fois pour toujours : le livre précurseur de l’allemand Rodolph Brummer sur les publications de Naigeon publié en 1932 et surtout le travail de l’Américain Ira O. Wade, auteur en 1938 d’un ouvrage intitulé The Clandestine Organization and Diffusion of Philosophic Ideas in France from 1700 to 1750 (1938), constituent le point de départ d’une aventure intellectuelle unique. Les recherches de René Pintard sur les libertins du xviie siècle (1943), puis de Paul Vernière sur la diffusion de la pensée de Spinoza avant la Révolution (1954) montrent par la suite l’importance que ce corpus de l’ombre a pu avoir dans la diffusion de la pensée philosophique la plus radicale. Et c’est à partir des années 1960 seulement, cinquante années après la découverte de Lanson, que les manuscrits philosophiques clandestins font leur entrée officielle dans l’histoire des idées philosophiques, puis de l’histoire littéraire proprement dite1.
5Celle-ci prit sa forme actuelle grâce au groupe de travail international lancé dans les années 1980 par Olivier Bloch autour de l’inventaire de ce corpus2, travail colossal que Geneviève Artigas-Menant porte encore dans le cadre des activités du Centre d’Étude de la Langue et de la Littérature Françaises3. À la même époque, plusieurs thèses majeures (Benítez, 1978 ; Cotoni, 1984 ; McKenna, 1990) confirment l’importance d’un phénomène qui apparaît désormais, non pas comme une manifestation marginale de quelques esprits originaux, mais plutôt comme une lame de fond ayant profondément déterminé l’esprit philosophique du siècle des Lumières, en France mais aussi dans une bonne partie des pays européens.
6Le corpus des manuscrits philosophiques clandestins compte aujourd’hui près de 350 titres différents et plus de 3 000 copies identifiées, dispersées dans des collections publiques et privées, presque partout dans le monde, mais surtout en France et en Europe. Ce corpus est aujourd’hui consultable à travers la plateforme numérique Philosophie cl@ndestine4 sous la direction d’Antony McKenna et Maria Susana Seguin, et constitue l’objet des recherches de notre revue annuelle, La Lettre clandestine 5, fondée par Olivier Bloch et Antony McKenna, dont le trente-quatrième numéro est en cours de préparation.
7Or, si la recherche conduite ces dernières années semble confirmer certaines des intuitions de Lanson, dépassant largement les attentes esquissées en 1912, elle a également mis en évidence les points aveugles de la découverte, et au-delà, de la conception lansonienne de l’histoire littéraire et de l’histoire des idées philosophiques (pour autant qu’on puisse les séparer totalement au siècle des Lumières). Voici donc l’objet de cet article : mettre les conceptions lansoniennes de l’histoire littéraire et de l’histoire des idées philosophiques à l’épreuve des découvertes que ce critique a lui-même suscitées et des résultats de la recherche qu’il a lui-même appelée de ses vœux.
8Rendons tout d’abord à César ce qui revient à César, et à Lanson : la découverte d’un corpus qui, de prime abord, joue clairement un rôle stratégique dans sa conception de l’histoire de la littérature. Premièrement, les manuscrits philosophiques clandestins semblent confirmer l’idée de la littérature comme phénomène social. Ces écrits, dont Lanson constate dès le départ la circulation dans des milieux restreints (la nature proprement « clandestine » de ces écrits ne sera démontrée que plus tard, par Wade), témoignent à ses yeux d’une révolte souterraine et longtemps ignorée par la critique, parce qu’elle n’avait pas été imprimée, mais conçue et diffusée sous forme manuscrite, dans le but de mettre en cause les structures mentales (croyances, superstitions), sociales (religion, Église) et politiques (monarchie de droit divin) des premières années du xviiie siècle.
9Deuxièmement, d’un point de vue méthodologique, la nature hétéroclite de cette littérature de l’ombre impose, aux yeux de Lanson, le recours à l’érudition et à la philologie (la comparaison des copies manuscrites entre elles, et des manuscrits avec les imprimés), ce qui répond clairement aux critères de scientificité sur lesquels se bâtit, selon lui, l’histoire littéraire. Lanson en donne même un exemple lorsqu’il compare l’un des manuscrits conservés à la bibliothèque Mazarine (et que nous savons aujourd’hui être une version du traité écrit par Robert Challe, les Difficultés sur la religion adressées au père Malebranche 6) avec le traité imprimé par les soins de Naigeon, proche des Encyclopédistes, sous le titre Le Militaire philosophe : Lanson souligne comment l’éditeur a volontairement retranché des passages du manuscrit pour en changer la substance. Ainsi, l’écrit initialement déiste devient, grâce à son éditeur, un pamphlet matérialiste et athée, même si, de l’aveu même de Lanson, ces suppressions n’enlèvent rien au caractère sulfureux de la version initiale : « Jamais les Encyclopédistes ne seront plus enragés contre l’Infâme — dit Lanson à propos des « diatribes violentes de l’officier contre les hauts prélats et les moines et tous les gens d’Église » — : l’ancien lieutenant des Dragonnades ne leur a rien laissé à inventer sur ce sujet » (Lanson, 1912a, p. 29).
10Toujours sur ce point, l’article montre la nécessité d’étudier ces textes en tenant compte d’un ensemble de facteurs qui inscrivent la littérature dans la vie intellectuelle du siècle des Lumières : histoire du livre et de l’édition, rapports de police ou correspondances qui permettent de retracer non seulement l’histoire des textes mais aussi celle de leur circulation et de leur réception dans les différents cercles des Lumières. Il faudrait, expliquait l’auteur, non seulement recenser les copies conservées dans les différentes bibliothèques afin d’étudier l’époque et les conditions de leur production (Lanson connaît l’existence de copies dans les bibliothèques municipales de province), l’étendue de leur diffusion et leur rapport à l’imprimé, mais également les traces de leur réception, aussi bien dans les œuvres des grands penseurs du siècle que dans la littérature apologétique ou de controverse religieuse. Il insiste ainsi sur la dimension matérielle du phénomène (et notamment sur la place de la production manuscrite dans la diffusion des idées) tout comme sur sa dimension sociale (le corpus clandestin comme témoignage méconnu d’un phénomène collectif, concerté et organisé comme tel).
11Ce dernier point est central. L’identification des auteurs de cette littérature permet à Lanson, enfin, de montrer le lien nécessaire entre « l’homme et l’œuvre », et de faire de ces écrits la traduction de ce qu’on n’appelle pas encore la « crise de la conscience » (Hazard, 1935), mais un état d’esprit critique en gestation, qui n’aura qu’à éclater sous la plume de ceux qui, connaissant ces écrits, ont mis en valeur des idées qu’ils ont plus contribué à diffuser, voire à transformer ou à déformer, qu’ils ne les ont eux-mêmes élaborées. La construction de l’article est en ce sens éclairante : Lanson s’intéresse en premier aux auteurs à qui ces écrits sont attribués, en les classant par catégories sociales : il commence par les prêtres, Pierre Cuppé et Jean Meslier, puis les aristocrates (le comte de Boulainvilliers, le comte Plélo, auxquels il hésite à attribuer le Traité des trois imposteurs), « un officier de marine philosophe » (allusion à l’auteur du Militaire philosophe), les auteurs gravitant dans les milieux académiques (Lévêque de Burigny, Fréret, Dumarsais, Jean-Baptiste de Mirabaud). Ce n’est qu’à la fin, et avant un détour sur l’« origine maçonnique de l’Encyclopédie » qu’il évoque « la diffusion du spinosisme et la préparation de l’anti-Pascal » ainsi que les « morceaux divers », autrement dit les écrits anonymes, pour lesquels l’historien propose des attributions souvent erronées, reposant sur des témoignages encore incertains.
12Lanson aboutit ainsi à une conclusion avec laquelle les spécialistes de la littérature clandestine ne peuvent qu’être d’accord : « La transformation du mouvement philosophique que la librairie accuse après 1750 pourrait bien se rapporter plutôt à un changement de la tactique qu’à un changement des idées ; il se pourrait que les volontés après 1750 fussent devenues plus hardies, les passions plus emportées, que les barrières et les digues eussent cédé, et qu’ainsi on eût dès lors publié sans crainte ce qui auparavant se disait à huis clos et tout bas » (Lanson, 1912a, p. 3). L’historien fait ici preuve d’une liberté d’esprit certaine, et envisage de faire bouger les lignes historiographiques, en ramenant vers le premier xviiie siècle l’essentiel des idées des Lumières militantes. Après tout, « on trouve [dans les textes clandestins] déjà constitué et prêt à l’usage, tout l’arsenal des arguments critiques, historiques et philosophiques contre la religion et la spiritualité ou l’immortalité de l’âme : il semble […] que Voltaire n’ait eu qu’à s’y fournir » (Lanson, 1912b, p. 309). Lanson aurait pu remarquer que l’un des écrits qu’il attribue, à juste titre, au grammairien Dumarsais, intitulé Le Philosophe, constitue même l’essentiel de l’article éponyme, et ô combien symbolique des Lumières, de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert…
13Cependant, si l’historien semble prêt à faire bouger la ligne des idées, il n’affiche pas la même ouverture d’esprit quant à la constitution du canon littéraire. Ainsi, alors qu’il s’agit de reconstituer « l’histoire de la pensée philosophique » d’avant 1750, il ne peut s’empêcher d’établir une distinction nette entre « les grands écrivains tels que Fontenelle, Voltaire, Montesquieu » et les « ouvrages de second et troisième ordre, des Terrasson et des Deslande » (Lanson, 1912b, p. 308), et, en arrière-plan, pourrait-on dire, la masse de ces manuscrits, « ces médiocres […] ces oubliés qui […] ont précéd[é] » (Lanson, 1912b, p. 316) les génies, dans lesquels circulait « la pensée dangereuse et neuve » (Lanson, 1912b, p. 308). Lanson ignorait alors (mais peut-on lui en vouloir de ne pas avoir deviné ce que la recherche aura mis des années à prouver ?) que certains de ceux qu’il définit comme « les grands écrivains » du siècle faisaient eux-mêmes partie de l’obscur univers des manuscrits qu’il venait de découvrir, tantôt en tant qu’auteurs, comme Fontenelle ou Voltaire lui-même7, tantôt en tant que lecteurs ou éditeurs, comme Voltaire, mais aussi Diderot8 ou Buffon9, pour ne citer qu’eux.
14De fait, l’existence de la littérature philosophique clandestine vient remettre en cause la conception même du canon littéraire tel que Lanson le conçoit ailleurs, ainsi que les critères qui permettent de l’établir. Pour être les plus justes possibles, nous nous en tiendrons essentiellement ici à quelques exemples tirés des auteurs et des titres d’ouvrages que Lanson a pu connaître, en écartant des cas extrêmes que la recherche récente a pu mettre au jour.
15En effet, dans l’ensemble de ses écrits, Lanson souligne l’importance des genres littéraires, tels qu’ils découlent de la rhétorique classique, en tant que référence à partir de laquelle doit s’écrire l’histoire littéraire. Or, les manuscrits philosophiques clandestins échappent totalement à cette classification. Hormis quelques cas exemplaires, comme la Lettre de Thrasybule à Leucippe 10, les Lettres à Sophie 11, les dialogues du Telliamed (Maillet, [1748] 2024) et une poignée d’autres textes, les manuscrits ne se caractérisent pas par leur diversité générique. Composés rapidement, parfois par collage de sources diverses, pas toujours avouées, à peine reliées par quelques phrases, ils échappent le plus souvent au classement générique traditionnel et se présentent comme des traités aux titres presque interchangeables : Analyse de la religion chrétienne, La Religion chrétienne analysée 12, Doutes sur la religion 13, Examen de la religion 14, etc. Si on ajoute à cela le fait que, lors des copies successives, un même titre peut donner lieu à des familles de copies différentes (en plus ou moins de chapitres, avec ou sans notes, avec des compléments, etc.), force est de constater que la nature des documents est pour le moins labile et qu’elle répond peu aux exigences formelles des genres classiques. À quel titre de tels écrits peuvent-ils intégrer une histoire littéraire conçue selon les exigences de Lanson ?
16La dimension sociale de la littérature philosophique clandestine est également difficilement conciliable avec une histoire littéraire qui fait de l’homme l’une des clés d’explication de l’œuvre. Très souvent anonymes, ou diffusés sous des attributions fantaisistes (ce qui trompe Lanson dans quelques cas), les écrits clandestins semblent couper l’œuvre de son enracinement social. On peut dans ce contexte douter de l’efficacité de ces écrits, issus de groupes marginaux, parfois même d’individualités isolées (Meslier, Challe), dans une tentative de compréhension du milieu intellectuel des auteurs de l’Âge classique et des Lumières … Il en est de même quand on les considère du point de vue de leur réception, car il est difficile d’étudier à travers eux le public que désignent des œuvres parfois écrites dans le secret d’un cabinet de lecture, ou qui, échappant à leurs auteurs au gré des copies successives, finissent par trahir la pensée initiale de celui qui les avait composées (le cas du Militaire philosophe déjà mentionné n’est pas unique)15.
17Certes, les quelques références concrètes d’un texte à un contexte social ou culturel peuvent à leur tour devenir des pistes dans la recherche d’une attribution probable : la mention d’une expérience personnelle, comme c’est le cas du « militaire philosophe », voyageur des « Indes occidentales », ayant pris part aux dragonnades, aura permis d’identifier Robert Challe. Mais ces cas restent somme toute minoritaires, et la littérature clandestine semble exister et prendre du sens au-delà de l’identité des auteurs qui participent du mouvement. Ainsi, le Traité des trois imposteurs, dont l’attribution fait l’objet de plusieurs hypothèses, mais reste à ce jour indécise, n’en aura pas moins été l’un des écrits clandestins les plus influents du siècle des Lumières, non seulement en raison du nombre de copies conservées (plus de 120), mais en raison des nombreuses éditions dont il fait l’objet (d’abord en 1719, puis à partir de 1768)16. Il en est de même du Theophrastus redivivus, manuscrit que Lanson confond par moments avec L’Esprit de Spinosa (l’autre titre du Traité des trois imposteurs), faute de l’avoir vu, et qui a depuis peu été attribué à Guy Patin, aidé peut-être par Gabriel Naudé et Pierre Gassendi (Mori, 2022).
18Enfin, et pour nous en tenir à quelques points essentiels, le rapport du manuscrit à l’imprimé est en réalité bien plus complexe que Lanson ne le soupçonnait. Si l’historien avait compris l’importance du manuscrit en tant que choix intellectuel de la part des auteurs de la clandestinité philosophique, il n’avait pas perçu la relation complexe au monde du livre qu’entretiennent ces manuscrits. Le manuscrit ne précède pas forcément un imprimé qui exposerait l’auteur aux dangers de la censure. Le manuscrit est en soi une forme-sens de cette littérature, qui emprunte souvent à l’imprimé : c’est le cas des manuscrits clandestins qui diffusent la pensée de Spinoza (ce que Lanson ne manque d’ailleurs pas de signaler), dont l’efficacité argumentative est liée à leur dimension collective, et à la capacité de se transformer à chaque copie réalisée par un lecteur devenu à son tour philosophe17. De ce fait, la littérature clandestine échappe souvent à l’établissement d’une chronologie claire, ce qui rend difficile son inscription dans une histoire positive des idées et interdit toute tentative d’interprétation téléologique.
19On a donc, en 1912, un article qui non seulement signale ces manuscrits, mais en outre en indique l’importance et tente d’en repérer les auteurs ; un article qui cite le Traité des trois Imposteurs et le Theophrastus redivivus, qui nomme le curé Meslier et Boulainvilliers, Fréret et Dumarsais et qui compare le manuscrit du Militaire philosophe et ce qu’en a fait Naigeon (donc qui est conscient du travail de remaniement lorsque l’on passe du manuscrit à l’imprimé, et qui sait qu’un tel remaniement est non pas une affaire technique, mais un choix idéologique : quelques coupures, quelques ajouts peuvent transformer un athée en déiste et un déiste en athée, les deux cas existent). Autrement dit, une tentative qui déblaie le terrain profondément et qui n’est pas éloignée du tout de ce que nous faisons, nous, cent vingt ans plus tard. Ce sont en effet les thèmes qui sont traités de nos jours dans La lettre clandestine, dans Libertinage et philosophie, et dans les autres publications (dont des éditions de textes) de ceux qui, dans tous les pays, se rassemblent autour de ces revues.
20Or qu’est-ce qui se passe après cet article ? En France, pratiquement rien, et pour longtemps.
21On peut dès lors se poser la question : pourquoi a-t-il fallu si longtemps pour que la découverte de Lanson produise de tels effets ? On pourrait avancer qu’elle allait à contre-courant des certitudes ou habitudes de l’institution universitaire française, et en particulier de l’histoire littéraire — dont Lanson fut à la fois un rénovateur et un législateur — et de l’histoire de la philosophie — qui comportait alors des obstacles assez comparables. Si l’on y regarde de plus près, le double article initial de 1912 affirme un certain nombre de thèses, qui forment comme le socle épistémologique de ces recherches :
Les limites de la documentation imprimée
22Lanson s’interroge en effet d’emblée sur le rapport entre manuscrits et livres publiés, rapport essentiel pour dater l’affirmation et les progrès de l’incroyance. Si l’on se limitait à l’analyse de ce qui est publié (la « librairie ») — et « l’opinion vulgaire » demeure dans ces limites — il faudrait attendre la seconde moitié du siècle des Lumières pour constater de tels progrès : « Vue à vol d’oiseau, et saisie dans les lignes que tracent les grandes œuvres dont on se souvient, la littérature semble porter le témoignage que le développement de l’incrédulité radicale et violente ne se fit qu’après 1750. » (Lanson, 1912a, p. 2) Or c’est précisément ce préjugé courant que Lanson entend remettre en cause par le recours aux manuscrits :
J’ai des raisons de croire que c’est là une erreur, ou du moins une interprétation inexacte des faits. Sans que les livres âprement hostiles à la religion et hardiment négateurs aient manqué au début du xviiie siècle — c’est le talent et le bruit qui leur ont manqué, et leur existence a été brève, — la librairie donne au total raison à l’opinion vulgaire. Mais il faut remarquer que la librairie ne renseigne sur l’évolution réelle de la pensée que dans les temps et les pays où la liberté d’imprimer est entière. Ce n’était pas le cas en France au xviiie siècle […]. (Ibid.)
23C’est là une thèse forte, si l’on pense par exemple que le livre fondateur de Perrens sur les libertins, publié moins de dix ans plus tôt, s’appuyait uniquement sur les sources imprimées pour faire connaître le milieu qu’il étudiait18 — ce qui revenait à dire que l’incrédulité existait presque au grand jour (ce qui est possible) et qu’il était inutile de chercher ailleurs des arguments plus précis et plus radicaux que cette simple « incrédulité » (ce qui est très contestable). Si Lanson renversait ici une erreur commune (sur la chronologie de l’incroyance), c’était donc par un basculement dans les sources.
Ces manuscrits forment un ensemble significatif
24S’il ne prétend pas découvrir ces manuscrits, Lanson affirme révéler leur cohérence : « La plupart des œuvres dont je parlerai sont déjà connues. Mais on les a regardées isolément, sans les grouper, sans remarquer le mouvement qu’elles dessinent. Et on les a regardées dans des imprimés incomplets et tardifs. Ce sont les manuscrits, en leur état original et à leur date, qui sont intéressants » (Lanson, 1912a, p. 6 n.). La référence aux manuscrits permet donc de reconstituer l’ensemble d’un univers intellectuel. On a pu, pour résumer l’angle d’approche de Lanson, parler de « globalité » et c’est bien de cela qu’il s’agit : « L’idée qu’ils forment véritablement un ensemble, qu’il faut les analyser bout à bout, les comparer entre eux parce qu’ils constituent un corpus dont la signification réside dans sa globalité même, cette idée est la découverte que Lanson a léguée aux chercheurs du xxe siècle »19.
Le caractère systématique des thèses de cette littérature
25Il faut entendre par là non pas qu’elles forment un système explicite, comme ceux de Descartes ou de Spinoza, mais qu’elles dépassent le stade de la simple provocation, ou de la simple affirmation d’incrédulité, et qu’elles s’appuient sur un échafaudage d’arguments historiques ou philosophiques :
On rencontre, dès la fin du xviie siècle et dans les premières années du xviiie siècle, des négations hautaines, radicales, véhémentes, injurieuses, des négations cuirassées d’érudition, et soutenues de science ou de métaphysique, qui heurtent tout l’appareil de dogme, d’histoire et de philosophie sur lequel le christianisme repose. (Lanson, 1912a, p. 3)
26Donc : histoire contre histoire, philosophie contre philosophie — ce ne sont pas simplement des attaques à la marge contre le système (l’« appareil ») de la pensée chrétienne : c’est un autre appareil théorique, avec lui aussi son architecture complexe et structurée.
27Il ne suffit d’ailleurs pas de mentionner l’histoire et la philosophie : la critique s’étend même parfois jusqu’à assumer un sens politique et social. À ce sujet, Lanson mentionne certes, comme on s’y attendrait, Meslier : « Il est possible même qu’il n’en ait tant voulu aux prêtres que parce qu’ils étaient l’appui des rois. Son rationalisme ne s’irritait tant contre l’erreur et le préjugé que parce qu’ils perpétuaient l’injustice sociale. » (Lanson, 1912a, p. 19) Mais il ne se limite nullement à lui. Il cite aussi, parmi les écrits politiques, ceux du marquis d’Argenson (ibid., p. 6, n. 2). Et il remarque, à propos d’un manuscrit intitulé Recherches curieuses de philosophie : « Il est libéral en politique autant que hardi en science et en métaphysique ». Il faut remarquer au passage le mot « science » : en effet, Lanson ne semble pas estimer que les clandestins soient réactionnaires sur le plan scientifique (alors que c’est une idée qui a été souvent développée dans l’historiographie des libertins et des clandestins).
28Cependant, il faut également remarquer que ce lien à la philosophie est ici plus affirmé que démontré, sauf sur la question de Spinoza et, au passage, à propos de Descartes. Mais Lanson ne s’interroge ni sur Bacon, ni sur Hobbes, ni sur Gassendi. Ce n’est peut-être pas un hasard : ce sont des auteurs qui sont exclus, et pour longtemps, de l’institution philosophique, comme les libertins et clandestins sont exclus de l’institution littéraire. Ils sont, au mieux, ramenés au statut de minores, et leur pensée n’est pas analysée systématiquement, comme le sont celles de Descartes ou Leibniz. Le canon historiographique mis en place depuis Victor Cousin les néglige ou ne les mentionne que comme repoussoirs20. Il est dès lors peu probable que l’on s’attache à ce que leur doivent les manuscrits clandestins — ni à ce qui, de leurs doctrines, passe aux « grands auteurs » de la seconde partie du siècle par l’intermédiaire de ces manuscrits.
La diffusion de ces textes
29Lanson insiste sur la diffusion du contenu de ces manuscrits. Il mentionne, certes, leur prix élevé mais, alors qu’on pourrait en tirer l’idée que rares sont ceux qui peuvent les acheter, il y voit au contraire une corrélation avec leur vaste circulation (sans doute estime-t-il que c’est parce qu’ils sont très demandés que les prix montent) : « car ces manuscrits circulaient. Les copies s’en multipliaient. On les payait parfois assez cher. » (Lanson, 1912a, p. 4) Leur prix est alors un indice de leur popularité. En tout cas, pour nous qui connaissons aujourd’hui 3 000 copies (et parce qu’il faut aussi penser au nombre d’exemplaires détruits ou perdus et tenir compte du fait qu’un seul exemplaire acheté signifie souvent plusieurs lecteurs), il est clair que Lanson a absolument raison d’insister sur l’abondante circulation de ces documents et des idées qu’ils véhiculent.
30Dès lors on ne peut s’étonner de la conclusion qu’il tire de cette présentation :
[…] il y a pour un lettré mieux à faire que de charger brillamment, à la hussarde, Voltaire, Diderot et Rousseau, ou de donner des fantasias en leur honneur : c’est de préparer avec patience et avec conscience les moyens de les comprendre, de comprendre ce que réellement ils furent, ce que réellement ils firent.
31Autrement dit, c’est seulement quand nous connaîtrons « cette masse anonyme de laquelle ils se sont élevés » (Lanson, 1912a, p. 316) que nous pourrons y parvenir.
32Cette tâche suggérée aux lettrés et ces verbes au futur laissent penser à la création d’un nouveau chantier de recherches. Or il est tout à fait remarquable que Lanson lui-même continue, après cet article, à publier des monographies sur de grands auteurs, et des histoires générales de la littérature qui sont centrées sur eux, et non pas des ouvrages explorant ce champ sur lequel il a lui-même attiré l’attention. Dans son Histoire de la littérature française de 1895 le début du xviiie siècle ne comptait que huit pages consacrées à l’incroyance au début de celui-ci : le chapitre « Précurseurs et initiateurs ». Elles expédiaient rapidement la société du Temple et le salon de Ninon, peu redoutables pour le dogme, et s’attardaient un peu plus sur les dangers représentés par les cartésiens (Fontenelle) et par les théologiens eux-mêmes (Bossuet, bien imprudent lorsqu’il refuse tout intermédiaire entre la critique d’un dogme et l’athéisme ; les Bénédictins, ou Richard Simon, qui reconstituent l’histoire des textes et de l’Église avec les méthodes de l’histoire profane, donc la désacralisent ; Bayle, enfin, qui fournit la somme de savoir où ses successeurs n’auront qu’à puiser). Ces huit pages passent telles quelles dans les éditions successives ; celle de 1923, en deux volumes et illustrée, se contente d’ajouter un bref paragraphe sur d’autres ouvrages (notamment les utopies : Foigny, Tyssot de Patot…) pour montrer que « le mouvement de pensée qu’on appelle le xviiie siècle » commence dès la fin du règne de Louis XIV, et même dès 1680 (Lanson, 1923, t. II, p. 32-33). Mais les manuscrits clandestins n’y sont toujours pas mentionnés — alors que par ailleurs cette édition enregistre des évolutions importantes sur d’autres questions21.
33Il n’est pas sûr non plus que l’école lansonienne ait tiré toutes les conclusions des perspectives ouvertes par l’article de 1912. Ainsi, Daniel Mornet, qui fut non seulement professeur à la Sorbonne mais aussi président de la Société d’histoire littéraire et directeur de la Revue d’histoire littéraire de la France, donc assez représentatif de l’institution, s’intéresse certes à des sources manuscrites, par exemple dans son ouvrage de synthèse La Pensée française au xviiie siècle (Mornet, 1926), mais il s’agit des correspondances et non des manuscrits philosophiques. Il consacre ensuite un ouvrage essentiel aux Origines intellectuelles de la Révolution française (Mornet, 1935). On pourrait croire que c’est le lieu par excellence où l’on peut avoir recours aux manuscrits clandestins. Or ce n’est pas le cas. Le peu qu’il en dit (en les mêlant d’ailleurs aux imprimés) vient directement de l’étude de Lanson et c’est en fait une simple énumération sous le titre « Les maîtres cachés » : ils ne paraissent pas mériter une analyse détaillée. En fait, dans cet ouvrage, Mornet ne se limite pas aux livres, mais quand il a recours à des sources différentes, c’est le plus souvent à une autre sorte d’imprimé : les journaux (et de fait surtout les journaux parisiens) l’intéressent beaucoup plus que les manuscrits.
34Surtout, la position épistémologique adoptée semble exactement inverse. Ce que Mornet reprend principalement à Lanson, c’est la distinction entre les grands écrivains et les autres :
Notre étude se propose justement de rechercher quel a été exactement ce rôle de l’intelligence dans la préparation de la Révolution. Quelles ont été les idées des grands écrivains ; quelles ont été celles des écrivains de second, de troisième ou de dixième ordre, puisque ceux qui sont pour nous le dixième ordre ont été parfois, pour les contemporains, du premier ? » (Mornet, 1935, p. 24).
35On remarquera que la distinction des « ordres » ne vise pas à revaloriser des écrivains méconnus, voire anonymes (donc, par exemple, ceux qui ont rédigé ou confectionné les manuscrits clandestins) : elle sert plutôt à dévaloriser certains de ceux que leur siècle avait surestimés. Mornet est donc plus proche du Lanson de 1895 que de celui de 191222. Cette hiérarchie se manifeste dans le plan même de son ouvrage : chacune des deux parties aborde en premier les grands auteurs (« Les maîtres » dans la première, « les chefs » dans la seconde), puis la diffusion parmi les écrivains, puis la diffusion générale. On est bien dans une logique de l’émanation.
36Mornet insiste sur le peu de diffusion et donc d’influence des écrits de la première moitié du siècle : « Les œuvres de Le Laboureur et de Boulainvilliers ne sont pas publiées. Sans doute elles circulent en manuscrits ; un correspondant de Montesquieu les achète et marque que “beaucoup de gens les possèdent”. Mais “beaucoup de gens” cela ne peut signifier que quelques douzaines » (Mornet, 1935, p. 28). On avouera que le raisonnement est plutôt curieux : on a une source qui dit « beaucoup » et on traduit par « fort peu ». Et on peut lire plus loin : « Jusque vers 1750, ceux qui attaquent le principe même de la religion, la foi, sont assez nombreux, mais leurs ouvrages, le plus souvent manuscrits, n’ont qu’une diffusion limitée » (Mornet, 1935, p. 525)23.
37En fait, alors que Lanson insiste sur le caractère de « masse » de ces écrits, Mornet tend au contraire à les reléguer dans l’exceptionnel. C’est-à-dire à annuler ce qu’avait de qualitatif la découverte lansonienne, pour la réduire à un ajout quantitatif — et quantitativement faible. Sa démarche adopte dès lors une direction inverse : Lanson — du moins celui de 1912 — part des imprimés pour montrer qu’il est plus intéressant d’étudier les manuscrits dont ils sont issus ; Mornet, en revanche, résorbe l’intérêt des manuscrits dans les imprimés auxquels ils donneront naissance24.
38Il ne s’agit pas ici de négligences individuelles. Au fond, la structure de l’histoire littéraire était en tant que telle rétive à la prise en considération de ce monde des manuscrits philosophiques clandestins25. Celle-ci en effet aurait heurté ses présupposés normatifs et individualistes. C’est peut-être pour cela que la continuation de la découverte de Lanson a dû venir de l’étranger, où les contraintes intellectuelles étaient sans doute différentes. Et ce n’est peut-être pas par hasard qu’elle fut ramenée en France par Olivier Bloch, un spécialiste de Gassendi, c’est-à-dire d’un de ces philosophes marginalisés par l’Université, laquelle répétait sans critique les jugements péjoratifs de Descartes à son sujet. En prenant au sérieux Gassendi et en lui rendant sa place dans l’histoire de la philosophie, Bloch se préparait à relire l’histoire de la modernité intellectuelle à partir de ce qui avait été jusque-là à l’arrière-plan. Il rompait ainsi avec une pratique de l’histoire de la philosophie qui n’avait pu, à la fin du xixe siècle et au cours du xxe, s’arracher au lit de Procuste cousinien (tous les systèmes rangés dans la série à quatre places sensualisme/idéalisme/scepticisme/mysticisme) qu’au prix d’un nominalisme du grand système, qui aboutissait à rejeter toute la vie réelle de l’histoire des idées dans la doxographie.
39Dès lors, on peut inverser la question : pourquoi Lanson s’y est-il, même temporairement, intéressé ? Il faut interroger sa conception de l’histoire littéraire et peut-être ses aspects contradictoires. On peut y accéder en procédant notamment à partir des écrits méthodologiques, rassemblés dans le volume Méthodes de l’histoire littéraire (Lanson, 1925). On y décerne deux grandes tendances.
40La première est le culte du fait unique et du grand auteur. C’était déjà affirmé dans la préface de l’Histoire de la littérature française en 1895 : « l’histoire littéraire n’a pour objet que la description des individualités ; elle a pour base des intuitions individuelles. Il s’agit d’atteindre non pas des espèces, mais Corneille, mais Hugo » (Lanson, 1895, p. VII). Des individualités, mais pas n’importe lesquelles : « l’étude des puissantes individualités qui sont l’objet propre de l’histoire littéraire et l’instrument efficace de la culture littéraire » (Lanson, ibid., p. XI-XII). La conférence de 1909 le redit fortement : Racine ne saurait ni être assimilé à des créateurs de moindre envergure, ni considéré comme un exemple parmi d’autres : « Chaque fait est unique en son espèce, non par accident, mais par essence : c’est ce qui fait la différence du texte littéraire et du document d’archives. Ailleurs, même en histoire, on peut s’attacher au général et faire abstraction des différences individuelles. Nous, même en cherchant le général, nous retenons les différences individuelles. » C’est donc le statut même de l’histoire littéraire comme projet scientifique et comme discipline qui est en jeu dans cette promotion de l’individu et de ces différences :
Nous nous confondrions dans l’histoire et dans la philologie, si nous ne les retenions pas. Pouvons-nous ne prendre dans Racine que ce qu’il a de commun avec Pradon et Quinault ? Ou ne regarder en lui que ce qu’il a légué à Campistron ? Non, si Racine nous intéresse tant, c’est parce qu’il est Racine, pour ce qui n’est que dans Racine (Lanson, 1925, p. 27).
41C’est même au nom de ce principe que Lanson refuse l’assimilation de l’histoire littéraire aux sciences de la nature, tout en insistant sur la nécessité de la vérification érudite, mais maîtrisée : « À la rigueur, Taine pourra déterminer la tragédie du xviie siècle, mais comme individus, il atteindra tout au plus Pradon ou Quinault, échantillons du lot des médiocres, jamais Racine, la combinaison de génie personnel une seule fois réalisée » (ibid., p. 28). Même le rapprochement avec l’histoire a une limite : comme l’histoire tout court, l’histoire littéraire, certes, étudie le passé — « Mais, ce passé, nous le ressaisissons dans des réalités encore présentes, qui sont les œuvres littéraires : semblables en cela aux seuls historiens de l’art, nous sommes face à des chefs-d’œuvre qui constituent “des possibilités permanentes d’excitation intellectuelle ou sentimentale” » (ibid., p. 29). À l’individualité de l’auteur correspond donc, au moins en partie, l’individualité du lecteur qu’est d’abord l’historien — qui s’adresse lui-même à d’autres lecteurs.
42À cette première tendance s’en oppose cependant une seconde, une pratique, théorisée : l’explication de texte. Car en même temps que Lanson lutte contre la réduction tainienne de l’histoire littéraire au modèle des sciences, au nom du caractère irréductible de l’individualité, il combat aussi les excès de celle-ci du côté du critique : même s’il y a une part nécessaire et légitime d’« impressionnisme » dans la lecture, celle-ci doit être limitée et encadrée par le maximum d’objectivité possible — et l’on voit ici réapparaître une méthodologie qu’il faut bien appeler scientifique. Elle est rappelée dans une énumération presque interminable :
Étude des manuscrits, collation des discussions d’authenticité et d’attribution, chronologie, bibliographie, biographie, recherches de sources, dessins d’influence, histoire des réputations et des livres, dépouillements de catalogues et de dossiers, statistiques de versification, listes méthodiques d’observations de grammaire, de goût et de style, que sais-je encore ? Tous ces moyens d’étude si lents, si délicats, et qui accablent la paresse ingénieuse pressée de conclure, sont des procédés de contrôle, de réduction et d’interprétation dont l’utilité est de jalonner si bien notre route qu’il nous devienne impossible, malgré toutes les tentatives du dedans, de nous en écarter. Notre but est de réduire au minimum indispensable et légitime la part du sentiment personnel dans notre connaissance, en lui donnant toute sa valeur. (Ibid., p. 34-35)
43On voit là se mettre en place une machine destinée à un rassemblement exhaustif26 des données qui permettent d’approcher la singularité au plus près et de la défendre contre les dangers qui la menacent. Contre quels défauts s’agit-il de mettre en garde ? D’abord contre l’exaltation indue de ce sentiment personnel si nécessaire, lorsqu’il échappe au « contrôle » ; mais aussi contre la rhétorique qui se substitue à la lecture directe des textes et a longtemps détourné les élèves de cette relation précise avec le document écrit. Heureusement, face aux « petits Brunetière » qui débitent devant les classes des leçons d’histoire littéraire — « Certains professeurs, depuis longtemps, maintenaient que toute connaissance littéraire doit venir du commerce direct et familier des textes, que plutôt que de disserter sur les œuvres, il fallait les faire lire, et que la seule lecture profitable en classe était l’explication précise et détaillée » (Lanson, 1925, p. 55). Cette explication est résumée en une formule frappante : « trouver dans une page ou une œuvre d’un écrivain ce qui y est, tout ce qui y est, rien que ce qui y est » (ibid., p. 40). On pourrait se demander si un tel exercice est destiné aux classes de lycéens ou à la recherche scientifique, mais visiblement pour Lanson les deux sont liées inextricablement27.
44Il reste à se demander qui a inventé cet exercice :
L’explication des textes est identique en son essence à l’exégèse pratiquée dans les sciences religieuses et dans la philologie grecque et latine.
Il est clair qu’elle ne pouvait manquer de s’organiser, lorsque les textes français se trouveraient dans une condition analogue à celle des textes sacrés, ou des textes de l’antiquité classique.
Ce jour est venu quand les textes français sont devenus objets d’étude, quand ils ont, en vieillissant, perdu pour les nouvelles générations cette clarté apparente d’expression et d’idée dont le premier public se contentait ; enfin, quand les écoles et les collèges s’en sont emparés pour en faire les instruments de l’éducation de la jeunesse. (Lanson, 1925, p. 52)
45On est donc non devant tel ou tel auteur, mais devant des corpus. Dès lors, l’« exercice » mis en place pour parer au « bavardage » rhétorique n’a plus de raison valable de s’appliquer seulement aux « grands textes ». Il peut fonctionner aussi sur des ensembles tels que les manuscrits philosophiques clandestins : on peut tout à fait, en reprenant les rouages décrits ci-dessus, étudier les manuscrits, discuter authenticité et attribution, établir la chronologie, dépouiller les catalogues et ainsi de suite. Plus rien ne s’oppose à leur promotion comme objets d’étude légitime — si ce n’est la thématique de la puissante individualité. Mais si l’on découvre aussi une autre sorte de puissance dans ces autres sortes d’individualités ?
46Ainsi, la position de Lanson implique à la fois le culte du grand auteur (puisqu’il s’agit de faire apparaître la beauté — et le caractère implicitement irremplaçable d’un texte) et l’élaboration d’une technique (documentation, analyse philologique, comparaison) qui, parce qu’elle peut s’appliquer à des corpus collectifs, est capable de s’extraire de ce modèle et s’en extrait effectivement dans la recherche sur les manuscrits clandestins.
47On peut ainsi faire l’hypothèse que la technique de l’explication de texte constitue un instrument, une machine qui, en 1912, a ici « marché toute seule », sans la structure interprétative qu’elle était censée servir.

