Colloques en ligne

Stéphane Zékian, Sarah Al-Matary et Alexandre de Vitry

Introduction

1Gustave Lanson est passé à la postérité lesté d’un mythe tenace, qui a longtemps dissuadé d’aller le lire de plus près. La chose était entendue dès le milieu du xxe siècle. Lanson, c’était l’homme des petites fiches, des bibliographies, c’était le sourcier frénétique : l’incarnation parfaite, en somme, d’un positivisme étroit. Spécialiste de Charles Péguy, en tant que telle bien placée pour connaître les ressorts de cette mauvaise réputation, puisque Lanson peina à se défaire du masque caricatural que lui avait collé le polémiste, Simone Fraisse en faisait le constat dans les années 1970 : « Le lansonisme est une accusation que les contestataires d’aujourd’hui jettent volontiers à la tête des universitaires, comme s’il s’agissait d’un péché capital contre l’esprit. » (Fraisse, 1973, p. 181).

2Ces turbulences n’avaient à vrai dire attendu ni l’hostilité soixante-huitarde aux mandarins ni l’essor du structuralisme dont certains représentants — Barthes, par exemple — n’ont pas toujours méprisé l’histoire littéraire. Figure centrale de l’université républicaine, Lanson semble avoir souffert d’un crédit inversement proportionnel au pouvoir institutionnel qui fut le sien, comme auteur de manuels (son Histoire de la littérature française, maintes fois rééditée après sa première parution en 1895, sert encore de base aux Lagarde et Michard), comme professeur de Sorbonne, comme directeur de l’École normale supérieure. Pionnier dans des domaines aussi divers que ce qu’on appellera la critique génétique, les théories de l’intertextualité, les études de réception ou la sociologie du fait littéraire, Lanson a incarné la modernité avant de représenter la tradition. Contre le monopole de la rhétorique et l’omniprésence du latin, favorable à des réformes ouvrant l’enseignement secondaire à un plus large public, il a été violemment attaqué à la veille de la Grande Guerre par les ennemis du nouvel ordre disciplinaire et de la démocratie, chahuté ensuite par une génération pressée de tuer ses pères, où le jeune Sartre n’était pas le dernier à railler le vénérable professeur (Beauvoir, 1981, p. 237), et plus généralement brocardé par les avant-gardes (Leroy-Terquem, 2010). S’il passa longtemps pour un maître à penser, Lanson fut aussi un repoussoir à usages multiples. Malgré les profondes différences de leurs bagages idéologiques, de leurs intentions et de leurs arguments, les contestataires ne manquèrent jamais autour de la statue du commandeur. Ses détracteurs contestaient-ils en détail l’œuvre abondante laissée par le « codificateur » (Fraisse, 2002) de l’histoire littéraire ? Ou s’en prenaient-ils seulement, à travers lui, à l’institution elle-même ? Quelle part les écrits de Lanson occupent-ils réellement dans les salves critiques qu’il n’aura cessé d’essuyer ? La question se pose déjà de son vivant. Ses contemporains avaient-ils feuilleté plus que ses manuels et les monographies où il exposait des études de cas ? Le reste, dispersé, est en effet longtemps resté d’un accès plus difficile. Les articles méthodologiques de Lanson ? Péguy, pourtant intarissable dans ses attaques, « ne les a sans doute pas lus » (Fraisse, 1973, p. 185). En alla-t-il autrement au cours des décennies suivantes ? Pendant la querelle de la Nouvelle critique, il fut souvent reproché à Barthes de ne connaître Lanson que par ouï-dire, de forger un fantôme de toutes pièces pour mieux le combattre. Selon Raymond Picard, Barthes « affecte de croire qu’ils sont tous [les travaux universitaires] inspirés par un lansonisme appauvri, méconnaissant ainsi Lanson aussi bien que l’extrême diversité des méthodes actuellement pratiquées dans les universités […]. » (Picard, 1965, p. 83-84). Finalement, n’a-t-on pas longtemps assimilé Lanson à un lansonisme qui, lui aussi, avait capté son nom ?

3Si un antilansonisme défini très sommairement put tenir lieu de ciment minimal aux approches alors novatrices du fait littéraire, le lansonisme lui-même ne se laisse pas si facilement circonscrire. Comme on l’a souvent écrit après la mort de Lanson fin 1934, et plus encore à partir des années 1950, ce qui fut baptisé lansonisme représente un désaveu partiel, sinon une trahison du patron dont il se réclame. En ce sens, les lansoniens eux-mêmes seraient, à leur tour et paradoxalement, venus étoffer les rangs déjà bien fournis des adversaires de Lanson. C’était l’idée d’Antoine Compagnon, en 1983, quand il cherchait non plus seulement à « innocenter Lanson du lansonisme », mais à « sauver Lanson du lansonisme » (Compagnon, 1983, p. 163 et p. 210). Vingt ans plus tôt, Étiemble s’insurgeait déjà contre ceux qui, à son goût, se réclamaient trop hâtivement de Lanson, sans avoir médité sa pratique :

Au nom usurpé du lansonisme, les épigones les moins doués, et par conséquent les plus obstinés du vieux maître, vécurent un demi-siècle durant comme si son postulat fût nul et non avenu : pour eux, les compilations biographiques les plus vaines, l’anecdote, l’accessoire, composaient l’essentiel du travail des comparatistes, le seul en tout cas qui fût de leur ressort. Certains représentants de l’école française appliquèrent mécaniquement à la littérature comparée cette caricature de la méthode lansonienne : alors que, dans l’esprit de Lanson, les recherches historiques, probes, précises, préludaient à l’étude littéraire, à la jouissance des œuvres (et garantissaient du même coup l’amateur contre la critique cavalière, dont Jules Lemaitre, ou tant d’autres feuilletonistes, donnaient alors des exemples brillants, navrants), ces zélotes prétendirent borner aux travaux d’histoire ceux de littérature, fût-elle comparée. (Étiemble, 1963, p. 68, nous soulignons).

4Mettre à nu ce « nom usurpé du lansonisme » : telle fut la démarche commune aux critiques soucieux de clarifier le partage de cet héritage disputé, en distinguant notamment Lanson de disciples moins inventifs (Gustave Rudler, par exemple) ou attaqués avec une certaine mauvaise foi (c’est le cas de Daniel Mornet, victime expiatoire de son ancien condisciple Lucien Febvre dans un célèbre article des Annales) (Febvre, 1941, p. 113-117). La clarification se fit pourtant attendre, et pour cause : il n’y avait pas consensus sur la nature de cette usurpation. Elle renvoyait, pour les uns, à un excès d’histoire, pour d’autres, à un défaut de sociologie. De fait, R. Picard avait beau affirmer qu’« une commune aversion pour Lanson ou même pour [son élève] Mornet ne saurait faire miraculeusement l’unité du marxisme et de l’existentialisme, à plus forte raison de telle tendance fractionnelle du marxisme et de l’existentialisme » (Picard, 1965, p. 10), les écrits de Lanson n’en ont pas moins été pris au sérieux, fût-ce avec des réserves, par la critique marxiste. Mieux, celle-ci s’employa à préserver de ses épigones autoproclamés l’auteur de l’Histoire de la littérature française. En 1953, La Nouvelle critique affirme ainsi que « l’œuvre de Lanson mériterait une étude approfondie », parce qu’elle offre « une histoire de la littérature, non scientifique, certes, mais honnête » (Varloot, 1953). Lanson est alors soigneusement distingué de ses successeurs, mais pour des raisons inverses de celles qui sont en général mises en avant. Jean Varloot, spécialiste du xviiie siècle, fait grief à Henri Peyre, professeur de littérature française à l’université de Yale, de s’être écarté de la vraie voie lansonienne en cherchant à « éviter toute explication sociologique, à la mode de Lanson » (Varloot, 1953, p. 302) :

[…] les critiques bourgeois s’efforcent de séparer complètement l’histoire de la littérature et l’histoire de la société. Les efforts d’un Lanson, si limités, si insuffisants fussent-ils de notre point de vue, partaient encore d’un principe matérialiste qui est devenu insupportable à la réaction. Mais en cherchant l’explication de la littérature dans la littérature, on ne trouve plus que le néant, et pour tenter d’expliquer malgré tout, ces messieurs sont amenés à de telles contradictions, à de telles absurdités que seul le bon Dieu est capable de les en sortir. (Ibid., p. 305)

5Douze ans plus tard, le même Henri Peyre préfacera un important recueil destiné à réhabiliter la figure malmenée du maître (Lanson, 1965). On le voit, Lanson est régulièrement défendu contre des disciples jugés trop sélectifs, mais tantôt c’est au nom d’une jouissance littéraire pure au contact direct des textes, tantôt à celui d’un nécessaire retour à la science historique des œuvres. Bref, on est toujours le lansonien de quelqu’un — entendre : un mauvais lecteur de Lanson. Paradoxalement, ce ne sont pas toujours les lecteurs les plus fidèles qui ont ramené Lanson sur le devant de la scène. Comme Flora Champy le montre au sein du présent dossier, ces dernières années, les essais féministes de Jennifer Tamas et de Julien Marsay ont braqué les projecteurs sur Lanson, mais en ne le dévoilant pas au grand public sous son meilleur profil…

6C’est pour tenter d’y voir plus clair dans ces projections, dans ces revendications multiples et souvent contradictoires, que nous avons imaginé le colloque dont Fabula accueille les actes. Au moment où paraît Gustave Lanson, 1857-1934. Itinéraire d’un professeur de la République, la somme que l’on attendait sur cette figure plus jugée que lue (Jey, 2025), il semble désormais possible, non seulement de lire Lanson, mais d’interpréter les manières dont il a été lu. L’objectif n’est pas celui d’une réhabilitation (au demeurant bien inutile), mais d’un réexamen détaché de toute téléologie, promesse d’une meilleure compréhension de la trajectoire suivie par les études littéraires françaises au xxe siècle.

7Les articles ici réunis prennent au sérieux cette invitation à « lire Lanson » tout en lisant ses « lecteurs » contemporains ou posthumes, jusqu’à nous. Claude Coste analyse par exemple comment, à la fin des années 1930, trois essayistes − le républicain Jean Schlumberger, le fasciste Robert Brasillach et le marxiste brechtien Bernard Dort − se positionnent face au Corneille de Lanson, mais aussi comment ils se lisent. En dépit de couleurs politiques contrastées, tous prouvent l’actualité de Corneille, à distance d’une histoire littéraire envisageant uniquement les œuvres dans leur contexte de production. Sensible à ce qu’on appelle l’influence, sans jamais donner à cette notion des contours notionnels stables, Lanson « ne conçoit pas autrement que Bourdieu les études d’influence », affirme Jérémy Naïm, prenant par ailleurs acte de ce qui sépare au demeurant Lanson du sociologue, si sévère à son égard.

8Lire Lanson, c’est donc d’abord reconnaître en lui le lecteur. Même quand il prépare un simple manuel, le professeur se documente avec soin. Certes, il ignore — sciemment ou non — telle référence comme l’ouvrage de Félicité de Genlis De l’Influence des femmes sur la littérature française (pourtant en adéquation avec certaines de ses vues), mais il consulte les travaux récents d’Abel Lefranc sur Marguerite de Navarre et soumet à Gaston Paris les pages de l’Histoire de la littérature française consacrées au Moyen Âge. Sans Lanson, l’étude des corpus médiévaux serait restée l’affaire d’une poignée d’experts ; il a contribué, explique Ursula Bähler, à intégrer le Moyen Âge à notre histoire littéraire, sans pour autant le nationaliser, comme les spécialistes avaient été amenés à le faire en un temps où les concurrences entre les empires se jouaient aussi sur le terrain savant. Chez Lanson, l’esthétique prime sur l’idéologie, même si « cette désidéologisation s’accompagne, en réalité, d’un autre type d’idéologisation, celui, précisément, de la parole canonisante » (Bähler). Lanson s’avère donc un peu plus qu’un vulgarisateur. L’air de rien, son Art de la prose (1908) fonde ce qui deviendra la stylistique. Éric Bordas tisse ici le fil qui mène de Lanson à Gilles Philippe, en passant par Charles Bruneau, et même par le Roland Barthes du Degré zéro de l’écriture, tout en pensant par ce biais, de manière critique, une forme d’opposition paradigmatique contemporaine aux principes mêmes de la linguistique. Quant à Martine Jey, elle montre ce que la littérature comparée et l’histoire de l’art doivent à Lanson.

9Notre dossier reconstitue des lignées ; il enregistre aussi des ruptures d’héritage : si les sociologues reconnaissent l’importance de Lanson, comme en témoignent les trois manuels disciplinaires qu’étudie François Demont, ils considèrent également que Lanson n’a pas de véritable continuateur, même si — Joseph Jurt en rend compte — Lucien Goldmann et Pierre Bourdieu ont, à leur manière, réalisé le programme que Lanson avait brossé à grands traits dès 1904. Non content de concilier approche internaliste et approche externaliste des textes, Lanson s’est en effet montré attentif à leur matérialité, à leurs modes de diffusion, aux pratiques de lecture. Sa méthode a peut-être manqué d’une terminologie propre, apte à donner à son histoire sociale de la littérature une véritable consistance théorique. Cependant Lanson ne prétendait pas rivaliser avec la sociologie d’Émile Durkheim ou de Gabriel Tarde, laquelle visait à dégager des lois : pour lui, l’histoire littéraire devait discerner des spécificités individuelles afin de fournir le matériau que généraliserait ensuite la sociologie. Évaluer la part de l’individualité dans la création littéraire et déterminer si une approche causale ne menaçait pas cette individualité mobilise alors aussi bien Lanson que les tenants de l’ancienne critique non universitaire − Sainte-Beuve, Taine, ou Paul Bourget −, note Adrián Valenzuela Castelletto, qui précise qu’entre Lanson et les psychologues, il y a plus souvent qu’on ne le dit continuité, ou fausse divergence.

10Loin de céder à une linéarité forcée, les contributions à ce dossier n’occultent ni les lacunes ni les survivances souterraines. Qu’en 1912 Lanson ait appelé l’attention sur les manuscrits philosophiques qui circulaient sous le manteau au xviiie siècle n’a pas immédiatement suscité des travaux critiques, relèvent ainsi Pierre-François Moreau et Maria Susana Seguin ; il a fallu attendre les années 1930 pour que ces massifs soient dûment explorés, et les dernières décennies pour que leur étude révèle les limites de la conception lansonienne du canon littéraire. Généalogies heurtées : plusieurs auteurs de ce dossier reconsidèrent la supposée fracture entre Barthes et Lanson, par exemple par la médiation toute « libérale » d’Albert Thibaudet, qu’examine Alexandre de Vitry, et Sarah Al-Matary rappelle qu’Henri Massis, devenu l’un des principaux adversaires de Lanson sous le pseudonyme collectif d’Agathon, n’a cessé d’appliquer, en pamphlétaire, la méthode lansonienne à laquelle il avait été formé en Sorbonne, et qui lui avait fait une réputation.

11Joint à l’exploration des archives institutionnelles, des correspondances, le travail sur les écrits des commentateurs de Lanson permet un retour direct ou indirect à Lanson lui-même, au premier degré, à sa trajectoire, à sa production critique au long cours, qu’il s’est agi de mieux situer, au passé, au présent et au futur, tout en y ancrant une réflexion riche sur les enjeux les plus contemporains des études littéraires. D’une part, situer Lanson en amont et en aval de problématiques clés de son œuvre, certaines étant assumées (autour de la médiévistique, des études voltairiennes, de la critique « psychologique » à la Bourget, de la question de l’influence ou du regard sociologique sur les œuvres), d’autres étant davantage suscitées par notre regard contemporain, en particulier en ce qui concerne le traitement tendancieux des écrivaines par Lanson. Sans lui ôter la responsabilité de ses opinions, n’oublions pas que certains des jugements reprochés à Lanson émanent d’obscurs prédécesseurs. Avant de faire des petits, lui-même a été un élève et un héritier. Et c’est en le comparant à ceux qui l’ont précédé qu’on mesure ce qu’il a apporté, et comment il se distingue parfois subrepticement des autres. Il importait ensuite de situer Lanson dans son temps, ses sociabilités, en soulignant par exemple, à la manière de Thérèse Charmasson, qu’il conseilla la marquise Arconati Visconti dans la gestion de ses donations, en particulier celles à l’université de Paris dont elle a fait sa légataire universelle. D’autre part, le regard s’est parfois porté sur le temps long de la réception, tantôt par des plongées monographiques sur tel ou tel lecteur de Lanson, comme Massis ou Thibaudet, tantôt en tirant le fil de telle étude lansonienne ciblée à travers le siècle, pour la comparer à des études postérieures (ainsi autour de Corneille), tantôt en s’intéressant à la mise en application institutionnelle d’un programme resté embryonnaire chez Lanson, portant sur les manuscrits clandestins d’Ancien Régime, tantôt enfin en évoquant la réflexion épistémologiFque plus large que Lanson a permise, que ce soit sur l’histoire de la discipline stylistique, jusqu’à ses inflexions récentes, sur celle des études de réception ou sur l’enseignement de la littérature dans le secondaire et dans le supérieur. Ainsi ont été illustrées les fortunes et les infortunes posthumes de Lanson, qui continue à diviser, comme les exercices qu’on lui attribue parfois à tort — la dissertation et l’explication de texte — provoquent encore des mouvements d’humeur. Témoin l’intervention d’Yves Ansel.

12Gageons que les différentes contributions à ce dossier aideront à déconstruire la légende noire autour de Lanson. Raide, le positiviste Lanson ? Le ton qu’il emploie, certaines de ses analyses subjectives, fleurent parfois l’essayisme. Hautain, le ponte ? À différentes occasions, il s’est pourtant montré d’une grande modestie intellectuelle. Clivant, l’ancien dreyfusard ? Loïc Dechambenoit montre qu’il a en fait réconcilié les deux France cléricale et libre-penseuse, et rendu Voltaire lisible par tous. Encore faut-il discerner Voltaire du voltairianisme, comme on distingue Lanson du lansonisme. Ce distinguo a permis que l’œuvre brûlante du patriarche entre à l’Université, sans interdire de nouvelles captations. Lanson « classico-centré », lui qui a tant fait pour l’historiographie littéraire des siècles antérieurs et postérieurs ? Lanson responsable du culte tenace de l’Auteur ? En réalité, il a non seulement promu l’étude de « petits » auteurs, mais il est l’un des premiers à considérer la littérature comme un acte de communication. En synchronie d’abord, en diachronie également, ce qui l’amène à jeter les bases d’une réflexion pénétrante sur la mémoire longue des œuvres, à prendre donc au sérieux les phénomènes de réception. Ce faisant, Lanson suscite des crispations dont l’histoire, ici étudiée par Stéphane Zékian, aide à comprendre certains débats toujours actuels au sein des études littéraires. La pensée de Lanson est moins structurée par les « grands auteurs » nationaux que par un ethos scientifique, garant de pratiques démocratiques. Serait-il patriote ? Pas toujours. Il se tient par exemple à distance des récupérations nationalistes de la littérature médiévale, à une époque de fortes tensions entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Mais il est misogyne ? Sans doute, comme beaucoup de ses contemporains, et à l’occasion plus encore que les antiféministes forcenés. Mais Lanson, ouvert à l’accès des femmes à l’université, a concouru à canoniser la plupart des écrivaines qu’il cite même un peu dédaigneusement, et il lui arrive d’en nommer de très peu connues… L’approche doublement quantitative et qualitative de Michèle Clément invite à lire de près, voire entre les lignes, pour saisir la position complexe d’un homme qui reconnaissait la valeur des productions de Marie de France, Christine de Pizan, Marguerite de Navarre, des grandes épistolières du xviie siècle, mais leur refusait le statut d’œuvres d’art : « Lanson ne nie pas que les femmes puissent être des autrices, il nie qu’elles en aient eu l’intention », résume Michèle Clément. Voilà l’héritage ambigu de Lanson, dont il nous appartient de nous saisir de façon nuancée.

13Sans exagérer la centralité de Lanson dans les études littéraires du xxe et du xxie siècle, force est de constater qu’on le retrouve à bien des carrefours, parfois inattendus, et qu’il constitue, au présent, une pierre de touche particulièrement efficace pour enquêter sur ce qui anime en profondeur et parfois divise, sur le plan institutionnel aussi bien qu’épistémologique, l’histoire littéraire la plus contemporaine. La nôtre.