Colloques en ligne

Pierre Fleury

Décentrages écopoétiques chez Marc Graciano

Marc Graciano’s eco-poetic decentering

1L’œuvre de Marc Graciano accorde de toute évidence une place primordiale à la nature et au monde vivant dans son ensemble, convoquant avec une attention et une exigence impressionnantes leurs moindres composantes. Une telle littérature est assurément « écopoétique », en ce sens qu’elle ne prend pas l’humain pour unique point de fuite, mais laisse place aux êtres du monde qui ne sont pas lui. Même si elle est sommaire, cette définition1 met en évidence un principe écopoétique par excellence : le décentrement. Ce décentrement bien sûr n’est pas seulement thématique : il ne saurait aller sans solutions stylistiques particulières, qui fassent sortir des habitudes de l’écriture anthropocentrée. Or il y a gageure : après tout, la langue est un objet humain fait pour des humains, et son existence n’est assurée que par une situation d’énonciation entre des interlocuteurs, c’est-à-dire entre des usagers de la langue – des humains. Un rapport littéraire moins médiat à la « nature », une représentation du vivant fondée non sur la domination systématique, mais sur le « care », doivent tenir compte de cette force centripète de la langue, qui ramène toujours à l’homme, et procéder sans doute par ajustements plutôt que par coup de force. Nous nous proposons de déceler quelques-uns de ces menus décentrages, dans l’œuvre de Marc Graciano.

Zoocentrages

2Une première forme de décentrage, la plus spectaculaire sans doute, est le zoocentrage2 énonciatif, soit le fait d’adopter un point de vue animal dans le cours de la narration. Comme nous venons de l’évoquer en introduction, il s’agit d’une gageure : la langue est de toute façon un artefact humain qui ne saurait rendre compte qu’imparfaitement des « pensées » et des sensations animales. Liberté dans la montagne en contient cependant au moins deux exemples.

3Le chapitre « Le marais » s’ouvre sur une séquence perçue du point de vue – en contreplongée – d’un aigle :

[…] il vit les mottes d’herbe qui émergeaient […] et il vit le film de l’eau qui fumait […]. Il vit un couple de hérons […]. (Graciano, 2013, p. 169)

4La répétition du verbe de perception ainsi que la syntaxe coordonnante ne sont pas propres à ce passage, mais elles sont révélatrices d’un procédé récurrent dans le livre : l’utilisation de stylèmes identiques pour des perceptions humaines et non-humaines permet de les araser en une forme de continuum du vivant, tout en dissimulant la composante interprétative, à coup sûr trop anthropomorphisante. Pour autant, le réel semble ici perçu d’une façon spécifiquement animale : là où deux animaux envisagés dans le cadre de la chasse humaine sont désignés ailleurs par le féminin une couple, la représentation de l’aigle se fait au masculin, un couple, sorte de point de vue embryonnaire (l’aigle les perçoit comme un couple) où se dessine peut-être une compréhension d’oiseau à oiseaux – fussent-ils une proie.

5Le chapitre « Le col » débute lui aussi par un épisode zoocentré, plus radical dans la mesure où aucune expression ne donne le nom de l’animal : or cet étiquetage ne peut provenir que d’une source énonciative narratoriale ; l’évacuer, c’est évacuer le narrateur. Ici on aura simplement le pronom personnel :

[…] il avait dû quitter son gîte pour rejoindre le versant sud de la montagne. Là il était resté éveillé en attendant le lever du jour puis il s’était aventuré dans la douce pente devant lui jusqu’à rencontrer une pelouse isolée où il commença à muloter. […] L’humain était vraiment un étrange humain comme il n’en avait encore jamais vu. L’humain portait l’odeur de deux humains […]. (ibid., p. 303)

6On remarque que la procédure d’étiquetage, appliquée cette fois à « l’humain », est inversée par rapport à la narration anthropocentrée. Comme pour l’aigle, la lecture renardeuse du réel se décèle à de menus déplacements : ainsi, la pente douce, expression figée très humaine, avec ses connotations d’aménagement du territoire, laisse place à la douce pente. L’antéposition de l’adjectif doux le colore d’affectivité (voir un doux songe, une douce nuit 3) et marque donc la subjectivité de l’animal (à l’instar de vraiment plus loin dans la citation) ; la pente n’est plus seulement objectivement peu pentue et accessible (sème spécifique de douce dans pente douce), mais ressentie comme douce, et appréciée comme telle, avec tous les sèmes afférents du mot – le lecteur a l’impression d’être véritablement dans les petites pattes de l’animal, palpant l’herbe et jugeant l’inclinaison du sol, avec une forme de délectation. Précisons enfin qu’un certain nombre d’éléments font bien sûr deviner au lecteur qu’il s’agit d’un renard ; mais cette procédure est bien écopoétique, en ce sens qu’elle ne laisse à la lecture humaine que le second temps, qu’elle impose d’abord un moment d’empathie pure, de co-mulotage pour ainsi dire, avant que l’énonciation ne se recentre.

L’énigme de l’énonciation shamanique

7De fait, l’expérience de zoocentrage, qui joue sur les limites des possibilités linguistiques, ne saurait être plus que momentanée, en tout cas chez Graciano. Dans les passages qui viennent d’être cités, le narrateur endosse toute responsabilité sur certaines séquences (par exemple à propos de l’aigle : « par instant, une petite plume se retroussait sur son bréchet et elle était agitée d’un bref mouvement de tournis, laissant voir un duvet blanc par en dessous » (ibid., p. 303) – un aigle en vol n’aperçoit pas a priori son propre bréchet, pas plus qu’aucun être vivant présent dans le monde de référence).

8C’est ce genre d’instabilité énonciative qui gouverne tout le dispositif romanesque de Shamane. Ce livre suit le quotidien d’une femme aux allures de shamane, qui est la co-énonciatrice principale de la fiction. Et cela tout au long du livre : le dernier chapitre décrit son dépeçage dans une scène de boucherie rituelle difficilement supportable – mais, selon Marc Graciano lui-même, il s’agit d’une expérience shamanique de dissociation. Le personnage se voit de l’extérieur :

[…] et il ouvrit le sac et en sortit une tête décollée qu’il déposa sur la pierre de la table, avec la tranchure du cou qui faisait parfaitement socle, et la tête, qui était féminine, possédait de très longs cheveux qui n’en finirent pas de se déplier quand l’homme éleva le crâne hors du sac par le moyen de le tenir d’une seule main aux doigts largement écartés, c’est-à-dire celle qui ne portait pas la sacoche […]. (Graciano, 2023a, p. 170)

9Pourtant, de l’aveu de Graciano et de son éditeur4, la plupart des lecteurs interprètent ce passage comme une scène d’assassinat, prise en charge par le narrateur, et non par le personnage. Notons que la quatrième de couverture tente d’éviter ce contresens, en précisant qu’« elle se livre dans la forêt à la jouissance de ses sens et de ses pensées » (ibid., quatrième de couverture). Voilà qui n’est rien moins qu’un programme énonciatif en règle : « sens[ations] » et « pensées » recouvrent bien ce que l’énonciation seconde est susceptible d’accueillir en régime romanesque5.

10Sauf que le dispositif est suffisamment énigmatique pour susciter le contresens des lecteurs. Outre le dernier chapitre, on remarque un certain nombre d’anomalies dans la prise en charge énonciative. Si la majeure partie de la substance textuelle est classiquement déléguée au personnage (« Après le coucher du soleil, l’air fraîchit divinement […] » – ibid., p. 61), d’autres laissent plus de place à la voix narratoriale ; dérèglements qui sont d’autant plus sensibles qu’ils prennent place à l’intérieur de phrases uniques extrêmement longues – la phrase ayant normalement pour rôle d’assurer l’homogénéité énonciative.

11Ainsi le narrateur semble-t-il parfois sortir du point de vue interne pour adopter la posture d’un groupe :

[…] quand elle déplie le papier, on voit mieux la galette […]. (ibid., p. 34)

12D’autres phénomènes hétérogènes apparaissent lorsque les pensées du personnage semblent inaccessibles, ou du moins sujettes à hésitation (voir non seulement l’alternative, mais aussi l’indéfini renforcé un certain amollissement) :

[…] car elle a choisi de ne pas faire fonctionner le boiler, escomptant que cette froideur de l’eau la nettoierait davantage encore, ou peut-être pour se punir de s’être un peu négligée ces derniers temps ou comptant sur cette stimulation pour corriger un certain amollissement […]. (ibid., p. 65)

13De même, lorsque le personnage n’est pas a priori capable de formuler des pensées intelligibles, comme dans l’ébriété :

[…] la nuit est définitivement tombée et elle est grandement ivre et soliloque et, s’adressant à elle comme si c’était une personne, parle à la forêt qui l’environne. (ibid., p. 47)

14Remarquons toutefois que le groupe prépositionnel à elle favorise le pronom personnel pour évoquer un inanimé, là où en français c’est le démonstratif celle-ci qui se recommande6 – si le pronom personnel est réservé à une personne, alors on peut dire qu’ici on réfère à la forêt « comme si c’était une personne », donc bel et bien depuis le personnage… – décidément, l’énonciation est fuyante, et semble retourner à la shamane, même dans ses effets d’écart. En outre, à elle fonctionne référentiellement comme une cataphore caractérisée : la source du pronom est située à sa droite, et non à sa gauche comme dans une anaphore. Ce phénomène rare perturbe quelque peu la référence, car il fait se succéder deux elle aux antécédents différents, comme si l’humaine et son environnement entraient ici en représentation du même pied, jusqu’à la fusion.

15Fort souvent, il semble que le point de vue soit extérieur à notre shamane, comme s’il fallait la déchiffrer, interpréter ses signes – mais d’une façon étonnamment facile, indice que c’est peut-être elle qui déchiffre ses propres signes :

[…] elle relève le buste et fait un clappement de langue en signe qu’elle le trouve fameux, puis un hochement de tête en signe de satisfaction et d’agréable surprise […]. (ibid., p. 46)

16Et cette impression que la shamane est responsable (mais sans contrôle) de tous les effets de déviation énonciative se retrouve dans cet autre extrait, où le narrateur joue avec une position voyeuse, qu’il s’arroge à lui-même :

[…] des longs cheveux qui continuent à s’étendre admirablement, mais il n’y a personne pour le voir […]. (ibid., p. 54)

17La première proposition P est marquée de subjectivité par l’adverbe admirablement. Cet adverbe implique donc la présence subjective de quelqu’un qui voit ; et c’est ce présupposé qui explique la présence de mais dans la suite de la phrase. P mais Q : l’implication de P est anti-orientée par rapport à Q, dans un paradoxe énonciatif franchement assumé et qui ne se résout pas – car qui donc est à l’origine de P, si Q ? Comme la logique élémentaire ne peut pas s’arrêter à Q, alors il faut chercher plus loin : la seule option est d’attribuer l’ensemble de la phrase à la pensée même de la femme, qui se visualise elle-même de l’extérieur7 !

18La lecture de ces extraits, l’effort de la quatrième de couverture, le témoignage de Marc Graciano lui-même laissent donc penser que l’on n’a pas affaire ici à de simples variations de points de vue. En fait, une présence au monde de type shamanique (et authentiquement écologique) impose un décentrement permanent, une exploration de la dissociation du moi – épouser le point de vue d’un oiseau, d’un renard, d’une présence holistique – bref, réussir ce que par ailleurs la prose même de Graciano tente de faire dans nombre de textes. Et Shamane a la particularité d’indexer à un seul personnage toutes ces variations de l’origine énonciative (ou du moins d’en sous-entendre la possibilité), comme si c’était toujours son héroïne shamane qui prenait en charge les points de vue les plus divers, de l’énonciation collective généralisante (« on voit mieux la galette »), à l’observation de sa propre dissection, en passant par l’appréciation érotique de son propre corps. En somme, l’étude de la source énonciative révèle dans Shamane une tentative unifiante de saisir le réel de partout à la fois.

Provenances

19Mettons : le lecteur aura donc accès au réel de partout à la fois – son relais (énonciatif) est partout. Mais que perçoivent ces relais ? D’où viennent ses sensations ? Pour l’étude de l’inscription de la subjectivité dans le texte, et donc de la transcription des sensations physiques, un observable intéressant est l’usage des verbes déictiques de mouvement. Aller et venir s’opposent ainsi « en ce qu’ils décrivent respectivement un mouvement de rapprochement/éloignement de la sphère du locuteur » (Kerbrat-Orecchioni, 2009, p. 69). Mais l’opposition qui nous intéressera maintenant est celle qui se joue entre venir et provenir : deux formes pour l’inscription linguistique de la provenance.

20Selon nous, si venir est en effet déictique, provenir en revanche ne s’indexe pas à une subjectivité ; si le premier accompagne une perception, le second accompagne son interprétation8. Ainsi, dans ce poème de Noirlac, l’adjectif subjectif affriolante accompagne le verbe venir, qui présuppose la présence du locuteur :

venant de l’auberge

affriolante

l’odeur du rôti (Graciano, 2023b, poème n° 11)

21L’odeur est présentée comme effectivement perçue. L’ordre des mots traduit un certain parcours mental, où l’interprétation (« c’est un rôti ») n’arrive qu’à la fin, après qu’on a salivé comme par réflexe…

22Le trajet interprétatif est tout différent dans cet autre poème :

les voix de visiteurs

proviennent de l’abbaye (ibid., n° 12)

23La sensation « quelque chose vient à moi » est ici déjà interprétée : ce qui est dit ici est moins la sensation du sonar que l’information qui en découle. Le verbe provenir s’accommode ici très bien d’un sujet défini, qui présuppose l’identification : ce sont des visiteurs, donc l’énonciateur (et le lecteur avec) sait déjà que ce sont les visiteurs de l’abbaye – sinon, ce ne seraient pas des visiteurs.

24Il nous faudrait un test syntaxique pour mettre en valeur le fait que provenir ait perdu la composante perceptive (et donc déictique) par rapport à venir : nous proposons celui de la mal nommée proposition infinitive. Celle-ci est nécessairement introduite par un verbe de perception (J’entends les enfants jouer). De fait, le verbe à l’infinitif peut être venir, mais jamais provenir :

J’entends les enfants venir (de l’école).

*J’entends les enfants provenir (de l’école).

25Soit, mais quel rapport avec Graciano ? Dans ces textes résolument sensuels, très peu « réflexifs » ou spéculatifs, on n’est pas étonné de trouver de très nombreuses expressions de la perception, la dominance de venir sur provenir, la multiplication des verbes comme entendre, voir, sentir… Mais ces verbes se disposent de façon particulièrement concertée. Les deux poèmes précédemment cités se suivent tout juste : il y a quelque chose de profond à juxtaposer ainsi venance et provenance, à la manière d’un diptyque mettant en scène deux manières d’être au monde. D’un côté, nos réflexes « animaux », nos sens affriolés, la faim et le plaisir ; de l’autre, notre lecture intelligible, nos bruits parasites d’humains aussi, de touristes provenants. Le chiasme du diptyque (venant de l’auberge… provenant de l’abbaye) dit une oscillation problématisante entre une présence au monde (fantasmatiquement, sans doute) immédiate et une pulsion interprétative qui donne à l’énoncé un ton peut-être un peu irrité.

26Surtout, ce détour par l’opposition venir/provenir nous intéresse pour cet extrait d’Embrasse l’ours :

[…] ce fut comme si un vaste incendie s’était initié aux flancs de la vallée, mais sans qu’il y eût de fumée, si on omettait les bancs de brume dérivant au-dessus de la canopée, et l’ourse, ainsi que toutes les autres bêtes de la vallée, entendit provenir, de la limite supérieure de la sylve, les bramements des cerfs se préparant à lutter pour le rut, puis elle entendit le fracas des bois qui s’entrechoquaient résonner dans toute la vallée. (Graciano, 2019, p. 12)

27Voilà qui transgresse à petit bruit la règle énoncée plus haut : la proposition infinitive est agrammaticale : *L’ourse entendit provenir(,) de la sylve les bramements. L’effet produit tient à notre sens du zoocentrage et permet donc de nouer les fils évoqués jusqu’à présent. Car les deux prédications fusionnées dans ce tour sont les suivantes :

Elle entendit les bramements.

Les bramements proviennent de la sylve.

28Il s’agit donc de deux énoncés qui sont censés fonctionner sur deux plans différents : la sensation acoustique d’une part, et son interprétation désancrée de l’autre. Il nous semble que ce que réussit ici à faire Graciano, c’est à nous donner accès à une appréhension non humaine du réel, celle de l’ourse. Ses « instincts » d’ourse ne font pas de distinction entre la réception d’un son et l’analyse de sa provenance : pour elle, la sensation est directement un savoir. Ce qu’elle entend, c’est une information. Qui n’en est pas moins perception brute. Ce paradoxe, difficile à admettre pour un esprit humain, nous pouvons l’apprivoiser, pour ainsi dire, grâce à l’astuce syntaxique de Graciano. Partant, elle permet aussi un point de vue embryonnaire zoocentré. Si bien que depuis le début de cette enquête, le problème de la provenance des perceptions (d’où vient le son ?) se lie intrinsèquement à celui de la provenance énonciative (qui perçoit le son ?). C’est assurément ce lien qui permet le travail d’une langue écopoétique : l’attention décentrée portée aux choses les plus diverses (sons, reflets, parfums…) doit passer par une écriture de la (pro)venance, ce qui implique un sujet-relais pour les recevoir, un sujet dé-centré, donc, lui aussi.

Acoustique de l’adjectif

29Cette ré-incarnation de la provenance du sensible (et d’un sensible qui ne soit pas que la vue), nous la retrouvons dans la syntaxe adjectivale de ce passage de Noirlac 9 :

babillarde

la fauvette (Graciano, 2023b, n° 57)

30L’adjectif babillarde appartient a priori à l’expression figée fauvette babillarde, qui désigne une sous-espèce de fauvette, comme dans rat musqué ou mésange charbonnière. Il s’agit d’un adjectif « classifiant », de nature collocative dans la mesure où son existence « est conditionnée par celle d’une autre unité lexicale, en l’occurrence un nom » (Marengo, 2011, p. 120) ; comme tous les adjectifs classifiants, babillarde n’accepte pas la fonction attribut (*Cette fauvette est babillarde; *Ce rat est musqué ; etc.), et n’est pas gradable (*une fauvette très babillarde).

31Ici, Graciano transgresse cette loi : il s’agit d’une phrase averbale attributive à deux termes10, du type Délicieux(,) ce café. De même que ce dernier énoncé se comprend par rapport à la prédication Ce café est délicieux, Babillarde(,) la fauvette réalise bel et bien une prédication impossible avec l’adjectif classifiant : *La fauvette est babillarde.

32Si cet adjectif n’est pas censé tolérer un tel usage logico-syntaxique, c’est parce que

les adjectifs classifiants servent à former des ensembles, des types à partir de leur nom recteur […]. Ils participent à la dénomination de catégories […] en ajoutant un faisceau de traits au signifié du nom, en situant le concept de façon taxonomique ou ensembliste. Contrairement aux classifications transitoires, établies en discours (voiture rouge), l’ensemble des dénotés de la séquence N + Adj est suffisamment saillant du point de vue cognitif et stable du point de vue culturel pour mériter une expression consacrée et entretenir avec cette dernière une association durable. (ibid., p. 121)

33Or Le Goffic indique que dans les constructions averbales à deux termes le prédicat « marque une qualité momentanée, transitoire » (Le Goffic, 1993, p. 514) : on est exactement à l’opposé du caractère « durable » de l’adjectif classifiant décrit par Marengo à l’instant.

34En outre, comme l’explique à nouveau Le Goffic, cette syntaxe déstabilise la répartition rationnelle de l’information : en fait, dire que Babillarde(,) la fauvette équivaut à La fauvette est babillarde n’est pas tout à fait juste. En effet, le GN après la pause se rapproche plutôt (en termes de transmission informationnelle) de Elle est babillarde, la fauvette : la fauvette est donc un thème postposé plutôt qu’un sujet au sens strict : certes, c’est la fauvette qui fait l’objet de la prédication, mais on peut considérer qu’elle est implicitement présente dans la situation d’énonciation au moment où est proféré babillarde. La verbalisation de la fauvette n’est partant pas foncièrement obligatoire, elle intervient après coup : dans le contexte d’un tour figé comme fauvette babillarde ou rat musqué, cet escamotage possible du nom support relève vraiment de la transgression linguistique.

35L’effet poétique de Graciano sera donc à chercher au carrefour de ces deux phénomènes linguistiques : d’une part une réconciliation de la perception transitoire et de l’étiquette durable, la seconde cédant du terrain à l’autre sans s’effacer pour autant ; d’autre part l’idée d’un phénomène d’étiquetage taxinomique qui se produit à contretemps, dans un déréglage des rapports entre perception (un babillement ?) et son interprétation (c’est une fauvette babillarde).

36Cela mime, bien sûr, le procédé mental de reconnaissance de l’oiseau : « ce son que j’entends, c’est ce qui me fait reconnaître l’espèce babillarde », dans un processus ludique et enthousiaste d’étiquetage (où l’opération de prédication s’accepte plus facilement : cette fauvette est babillarde et non passerinette) – un peu comme plus haut avec le renard qui ne donnait pas son nom. Par conséquent, tout cela épouse un trajet de perception dans le temps, rythmé – une certaine façon d’être au monde, soigneuse, qui mêle intimement la connaissance analytique et l’émerveillement immédiat. Le résultat relève en somme du défigement ; mais si l’on comprend ce qu’il implique, alors on commence à entendre la façon dont la fauvette se lève à notre esprit (son idéogenèse), sa qualité propre de représentation : à savoir une ré-incarnation sensible de la taxinomie humaine, sa mise en son. Cette phrase averbale est la forme linguistique d’une écoute de la nature à mi-chemin entre l’analyse dénominante et la perception – une ré-harmonisation douce, tendre (tendresse aussi de la prosodie même de ces vers) qui réussit à mettre en présence l’oiseau et l’homme.

*

37La langue de Marc Graciano nous semble donc écopoétique, en ce sens que sa poésie propre traduit une préoccupation constante (un soin – care) porté à la nature non-humaine, et surtout à l’interaction que l’humain peut avoir avec elle. Cela implique un positionnement énonciatif extrêmement flexible, trans-individuel, où la place laissée par la langue au narrateur n’est pas celle de l’omniscience, mais plutôt celle d’une méta-perception holistique, qui s’incarne sans solution de continuité dans différents êtres mis en réseau. Le décentrage de Graciano fait donc voit, entendre, sentir différemment, il invite à une sensualité d’un genre nouveau, en déstabilisant la provenance perceptive (c’est-à-dire l’origine même des perceptions) pour mieux la rendre à sa concrétude immédiate.