L’ancienne langue de Marc Graciano
Les champignons
1Il y a, dans la tente où se remet Johanne au camp des loges, une vieille femme qui, outre le fait de se défoncer la tête aux champignons, parle une drôle de langue, une langue davantage « étrange » qu’« étrangère », un parler « non seulement défait, mais véhément et emporté » (Graciano, 2022, p. 183). Elle parle probablement toute seule, et personne dans le livre ne comprend ce qu’elle dit, et personne face au livre ne sait ce qu’elle dit.
2En même temps, on nous déclare que sa parole est « tellement défaite » qu’elle paraît
parfaitement inconnue, comme si la vieillarde l’inventait, ou comme celle de laquelle furent pénétrés, à ce qu’il se dit, les premiers disciples de Jhésus, pendant une fête qu’ils avaient donnée en son souvenir, cinquante jours après sa Résurrection, celle de Pentecôte, ainsi que dénommée, lorsque les flammes de l’Esprit saint s’abattirent sur eux, et les touchèrent, et leur firent proférer d’inentendables paroles et faire des gestes insensés, quoique étrangement ils fussent tous en état de parfaite communication. (Graciano, 2022, p. 182-183)
3Elle est face au feu, qu’elle ne voit pas, qui la lèche pourtant mais sans jamais la blesser, parce qu’elle connaît le feu, peut-être même qu’elle en parle la langue, et elle est bien loin de tous les autres dans la tente.
4C’est de la langue de Marc Graciano, ancienne et estrange, que j’aimerais parler ici1, et si possible avec tout l’écart qu’il est permis de sentir entre des textes et des phrases qu’il m’arrive de côtoyer et la déflagration de cette nouvelle parole faonnée en plein siècle, aux yeux de tous ses lecteurs.
5Car une fois terminé Johanne, il m’a semblé impossible de me débarrasser de cette interrogation : qu’est-ce que fait la lecture de Graciano à quelqu’un qui connaît un peu la langue médiévale (ce quelqu’un étant ici moi) ? Pourquoi il y avait là quelque chose et qui me retournait l’estomac en faisant sortir mon temps hors de ses gonds. Pourquoi, en d’autres termes, et la plupart du temps, ça marchait.
6Il me faut ainsi parler de moi mais seulement une fois, maintenant, d’un choc originel (originel à cet article) lié à la langue médiévale sans lequel je ne sais pas ce que j’aurais pu dire ici et d’une coïncidence sérendipide qui m’obligera à me citer (mais là encore, une seule fois). Le choc c’est lui aussi un grand écart, celui des Visiteurs de J.-M. Poiré et du Perceval de Rohmer, mentionnés dans l’ordre chronologique de leur visionnage (multiple pour le premier, unique pour le second). La langue ne marche pas, pour moi, dans ces deux films, mais dans le premier on s’en fiche et dans le second on s’endort. Il n’en reste pas moins que lorsque l’on se destine à des études, puis à une vie où la parole médiévale risque de prendre un peu d’importance, il est impossible de se défaire la bouche de ces taches de langue qui reviennent sans cesse hanter la plus innocente des phrases, et je défie quiconque de ne pas penser à Christian Clavier lorsqu’il trouvera, dans n’importe quel texte, un « Messire » exclamatif isolé. La coïncidence, ou plutôt la rencontre, c’est l’appétence particulière que Marc Graciano et moi-même (aidé par un historien) semblons partager pour le mot estrange et toute sa famille, la différence entre nous étant que Marc Graciano semble aussi avoir un pouvoir d’appétence bien plus grand que le mien, là où je suis bien content entre trois ou quatre lexèmes. J’en veux pour preuve cette phrase, que j’ai écrite au moment où je terminais ma thèse et qui se trouve par conséquent en introduction :
Kracauer faisait de l’histoire la possibilité d’un estrangement et il est plaisant de retrouver l’origine de ce terme anglais dans le français médiéval qui vécut un jour en Grande-Bretagne. Nous sommes estrangés de nos sources, réticentes à laisser signes, traces et pistes d’une voix résolument perdue. Cette position nous place alors dans ce que l’on pourrait appeler un état de lucide incertitude, de méfiance salutaire dont il nous faut accepter le caractère inéluctable. (Vermander, 2020, p. 21)
7Si j’avais connu Graciano alors, j’aurais plutôt parlé de lui que de Kracauer, l’avantage étant toutefois qu’il m’a été donné de revivre à nouveau la beauté du mot chez quelqu’un qui, apparemment, semble leur donner une certaine importance.
Une ancienne langue noëlle
8Car ce sont bien au départ ses mots qui nous arrachent à l’ennui de la lecture, des mots que l’on peut avoir le plaisir (certes cuistre) ne pas retrouver dans le TLFi et qui demandent parfois un recours aux dictionnaires de l’ancienne langue, même pour des personnes (moi) censément spécialistes. Plus que cela même, ces mots peuvent parfois simplement rappeler l’existence de ce que l’on nomme des doublets, c’est-à-dire des formes différentes issues d’un même étymon ; parlant de la licorne qui peut « conférer l’immortalité à celui qui l’achétive » (Graciano, 2022, p. 60), Graciano nous ramène au moment où captivus, qui avait donné chétif en ancien français, se voyait réemployé pour renvoyer à un prisonnier et faisait fi de tout ce que la linguistique diachronique appelle joliment l’érosion phonétique, en inventant dans la langue un mot dont seule l’enveloppe semble française : captif 2. On rappellera, soit dit en passant, que de beaux verbes comme faonner existent, eux, encore en français, bien que probablement réservés aux fanatiques des cervidés quand ils mériteraient peut-être de voir leur usage amplifié à la manière de Graciano, qui deviendrait de ce fait une sorte de Ronsard du xixe siècle, prônant la maximisation du vocabulaire français là où le xviie siècle et sa soif de pureté avaient tué dans l’œuf ce projet de la Pléiade.
9Ce rappel ronsardien n’est d’ailleurs pas sans mettre en lumière une façon de faire gracianienne qui remonte en réalité au xive siècle, moment où nombre de textes latins de premier plan se voient traduits en français et où, démunis lexicalement, les translateurs vont chercher dans la langue-source de quoi créer de nouvelles formes. Afin de prévenir les défauts de compréhension, ils eurent le bon goût d’associer nouveau et ancien à la manière de Simon de Hesdin, traducteur des Facta et dicta memorabilia de Valère Maxime : « les anciens orent si grant estude et volenté, non pas seulement de garder, mais de amplier et eslargir le service et honneur des dieus » (BnF, fr. 9749, f. 4d). Ceux que l’on a appelé binômes synonymiques et qui, à partir du xvie siècle, entrent en déshérence, se trouvent actualisés par Graciano mais, pour ainsi dire, dans l’autre sens : s’ils étaient au départ destinés à introduire un lexème nouveau dans la langue, ils sont ici responsables de la resémantisation de formes oubliées. Il est ainsi possible, sans avoir lu Ronsard, de comprendre le sens du premier participe en fonction de son binôme dans des passages comme celui-ci : « et sa grande porte cloutée avait été afouée puis défoncée, et ses deux battants grands ouverts et en grande partie brûlés pendaient sinistrement sur leurs ferrures » (ibid., p. 119).
10Une autre particularité, syntaxique cette fois, de l’ancien français, qui perdurera pendant le moyen français puis verra son usage se réduire, tient dans ce que l’on a appelé le « et » de relance3. Il suffit en effet de lire quelques pages de Johanne pour prendre conscience de l’importance de ce relateur dans l’écriture de Graciano, qui tire et étire la phrase depuis l’incipit du chapitre jusqu’à sa fin, toujours marquée par un point final. Cette façon de faire, que l’usage de la ponctuation moderne rend en vérité caduque, fonctionne de conserve avec un traitement de la coréférence bien plus proche chez Graciano de la langue du Moyen Âge que du français contemporain. On y trouve en effet de ces détachements qui ne pâliraient pas devant les écarts médiévaux, comme dans la présentation du père de Johanne et de son industrie, un temps coupée par des jeux enfantins :
et Johannette en l’écoutant s’inquiétait beaucoup, à cause qu’elle repensait aux soirs d’été où tous prenaient le souper dans la cour, sous le mûrier que Jacques avait planté il y avait de cela deux lustres, à la place de l’antique tilleul délabré par le passage du temps, à cause qu’il expérimentait l’élevage des vers à soie, avec l’espoir d’améliorer ses revenus, prouvant ainsi qu’il n’était point seulement un laboureur aisé, en plus d’être l’échevin du village, à cause que Jacques avait la charge de prélever le tonlieu, sachant que sa ferme était située juste après le ruisseau qui servait de frontière entre la Lorraine et la France, le ruisseau des Trois Fontaines, ainsi dénommé à cause qu’il est constitué de la collection de trois sources qui surgissent et s’écoulent au flanc du coteau, au-dessus de Domrémy, où les enfants du village jouent à y afflouer un morceau d’écorce en représentation d’un esquif, le plus loin possible vers l’amont, presque à la surrection d’une des fontaines, là où son eau flue sur la grande herbe du pré et la ploie, et à le suivre, d’abord en marchant puis en courant, et sans le quitter des yeux, c’est le principe même du jeu, jusqu’à la confluence avec la Meuse, et parfois même au-delà, mais mêmement un homme moderne et entreprenant, et qui n’avait encore, le mûrier, atteint une grande taille à cause que ce sont des arbres à croissance lente dans leur jeune âge […] (ibid., p. 23-24)
11Ce ne sont pas moins de treize lignes (et une tourne de page) qui séparent le référent (« un homme moderne et entreprenant ») et le référé (« Jacques ») avec, en prime, une sorte de coréférence embrassée où le relatif (« et qui ») suivant le rappel référentiel se trouve ne pas lui être lié puisqu’il se rapporte au « mûrier ». D’ailleurs, comme les médiévaux, Graciano se doit alors de rappeler par une dislocation le terme auquel le pronom renvoie ; devant ces intrications syntaxiques le Tristan en prose semble bien simple : « et li doi cevalier, ki ceste cose entendent petit, tout maintenant k’il s’entrevoient, pour che k’il sevent certainnement k’il sont ensamble asamblé pour l’esprueve d’une bataille, il n’i font autre delaiement » (éd. Ménard, cité dans Marchello-Nizia et al., 2020, p. 1320).
12Typiques de l’ancien français sont aussi les emplois du génitif absolu que l’on retrouve au fil de l’œuvre, bien que là encore remotivés par Graciano qui, en plus de dynamiser ce qui aujourd’hui ne se rencontre plus que dans des tournures figées (hôtel-Dieu) ou des patronymes et toponymes (Fitzroy, Châteaudauphin), semble aussi sensiblement rapprocher les mots des choses, comme pour montrer leur imbrication. C’est, me semble-t-il, le propos du prieur qui, en reformulant, conjoint plus fortement Dieu et le monde :
et mêmement des bêtes, qu’il n’en existait aucune espèce de malfaisante et de nuisible, et mêmement des hommes, qu’il n’en existait aucun de malfaisant et de nuisible, tous utiles et dignes d’habiter le monde, d’être partie du corps de Dieu, du corps-Dieu reformula le prieur, tous dignes d’habiter dans la grande maison de Dieu, dit le prieur, dans la grande maison-Dieu, rectifia le prieur, tous les êtres vivants dignes de loger dans la grande maison-Dieu, tous dignes de figurer dans le grand poème de Dieu, mêmement que les autres, dit le prieur, tous les êtres non-vivants, tous dignes d’être cités dans le grand poème-Dieu, tous parties du grand Poème, et le prieur rentra ses deux mains sous son froc, bien calées sur son ventre, et sans doute avait-il entrecroisé ses doigts sous la bure, comme en manière d’oraison et de prière, et il baissa la tête comme pour mieux se recueillir et se concentrer […] (Graciano, 2022, p. 112)
13Cette façon de faire, que Barthes (1984, p. 99) a nommée le « bredouillement » (« cette très singulière annulation par ajout ») et qui sera bannie par les impératifs classiques, nous ramène encore aux textes médiévaux où le plaisir de la répétition est certain, mais ne cache pas non plus un usage grammatico-métaphorique propre au texte gracianien où l’absence d’outil de liaison marque la plus grande proximité entre les choses, qui ne sont alors, dirions-nous, mot séparées. C’est là encore la force de cette écriture, faisant d’un simple héritage gréco-latin dénué de fonction sémantique le support d’un surplus de sens.
14Mais c’est avec la négation que Marc Graciano fait signe clairement à la langue médiévale ; c’est d’ailleurs cet usage qui saute le plus évidemment aux yeux à la première lecture et qui peut parfois rendre perplexe qui ne saurait que ceux que la grammaire appelle les forclusifs dans le processus bi-tensif de la négation (« ne... pas ») viennent tous, pour les substantifs, de formes positives indiquant une quantité minimale : « pas » c’est un pas, la plus petite chose que l’on puisse faire lorsque l’on se déplace ; « point » c’est un point, la plus petite unité d’un textile ; « mie » c’est une miette, « goutte » une goutte, etc. Dans une époque probablement pré-littéraire, ces formes ont fait l’objet d’un processus de grammaticalisation, c’est-à-dire qu’elles ont vu leur sémantisme s’éroder progressivement pour acquérir, en retour, une puissance grammaticale accrue. Et si aujourd’hui personne ne penserait au mouvement dans une proposition négative standard, il est pourtant plaisamment remotivé dans des tournures comme « sans compter celle d’avoir été consacrée par le prêtre, qui l’en avait tancée d’un air courroucé et lui avait interdit de jamais y retourner pas » (ibid., p. 60). À cela s’ajoute toute une série d’inventions où des substantifs jusque-là jamais grammaticalisés se voient offrir la possibilité d’entrer dans le mouvement négatif : « et l’homme disait qu’il aurait bien des histoires à raconter sur ces deux-là et leur compère l’ours gourmand, mais qu’il n’en avait sable le temps » (ibid., p. 56).
15Force est de constater, cependant, que comme les animaux, les négations sont égales entre elles ; mais certaines le sont peut-être davantage que d’autres ou, pour le dire autrement, dans la lecture que j’ai pu en faire, certaines m’ont semblé mieux « réussies » (ce qui, en soi, constitue déjà un succès de langue pour Graciano, le premier à pouvoir « rater » une négation). Si l’on regarde quelques-uns de ces noms employés d’une façon nouvelle, la cueillette semble tout d’abord éclectique : aile, main, atome, arpent, chair, cri, science, mèche, cartilage, etc. En réalité, ils me semblent pouvoir se diviser en deux grandes catégories, l’une continuant l’idée originelle ayant présidé à l’apparition des forclusifs de l’ancien français (la quantité minimale), l’autre possédant simplement un rapport métonymique avec la chose niée. Ces dernières formes sont celles qui, selon moi, fonctionnent le moins bien ; certes, l’apparition des pattes ou des ailes des oiseaux n’est pas sans charme, mais elle s’éloigne par trop de la grammaire pour atteindre au degré de sublime (je pèse mes mots) d’autres formulations :
et l’on y voyait saint François sous un arbre avec les petits oiseaux près de lui quand ils n’étaient patte perchés sur lui […] (ibid., p. 63)
s’élève le gras gazouillis de bruants qui sont d’aspect presque semblable, pour ce qui est des mâles, à celui des moineaux, ceux que l’on nomme friquets, et qui ne vivent aile à proximité des maisons, mais dans la libre campagne autour […] (ibid., p. 253)
et à quatre pattes maintenant, elle finit de creuser sur les bords du mannequin, comme pour mieux l’esseuler de son substrat, piochant, en même temps qu’elle le chassait, le sable avec la lame de son couteau, puis, quand elle ne put main creuser davantage en profondeur sous le mannequin, elle rengaina son couteau […] (ibid., p. 272)
16Que l’on compare ces quelques extraits avec ceux qui suivent :
ceci en vue d’agrandir les communaux, ce pour quoi ils avaient obtenu le droit auprès du duc de Lorraine, c’était pour prendre la place d’une partie de la vieille forêt, près du village, le Bois-Chenu, ainsi que dénommé, qui n’avait arpent cessé de reculer depuis le début des âges […] (ibid., p. 36)
et nous y pénétrâmes avec nos chevaux, à cause que nous voulions les bénir par leur présence en ce lieu, quoique, de vrai, Johanne ne nous eût sable trop laissé le temps de raisonner, ni mot nous concerter, à cause, quand nous fûmes devant le porche, qu’elle outrepassa Bertrand de Pouengy, notre vieux commandant, et prit la tête de notre groupe […] (ibid., p. 266-267)
et que Dieu était dans les criminels comme dans les victimes, dans les coupables comme dans les innocents, que Dieu était dans les martyrs comme dans leurs bourreaux, que Dieu était dans la vie comme dans la mort, quoique peut-être un peu davantage dans la vie, à cause que Dieu aime à proliférer, mais que, de toute façon, c’était la même chose, sachant que les êtres ne cessent atome de mourir tout le temps qu’ils vivent, et que tout renaît de la pourriture […] (ibid., p. 109)
17Ce dernier fragment, que l’on retrouve d’ailleurs dans l’achevé d’imprimer, illustre on ne peut mieux la beauté proprement nucléaire de la pratique gracianienne de la négation : car c’est bien de fission qu’il s’agit, de découpe d’un corps en infimes parties grammaticales qui remotivent le rapport entre le niant et le nié. D’une façon qu’au moins à ma connaissance je soupçonne nouvelle, Marc Graciano remet pour ainsi dire une pièce dans la machine de la grammaticalisation – mais gratuitement, dans la simple invention d’une véritable langue, et c’est là que se fait jour la porosité entre les mots et les choses car dire (c’est la femme et la rose de Nerval) des hommes qu’ils meurent en vivant n’a rien de bien excitant. Mais le dire de cette façon-là…
18Enfin, c’est au niveau intertextuel que Johanne peut venir attraper l’attention du médiéviste, qu’il s’agisse de citations implicites ou explicites. De même qu’il est aisé de retrouver Eulalie (qui, pour les spécialistes de l’ancien français, occupe une place de choix dans l’histoire textuelle de cette langue) lorsqu’il est fait mention « d’une autre sainte, de qui l’âme, tandis qu’on l’ardait vive, s’était envolée dans les cieux sous la forme d’une colombe au moment qu’elle la rendit à Dieu » (ibid., p. 714) ou bien François Villon quand, durant le massacre, il est indiqué que la bande n’alla pas « examiner de près les corps diminués de nos frères humains » (ibid., p. 125). Ce dernier est peut-être davantage en filigrane dans d’autres passages du texte, comme celui où l’homme aux médailles, décrivant le loup, indique que « si elle peut pendant longtemps ne se nourrir que d’air et de vent, c’est ensuite pour faire ventrée de viande fraîche » (ibid., p. 555).
19Cet intertexte peut d’ailleurs être dirigé vers sa propre œuvre, et il est difficile de ne pas penser à Embrasse l’ours lorsque, là encore, l’homme aux médailles décrit le plantigrade que Jacques et sa famille ont eux aussi pu apercevoir ; on en viendrait même à se demander si les deux scènes ne seraient pas les mêmes, bien que l’on eût attendu la mention du calot porté par le vieil ours6 :
et il [Jacques] rajoutait que, d’ailleurs, ils en avaient déjà vu un, quand des baladins étaient venus donner spectacle dans le village, et il disait que ce n’était point un animal de si grande taille ni d’apparence si dangereusement formidable qu’on le disait, et qui lui avait plutôt produit l’effet d’un être bon et patient, et laborieux, et paisible, et, même, un peu triste, ferré comme il l’était, tellement qu’il aurait bien pu en faire un valet pour sa ferme, et les yeux de Johannette cette fois brillaient de fierté et de triomphe, à cause qu’elle avait bien souvenir d’avoir assisté au spectacle, et que la bête était affublée de vêtements humains, et que les baladins l’avaient fait monter à une échelle et qu’ils lui avaient mêmement fait pousser une birouette, puis qu’ils l’avaient fait danser avec une jeune femme de la troupe, et que la jeune femme était montée sur les pieds arrière de la bête […] (ibid., p. 50-51).
Un temps retrouvé
20Outre la pure langue, dans Johanne, le Moyen Âge se retrouve aussi, tel que je voudrais le voir, dans la façon de construire l’atmosphère et les personnages, et premièrement dans la constante hagiologique déployée tout au long du texte. Le discours de l’homme aux médailles, s’il tient aussi de ces deux autres genres médiévaux que sont le bestiaire et le lapidaire, et en plus de proposer une hypothèse pour les saints protecteurs de Johanne (la médaille donnée de saint Michel), correspond en réalité parfaitement au climat de vénération de ces intercesseurs de la divinité, dont la plus grande figure fut au xive siècle la Vierge Marie (ainsi des Miracles de Nostre Dame par personnages, représentés devant la confrérie Saint Éloi des Orfèvres de Paris de 1339 à 1382). Cette admiration hagiologique se retrouve d’ailleurs dans l’invocation que Johanne fera au moment de cette messe improvisée après l’agnelage et devant la cathédrale Saint-Étienne :
et Johanne, d’un air fol et inspiré, tellement que sa voix changea à nouveau plusieurs fois de gamme, et prit différents accents imprévisibles, connut comme qui dirait d’étranges modulations qui auraient pu faire croire qu’elle aussi chantait maintenant, invoqua, dans une litanie exaltée, et comme malade, plusieurs fois de suite les noms de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et celui de saint Michel, en leur demandant de prier pour nous, puis elle dit sainte Claire, du haut de ton rempart, encense-nous, puis elle dit saint François, tellement aimé de tout le monde, comme Jhésus, mais tout particulièrement des petits oiseaux, sauve-nous, puis elle dit saint Antoine, toi le grand, délivre-nous du mal, et toi le petit, celui de Padoue, prêche-nous, puis elle dit saint Rémi, préserve-nous des flammes, et toi, saint Nicolas, racole-nous, puis elle dit sainte Lucie, de tes yeux crevés, pleure-nous, puis elle dit sainte Agathe, de tes seins arrachés, allaite-nous, puis elle dit sainte Geneviève, éclaire-nous, puis elle dit saint Denis, avec ta tête décollée, prédique-nous, puis elle dit saint Martin, réchauffe-nous, puis elle dit saint Barthélémy, humble parmi les humbles, toi l’écorché, souffre pour nous, puis elle dit saint Christophe, toi le porte-Christ, porte-nous, puis elle dit saint Fiacre, le jardinier de la terre, nourris-nous […] (ibid., p. 209)
21Dans cette litanie, qui s’étendra à l’univers, le plus remarquable consiste en la ressemblance des propos de Johanne avec nombre de textes de la période où les saints et les saintes sont convoqués et leurs noms employés dans des situations rappelant leurs principaux « faits d’armes ».
22En d’autres termes, l’abondance de formes de jurements par saint Jehan, Pierre ou Martin ne relève pas, comme on a parfois pu le penser, d’invocations jetées à tort et à travers mais, d’une part, indique un moment où la parole jurée possède encore une force certaine et, de l’autre, une connaissance intime de la vie de ces personnages (due, premièrement, à la statuaire, à la peinture et au vitrail). Non que les médiévaux connaissent sur le bout des doigts le parcours entier de saint Martin ; ils l’associent plutôt à quelques grandes scènes, comme celle du manteau ou de son élection épiscopale7. Ce qui permet de rétablir, soit dit en passant, le sel de certaines évocations qui pourrait nous passer sous le nez. Ainsi, dans une scène tirée des Cent nouvelles nouvelles, un curé un peu trop proche de ses paroissiennes se voit puni par leurs maris :
Et tantdiz que ces approuches d’un costé et d’aultre se faisoient, l’oste de leens vint au trenchecoille, et luy dist :
Garde bien, quelque chose que ce prestre te dye, quant tu le tiendras pour ouvrer a ses coillons, que tu les lui trenches tous deux rasibus, et n’y fay faulte, si cher que tu as ton corps. – Saint Martin, si feray je, dist le trenchecoille, puis qu’il vous plaist. J’ai ung instrument si prest et si bien trenchant, que je vous feray present de ses genitoires avant qu’il ait loisir de moy rien dire. (Sweetser, 1996, p. 404)
23La mention de saint Martin, ici, n’a pas seulement pour but de renforcer l’assertion à l’aide du jurement ; elle fait aussi référence, pour qui connaît l’histoire du saint (c’est-à-dire tout le monde) à une autre forme de « découpage ». De même, dans le Grand voyage et pélerinage de sainte Caquette, farce jouée aux xve et xvie siècles, un mari accompagnant en pèlerinage sa femme ayant apparemment perdu sa voix lui enjoint, comme demandé par le culte de cette sainte fantasque, de faire le chemin en silence8. Celle-ci, évidemment, ne pourra se retenir et, malgré sa promesse, se livrera au babil typiquement féminin. Après la troisième interruption, l’époux explose de colère : « Et taisez vous, bon gré sainct Pierre. / N’aurez vous meshuy ne cesse ? » (Tissier, 1987, v. 168-170). Là encore, le recours à ce saint n’a rien d’anodin, car Pierre est celui qui renie sa parole et le Christ, et le fait d’ailleurs trois fois.
24Résonne aussi, dans le discours de certains de personnages, un fait qui pourrait nous paraître banal mais qui, en réalité, tient presque du miracle : la conservation des textes qui nous permettent d’approcher le procès de Johanne, et dont la préservation n’a peut-être tenu qu’à un fil. Car si le puceau qui l’accompagne et, accessoirement, narre le récit, ne doute « déjà point » de la sainteté de Johanne, il s’en fallut de peu que l’on ne perde un document aussi crucial qu’émouvant : la minute française relatant l’interrogatoire.
25Le « procès » de Johanne que l’on peut lire n’est pas, l’on s’en doute, le premier et le seul texte à avoir été rédigé. Au moment de son interrogatoire, trois notaires étaient présents dans la cellule de Johanne : Guillaume Manchon, Guillaume Colles et Nicolas Taquel ; les deux premiers prenaient des notes, le dernier (notaire de l’inquisiteur) écoutait. Une fois la journée terminée, les trois clercs collationnaient leurs notes d’audience et établissaient par la suite un texte commun : c’est ce que l’on a appelé la minute française du procès. Cette minute se trouve dans deux manuscrits, qui l’ont consignée soit dans l’optique du procès de réhabilitation (manuscrit d’Urfé) soit dans le cadre d’un recueil sur Jeanne d’Arc rédigé à la demande de Louis XII et de l’amiral de France Malet de Granville (manuscrit d’Orléans)9. Il s’agit, par conséquent, du document le plus proche de l’interrogatoire de Johanne, mais aussi, en même temps, d’un texte fort éloigné de cet événement de parole. Surtout, ce texte n’était pas sûr de nous parvenir : la minute avait principalement pour but de servir à l’établissement de l’instrumentum, c’est-à-dire du document rédigé par Thomas de Courcelles (aidé de Manchon) qui rassemblait les interrogatoires, alors traduits en latin, ainsi que les pièces du procès-verbal, cela bien après la mort de Johanne (vers 1435 selon Pierre Champion10). Une fois ce document rédigé, et selon la loi documentaire médiévale qui tendait à réutiliser ce dont on n’avait plus besoin, il y avait par conséquent de grandes chances que le rapport de l’interrogatoire fût oublié, perdu ou réemployé. En d’autres termes, il se pourrait que certaines personnes aient jugé bon de conserver ce témoignage qu’on ne saurait qualifier de première main, mais s’en approche. C’est, nous semble-t-il, aussi l’idée de Michel Bernard (autre écrivain johannique) qui, dans Le Bon sens, fait de Manchon une sorte d’avant-coureur de la réhabilitation de Johanne :
Manchon ne fut pas vraiment surpris lorsque Courcelles l’informa qu’il était revenu à Rouen pour établir les actes du fameux procès. Ils auraient dû être rédigés bien plus tôt, au lendemain de l’exécution de la condamnée, mais Cauchon ne voulait plus entendre parler de cette histoire, et les notaires avaient été requis par d’autres tâches. L’affaire était close. Manchon avait repris son activité à la librairie, en conservant le remords du travail inachevé, en même temps que le soupçon qu’on ne tenait pas plus que ça à conserver l’enregistrements des débats. Lui, au contraire, avait redoublé de soin et de vigilance pour que ces documents ne se perdissent pas. (Bernard, 2020, p. 1911)
26Il est vrai que le 15 décembre 1455, Guillaume Manchon remit aux juges un manuscrit sur papier qui contenait la minute française12. Bien que ce manuscrit nous soit aujourd’hui perdu, on peut avancer avec certitude que les exemplaires d’Urfé et d’Orléans en sont des copies.
27Et force est de constater que la Johanne de Graciano ressemble à bien des égards à celle de la minute française. On s’en serait douté, mais la proximité linguistique donne un goût encore plus fort à cette association et c’est sur cette ressemblance que j’aimerais terminer ce propos, en revenant à de simples choses : la voix, la vue, le toucher, ainsi que la personnalité et l’humour de cette femme.
28La voix et la lumière d’abord, cette lumière dont il est fait mention au moment où le convoi entre dans une sombre forêt de charmes et où l’atmosphère électrique de l’endroit ressemble à
la même sensation quand les premières voix s’adresseraient à elle et la dérangeraient, c’est bien le cas de le dire, tandis qu’elle succomberait à leur charme, celle de saint Michel premièrement, puis celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite, c’était dans le clos de son père à Domrémy, près du pigeonnier, provenant du côté de l’église prochaine, dans un grand ébahissement et dans un fort éblouissement dû à de puissants phosphènes, comme doctement dénommés, sans que pourtant elle eût d’abord pressé ses paupières avec la paume des mains, comme parfois elle jouait à le faire à l’imitation de ses grands frères, s’émerveillant ensuite des intenses tâches colorées qui apparaissaient, et dans un doux bruit d’ailes […] (Graciano, 2022, p. 161)
29Le mercredi 14 mars 1431, au matin, interrogée sur ses « voix », Johanne répond « qu’il n’est jour qu’ilz ne viennent en ce chastel ; et si ne viennent point sans lumiere ; et de celle fois oyt la voix, la n’a point memoire s’elle vit lumiere, et aussi s’elle vit saincte Katherine » (Tisset, 1960, t. 1, p. 147). Ces voix ont un langage, et c’est l’un des grands mystères de la vie de Johanne que de savoir comment elles lui parlent. Comme Johanne en son temps, Graciano évite la question, et c’est pour le mieux, quand il la fait « pensant à Dieu, et surtout à son Fils, et parfois l’écoutant lui parler par le truchement de sainte Catherine et de sainte Marguerite, toujours elles, et précocement par celui de saint Michel, quand, un jour de pluie, son immense visage lui apparut dans les lumineuses nuées, pendant une éclaircie » (Graciano, 2022, p. 86-87). Car elle n’a jamais voulu en dire plus à ses interrogateurs, qui lui demandent pourtant à plusieurs reprises « comme elle congneust que c’estoit saint Michiel », et à qui elle répond, simplement, « par le parler et le langaige des angles » (interrogatoire du jeudi 15 mars, dans Tisset, 1960, t. 1, p. 162).
30Il est d’ailleurs difficile de ne pas rapprocher l’extinction de voix de Johanne suite au massacre à celui, bien réel, qu’elle connut suite au saut de Beaurevoir13, comprenant (et se rappelant peut-être les propos du Prieur)
dans la cour de la ferme violée, que le Mal existe et qu’il est partout dans le monde, et qu’il court le monde, que le Mal rôde partout dans le monde et qu’il est une partie du monde, qu’il est un agent qui peut à tout moment infester le monde, une maladie qui peut empester la vie, et qu’il n’est donc point l’absence de vie, qu’il n’est donc point l’absence de lumière, mais qu’il possède une existence propre, qu’il est une matière obscure qui fait partie de la lumière, et qui, peut-être, en est le fondement […] (Graciano, 2022, p. 129-130)
31Mais Johanne reste la plupart du temps forte. Comme l’indique de façon proleptique le narrateur, elle « était d’une telle trempe qu’elle n’hésitait mot à enseigner les enfants et les hommes dès qu’elle le pouvait, fussent-ils des docteurs de la loi, ainsi qu’elle le montra plus tard, durant son procès, aux professeurs de l’Université de Paris » (ibid., p. 194-195). C’est de cette trempe que viendront les célèbres réponses. Lorsqu’on lui demande « sy elle sçait qu’elle soit en la grace de Dieu », elle répond simplement « se je ny y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et se je y suis, Dieu m’y veuille tenir » (interrogatoire du samedi 24 février, dans Tisset, 1960, t. 1, p. 62). De même, comme s’en souvient lors de la procédure d’annulation de la condamnation le frère Seguin de Seguin, théologien limousin l’ayant examinée à Poitiers en mars 1429, la répartie cinglante de Johanne lui indique, suite à sa question qui portait sur le langage que parlaient ses voix, qu’il s’agissait en tout cas d’un meilleur langage que le sien14. Après le saut de Beaurevoir, quand on l’interroge « si son conseil luy a point revelé que elle eschappera », elle s’en tient à un impertinent « je le vous ay a dire ? » (ibid., p. 61) et va même, dans la foulée, jusqu’à rappeler, formule camusienne l’arithmétique en moins, « que le dict des petis enfans est que on pend bien aulcunes foys les gens pour dire verité » (ibid., p. 62). Il semble bien, à la lecture de la minute, que Johanne n’ait jamais rien fait pour se soustraire à son sort, en reniant ce à quoi elle croyait ou, dit autrement, qu’elle fit tout pour finir condamnée.
32L’indignation qu’elle ressent vis-à-vis du Prieur, tenant de la thèse d’un Dieu présent « dans le juste comme dans l’injuste » (Graciano, 2022, p. 109), et dont elle se rendra peut-être compte, comme indiqué plus haut, au moment du massacre, marque le point d’orgue de cette réponse qui s’en prend à un dignitaire ecclésiastique :
et que Dieu était dans le Bien comme dans le Mal, qui n’étaient d’ailleurs que les deux faces d’une même médaille que Dieu eût frappé, sans même que l’on sût laquelle était l’avers et laquelle le revers, et ces dernières paroles parurent à Johanne tellement exagérées et scandaleuses qu’elles la firent sortirent de son hébétude, et rétorquer vivement au prieur que ses propos étaient odieusement contraires à l’esprit de Dieu, et hautement répréhensibles et punissables à ce titre, et rendaient bien digne le prieur d’une admonestations, si ce n’était d’une excommunication, et, en lançant cet anathème, son visage eut une nouvelle fluxion de sang, et elle considéra de nouveau le prieur dans une arrogante attitude de défi, comme si les propos du prieur la faisaient rager, comme prête encore une fois à se battre corporellement, mais aussi moralement […] (p. 109-110)
33Cette controverse théologique entre une jeune fille et un religieux existe bien évidemment dans le procès de Johanne, seule et sans défense contre une armée de théologiens venus la pousser dans ses retranchements ; mais à la différence du Prieur, qui semble finir par avoir raison mais « sans plus aucune gaieté dans le regard, et avec un grand sourire empli de mansuétude » (ibid., p. 110), ceux-ci se retrouvent au départ mis devant leurs contradictions. Car lorsque « ledit evesque de Beauvoys persuada et admoneesta ladicte Jhenne qu’elle jurast absolument et sans condicion de dire verité », elle lui répond simplement que « peult estre que de beaucoup de choses que vous me pourriez demander, que je ne vous diroye pas le vray ; specialement de ce qui touche les revelacions ; car vous me pourriez contraindre par advanture a dire telle chose que j’ay juré ne dire point. Ainsi seroys parjure ; que ne debveriez pas vouloir » (samedi 24 février, dans Tisset, 1960, t. 1, p. 55). Si les inquisiteurs useront de cette résistance à dire toute la vérité comme indice d’un refus de soumission à l’Église, il faut tout de même donner raison à Johanne, qui rappelle ses interrogateurs à leur première mission : ne doivent-ils pas, avant tout, guider les agneaux de Dieu sur Terre ? Que serait alors un pasteur qui mènerait ses ouailles au péché ? Il y a fort à parier que les docteurs de l’Université ne durent pas goûter qu’on leur fît la remontrance.
Une femme noëlle
34Jean Lohier, clerc normand à qui Cauchon avait communiqué les actes du procès afin d’avoir son avis disait au notaire Guillaume Manchon durant le Carême de 1431 « ilz la prendront s’ilz peuvent par ses paroles, c’est assavoir es assercions ou elle dit Je sçai de certain ce qui touche les apparicions : mais s’elle disait Il me semble..., il m’est advis qu’il n’est homme qui la peust condampner » (Tisset, 1971, t. 3, p. 103). La langue de Graciano n’est pas le moyen français du début du xve siècle (« Je sçai de certain »), et c’est heureux pour nous ; et pourtant il nous semble lui faire signe, comme ça, de loin (« Il me semble »). Aucune certitude sur cette apparition, aucune volonté de restauration d’une langue dorénavant perdue. Nous sommes face (et c’est rare, malgré tout ce que l’on peut lire dans les comptes rendus de chaque nouvelle parution qui, apparemment, réinvente la langue, ou la détruit, ou la malmène, ou l’enchante) à une langue noëlle en ce qu’elle vient de loin et qu’elle nous est proche, qu’elle nous force, à la manière dont on lisait auparavant, à vocaliser, à s’entendre lire des passages qui nous retournent le cœur.
35Pour faire cette langue noëlle, il fallait peut-être une femme noëlle, et c’est une des forces de Graciano que de faire une Johanne « charmant[e], véritable, de commun échange entre nous » (Éluard, 1968, p. 110), une femme qui semble « jouer à la dînette » (Graciano, 2022, p. 211) au moment d’une eucharistie où l’hostie se voit remplacée par une mâchée de pain noir heureusement amollie par la gorgée de vin, une femme qui pleure « doucement et silencieusement » (ibid., p. 128) devant le spectacle du Mal, une femme qui ne s’abaissera jamais devant des propos qu’elle juge absurdes, une femme comme née de la dernière pluie et pourtant savante de toutes celles qui l’ont précédée.

