Soin et singularité dans l’œuvre de Marc Graciano : un couple sous tension
1À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’originalité formelle devint un critère important de valorisation des œuvres littéraires (Mortier, 1982)1. Son passage au premier plan des valeurs esthétiques est indissociable de l’émergence, dès le début du siècle suivant, d’un milieu littéraire de plus en plus autonome, dévolu à la production et au commentaire de textes littéraires pensés à la façon d’œuvres d’art2. Dans ce champ de production restreinte (Bourdieu, 1992), poètes et critiques ont progressivement érigé en valeur absolue de la Modernité littéraire, outre l’originalité des œuvres, la singularité de leurs créateurs (Diaz, 2011), entre autres choses afin d’accentuer leur différence avec la « littérature industrielle3 », dominée par une logique mercantile. Un répertoire de « figures » (Oster, 1997), c’est-à-dire de représentations du rôle d’écrivain, s’est constitué peu à peu, chacune incarnant l’idéal de singularité d’une époque ou d’un groupe d’écrivains. Le poète maudit, le mage, le dandy, le poète retranché dans sa tour d’ivoire ou encore l’artiste d’avant-garde comptent ainsi parmi les figures les plus anciennes et les plus connues de notre Modernité littéraire4. D’autres ont émergé plus récemment. Ainsi de la figure de l’écrivain insaisissable (Vrydaghs, 2008), apparue durant la seconde moitié du XXe siècle : s’opposant notamment au discours sartrien qui considère que tout artiste est situé dans son époque, cette figure se fonde sur le mystère entourant la biographie de son auteur pour en faire un écrivain étranger à son temps.
2Or il semblerait que ces valeurs d’originalité et de singularité, comme les figures qui les incarnent, soient graduellement tombées en désuétude depuis le début des années 1980. C’est du moins ce que laissent entendre les principaux travaux ayant tenté de cartographier les lignes de force de la littérature française contemporaine5. Se serait ainsi progressivement imposée une autre « idée de la littérature » (Gefen, 2021), conçue désormais comme une pratique « thérapeutique » (Gefen, 2017) ou « relationnelle » (Viart, 2022), aux idéaux éthiques et démocratiques plutôt qu’esthétiques et autotéliques. Cette nouvelle conception engage à son tour des figures auctoriales, souvent bien différentes de celles qui les ont précédées dans l’histoire. On pense par exemple à la figure du « soignant » (Gefen, 2017) ou encore à celle de l’écrivain « impliqué » (Blanckeman, 2013), dont la spécificité est de se présenter à la façon d’un être ordinaire, sans particularité qui l’isole du corps social ou l’éloigne de ses concitoyens.
3Pour autant, les valeurs modernes d’originalité et de singularité n’ont pas disparu des discours contemporains sur la littérature, qu’ils soient le fait des écrivains ou de leurs critiques. Cela n’a, au fond, rien d’étonnant tant elles ont été prépondérantes pendant près de deux siècles. Aucun imaginaire ne s’efface aussi abruptement. Leur présence, dans ce contexte de dévaluation, doit néanmoins être interrogée. Ne font-elles plus que subsister, avant de passer la main à d’autres modèles, déjà présents pour la plupart ? Connaissent-elles des infléchissements, voire des transformations, au contact d’imaginaires de la littérature actuellement dominants ? La réponse à ces questions ne saurait ni être tranchée, ni valoir pour tous les cas observables. Aussi est-il nécessaire de procéder à des études de cas. De ce point de vue, l’entrée remarquée en littérature de Marc Graciano, accompagnée d’un discours critique valorisant toujours plus, au fil des ans et des publications, l’originalité de sa création et la singularité de sa personne, présente un vif intérêt, renforcé par le fait que l’écrivain, dès ses premiers entretiens, a infléchi pour partie cet imaginaire moderne jusqu’à lui faire rencontrer l’imaginaire contemporain d’une littérature thérapeutique.
4Avant d’interroger ces usages, une précision d’ordre théorique s’impose. Il est effectivement indispensable de préciser que les valeurs d’originalité et de singularité ne sont jamais envisagées, dans ces pages, à la façon de propriétés intrinsèques dont seraient porteurs certains auteurs ou certaines œuvres ; elles sont en fait examinées en tant que faits discursifs. Ce sont, en conséquence, les proclamations d’originalité et de singularité qui constituent l’objet premier de notre travail. Il inclut ainsi, d’une part, les discours auctoriaux sur ces valeurs, formulés aux divers « seuils » (Genette, 1987) de leurs productions, voire au cœur de celles-ci6. Il comprend également, d’autre part, les commentaires critiques produits sur l’œuvre.
5Plusieurs implications méthodologiques découlent d’une telle façon de concevoir cet objet. Il s’est d’abord agi d’appréhender les proclamations d’originalité et de singularité des auteurs comme autant de traits posturaux. Pour rappel, une posture est l’image de soi qu’un écrivain élabore au gré de ses interventions médiatiques, c’est-à-dire à chaque fois qu’il prend la parole en son nom propre, dans un texte ou un entretien, lors d’une conférence ou d’une rencontre en librairie, face à un micro de la radio ou une caméra de télévision (Meizoz, 2007, 2011 et 2016). Déterminée pour partie par les contextes dans lesquels elle apparaît7, constituée d’éléments de diverses origines (figurale, autobiographique, imaginaire, etc.), partiellement consciente8, la posture auctoriale s’étudie sur le plan discursif à l’aide d’outils rhétoriques, stylistiques ou encore poétiques, mais elle se laisse également saisir à travers les comportements publics de l’écrivain, son style vestimentaire et capillaire ou encore l’iconographie (photographique, télévisuelle, filmique, etc.) qui le met en scène.
6Corollaire du choix précédent, les discours auctoriaux sur la singularité et l’originalité ont été pensés comme des élaborations collectives. Certes, pour façonner sa posture, tout auteur puise dans son histoire personnelle, au besoin en la romançant ; mais, pour la rendre intelligible à d’autres, il est aussi tenu de l’aménager à partir d’un ensemble topique de figures de l’écrivain élaboré au fil du temps, à travers discours et illustrations. Les postures de la singularité sont collectives en un deuxième sens encore : leur élaboration n’incombe pas aux seuls écrivains, mais implique également leurs critiques, dans la mesure où leurs discours produisent leur lot de représentations de l’activité littéraire. De plus, ces réflexions critiques, lorsqu’elles sont connues des écrivains, incitent souvent ces derniers à y réagir, donc à adapter leur posture en conséquence9. Enfin, comme toute posture, les postures de la singularité auctoriale relèvent de stratégies de distinction : elles constituent donc des prises de position dans le champ littéraire qui, pour être interprétées comme telles, doivent être rapportées, relationnellement, à d’autres postures existantes ou passées.
7Une entrée en littérature sous le signe de l’originalité et de la singularité
8À la parution, en 2013, du premier livre de Marc Graciano, Liberté dans la montagne, aux éditions José Corti, la critique salue le « tour de force formel impressionnant » (Georgesco, 2013) que constitue ce « texte tout à fait singulier [et] d’une force étrange » (Rüf, 2013), porté par « une voix [qui] semble venir de très loin » (Stélandre, 2013) tant elle est riche en tournures syntaxiques et en mots anciens. Le jugement d’originalité formulé dans ces commentaires ne s’arrête pas au style de l’écrivain, puisqu’il caractérise également l’univers diégétique engendré par cette langue : un monde moyenâgeux, matériel et sensible, sans véritable équivalent dans la création littéraire contemporaine.
9L’attention des journalistes se porte également sur la personne de l’écrivain. Encore inconnu des rédactions littéraires parisiennes, Graciano est présenté succinctement par son éditeur. Ne figurent en effet, sur la quatrième de couverture du roman et dans les dossiers de presse qui en accompagnent la sortie du roman, qu’une date de naissance – le 14 février 1966 – et un lieu de vie peu défini : « au pied des montagnes aux confins de l’Ain et du Jura ». Invité le 14 février 2013 dans l’émission radiophonique d’Alain Veinstein, « Du jour au lendemain », Graciano y comble à peine les blancs de sa biographie. S’il fournit quelques précisions sur son lieu de vie, il reste évasif sur son parcours, évitant en particulier de présenter son entrée en littérature comme la conséquence logique d’une vocation ancienne. À l’inverse, il la signale comme accidentelle, puisque c’est à la suite d’une chute ayant occasionné une immobilisation forcée qu’il est venu, à quarante ans passés, à la littérature. Sa réticence à se dire écrivain — n’ayant écrit qu’un roman, il préfère se désigner au moyen du terme d’« auteur » — s’inscrit dans la continuité logique de ce récit non vocationnel. Le seul détail autobiographique délivré de façon moins anecdotique ou imprécise que les autres touche à sa profession (Graciano est infirmier psychiatrique). L’auteur précise qu’il s’occupe en particulier d’adolescentes en grande difficulté et tisse une analogie entre l’une des premières scènes de son roman — un vieil homme cheminant avec une fillette, qu’il porte parfois dans ses bras ou sur ses épaules — et le travail de « portage » des blessures psychiques qu’il réalise au quotidien.
10Un homme sans rapport apparent avec le milieu littéraire parisien, un ancrage géographique éloigné de la capitale, un récit d’entrée en littérature non vocationnel, une profession sans rapport direct avec l’activité de romancier, une biographie lacunaire : s’esquisse ainsi le portrait d’un écrivain en marge du milieu littéraire et de ses rites, dont l’œuvre elle-même, rappelons-le, paraît à tous anachronique. En somme, les premières déclarations de Graciano rejoignent les questionnements de la critique à son endroit et actualisent la figure de l’écrivain insaisissable, sans attaches avec son temps.
De l’insaisissable au soignant : infléchissements posturaux
11Ces deux motifs — l’originalité de la forme et l’insaisissabilité de l’auteur — réapparaîtront régulièrement dans la réception ultérieure de l’œuvre, au point d’en constituer une antienne que ne corrigera jamais véritablement une meilleure connaissance du parcours de Graciano dans le chef des critiques qui le suivent10. Faut-il en conclure que Graciano et ses commentateurs rejouent à l’identique les gammes héritées de la Modernité littéraire ? Pas sans opérer un infléchissement considérable de plusieurs aspects de cette figure, en tout cas, au point d’en proposer une reconfiguration inédite.
12Cette évolution s’observe en premier lieu dans les entretiens que l’auteur accorde volontiers à chaque nouvelle parution. Ainsi, lorsque Graciano confie admirer « le génie », il précise aussitôt : « étant entendu que n’importe qui peut atteindre le sien » (2019b, p. 39). Et lorsqu’il confirme que la recherche d’un style original est une priorité de son travail – « Je suis tout à fait d’accord avec Céline sur ce point : il n’y a que le style » –, c’est pour ajouter que « tout le monde peut trouver le sien » (2021, p. 3). Ces quelques exemples suffisent à montrer que la figure du singulier insaisissable n’est pas reconduite à l’identique dans le discours de l’auteur. L’exceptionnalité du créateur que suppose une telle représentation se dilue en effet partiellement à mesure qu’émerge une autre figure : celle de l’individu ordinaire (« tout le monde », « n’importe qui »).
13Le déplacement figural le plus significatif ne se produit toutefois pas dans ce réaménagement du singulier en « singulier ordinaire », mais dans le recours à une posture de « soignant ». Celle-ci s’établit en corrélation étroite avec la pratique professionnelle de Graciano, en particulier à l’occasion du long entretien qu’il donne en 2017 à la rédaction de la revue littéraire La Femelle du Requin 11 :
Je m’occupe d’adolescents […]. On porte un temps leur psychisme, on leur nomme ce qu’ils vivent car à quinze ans on n’a pas les mots. Il y a donc tout l’attachement que j’ai pour les jeunes en tant que soignant, attachement énorme et réciproque. C’est en cela que mon métier colore mon écriture. Dans Au pays de la fille électrique, je me suis appuyé sur des choses que j’ai pu vivre moi-même. Le personnage du jeune infirmier me ressemble, mais c’est un « moi » jeune, idéal, qui aurait déjà le bagage soignant d’un vieil infirmier, car à l’époque, je n’aurais pas su me laisser attendrir par une jeune patiente comme ça. Je me le permets maintenant en vieillissant. J’ai même appris qu’il fallait le faire, que c’était ça être soignant : tu t’attaches. […] Écrire c’est trouver le mot juste. Donc cela m’aide à m’exprimer plus précisément quand je m’adresse aux jeunes. Je dirais également qu’à travers l’écriture j’ai fait des expériences psychiques assez intenses […] Je pense que cela ne peut qu’avoir des répercussions supplémentaires sur mon travail d’infirmier. Certes il y a un cadre soignant qu’on ne peut pas dépasser, mais je pense qu’il n’y a pas de frontières, que je suis à la fois le soignant et l’écrivain. (Bertini et al., 2017, p. 72-73)
14Si l’écrivain, par sa science du mot juste, aide le soignant à « porter » les adolescents en nommant pour eux le réel, le soignant seconde en retour l’écrivain sur le plan thématique, en nourrissant son univers de personnages dont la proximité avec l’écrivain est explicitement soulignée par ce dernier. Marc Graciano semble ainsi adopter une posture d’écrivain-soignant plus contemporaine12 que ne l’était celle de l’écrivain insaisissable.
15Pour autant, la seconde ne supprime pas la première ; elle s’y superpose plutôt. Dans le texte qui sert de préface à l’entretien, la rédaction de la revue rappelle que l’œuvre présente une « écriture unique dans la littérature française contemporaine » et que son auteur habite un bourg à son image, « hors du temps » (Bertini et al., 2017, p. 56). Lors de la conversation, Graciano évoque à nouveau le caractère accidentel de son entrée en littérature et confirme préférer aux recettes romanesques contemporaines les univers et le vocabulaire anciens. La posture de l’écrivain insaisissable, habitant les marges de l’institution littéraire et éloigné des modes de son temps, n’a donc pas disparu, malgré l’actualisation de plus en plus fréquente de la posture du soignant.
16La cohabitation de ces éléments posturaux disparates ne se réalise toutefois pas sans tensions. Celles-ci transparaissent notamment dans un entretien avec le critique Yann Étienne, publié à l’occasion de la parution de Johanne au Tripode, en 2022. Évoquant le narrateur du récit, un jeune valet membre de l’escorte qui accompagne en 1429 Jeanne d’Arc de Vaucouleurs à Chinon, Graciano précise :
C’est aussi, vous l’avez senti, un des avatars de l’auteur (il n’est pas le seul) qui lui permet de s’approcher au plus près de Johanne (rêvée) et d’en prendre soin. Cette question du soin est importante pour moi. Je suis par ailleurs, vous le savez peut-être, infirmier psychiatrique. Je ne saurais pourtant trop me l’expliquer. J’en aurais parfois presque un peu honte, ayant le sentiment de m’inscrire dans ce mouvement du care, tant désagréablement présent dans l’esprit de l’époque (pourtant bien sourdement destructrice et irrespectueuse de l’humain).
17S’il paraît délicat de déterminer avec certitude ce que Graciano entend par « mouvement du care », tant, d’une part, lui-même ne dit rien de ce mouvement et tant, d’autre part, les approches théoriques et critiques qui s’en revendiquent sont diversifiées13, on peut tout de même risquer l’hypothèse qu’il l’assimile à une mode — « tant […] présent dans l’esprit du temps » — et le condamne pour cette raison. Pour autant, Graciano reconnaît l’importance du soin dans son œuvre et dans sa vie, au point de justifier lui-même le rapprochement avec les éthiques du care 14. En somme, soin et singularité apparaissent indissociables aux yeux de l’écrivain ; mais ils sont aussi posés dans le même mouvement comme incompatibles, dans la mesure où l’importance accordée au premier tend à faire de Graciano un écrivain-soignant inscrit dans son temps, alors que son désir de singularité vise à l’éloigner de son époque et, plus largement, de toute assignation.
Graciano & co, ou quand un dispositif postural dénoue les tensions
18Dans ce contexte de tension accrue entre soin et singularité, on soutiendra que le dispositif postural mis en œuvre au même moment, c’est-à-dire lors de la sortie de Johanne aux Éditions du Tripode en 2022, constitue une forme de résolution provisoire du conflit. Il repose sur une plaquette publiée chez le même éditeur simultanément au roman : Graciano & co. Celle-ci comprend une introduction, un extrait de Johanne légèrement remanié pour l’occasion15, la réimpression de l’entretien que Graciano avait accordé en 2017 à la rédaction de La Femelle du requin et une section « Échos » composée d’avis de pairs.
19Dès l’introduction, le volume souligne « la singularité de la voix portée par Marc Graciano » et l’originalité de son imaginaire, qui « ne ressemble à aucun autre » (p. 3). Ce n’est que dans un second temps qu’elle établit « l’importance de l’offrande [et] du soin » (p. 3) dans son œuvre. Autrement dit, la disposition des éléments constitutifs de la posture tend à imposer un ordre de préoccupation que la suite de la plaquette confirmera.
20À première vue, la section suivante contredit cette hypothèse, puisque l’extrait de Johanne choisi pour l’occasion est une longue scène de soin. Après avoir découvert, dans un chapitre précédent16, les ruines encore fumantes d’un village dont les femmes et les enfants ont été massacrés, Johanne épuisée, fiévreuse et choquée arrive avec son escorte dans un camp de charbonniers installé en pleine forêt. Une vieille femme aveugle, surnommée « la taie », prépare alors une tisane d’herbes et de champignons qu’elle administre à la jeune femme avant de bourrer sa pipe à l’aide du reste des champignons et d’entrer, sous l’effet de la drogue, dans une transe au terme de laquelle Johanne s’éveille, guérie. Au-delà du comique discret que produit une telle invraisemblance dans un roman où elle se montre rare, la scène de soin se trouve également désamorcée par l’intérêt que porte le narrateur à la singularité de la veille femme. Si cette dernière est « vêtue d’une tunique de teille, comme tous les autres » (p. 15) charbonniers, elle se distingue d’eux et plus encore de l’escorte de Johanne par l’aspect « très us[é] et quasiment loqueteu[x] » (p. 15) de son vêtement, mais aussi par son isolement, sa cécité et son langage fait de marmonnements incompréhensibles. Le narrateur la perçoit de ce fait comme « perdue dans un monde fait pour elle seule, […] évadée dans un monde intérieur, […] prise dans un songe éveillé » (p. 17). Seule la nécessité de porter secours à Johanne la fera quitter momentanément cet état d’isolement : « [elle] se leva difficilement, […] extraite de son monde par un devoir pressant auquel elle ne pouvait se soustraire » (p. 19). Après avoir guéri Johanne, la taie rejoint son monde intérieur et va jusqu’à s’exprimer dans « une langue tellement défaite » qu’elle apparaît « non seulement étrangère mais parfaitement inconnue » aux yeux du narrateur, « comme si la vieillarde l’inventait » (p. 29). Singulière jusque dans le « parler étrange » (p. 30) qu’elle produit, la vieillarde ne se dérobe pas au rôle de soignante, mais ne l’occupe que momentanément, à l’occasion d’une parenthèse qui l’extrait de son monde17. En définitive, le choix d’intégrer cette scène de soin au volume Graciano & co n’en modifie donc pas la portée : la sphère de la singularité et de l’originalité demeure bel et bien première et la fonction de soignante, seconde.
21C’est aussi dans cet ordre qu’apparaissent les éléments posturaux dans l’entretien de Graciano reproduit dans la section suivante de cette plaquette. Certes, lors de sa parution originale en 2017, l’entretien ne les hiérarchisait pas entre eux (nous l’avons vu plus haut). Le déplacement de l’entretien dans un nouveau contexte18 autorise toutefois une lecture qui donnerait la priorité à la singularité, puisque cet aspect de la posture gracianienne prend le pas sur le soin dans les autres sections.
22La dernière partie, composée de commentaires de l’œuvre dus aux plumes d’autres écrivains — Claro, Bérangère Cournut, Patrick K. Dewdney, Amélie Lucas-Gary, Emmanuel Régniez et Fabienne Yvert19 — confirme plus nettement encore que les précédentes l’ordre des priorités observé, puisqu’il n’est jamais question de soin, tout au plus de « grâce », dans ces avis. En revanche, l’originalité de l’écriture et de l’univers est traitée dans chaque contribution, comme y est affirmée la singularité de l’écrivain : « Marc Graciano est le plus singulier des auteurs vivants. À rebours de la littérature célébrée aujourd’hui, qui veille à pénétrer le réel ou éprouver la société, il explore dans chacun de ses livres, un temps indéfini, presque mythique, de passé et d’imagination. » (Lucas-Gary, 2022, p. 73) Ce déséquilibre entre singularité et soin dans ces pages finales renforce la tendance observée dans les autres sections du volume : la première prévaut désormais nettement sur le second.
De la posture à l’œuvre
23Une posture ne se limite pas à un discours d’escorte de l’œuvre en contexte médiatique. Quel que soit son degré d’élaboration, elle tend à établir un lien de continuité entre un auteur et son œuvre de façon à ce que celui-ci s’apparente à celle-là. Ce principe de ressemblance, apparu à la fin du XVIIIe siècle, est d’ailleurs au fondement du droit d’auteur français puis, dans la foulée, de la valorisation de l’originalité et de la singularité (voir Sapiro, 2020, en particulier p. 47-70). Pour le dire autrement, plus une posture sera en accord avec les caractéristiques rhématiques et thématiques d’une œuvre, plus elle s’imposera comme authentique. On est dès lors en droit de se demander si la posture élaborée par Graciano et ses principaux commentateurs prend ou non appui sur l’œuvre de ce dernier. En l’absence de personnages d’écrivains au sein de celle-ci, on y étudiera en priorité la construction des personnages de singuliers et de soignants.
24Sur ce plan, le traitement réservé à la taie dans « Le Camp des loges » est emblématique de l’œuvre. Du vieil homme de Liberté dans la montagne (2013) aux baladins d’Embrasse l’ours et porte-le dans la montagne (2019) en passant par le mège d’Une forêt profonde et bleue (2015) ou encore l’infirmier d’Au pays de la fille électrique (2016), les personnages de soignants sont également, chez Graciano, des êtres marginaux et ceux-ci, dans son œuvre, dépassent en nombre ceux-là. La composition de ces personnages de marginaux, qu’ils soient ou non des soignants, connaît certes des fluctuations selon les romans, mais recourt généralement à un patron commun, que l’on peut qualifier par un terme qu’apprécie Graciano : le raboutage.
25Dans l’artisanat ou en usine, cette technique consiste à assembler deux pièces d’une même matière ou de matières différentes. Dans les portraits de personnages singuliers qu’offrent les romans de Graciano, le raboutage réunit des étoffes, des accessoires, des caractéristiques physiques ou, plus rarement, des traits psychologiques systématiquement divers. Le portrait du vieil homme au début de Liberté dans la montagne (2013) en offre un premier exemple :
Le dessus de la bague reproduisait une tête de loup ciselée en style d’armoiries et c’était comme si le loup lui dévorait le doigt et le regard du loup sur la figurine était louche et c’étaient là les charmes d’un voyageur.
Les amulettes d’un guérisseur.
La parure d’un sorcier. (p. 13)
26La qualification de « guérisseur » s’accompagne d’autres qualités — celles de « voyageur » et de « sorcier » — qui, assemblées, dessinent un portrait au sens incertain, d’autant que la description, qui court sur plusieurs pages, en fera aussi un « ruffian » et un « ancien lansquenet » (p. 14), puis un « vétéran », un « sage » et enfin un « fou » (p. 15). Son apparence physique n’est pas en reste : couvert de cicatrices, il porte aussi de nombreuses pièces de vêtements, des bagues et des plumes d’oiseaux qui lui confèrent un « aspect sauvage et robuste » (p. 12). Au terme de cette description initiale, l’homme paraît aussi inquiétant que protecteur. Son statut social demeure incertain, puisqu’il peut tout aussi bien être un déclassé qu’un éternel marginal. L’époque même à laquelle il vit n’est pas accessible, au-delà d’une impression générale renvoyant au Moyen-Âge20. Enfin, dans ce portrait, la singularité l’emporte sur le soin, thème que seules permettent d’actualiser la mention d’une activité de « guérisseur » et l’attitude protectrice qu’il adopte envers la fillette qui l’accompagne.
27Dans le même roman, le chevalier que le vieux et la petite observent à la dérobée lors d’un tournoi présente également un « style particulier » : « d’aspect simple », il porte une protection faite de nombreuses pièces de cuir, une « cervelière […] d’un genre très ancien » et un « surcot […] presque élimé » (p. 91). Ces différentes pièces, maintes fois réparées, constituent un ensemble hétéroclite, artisanal et usé, qui contraste fortement avec les armures lourdes et rutilantes de ses concurrents, ce qui n’empêchera pas le chevalier de remporter la joute. Une fois encore, l’apparence de ce type de personnage l’isole du commun et rend tout déchiffrement de son comportement incertain (sa manière de combattre, aux antipodes des autres guerriers, les surprend comme elle étonne les lecteurs). Le loutier d’Embrasse l’ours et porte-le dans la montagne (2019) est lui aussi un être de contraste. Chasseur impitoyable et solitaire, effrayant à bien des égards, il surprend d’abord par son apparence ambivalente – « tout chez cet homme étrange chatoyait, bien que son aspect parût terne à première vue » (p. 94) –, ensuite par son comportement inattendu, puisqu’il offre l’ourson qu’il a capturé à une troupe de baladins après en avoir pris soin.
28Le raboutage qui préside à l’apparition des personnages singuliers se fonde donc sur l’ambivalence, voire sur la réversibilité des signes qu’il associe : le chevalier le plus simple remporte le tournoi, le loutier le plus effrayant prend soin d’un ourson, le vieux qui porte la petite rassure autant qu’il effraie, et l’on pourrait multiplier les exemples. Cette équivocité permanente colore tous les personnages de solitaires, nombreux dans l’œuvre, dont les soignants. Le mège d’Une forêt profonde et bleue (2015) qui recueille une jeune guerrière celte après qu’elle a été violée par une troupe de soldats en fournira un nouvel exemple. Présenté à la façon d’un homme reclus, arborant les stigmates de la pauvreté — « il portait une unique et longue robe à même la peau et le drap épais de la robe semblait de facture tellement grossière et de si peu de valeur qu’il avait dû être tissé dans de la laine surge » (p. 85) — et de la lèpre, il est à ce point défiguré par cette dernière qu’il en « possèd[e] un aspect très étrange » :
[…] malgré l’ancienne maladie ou peut-être à cause d’elle, parce que l’homme avait formidablement survécu à la maladie, […], il semblait doté d’une force de vie surnaturelle, […] comme s’il n’avait point été tout à fait un humain mais, le membre d’une espèce disparue ou, à l’inverse, le membre d’une espèce à venir, une espèce nouvelle et surdouée, un humanoïde doté d’organes des sens inconnus […] (p. 85)
29L’ambivalence est à nouveau de mise dans ce passage : d’abord présenté comme indiscutablement humain, le mège voit son appartenance à cette espèce questionnée, avant que diverses hypothèses antagonistes soient émises. De la même façon, le rôle de la maladie dans l’expression de sa vigueur n’est pas arrêté, puisqu’elle pourrait en être la cause ou s’y être opposée en vain.
30Le raboutage au principe des portraits de singuliers dans l’œuvre et l’équivocité qu’il permet tend à suggérer, d’un livre de Graciano à l’autre, deux points essentiels à nos yeux : d’une part, les êtres singuliers sont par nature imprévisibles, insaisissables et doués de compétences multiples ; d’autre part, le soin n’est qu’une de leurs qualités, qu’ils n’exercent généralement qu’occasionnellement. Le seul personnage de soignant qui ne suit pas totalement ce patron est justement celui de l’infirmier d’Au pays de la fille électrique (2016), dont Graciano disait qu’il lui ressemblait (voir supra). En dehors du « regard bizarre » qui lui donne constamment l’air d’être « en train de rêver » (p. 95), ce personnage n’a pas l’ambivalence de ses coreligionnaires dans la mesure où sa bienveillance envers les patients gouverne toutes les scènes où il apparaît : il les écoute avant de leur parler, il cherche à les convaincre de prendre soin d’eux sans jamais les brusquer, etc. Son attitude est d’autant plus remarquable qu’elle contraste avec celles de ses collègues. Le psychiatre responsable de l’établissement impose ainsi ses décisions aux patients, en arguant que « c’[est] pour [leur] bien » (p. 90). Quant aux autres infirmiers, ils tiennent le même discours que leur supérieur hiérarchique21. Une note d’humour empêche toutefois de prendre ce personnage trop au sérieux. La « grande chemise à carreaux » (p. 94) qu’il porte en toute circonstance en lieu et place de son uniforme d’infirmier et qui signale donc sa singularité est aussi la source d’une raillerie à son endroit – elle lui donne « l’allure d’un Jésus déguisé en bûcheron » (p. 102) – qui, à terme, permet à cette figure de soignant de retrouver un peu de l’équivocité perdue.
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31Après avoir été salué par la critique comme un écrivain original et insaisissable dès son premier roman, Marc Graciano a peu à peu, au fil d’entretiens accompagnant ses autres parutions, infléchi le cours de cette figure historique de notre Modernité littéraire pour revêtir les habits plus contemporains de l’écrivain-soignant. D’abord juxtaposés, ces éléments disparates sont entrés, aux yeux mêmes de l’écrivain, en tension au point de susciter un rééquilibrage postural, opéré principalement en 2022 grâce à la plaquette Graciano & co, publiée en même temps que son œuvre la plus ambitieuse à ce jour, Johanne. Désormais, le singulier l’emporte sur le soignant, sans pour autant que ce dernier disparaisse. Ce travail postural se révèle d’autant plus efficace qu’il prend appui sur un motif récurrent de l’œuvre, le raboutage. Ce mode de composition des personnages de singuliers comme de soignants met à l’honneur leur caractère composite et ambivalent, laissant entendre que la véritable singularité, pour Graciano, ne saurait se confondre avec le soin, tant elle est volatile.

