Colloques en ligne

Jean-Marc Baud, Morgane Kieffer, Estelle Mouton-Rovira et Mathilde Roussigné

La part du dissensus : réflexion à quatre voix sur la littérature relationnelle

Where dissent lies: A collective reflection about “relational literature”

1Lorsqu’il propose, en 2019, le nom de « relationnel » pour qualifier la littérature contemporaine, Dominique Viart invite, de fait, à considérer l’unité d’une période littéraire, en dépit de sa variabilité comme de la dimension toujours ouverte de son terminus ad quem :

À l’inverse des dernières Avant-gardes qui, radicalisant le geste moderne, avaient constitué la littérature en clôture (sur elle-même, dans son intransitivité), en césure (dans une recherche de singularité indépendante des autres espaces de la pensée) et en rupture (avec les esthétiques du passé), la littérature contemporaine française fait au contraire montre de son ouverture à de nouveaux champs : au monde extérieur et aux disciplines qui l’envisagent. Elle développe des relations. (Viart, 2019.)

2Par la mise en évidence de différentes formes de relations, au passé par une importante pratique de l’intertextualité notamment, à l’espace, aux autres arts, et aux sciences humaines, Dominique Viart approfondit la proposition faite au début des années 2000 d’une littérature « transitive » (Viart et Vercier, [2005] 2008, p. 16) et donne à lire le contemporain au prisme d’interactions dynamiques entre différents champs de la création comme du savoir, rompant ainsi avec l’imaginaire persistant d’une littérature isolée et isolante. La définition du contemporain entre ainsi en résonance avec un paradigme critique qui s’est affirmé au cours des dernières décennies, qui articule interprétation littéraire et prise en compte des usages des textes, des effets qu’ils produisent, des pratiques qu’ils suscitent.

3Selon une perspective pragmatiste, la littérature contemporaine peut assurément être définie comme un champ dynamique, polarisé par les relations qu’y entretiennent des acteurs placés en différents points de la production comme de l’édition, de la diffusion ou de la production des œuvres (Hanna, 2010 ; Coste, 2017). De façon complémentaire, des approches critiques héritières d’une herméneutique des textes chercheront à saisir les textes en les inscrivant dans une pensée du sujet (Macé, 2011 et 2016). Il faudrait y ajouter un moyen terme, qui ferait une place à la réception pratique des textes : soit en termes d’efficacité affective et empathique — réactualisant de ce fait une importante tradition rhétorique — soit en termes d’efficacité collective et sociale (Citton, 2007). La ligne de partage entre ces deux dernières lignes s’avère parfois fine ou ambiguë, comme l’ont montré d’une part les travaux d’Alexandre Gefen (2017) et d’autre part ceux de Florent Coste (2024). De fait, la notion même de relation se prête à chacune de ces interprétations — pratique, subjective, politique — à partir de prismes critiques distincts — pragmatiste, herméneutique, rhétorique. Force est de constater que les textes littéraires mobilisent aussi, et de façon variable, ces modalités possibles de la relation littéraire, comme l’a souligné également Justine Huppe (2024). Les écrivains se sont eux-mêmes saisis de ces paradoxes, en avertissant du risque d’une politisation du littéraire qui ferait l’économie de sa part de subversion formelle (Alferi et al., 2024).

4Nous proposons donc quelques étapes réflexives, afin de mettre à l’essai la notion de littérature relationnelle, déjà définie par Dominique Viart (2019), afin aussi, de mesurer sa réversibilité et, peut-être, ses ambiguïtés. Pour ce faire, nous souhaitons suivre les traces du Quichotte à travers quelques textes contemporains. Personnage réversible s’il en est, victime des illusions de la fiction, le Quichotte s’est trouvé réhabilité par une modernité soucieuse de tisser davantage de liens entre le texte et le monde et de souligner les pouvoirs de la fiction ou du récit. Ces Quichotte seront autant d’emblèmes, ou de stations, à partir desquelles interroger ces relations : sans les figer par l’analyse, et sans résoudre toutes les questions ainsi soulevées, nous en ferons des pistes de réflexion et de débat. Ces mises en abyme contemporaines du Quichotte, empruntées à Une histoire du vertige de Camille de Toledo (2023), Rêver debout de Lydie Salvayre (2021) et Des châteaux qui brûlent d’Arno Bertina (2017), seront une trame ouverte pour essayer quelques façons de « faire avec » le relationnel, un motif dans ce patchwork critique qui reflète le mouvement de nos discussions et de notre pensée collective. En empruntant à Rancière la notion de dissensus pour penser les liens dynamiques entre esthétique, politique et pratiques littéraires, nous proposons d’interroger, à partir de ces exemples, la part dissensuelle de ces formes relationnelles qui caractérisent, selon Viart, le contemporain. Parce qu’il nous semble aussi transhistorique, ce paradigme relationnel se prête à la déclinaison de ses variantes : conflictualité, polémique, ruptures, mais aussi parfois dispersion et pluralité sont ainsi quelques-unes des figures que nous souhaitons mettre en avant.

Régimes relationnels et périodes littéraires : quelle spécificité pour le contemporain ?

5Une première saisie possible des relations entre la bibliothèque et le monde serait celle que propose Camille de Toledo dans Une histoire du vertige (2023). Au seuil de cet essai, qui parcourt plusieurs siècles de littérature occidentale, Don Quichotte devient la figure emblématique d’une époque pétrie de récits et de fictions — en l’occurrence, des fables souvent destructrices, au fondement de l’exploitation de la terre et de ses ressources, dont l’essai cherche à réorienter l’interprétation pour penser la crise écologique au prisme des livres. Face à ce goût immodéré des « sapiens narrans » pour le récit, dont la littérature témoigne en partie, elle représente aussi, de façon réversible, une puissance de reliaison des mots et des choses où puiser des contre-récits. Mais Toledo construit cette écologie narrative sur un paradoxe : au Quichotte errant fasciné par les fictions et symbole d’un envoûtement mortifère, Toledo oppose Montaigne, immobile et plongé dans les livres de sa bibliothèque : une figure de sagesse et de retraite. Deux manières de lire s’opposent ici, deux attitudes, dont l’une seule permettrait de retrouver une forme de relation (entre les mots et les choses, les individus et le monde qui les entoure, les fictions et le réel). À partir de ces figures, il ne s’agit donc pas seulement de faire de la littérature un opérateur de liens — les textes, relus depuis l’Anthropocène, ouvriraient certes d’autres possibles — mais, plutôt, de réfléchir à la façon dont une période littéraire pense son propre rapport au monde comme à la bibliothèque.

6L’épouvantail d’un Quichotte replié dans ses mots et coupé du monde est agité de la même manière que celui de la période des années 1960-1970, qui sert souvent de repoussoir à la littérature contemporaine en tant que celles-ci auraient été le moment d’une écriture formaliste, voire solipsiste, que le contemporain battrait en brèche par le développement d’une littérature relationnelle (Viart et Vercier, [2005] 2008, p. 15-16 ; Labouret, 2018, p. 237-238). Mais ne pourrait-on pas au contraire décrire ces années-là comme un formidable moment relationnel de la littérature ? Tout d’abord parce que les agents censés avoir promu cette littérature formaliste, close sur elle-même, ont souvent été des agents collectifs, à l’image du Nouveau roman ou de Tel Quel. Mais aussi parce qu’ils ont produit des textes en dialogue constant et soutenu avec les sciences humaines, si l’on songe au lieu de rencontre et de débat intellectuel que fut Tel Quel où dialoguèrent Foucault, Barthes, Lacan, Derrida, Kristeva… et dont la théorie d’ensemble consistait justement à articuler des éléments du marxisme, de la linguistique et de la psychanalyse1. En ce sens, il est frappant de relire aujourd’hui « L’ère du soupçon » de Nathalie Sarraute, qu’on pourrait presque réinterpréter comme un manifeste de la littérature relationnelle. Outre l’importance accordée aux sciences humaines, en l’occurrence à la psychanalyse, Sarraute retourne contre ses détracteurs les accusations de formalisme, se décrivant engagée dans un travail d’écriture dont la grande affaire est le réel. Est réaliste, selon elle,

un auteur qui s’attache avant tout […] à saisir, en s’efforçant de tricher le moins possible et de ne rien rogner ni aplatir pour venir à bout des contradictions et des complexités, à scruter, avec toute la sincérité dont il est capable, aussi loin que le lui permet l’acuité de son regard, ce qui lui apparaît comme étant la réalité. (Sarraute, 1964 [1956], p. 167.)

7Pour cela, Nathalie Sarraute, loin de toute gratuité formelle, privilégie une approche instrumentale du style :

Le style […] n’est pour lui qu’un instrument ne pouvant avoir d’autre valeur que celle de servir à extraire et à serrer d’aussi près que possible la parcelle de réalité qu’il veut mettre au jour. (Sarraute, p. 169.)

8Elle valorise le recours au document et au « petit fait vrai », qui « possède sur l’histoire inventée d’incontestables avantages » (Sarraute, p. 81-82), une phrase avec laquelle Claude Simon devait sans doute être en accord, tout comme une grande partie des écrivains contemporains.

9Au-delà de ces prises de position esthétiques, si le Nouveau roman et les décennies où il se déploie peuvent être qualifiées de relationnelles, c’est aussi qu’elles concourent à mettre en place un certain régime médiatique pour l’écrivain, dont le contemporain est l’héritier direct. Les membres du Nouveau roman sont des acteurs décisifs de cette évolution, comme l’a bien montré Galia Yanoshevsky dans son essai Les Discours du nouveau roman. Essais, entretiens, débats. Ils accordent en effet de très nombreux entretiens aux médias, dans la presse écrite ou à la radio. Avec le Nouveau roman, l’écrivain fait son entrée à l’Université, comme le montre exemplairement le colloque de Cerisy en 1971 où discutent auteurs et universitaires, mais aussi les nombreuses conférences données par Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Butor et Claude Simon en France, à New York ou à Londres. En dehors de l’Université, les auteurs du Nouveau roman se tiennent au plus près de leur public et des lecteurs qu’ils rencontrent très régulièrement. Galia Yanoshevsky remarque ainsi, qu’à partir de 1959, Nathalie Sarraute « n’a plus guère produit d’écrits théoriques, préférant présenter ses réflexions devant un véritable auditoire » (Yanoshevsky, 2006, p. 154), sous la forme de texte de conférence ou de questions-réponses avec le public.

10Ainsi, plutôt que de se demander si telle époque littéraire est relationnelle ou pas, on pourrait donc plutôt faire l’hypothèse que chaque moment littéraire, chaque période esthétique institue un régime relationnel spécifique. L’enjeu serait alors de définir quel est le régime relationnel spécifique de la littérature contemporaine et, sur un plan sociologique, quelles sont les stratégies relationnelles des acteurs du champ littéraire.

11Face à ce Quichotte solipsiste, figure-épouvantail d’une décorrélation entre les mots et les choses et, en ce sens, figuration possible de la scénographie par laquelle on fait alterner presque à chaque époque littéraire repli formaliste et élan vers le monde (au point que cette opposition rituelle devienne un élément de définition de l’institution d’un point de vue sociologique (Dubois, 2005 [1978]), Montaigne donc, en fin lettré capable de réorganiser les liens brisés entre la littérature et la vie. En celui-ci, on peut donc voir un symbole de circulation et d’échange, et comme une déclinaison du paradigme relationnel par l’intertextualité.

12La notion d’intertextualité s’affirme à partir de la période structuraliste de la théorie littéraire, à une époque où les paragraphes précédents viennent de rappeler à quel point, déjà, la littérature s’envisageait comme une discipline et un objet relationnels, ou au sein duquel il importait de réinjecter de la relation.

13Si donc on se penche sur l’usage de la notion d’intertextualité qui a été fait par les études littéraires du contemporain, se dégage ainsi comme un faisceau qui esquisse une manière relationnelle de lire et décrire. Définir par exemple avec Frank Wagner la « pratique citationnelle » comme une caractéristique définitoire du corpus romanesque contemporain (Wagner, 2017), dont Dominique Viart souligne la dimension « purement intertextuelle » (Viart, 2014), ou encore évoquer avec Morgane Kieffer la teneur spécifique du romanesque contemporain fondée sur une relation paradoxale à la bibliothèque des siècles passés (Kieffer, 2018), voire enfin, en suivant Umberto Eco, identifier l’époque postmoderne, et sa littérature avec elle, comme le lieu d’une opération systématique de cryptage à destination du lecteur-décodeur, sont autant de manières de déplacer l’accent relationnel sur la qualité mémorielle de la littérature contemporaine. Cela, non pour dire que les autres siècles seraient dépourvus de toute mémoire littéraire, mais peut-être davantage pour caractériser des traits esthétiques (auteur) et des manières de lire (lecteur) que le discours théorique attribue au contemporain, par surplomb chronologique et épistémologique.

14En ce sens, on peut aussi déceler dans Une histoire du vertige de Toledo, aux côtés de ce Quichotte solipsiste, la présence d’un Montaigne relationnel propre à incarner l’aboutissement (chronologique, mais surtout téléologique) de la littérature avec le contemporain, fondé sur la qualité principalement intertextuelle de celui-ci et sa capacité, partant, à tisser des liens nouveaux entre les textes pour en re-tisser d’encore plus nets avec le monde. Don Quichotte serait ainsi un moderne, il témoignerait de l’instauration d’une séparation « calamiteuse » entre le monde des réalités « symboliques » et la « Nature » (Latour, 2012, p. 244). Or « nous n’avons jamais été modernes » (Latour, 1991), ou plutôt, les modernes ont été des croyants comme les autres et il serait temps d’atterrir. Si ces mots de Bruno Latour font parfaitement écho à Une histoire du vertige de Camille de Toledo, c’est que ce texte participe d’un plus vaste « tournant relationnel » ; Toledo, n’hésitant pas à citer lui-même les penseuses et penseurs Isabelle Stengers, Eduardo Viveiros de Castro ou encore Philippe Descola, souscrit à une ligne intellectuelle générale : la défense métaphysique de ce qu’il nomme « la vie entrelacée » (Toledo, 2020 et 2021). Le philosophe Dominique Quessada, avec qui Camille de Toledo a effectué des collaborations, signale dans un récent Manifeste métaphysique (Liogier et Quessada, 2019) que notre époque métaphysique est celle de l’inséparation, de l’interdépendance, de l’hybridation, en bref, de la relation. Il s’agirait aussi de mentionner la forte influence des nouveaux matérialismes et des pensées intégratives dans le champ de l’écologie contemporaine, de Donna Haraway, à John Baird Callicott ou Arne Naess. La mention de ces positions théoriques a une vocation réflexive : un tel paradigme relationnel monte en importance dans les sciences humaines et sociales. En témoignent, parmi de multiples exemples, les journées de recherche en philosophie tenues à l’université de Nice en 2022, consacrées au tournant relationnel de la philosophie contemporaine2. Si de telles approches défendent une ontologie de relations contre l’ontologie de positions, le vertige contre les substances stables et fixes, alors la production littéraire de même que les études littéraires se voient progressivement influencées et travaillées par de telles perspectives.

15Il faut noter aussi que ce livre et la figure du Quichotte qui s’y dessine sont en grande partie le produit d’un travail de thèse en littérature mené par Camille de Toledo sous la direction de Dominique Rabaté. C’est là une des dimensions majeures du champ littéraire contemporain : écrivains et chercheurs semblent structurellement de plus en plus proches, comme l’atteste, outre la similitude des trajectoires scolaires et les sociabilités partagées (à l’Université, en festival…), la figure aujourd’hui largement répandue de l’écrivain-professeur3. En parlant de littérature relationnelle, peut-être prend-on le risque d’une neutralisation sociologique de notre regard sur le contemporain, au sens où la croyance en une littérature de plus en plus relationnelle, ouverte, instituant de nouveaux partages pourrait occulter aussi les dynamiques d’entre-soi, l’homogénéité sociale des auteurs, mais aussi des chercheurs, et l’endogamie du monde des lettres et de la critique. Il est donc primordial de rendre toute sa portée sociologique au mot « relationnel » — un terme que Bourdieu a tant utilisé pour décrire les rapports de positionnement entre acteurs du champ littéraires et entre classes sociales. Et ce, afin d’éviter que le concept nous mène à occulter les enjeux de domination (économique, sociale, symbolique) qui parcourent ces relations littéraires, et l’entre-soi social qui s’y joue parfois. Il nous a paru pour cela nécessaire de réintégrer à la définition même de la relation sa part conflictuelle, ou dissensuelle.

Disjonctions et dissensus : modalités conflictuelles de la relation

16Interroger les relations que noue la littérature avec ses objets ou ses agirs possibles revient à examiner aussi ce qui, au sein de ces dynamiques, relève d’une forme de conflictualité. Cette modalité à part entière de l’idée même de relation, qui n’en est pas exclusive, se retrouve dans la façon dont Lydie Sylvayre, dans Rêver debout (2021) se saisit du personnage du Quichotte. Le texte prend la forme d’une lettre virulente adressée à Cervantès. En satiriste, Salvayre fait de l’Espagne du Quichotte une loupe pour faire la critique des temps présents, notamment dans une perspective politique et émancipatrice. Le Quichotte y est « anar jusqu’à la moelle » (p. 44), « libertaire » (p. 45), ou encore « ardent défenseur du féminisme » (p. 156). Il y a là un exemple manifeste de littérature relationnelle, selon une logique bijective : le texte contemporain puise au texte ancien qui, en retour, éclaire le présent, de façon critique. Mais cette relecture ne se fait qu’au moyen de l’éloge paradoxal : la lettre est avant tout une lettre d’insultes et une contestation en règle de la figure de l’auteur pour mieux sauver le Quichotte, rendu ainsi appropriable par tout lecteur. Cette disponibilité littéraire est construite précisément par l’attaque, et par la mise en scène d’un discours polémique dont la fonction première, chez Salvayre, est de rappeler la posture fondamentalement dissensuelle de l’écrivain. Pas d’hommage direct, dans ce livre, mais plutôt une construction rhétorique, fondée sur la réversibilité de l’épidictique, qui inscrit le discours littéraire et ses usages dans un cadre fondamentalement polémique — la virulence étant alors la condition de possibilité de cette énonciation.

17Ici, le Quichotte n’est pas seulement l’emblème d’un geste intertextuel relationnel, il met en question la portée énonciative du texte littéraire. Si l’adresse à Cervantès inscrit l’échange littéraire, d’autrice à auteur, dans une dispute, les lecteurs ne sont destinataires d’aucune adresse, qui permet pourtant souvent de construire l’image d’une relation du texte à son dehors. On aurait tendance, en effet, à associer les processus d’adhésion, d’immersion, à une mise en relation empathique du texte et de ses destinataires, autour d’un imaginaire de l’hospitalité ou du partage. Or, ici, c’est précisément la mise en scène d’une conflictualité adressée qui autorise l’emploi interprétatif du Quichotte en contexte contemporain, en construisant pour Salvayre une posture d’extériorité, donc de liberté interprétative. La relation ici permet de mettre en abyme une forme de rupture — avec la bibliothèque et avec la figure d’auteur notamment.

18Sur le plan des relations sociales — empathiques, ludiques, polémiques — que ce Quichotte ouvre ici, la question qui se pose est celle de l’éventuel supplément de sens du relationnel sous sa forme adjectivale. Le relationnel désigne-t-il toutes les relations ? La « relation » est-elle le grand ensemble de référence ? Ou ne suppose-t-on pas plutôt des relations relationnelles, qui diffèrent des relations dissensuelles, des relations dialectiques, etc. ? L’intérêt de ce resserrement définitionnel, c’est qu’il permet d’identifier un mode relationnel dans le champ de la production littéraire contemporaine, ne prétendant pas recouvrir l’ensemble du brouhaha (L. Ruffel, 2016), et n’empêchant donc pas d’étudier les contradictions entre des dynamiques littéraires à l’œuvre. Si l’on prend en compte le tournant social des politiques culturelles, l’importance que jouent les activités dites connexes des écrivain·es sur leur production (livresque et non livresque) et si l’on accorde de l’attention aux littératures dites contextuelles (D. Ruffel, 2010), on peut constater que l’esthétique relationnelle théorisée par Nicolas Bourriaud (2001) et les réponses critiques que lui ont adressées, entre autres, Claire Bishop et Paul Ardenne, constituent une polarisation idéologique dont les enjeux ont fortement essaimé du côté de la littérature. La conception associative (Mouffe, 2018) des vertus du fait littéraire dans la vie sociale a notamment une assise institutionnelle ; elle irrigue les référentiels des politiques culturelles, du livre et de la lecture. À vouloir subsumer toutes les relations dans le relationnel, la réflexion court le risque de rejouer à l’infini, dans les débats littéraires et critiques, la polarisation entre une vision politique associative et une vision dissociative. À l’inverse, le relationnel conçu comme modalité spécifique des pratiques artistiques, réinscrit dans une histoire, dans ses contextes idéologiques et institutionnels, dans ses circulations intermédiatiques et interdisciplinaires, permet d’identifier un relief, une saillie dans le champ des pratiques littéraires contemporaines.

19Dans la lignée de Nicolas Bourriaud, le mot « relationnel » projette en effet un certain imaginaire littéraire, faisant lien et liant, une horizontalité apaisée, une micro-politique de proximité plutôt qu’un tapage révolutionnaire. Contre cet imaginaire (ou en complément), il importe de faire une place au dissensus, à la polémique, à la violence et à l’antagonisme qui ont cours dans ce champ de lutte qu’est le champ littéraire. S’intéresser, en d’autres termes, au relationnel qui se grippe, qui rate, qui occulte (des dominations), qui se refuse, pour éviter que ce mot ne se transforme en un bien contestable instrument d’euphémisation politique.

20Sans ces précautions en effet, la description de certains phénomènes ou de certaines postures littéraires en termes relationnels pourrait conduire à passer sous silence ou détourner l’attention de leur dimension oppositionnelle. Ainsi, décrire l’œuvre d’Annie Ernaux sous l’angle de la réparation, comme l’ont fait de nombreux articles de journaux lors de l’obtention de son prix Nobel4, incités en cela par le jury du prix lui-même qui, dans une phrase peu compréhensible, loue une œuvre capable de « révéler les racines, la distanciation et les contraintes collectives de la mémoire personnelle5 » ne conduit-il pas à minorer la part dissensuelle et virulente de sa posture littéraire ? Part dissensuelle qu’elle a clairement assumée lors de son discours de remise du prix : « J’écris pour venger ma race » ou encore « Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais » (Ernaux, 2022), qui ne semblent pas, a priori, relever d’énoncés relationnels, au sens le plus cohésif du terme. On pourrait pointer le même risque pour Alain Damasio, qui s’inscrit à certains égards dans le paradigme relationnel : la métaphore du tissage et du nouage est omniprésente dans ses textes comme dans ses déclarations6 et exprime le désir de renouer les liens avec le vivant en nous et hors de nous. Ce projet littéraire, très nourri des sciences humaines, de Gilles Deleuze à Baptiste Morizot, se décline dans le livre et hors du livre : dans des performances et même des concerts7, par sa participation au collectif Zanzibar, mais aussi dans « L’école des vivants » qu’il a fondée en 2022 dans les Alpes-de-Haute-Provence et qui propose des stages et des ateliers animés par des artistes et des scientifiques. Mais c’est précisément au nom du vivant qu’Alain Damasio assume des positions et une posture qu’on pourrait qualifier d’anti-relationnelles, qu’il s’agisse de son refus du téléphone portable et des réseaux sociaux ou de la pratique de la polémique. Lors du festival de science-fiction Les Utopiales en 2019, invité à une table ronde « Secret défense » avec le directeur de l’Agence de l’innovation de l’Armée, Alain Damasio avait ainsi contesté avec force l’instrumentalisation de la science-fiction par l’armée et la création de la Red Team, un pool d’écrivains de l’imaginaire employés par le ministère de la Défense pour lui proposer des scénarios d’avenir, exemple typique d’usage de la littérature qui pourrait entrer dans le cadre du paradigme relationnel. Surtout, Alain Damasio assume dans le champ une posture nettement oppositionnelle et même révolutionnaire, encourageant le recours à la violence politique, à l’action directe et au sabotage :

[…] la violence ou la non-violence ne sont plus le critère pour décider de la pertinence d’une lutte. Le seul critère est : cette action favorise-t-elle le vivant en nous, autour de nous, hors de nous et à travers nous ? Tout ce qui contribue à polluer, assassiner, blesser, dévitaliser ou écocider le vivant mérite qu’on s’y oppose, très concrètement. Il s’agit de désarmer ceux qui tuent. (Damasio, 2023.)

21Ainsi, selon Damasio, cette lutte relationnelle, puisque faite au nom du vivant et en synergie avec lui, appelle donc des modes d’agir qu’on pourrait qualifier d’anti-relationnels, en particulier la violence.

22Pour que la littérature relationnelle ne soit pas simplement une littérature consensuelle, il importe donc de tenir à jour l’inventaire de ses ambivalences, de ses échecs, de ses segmentations : quand le care féministe suppose sécessions ou clivages, de la tribune « On se lève et on se casse » de Virginie Despentes (2020), aux ateliers d’écriture en non-mixité organisés par le collectif de science-fiction Les Aggloméré·e·s ; quand les frontières disciplinaires se hérissent, comme l’avait illustré la polémique entre Éric Vuillard et des historiens après l’obtention de son Goncourt8 ; quand l’extrême droite se fait de plus en plus menaçante, saccageant des librairies, empêchant la lecture ou le visionnage de certaines œuvres, multipliant violences et intimidations, comme ce fut le cas lors des représentations de « Carte noire nommée désir » de Rebecca Chaillon au Festival d’Avignon en 2023… Il ne faudrait pas que le paradigme relationnel nous fasse détourner les yeux des regains de polarisation idéologique en cours dans le champ contemporain.

23En croisant des éléments de sociologie de la littérature et une attention soutenue aux formes, Jérôme Meizoz (2007, 2011 et 2013) nous permet à ce stade de nos réflexions de mobiliser le concept de posture pour envisager les relations qui se dessinent entre le positionnement textuel et les positions sociales des auteurs et autrices comme autant de variations possibles à partir de la tension qui nous guide désormais, entre relation et dissensus. Deux exemples seulement ici, pour offrir à la pensée un corpus efficace non seulement sur le plan interne de l’analyse des œuvres, mais aussi, et peut-être surtout, parce qu’ils ont offert chacun en leur temps une pierre de touche au discours critique et théorique. Corpus-cobayes donc, à partir desquels se sont affermies et institutionnalisées les manières actuelles de lire notre contemporain.

24Exemple # 1 : Écrivains « minimalistes » de Minuit (Schoots, 1997), soit l’un des corpus qu’on a pu désigner comme exemplaire de l’entrée de la littérature française en régime contemporain (aujourd’hui bien moins étudié toutefois par la critique universitaire, ou du moins rarement dans une lecture symptomatique — pour un rassemblement Minuit — et plus volontiers dans une perspective de célébration d’œuvres singulières, pour Jean-Philippe Toussaint surtout et Éric Chevillard). Dans les années 1990, la grande famille Toussaint-Échenoz-Séréna-Chevillard, dont les membres partagent tous une situation comparable de solitude et d’isolement, en mal d’amour et d’ambition, dans une situation de marginalité joueuse ou mélancolique face à la société qui les entoure, est pour cela précisément érigée, un temps, en égérie représentative de l’époque contemporaine. Ces motifs, qui leur ont valu en partie les étiquettes par lesquelles on a d’abord identifié une ligne forte, singularisante, du contemporain — minimaliste (Dambre et Blanckeman, 2012), ludique (Bessard-Banquy, 2003), indécidable (Blanckeman, 2000) —, peuvent tout aussi bien se prêter à une lecture de l’écho, qui fait reconnaître ces tropes comme des reprises ou des héritages du roman célibataire et décadent de la fin du siècle précédent. L’intertextualité, au sein de ces « corpus-cobayes », fonctionne alors à la fois comme un indice de relationnel — mais un indice lié au fonctionnement de la littérature elle-même plus qu’à un régime spécifiquement contemporain, et comme un moyen de figurer une posture de solitude, voire de sécession, que les contemporains reprennent à leur compte en déplorant l’irrémissible isolement social, affectif et politique qui affecterait notre époque.

25Exemple #2 : À partir d’une entrée cette fois résolument posturale, un exemple remarquable dans ses contradictions serait alors la situation occupée par Olivia Rosenthal : à la fois dans l’Université, mais éloignée de ses logiques académiques internes ; artiste et formatrice d’artistes en devenir ; écrivaine exposée, mais qui entretient par ailleurs une réputation et une pratique de la retraite et de la discrétion9. À l’échelle des textes, tout le système des personnages s’articule dans ses livres à partir de la tension fondatrice entre le collectif et la solitude qui finit par constituer l’œuvre comme un vaste questionnement sur les formes possibles de l’intégration (par domestication, soumission, embrassement des normes, négation de soi) et de la sécession (de la marche nocturne en solitaire jusqu’aux collectifs de terroristes poétiques des Bâtards [Rosenthal, 2019a]), en passant par le protocole de l’entretien sociologique comme une possible figuration des irréductibles incommunications entre la narratrice et le monde. Une œuvre longtemps tenue comme l’exemple paradigmatique des littératures d’enquête et de terrain, de celles qui donnent à entendre les voix qu’ainsi on repartage, les paroles qu’ainsi on redonne. Une œuvre relationnelle ? Se donne là à voir bien plutôt une modalité spécifique et exemplaire de ce que pourrait être un dissensus intégrationnel au sein des imaginaires contemporains de la relation, où l’écart, contenu dans des contours calculés, à la fois s’inscrit dans et nourrit un imaginaire et des pratiques textuelles et sociales, tous deux extrêmement polarisés, de l’altérité et de la communauté.

Libido religandi : pour une dynamique de la relation

26Une approche critique de la relation littéraire ne peut faire l’économie de la part d’imaginaire que celle-ci comprend, surtout dans la mesure où cet imaginaire relationnel innerve activement certains textes contemporains. Ainsi la figure du Quichotte apparaît-elle dans Des châteaux qui brûlent d’Arno Bertina (2018), dans une perspective fantasmatique, qui nourrit l’intrigue comme l’interprétation qu’on peut en faire. Ce récit choral d’un mouvement social fait de Don Quichotte l’un des pivots symboliques de l’insurrection dans l’usine. À la demande du secrétaire d’État séquestré par les salariés, sa conseillère, Céline Aberkane, fait des recherches sur Don Quichotte. Bien qu’il ne s’agisse, au départ, que de vérifier un souvenir littéraire relatif au pouvoir des mots, Céline se passionne pour le sujet et s’intéresse notamment aux adaptations cinématographiques du roman, jusqu’à rencontrer par hasard le réalisateur Alberto Serra, avec qui elle passera d’ailleurs une nuit.

27La réflexion sur la croyance comme fondement du pouvoir (économique, financier et politique), celle portant sur l’adaptation (comment adapter, au sens d’appliquer ou ajuster un récit — le mouvement social étant ici la métaphore de l’adaptation cinématographique), et celle portant sur la capacité de résistance des sujets aliénés (comment continuer à se battre contre des moulins à vent) constituent trois façons de réagencer l’histoire de Don Quichotte et d’y puiser des façons de faire et des modalités d’action au présent. La relation, ici, réside dans l’utilisation de la mémoire littéraire précisément pour nourrir une pensée fictionnelle de la transformation du monde social : on aurait là encore un bel exemple de littérature relationnelle, un peu euphorique. Mais il faut, comme précédemment, en examiner la réversibilité : la parabole de Don Quichotte est efficace parce qu’elle révèle la dimension performative du langage, qui motive la croyance. Inversement, la mobilisation d’un imaginaire performatif de la littérature constitue aussi une forme de métaphorisation de la relation entre le texte et le monde. Elle joue ici à deux niveaux : dans la diégèse, par la figuration d’un Quichotte qui redonne espoir aux salariés et met en abyme leur lutte, et hors du texte, par l’espoir implicite d’une incitation à la mobilisation sociale que le livre pourrait produire. En effet, le désir de performativité et sa représentation littéraire ne renvoient pas forcément exactement à l’efficacité réelle d’une parole performative selon Austin (Huppe, 2022). Il faut alors pousser la logique à son terme et interroger la pleine portée réflexive de la référence : c’est la fragilité de la littérature qui apparaît, ici, en tant qu’elle reconnaît, précisément par l’hiatus entre performativité et croyance (deux régimes distincts du langage et du rapport au monde qu’il détermine), son impossibilité, ou sa relative impossibilité à agir, autrement que par la fiction — en somme, à distance du monde. Un désir de relation apparaît donc à travers la figuration de textes puissants (Bouju et Gefen, 2013) de personnages exemplaires (Bouju et al., 2007) ou d’histoires efficaces sur le plan affectif (Patoine, 2015). Le déplacement de ces enjeux sensibles sur le plan politique interroge alors la façon dont chaque texte construit les conditions de sa réception et de ses modes d’appropriation. Il ne s’agit en fin de compte pas de croire aux pouvoirs immédiats de la littérature, mais de prendre pour objet ce désir même. Il y aurait donc, désormais, un imaginaire relationnel de la littérature : un objet de rêve, de fantasme, qui reconduit et reformule la question des fonctions et des usages de la littérature. Un tel imaginaire, où se joue forcément une revendication de légitimité, fait aussi l’objet de traitements parodiques. Au désir pragmatiste répond alors la mise en évidence des injonctions qui le constituent.

28On repère ainsi dans la production contemporaine des textes qui, plutôt que de s’opposer au paradigme relationnel, le poussent à ses limites afin que se révèlent les violences qu’il recèle. La mise en scène d’une littérature en prise sur le monde fait ainsi l’objet d’une forme de satire grinçante qui entraîne le grippage du mécanisme relationnel. Mentionnons ici deux œuvres qui ont ceci de spécifique qu’elles jouent d’une analogie commune pour qualifier la relation de l’écrivain au monde : l’analogie sexuelle. Oreille rouge d’Éric Chevillard (2005), tout d’abord, est une véritable parodie de l’idée selon laquelle la littérature entrerait en relation avec le monde. Le récit met en scène un personnage central et anti-héroïque d’écrivain en résidence d’écriture au Mali, confronté en permanence à l’épreuve du terrain. La dimension caricaturale et la bêtise de ce personnage d’écrivain aux relents coloniaux se fondent notamment sur un motif récurrent : la personnalisation du réel dont l’auteur fait l’expérience. Afin de faire du réel un interlocuteur fantasmé, c’est sous la forme de la femme vénale que les personnifications ont souvent lieu. Le carnet de notes de l’écrivain « luit dans sa main comme un portefeuille car Oreille rouge ne sait rien refuser à l’Afrique » (Chevillard, 2005, p. 35). La relation entre les mots et les choses est bien ici celle d’un commerce, en son sens premier. Éric Chevillard mène une attaque en règle contre toutes les analogies stéréotypées, voire contre le libéralisme ontologique que la littérature adopte afin de se relier aux choses. Écrire pour « danser avec l’Afrique », écrire pour « tenir serré contre soi le corps vibrant de l’Afrique et vibrer avec lui »... Le topos de reliaison des mots et du corps devient chez Chevillard un moteur comique et l’analogie sexuelle parcourt ainsi l’ensemble du roman, l’Afrique refusant toujours de se donner : « préférant rester vêtue de ses boubous et de ses pagnes, elle ne relève pas son défi. Elle se dérobe. Elle irait nue plutôt que de se laisser entretenir dans le luxe captieux de ses phrases » (p. 74). Incapable d’obtenir ces noces rêvées avec le monde, c’est un viol que finit par fantasmer l’écrivain de terrain, tenant l’Afrique « à sa merci, dans son poème » (p. 114). Les fantasmes de la relation des auteurs au monde, s’ils ont notamment été favorisés, comme le souligne parodiquement Chevillard, par l’imaginaire d’une littérature de terrain, ont également connu un renouveau sous la forme d’une situation institutionnelle plus spécifique : celle de l’écrivain en résidence d’écriture. « Agnus Dei » de Koffi Kwahulé, nouvelle parue dans Des nouvelles de la banlieue, Clichy mot à mot (Kwahulé, 2008), explore ce renouveau des fascinations en mobilisant un même imaginaire sexualisé de mots entrant en relation avec des choses. Le personnage de l’écrivaine en résidence à Clichy est subjugué par une figure mystérieuse que le maire l’invite à oublier : celle d’un « réel », d’un fantôme qui rôde et dont la sanction fascine. L’écrivaine rêvant d’être « pénétrée » par le « souffle de la ville », c’est là toute la nature fantasmatique d’une relation de la littérature au monde qui est révélée. Les scènes sexuelles se transforment progressivement en scènes de supplices pour un autre écrivain résident, assis devant son ordinateur, que le souffle de la ville décide de terrasser et de « traîner, comme un fauve traîne sa proie, les crocs enfoncés dans la gorge, jusque sur le toit de la mairie » où il le laissera au matin « à quatre pattes, nu […] claquant des dents de froid, d’effroi ». La prétention de la littérature à entrer en relation avec le réel prend chez Kwahulé les couleurs d’une monstrueuse fornication. On le voit, les formes de transmission et d’appropriation, a priori relationnelles par définition, font l’objet d’un traitement ironique qui invite à ressaisir la part polémique de ce désir de relation.

Tensions et ruptures

29À partir du libre parcours de ces quelques Quichotte contemporains, nous avons pu interroger, éprouver, sonder le concept de littérature relationnelle. Concernant son périmètre historique, il nous semble important de ne pas exagérer la rupture que représente la période contemporaine par rapport à celle qui la précède et qui lui sert souvent de repoussoir, alors même que le Nouveau roman et plus largement les avant-gardes de la deuxième moitié du xxe siècle produisent eux aussi, selon un régime différent, une littérature qu’on pourrait qualifier de relationnelle. Si le paradigme relationnel est aussi le produit des reconfigurations du milieu littéraire et des politiques culturelles depuis quelques décennies et doit donc être analysé dans sa logique institutionnelle et dans ses implications matérielles et idéologiques, il ne doit pas conduire à écrêter la part dissensuelle des postures et des stratégies des écrivains contemporains, les jeux de sécession et de distinction, et, partant, la dimension agonistique du champ littéraire. Il convient aussi d’interroger ce que porte et ce que produit l’imaginaire relationnel de la littérature, entre désir pragmatiste et injonction institutionnelle, fantasme du terrain et violences symboliques, dont témoignent certains récits de résidences d’écrivains qui mettent à jour ces logiques sur un mode satirique. Cette libido pragmatiste d’un texte vivant, palpable, actif et d’un réel atteint, exploré, possédé, dont témoignent les exemples de Chevillard et Kwahulé, interroge en fin de compte notre propre libido relationnelle en tant que chercheurs : Sommes-nous l’objet d’une excitation pragmatiste ? Souhaitons-nous des effets pour la littérature afin de nous-mêmes faire de l’effet ? Souhaitons-nous une littérature exposée pour nous aussi nous exposer ?