La démarche éditoriale Récit-page, dans ses liens avec l’image par l’écrit et avec le poème en prose
1Contraint, comme son nom l’indique, à l’espace de la page unique, privé de trame, de développement, de détail, le récit-page tire son efficacité des forces du langage qui combinent l’évocation, le suggestif, le détournement, l’inversion, le paradoxal, la fantaisie verbale. Particulièrement importantes sont bien souvent pour son aboutissement les ressources poétiques ainsi que les facultés plastiques et visuelles du langage, qui le rapprochent de l’image.
2Non pas l’image entendue graphiquement dans sa matérialité, mais comme ce ressenti visuel qui émerge d’un texte par la seule alchimie de l’écriture, comme émerge Combray, église, maisons et jardins et les bonnes gens du village, de la vapeur d’une tasse de thé.
3Et lorsque le récit-page emprunte des ressources poétiques qui le rapprochent parfois du poème en prose, il n’oublie pas une dimension un minimum narrative, reléguant par ailleurs définitivement au passé les exaltations lyriques.
4C’est par la voie de l’exemple et de la lecture, plutôt que par celle de la description qu’on comprendra en fin de parcours ce mariage du poétique et du narratif d’une part et du narratif et de l’image d’autre part, qui font, l’un et l’autre, bien souvent, la substance du récit-page.
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5Il ressort de cette introduction que le récit-page admet différents angles d’approche selon qu’on le considère comme une province de l’écrit narratif bref, ou bien comme une forme particulière de la littérature à contrainte, ou encore en tant que récit-tableau ou récit-toile, et au-delà, comme une qualité, une tonalité, pourrait-on dire, d’écriture.
6Mais le récit-page est aussi une aventure éditoriale qu’il convient de retracer brièvement.
7En 2013, obéissant à un goût personnel pour le littéraire bref, et fortement tentés par les possibilités d’une forme d’édition graduelle et progressive, c’est-à-dire numérique, nous avons mis en place un espace internet alors appelé Littératures brèves, dont la vocation était d’accueillir et de réunir de belles pages du genre fragmentaire, aussi bien en glanant ces pages dans la littérature préexistante que par le biais d’un appel à textes. Et comme il y a bref et bref, depuis l’espace de la ligne ou même de quelques mots, jusqu’à la nouvelle dont l’étendue côtoie parfois le roman court, en passant par toutes les durées intermédiaires, la problématique inextricable se dressait devant nous de devoir définir la brièveté du bref, doublée de celle encore plus illusoire de classer ses différentes modalités, c’est-à-dire d’établir où l’une s’arrête et l’autre commence.
8Nous devions bientôt être tirés d’un tel embarras, lorsqu’une catégorie de textes s’est mise à nous parler plus vivement que les autres, avec des résonances neuves, et qui, coïncidence ou non, sortaient rarement de l’habitacle de la page unique.
9Et s’il y avait un lien entre ce quantitatif et le qualitatif qu’il produit ? Si ce qualitatif était lié à une durée ? Si par le biais de la contrainte à la page, associée, certes, à des dispositions littéraires, on générait une qualité d’écriture, une voix littéraire aux accents propres ? Car on le sait, le défi de la contrainte fait naître des motivations et ouvre à la création des espaces d’exploration.
10Littératures brèves devient le site Récit-page en 2018, se donnant cette fois-ci un comité de lecture1. Les textes que nous retenons sont, là aussi, choisis parmi les contributions sollicitées ou spontanées, ou bien recueillis dans la littérature existante, y compris au sein du poème en prose. Ils relèvent d’une certaine coloration d’écriture, et couvrent plusieurs registres.
11Ni maxime, ni fable, ni parabole, ni aphorisme, on ne demande pas au récit-page d’être porteur de vérité ou d’enseignement ; largement ouvert à la fantaisie, il aime déstructurer le réel, jouer sur le décalé, soulever le paradoxal ; s’il aime l’humour, il fuit le comique ; s’il lui arrive de se faire grave, il exclut le pathétique ; le récit-page aime plutôt la légèreté, faire du littéraire avec les mots du simple et du quotidien ; et lorsqu’il se veut poétique, il refuse l’emphatique et le déclamatoire. Ce qui est recherché est un éclat, un charme, un étonnement, une fulgurance. Et bien souvent, une image.
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12Il y a dans la création artistique ce paradoxe qui veut que l’on cherche dans un art la portée d’un art différent : au point que l’on mesure parfois l’accomplissement d’une œuvre à sa faculté non seulement de franchir ses limites, mais d’échapper en quelque sorte à sa propre nature. On dit par exemple d’une composition musicale, d’une sculpture ou encore d’une danse, qu’elles nous parlent, qu’elles racontent une histoire, qu’elles sont empreintes de poésie.
13Et à son tour et à l’inverse, une œuvre écrite se mesure souvent à sa musicalité ou à sa façon de sculpter le langage ou encore à son pouvoir plastique d’illuminer des images.
14Le récit littéraire confiné au seul espace de la page suffit à la tentation de l’assimiler à une toile. Mais ce sens figuré est insuffisant ; car c’est bien d’une dimension créatrice d’image qu’il s’agit.
15Deux tableaux ont été choisis pour illustrer cette continuité entre l’écrit et le représenté, qu’on lira autant qu’on regardera.
Bulles
Des buissons craquaient au passage furtif du jardinier du cimetière. Il dut écarter d’énormes feuilles qui accrochaient à lui leurs membranes vertes. Il poussa de sa main valide un peu de tout, puis de l’épaule il poussa la portière bleue au fond de la végétation.
En longue robe blanche, une fille inclinant un arrosoir, humidifiait le feuillage d’un cerisier en se servant de l’eau qu’elle tirait du puits. Elle fit à Walter un clin d’œil, comme si elle le connaissait depuis toujours, et peut-être était-ce vrai. Elle était floue, ronde et rousse comme une lune d’octobre. Ses yeux avaient la translucidité mauve des peaux de raisin. Léone Rollin caressa les feuilles humides du cerisier et leur parla sans plus s’occuper du jardinier.
Walter s’approcha de la margelle du puits ; une odeur de terre glaciale monta jusqu’à lui, l’eau était faiblement éclairée par des champignons phosphorescents qui tapissaient le fond. Une araignée fila sur la paroi comme une petite main osseuse.
L’eau bredouillait au fond. Quelques bulles songeuses roulaient de temps à autre.
Ce qui était noyé dans un cercle d’eau verdi par la mousse chuchotait — discret, vraiment discret — pas un mot plus haut que l’autre, et soudain, pas une bulle. (Castanier2, texte inédit.)
16Non seulement un langage poétique permet de voir les fonds liquides qu’une luminescence végétale éclaire faiblement ; non seulement se dessinent pour nous les contours qui donnent une figuration à la réalité fantomatique des personnages, mais au-delà, c’est une impression proprement visuelle de l’ensemble que l’esprit retient. Si l’on devait traduire cette impression, on pourrait invoquer l’art à la fois exubérant et finalement immobile du Douanier Rousseau.
17Voici cependant les avertissements contre les tentations réductrices et les rapprochements purement verbaux que l’on peut lire dans le traité La Correspondance des arts d’Étienne Souriau :
La recherche [de la correspondance entre les arts — NAT] n’est intéressante qu’à condition de bannir et de s’interdire les vagues métaphores, les analogies confuses, qu’on évoque en transposant arbitrairement dans un art le langage d’un autre en parlant d’une « symphonie en bleu majeur », à propos d’un tableau, ou de la « palette » éclatante ou assourdie d’un poète […]. Que d’effets aimables de style, que de gentilles métaphores en appliquant dans un art le vocabulaire d’un autre ! Ne pas avoir honte de dire devant un paysage d’hiver en peinture, que « c’est vraiment une symphonie en blanc majeur » ; prêter aux pieds de la danseuse des gammes et des « arpèges de mouvement », louer d’un air de connaisseur l’arabesque d’un sonnet, l’architecture d’une sonate, le rythme d’un édifice, que de grâces ! […] Mais si l’on quitte l’atmosphère des phrases, la question [le rapprochement donc entre les arts] devient difficile. (Préface, Souriau, [1947] 1969, p. 7.)
18Nous aurons échappé à de tels travers de langage, aux associations abusives, si on ne voit pas dans les liens que nous établissons entre le littéraire et l’image, quelque chose qui puisse faire penser à une volonté de réduction, ou même de transposition d’un domaine dans un autre ; non, il s’agit pour nous de continuité que nous définirons comme la capacité de prolongement de l’émotion littéraire en émotion visuelle par l’action et la maîtrise de la force plastique du langage.
19Regardons un autre texte ; il y est encore question de puits, de margelles, des eaux souterraines et énigmatiques, mais nous entrons dans un tout autre registre, ce qui nous permettra de finir en pure fantaisie, et s’il nous faut une équivalence, ce serait Tex Avery.
Eaux profondes
Les puits des jardins sont les yeux étonnés des mondes des profondeurs. Accoudée à la margelle, vue du fond, je ne suis pour eux qu’un contre-jour indécis, sans expression et sans traits que le lancer d’un caillou décompose en mouvement désossé, fluide et désordonné ; si je me parle, ma voix remonte en échos caverneux. Je m’amuse et j’ai peur. Car il faut faire très attention : si un lézard se sauve épouvanté, c’est qu’on a réveillé la Créature des souterrains. Alors des voix lugubres vous poursuivent ou vous tirent du sommeil et des rires horribles sortent à la place de l’eau quand on ouvre un robinet. Un jour de puits, de caillou et de lézard effrayé, j’ai présenté mes excuses à la Créature des obscurités, pardon Madame, je vous ai dérangée, mais déjà dans le fond liquide elle avait imprimé mon image flottante et désarticulée, et la fit remonter ruisselante à la surface à deux heures du matin pour qu’elle vienne à ma fenêtre grimacer ; mais comme un mauvais vent l’emportait de fenêtre en fenêtre et de jardin en jardin, tout le village s’épouvantait y compris Monsieur le Maire et son copain. Tous couraient avec des torches électriques allumées derrière la figure fantomatique qui courait devant eux, beaucoup plus rapide bien que tellement mouillée, et dont la course se termina en plongeon dans le puits d’un autre potager où en immersion, bien à l’abri, elle doit être en train de se reposer. (Teller, 2025, p. 1213.)
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20Que nous disent au fond ces deux illustrations ?
21Que la dimension visuelle est l’un des bonheurs du langage tout comme, inversement, la capacité de raconter est l’accomplissement de l’image.
22Si le concept Récit-page admet des registres fort divers et une grande liberté de création, nous aimons à dire qu’une audace poétique qui éveille un ressenti visuel est le mieux qui puisse lui arriver.

