Atelier

Ce texte de Dominique Viart a d'abord été publié sur le site Carrefour des écritures, à l'adresse:http://www.carrefour-des-ecritures.net/doc/TEUViart.html Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Longtemps l'Université ne fut guère accueillante à la littérature contemporaine. Une oeuvre ne se pouvait étudier que dans son achèvement et sa complétude, lesquels requièrent la mort de l'écrivain. On peut comprendre les arguments qui fondent semblable prudence : il s'agissait de préserver l'institution des modes et des querelles de presse ou de salon. Il s'agissait surtout d'assurer son objet, de circonscrire un corpus dans une limite qui permette d'en avoir la connaissance complète. Le commentaire suppose la distance et ne se conçoit guère à chaud. Pour légitime qu'elle puisse paraître, une telle position semble aujourd'hui dépassée. Accordée à une culture universitaire héritière des humanités classiques, fondée sur la traduction et la glose des textes anciens, elle témoigne d'une conception "classique" de l'Université, vouée à la transmission de l'héritage et à la conservation du Patrimoine littéraire.

Notre génération fut sans doute la première à voir apparaître des textes d'écrivains vivants au programme de ses études. Nous bénéficiions de la création récente d'une "Agrégation des Lettres modernes", pour laquelle le socle même de la réflexion littéraire n'était plus constitué par les textes antiques. Cela ne signifiait pas seulement un changement de corpus, mais aussi un changement de méthode. La critique littéraire se découvrait alors de nouvelles pratiques autant que de nouveaux territoires. Il serait trop long de faire ici l'histoire de cette avancée qui mit parfois un peu de temps à gagner les amphithéâtres, et l'on se souvient encore des polémiques entraînées par une "nouvelle critique" qui s'est d'abord développée hors de l'institution, avant d'y prendre finalement sa place.

Le temps n'est pas loin cependant où l'on souhaitait encore que fut préservée " une marge de vingt ans " entre la publication d'une oeuvre et son examen universitaire. C'était, expliquait un éminent collègue, au nom d'une claire séparation des fonctions et des compétences : parler d'une oeuvre récente relevait du "journalisme" . et non de la recherche critique. Notre collègue se trompait : le journalisme n'est pas strictement défini par son objet, il l'est aussi par sa fonction et par sa méthode. Et la critique littéraire, pour peu que sa propre méthode de lecture et de commentaire soit bien établie, doit pouvoir l'exercer sur n'importe quel objet. Le journalisme informe et décrit : il signale qu'une oeuvre existe, la présente. Au mieux il l'inscrit dans un contexte ou dans un courant et prononce sur elle un avis plus ou moins motivé : il en recommande ou en déconseille la fréquentation. Il y a des articles de journaliste pour signaler telle exposition de peinture, pas forcément contemporaine. Ils ne prétendent pas proposer une analyse critique de ces oeuvres ni en rendre compte en historiens de l'art. Cela demeure le rôle des "spécialistes", historiens ou critiques d'art, professeurs d'esthétique.

De même, il y a place, à l'Université, pour une étude de la création la plus récente. Il ne s'agit pas seulement de signaler ni d'évaluer une oeuvre, mais de montrer comment elle s'insère dans un ensemble de questions qui lui sont - ou non - contemporaines, comment elle est conçue, par quel travail d'écriture sont obtenus les effets auxquels elle prétend, etc. Du reste, on a vu, depuis maintenant une dizaine d'années, des Colloques universitaires rassemblés autour de cet objet. Il n'est pas indifférent que s'y soient rencontrés des écrivains et des chercheurs, indépendamment du fait que tel ou tel d'entre eux puisse partager son temps et son travail entre la recherche et l'écriture. Celui intitulé L'Extrême contemporain (Paris VII, 1986), selon une formule proposée par Michel Chaillou et dont une partie a été publié dans la revue Po&sie (n°41, 1987) de Michel Deguy, inaugure ainsi un nouveau type de réflexions où la recherche elle-même se confronte aux interrogations qui guident les écrivains dans leur entreprise.

Des séminaires, des conférences, des tables rondes ont peu à peu vu le jour au gré des initiatives locales de professeurs qui ont su, en la matière, joindre compétence critique et militantisme en faveur de cette extension du domaine universitaire. De ces cours, de ces séminaires sont nés des projets de mémoires, maîtrises puis D.E.A. Aujourd'hui sont soutenues les premières Thèses qui légitiment en retour les oeuvres actuelles par leur sérieux, par l'exigence et le souci scientifique avec lesquelles elles les envisagent. Les revues associées aux Centres de Recherche sur la littérature du XXe siècle ont de même consacré une part de leurs livraisons aux oeuvres récemment parues. Certaines se sont entièrement créées autour du projet non seulement de rendre compte mais surtout d'étudier véritablement la création littéraire la plus proche. Publiée en 1992 aux presses Universitaires de France, la grande synthèse sur la littérature du XXe siècle dirigée par Marie-Claire Bancquart et Pierre Cahné mentionne ainsi des oeuvres parues en 1990. On peut désormais considérer que la littérature contemporaine a conquis sa légitimité universitaire.De la littérature contemporaine à l'Université : une nécessité pratique

De fait, il était urgent que l'Université s'intéresse à ce domaine. Car elle seule - ou presque - paraît aujourd'hui en mesure de soutenir une certaine exigence de la création littéraire elle-même. Ce n'est certes pas son rôle de refléter l'actualité dans son immédiateté. Sans quoi elle serait, elle aussi, prise dans la course effrénée de l'éphémère. Autrefois, l'"évaluation" des grands textes se faisait ailleurs qu'à l'Université qui ne les inscrivait à ces tablettes que plus tard. Mais cet "ailleurs" défaille un peu aujourd'hui. Aussi notre institution a-t-elle un rôle nouveau à jouer. Elle est ce lieu où du temps peut être consacré aux oeuvres contemporaines. A ce titre elle assume, il est vrai, une fonction qui n'est pas originellement la sienne et peut prêter le flanc à la critique de notre collègue. Mais ce qu'il faut déplorer surtout, me semble-t-il, c'est le manque de relais entre le livre et la recherche universitaire. La presse grand public qui assurait encore, dans les années 60, un important travail d'information et de critique, attentif à la littérature en train de se faire, s'est elle-même dessaisie de ce rôle. Elle a renoncé à son exigence sous la pression de critères qui tiennent plus au marché qu'à l'intérêt culturel.

Les débats qui se tenaient dans les pages littéraires des journaux et des "news magazines" de ces années ont bien disparu : les articles vont de préférence aux livres dont on parle déjà partout, aux "best sellers" et aux ouvrages grand public. Le sens du système presse-littérature s'est inversé : si la presse dénichait encore voici quelques décennies les livres rares susceptibles de renouveler nos habitudes de lectures, et permettait ainsi de faire connaître et de faire vendre quelques écrivains de qualité, voici aujourd'hui que c'est le livre qui fait vendre le magazine ou le journal. Mais pas n'importe quel livre : celui dont il est déjà question sur l'écran et sur les ondes. En d'autres termes, le livre-événement, qui est plus événement que livre. De ce point de vue la "rentrée littéraire" 1999 est assez révélatrice du traitement de la littérature contemporaine par la presse. Les articles sont majoritairement allés aux oeuvres les plus "bruyantes", à celles qui cherchent la notoriété par le scandale et/ou par une promotion savamment assurée. Ce ne fut pas forcément pour porter ces livres aux nues, loin de là, mais leur présence a semblé inévitable : ils étaient cet automne "les livres dont il fallait avoir parlé". Et ce, bien sûr, au détriment des autres livres, plus difficiles, plus exigeants peut-être ou simplement moins bien défendus par les attachés de presse. A fortiori ceux parus dans les maisons qui n'en possèdent pas.

Un tel phénomène ne serait pas néfaste en soi s'il ne mobilisait pas la plus grosse part des pages disponibles pour la littérature dans la presse, l'essentiel des émissions radio-télévisées. A vrai dire, les media sont confrontés aux mêmes problèmes que les librairies : la limitation des surfaces. Or l'on sait bien qu'il vaut mieux pour un livre bénéficier d'une critique, même négative, que d'être passé sous silence. Certes, pour qui veut effectivement s'informer des livres qui paraissent, il existe quelques excellentes revues : Prétexte, la Quinzaine littéraire, Le Magazine littéraire, le Matricule des Anges, Théodore Balmoral, Le Nouveau Recueil ... entre autres. Et d'autres continuent ce travail commencé depuis longtemps comme Critique, Esprit... Mais la plupart d'entre elles, particulièrement les plus jeunes, ne sont connues que de ceux qui déjà s'intéressent à cette littérature, et ne permettent guère d'en accroître le lectorat.

Cette difficulté s'est en effet aggravée d'une autre qui nuit beaucoup aux livres plus difficiles : le livre est un "produit" qui fait son chemin lentement - or, il ne reste aux devantures des librairies que quelques semaines, après quoi il disparaît. Et comment présenter les 377 romans parus cet automne, sans compter les autres genres littéraires et les livres atypiques ? Qui même peut prétendre les avoir tous lus ? La gestion quantitative de l'édition finit par nuire au livre. On a déjà tout dit sur ces durées de vie de plus en plus restreintes : il faut absolument avoir trouvé son public en moins d'un mois au risque de voir son livre pilonné. Si bien que la critique n'a plus le temps de prendre son temps. Soit elle va vite, signale le livre dès sa sortie, sans recul ni véritable réflexion sur l'ouvrage et se prive du temps nécessaire à l'évaluation, au discernement. Soit elle se donne le temps nécessaire mais lorsque l'article ou l'étude paraissent enfin, le livre n'est plus chez les libraires.

Dans les deux cas, elle perd beaucoup de son efficacité. Le rôle de l'Université est ici important : par l'étude qu'elle fait d'un livre, elle est en mesure de mettre en évidence l'importance d'une oeuvre, fut-elle récente; par son inscription au "programme" de tel cours ou de tel séminaire, elle prolonge ou relance la vie du livre; et parce qu'elle s'adresse à un public devenu plus nombreux, elle a aussi un impact sur les ventes des livres qu'elle choisit d'étudier. C'est, pour un libraire, une puissante raison de maintenir les oeuvres d'un écrivain dans son fonds que de savoir cet écrivain objet des travaux des étudiants.

De la littérature contemporaine à l'Université : un enjeu intellectuel

Travailler à l'Université sur la littérature contemporaine suppose d'accepter une certaine prise de risque : le recul historique n'est pas là pour garantir les objets littéraires dont l'enseignant ou le chercheur se saisit. Aussi est-ce par son propre travail qu'il légitime ces objets. Cela suppose, je crois, à la fois une grande exigence vis-à-vis de soi-même et aussi une certaine modestie : l'erreur est sans doute plus fréquente que pour qui travaille sur les champs bien balisés des siècles passés. On pourrait aussi arguer que l'enseignement - qu'il s'agisse du secondaire ou du supérieur - doit apporter des savoirs aux élèves et aux étudiants, leur faire découvrir le "patrimoine", et que travailler sur une matière aussi neuve que la littérature contemporaine est peu approprié à cette acquisition patrimoniale. Mais la rencontre et la confrontation avec l'incertain sont tout aussi formatrices. Elles aiguisent l'esprit de discernement et permettent même, par effet-retour, de réévaluer les hiérarchies implicites des siècles antérieurs.

On dira que la proximité trouble le regard, et que l'intérêt que l'on porte parfois à telle oeuvre du moment tient plus du phénomène d'époque que de la qualité spécifique de cette oeuvre. Certes, cela n'est pas impossible, quelle que soit la confiance que l'on accorde au discernement de nos collègues. Mais quand bien même : la manière dont une oeuvre paraît "symptomatique" de son temps n'est pas indifférente. Bien des spécialistes des siècles passés s'attachent ainsi à redécouvrir une époque à travers les oeuvres qu'elle privilégiait - et qui ne sont pas forcément celles que la postérité a retenu. Cela relève-t-il d'une autre discipline, plus proche de la sociologie historique que de la recherche littéraire ? Peut-être, quoique cela se puisse discuter. Car la littérature vit aussi de topiques qu'elle ne cesse de redisposer à sa façon, de questions qu'elle réactive, délaisse ou reprend. Et ces questions sont l'arrière-fond d'où naissent les chefs d'oeuvre, conscients de les mettre en débat. C'est pour l'avoir su que Cervantès et Flaubert nous ont donné leurs textes les plus forts. Aussi, loin de dévaluer la création contemporaine, la façon dont certains universitaires s'y intéressent contribue au contraire à en favoriser l'évaluation.

Mais plus encore, les chercheurs ont aussi à apprendre des écrivains contemporains. Car la littérature contemporaine ne s'écrit pas en dehors de toute référence à la littérature passée, fût-ce pour la rejeter ou prétendre la dépasser. A vrai dire l'époque présente est même loin de toute pratique de la "table rase" : elle entre au contraire volontiers dans un dialogue avec l'héritage littéraire. Ce dialogue là est d'autant plus stimulant qu'il se déploie hors de l'enceinte et des usages universitaires, quand bien même la plupart des écrivains actuels ont aussi, par ailleurs, suivi une formation en Faculté. Il ne me paraît pas très fructueux que deux discours - ou plutôt deux réceptions, car le dialogue que la littérature contemporaine entretient avec les textes plus anciens n'est pas forcément d'ordre discursif - soit ainsi radicalement séparés, ignorants l'un de l'autre. (Du reste cette ignorance est une pure illusion : la critique universitaire se nourrit des réflexions des écrivains sur la littérature. Julien Gracq ne détient-il pas, avec En lisant en écrivant, le record des emprunts de "sujets" à fin dissertative ?)

Les écrivains ont ceci de particulier qu'ils savent échapper aux canons universitaires - car l'Université aussi a ses modes et ses Panthéons, qui varient au fil des temps, comme en témoignent les inflexions des anthologies à l'usage des Lycées d'une période à l'autre. On doit peut-être à Pascal Quignard d'avoir attiré l'attention sur une littérature latine négligée. La façon même dont Pierre Bergounioux relit Flaubert comme écrivain du refus et de la négation n'est pas "universitairement" indifférente (Cf L'Orphelin, Gallimard, 1992). Parce qu'ils ne sont tenus pas par le souci d'une démonstration "scientifique" de leurs intuitions, ils peuvent les livrer sans réserves, charge à l'"universitaire" qui les reçoit d'en faire son profit, de les discuter et de les retenir ou non. Ne sont-ce pas aussi les écrivains romantiques qui nous ont fait "relire" Shakespeare ?

Le contemporain apparaît dès lors en effet dans la perspective de ce dont il hérite, avec quoi il veut rompre ou qu'il cherche à prolonger. Les questions que le roman se pose aujourd'hui ne sont pas fondamentalement différentes de celles qui l'agitaient autrefois. Ses manières d'y répondre - ou de ne pas y répondre - sont en revanche parfois assez neuves. Elles ne sont pas forcément meilleures, elles sont surtout différentes, motivées et sous-tendues par les vissicitudes de notre temps, qu'elles reflètent. Or ce sont bien ces questions que l'étude critique envisage dans ses approches des oeuvres singulières. Ainsi par exemple d'une question comme celle de l'engagement en littérature : elle donne lieu à des ouvrages savants (Susan Suleiman, Le Roman à thèse ou l'autorité fictive, P.U.F., 1983). Tel "roman engagé" de ces dernières années - id est qui se préoccupe de l'état monde social - qu'il s'agisse, en des formes bien distinctes, des textes de François Bon ou de ceux de Michel Houellebecq, confirme-t-il des modalités éprouvées, précisément décrites par cet ouvrage de référence ? Il s'avère bien vite que non : l'autorité n'y est plus si autoritaire que cela, mais bien plus incertaine; et la fiction se nourrit moins de discours et plus des realia du temps.

La critique, on le voit, doit se confronter constamment à la création pour affiner et actualiser ses propres réflexions. Et ce n'est pas le cas, désormais fort célèbre, de "l'autofiction" qui démentira un tel propos : la création et la recherche ont avancé de concert, l'une répondant à l'autre (par le truchement certes d'un écrivain qui se trouve être aussi universitaire, mais le phénomène a rapidement et largement débordé le dialogue qui s'était alors engagé entre Philippe Lejeune et Serge Doubrovsky), jusqu'à susciter un rééxamen complet de la question autobiographique, des théories génériques et des réflexions sur le "sujet" en littérature. Et c'est ainsi que le dernier ouvrage universitaire à ce jour consacré à l'Autobiographie (Jacques Lecarme et Eliane Tabone-Lecarme, L'Autobiographie, Colin, 1997) ne peut faire l'économie de ces oeuvres récentes qui reformulent la problématique traditionnelle de la question. Il semble bien que la réflexion universitaire comme la création ne puissent que faire leur profit de cette instauration d'un dialogue entre elles.

De l'écrivain à l'Université : effets d'une rencontre

Ce dialogue existe. Ses modalités sont toutefois encore un peu empiriques. Il n'est du reste pas forcément mauvais qu'elles le demeurent : la rencontre y gagne en souplesse, voire en chaleur. Pour l'heure, on en reste plus à la discussion et à la découverte réciproque qu'à la collaboration véritable. On a d'ailleurs du mal à imaginer ce que pourrait être cette collaboration. Il n'est pas question, me semble-t-il, de substituer l'écrivain au professeur (et ceci sans vouloir plaider pour le maintien de la corporation!) dans le commentaire critique de ses propres travaux. D'autre part, nous sommes, en France, encore loin de la pratique anglo-saxonne (à vrai dire plus américaine qu'anglaise) qui installe des "ateliers d'écriture" dans les cursus universitaires. Seules, quelques écoles, quelques universités se sont ici "risquées" à leur introduction, et l'on soulignera que ce n'est paradoxalement pas dans les départements de "Lettres" que cela se fait le plus couramment. Il serait trop long d'expliquer les raisons "épistémologiques" de cette réticence, aggravée de surcroît par le manque de malléabilité des cursus et la difficulté d'évaluation de ce type d'exercice. Aussi n'est-ce encore le plus souvent qu'à titre "gratuit" ou "optionnel" que de telles activités ont pu prendre place ici ou là. Mais il est vrai que l'on a sans doute beaucoup à gagner à ne plus séparer le travail de lecture du travail d'écriture, la critique de la création. On repère certainement mieux un phénomène stylistique ou un choix d'écriture pour s'être soi-même trouvé confronté à de telles questions. Il n'est pas certain néanmoins que les écrivains soient facilement accessibles à ces ateliers : faire écrire autrui demande des compétences qui ne sont pas seulement celles acquises par la pratique même de l'écriture. Inversement un non-écrivain manque à tout le moins non seulement de légitimité mais aussi de pratique pour favoriser de tels travaux.

La rencontre de l'écrivain et des étudiants - quand bien même, ce qui de fait n'est guère le cas, elle n'apporterait rien ou pas grand chose sur le plan de la connaissance critique - permet encore de corriger bien des représentations. L'Université forcément est sacralisante. Elle désigne des Valeurs - qui "valent" d'être étudiées, sont objets de cours et d'examens, figurent dans les Anthologies. Quoi qu'elle puissent dire de la difficulté de l'écriture et de son artisanat, quelque distance qu'elle puisse mettre entre elle et les représentations romantiques de l'artiste; elle conforte toujours l'idée du "génie". Car l'écrivain que l'on étudie est celui qui a "réussi" son oeuvre. Or il n'est pas bon qu'un texte soit abordé au travers d'une médiation aussi inhibante que le mythe de l'écrivain-génie. Car le texte alors forcément échappe à celui qui le lit, confit dans une admiration qui l'empêche d'y accéder vraiment. Mais l'écrivain qui vient parler avec les étudiants n'est pas encore au faîte de sa gloire posthume : il demeure dans le doute et la difficulté même de son travail. Qu'il vienne le dire et paraisse ce qu'il est, un homme comme un autre, c'est un mythe qui se trouve remis en question, pour le plus grand bénéfice de l'oeuvre même et de son "accessibilité".

De fait le "statut culturel" de l'écrivain a bien changé en l'espace de quelques décennies. Bien sûr, les situations sont disparates et inégales. Quelques écrivains discrets de nature, comme J.M.G. Le Clézio ou P. Modiano, sont constamment soutenus par les média et plaisent manifestement à un large public. D'autres s'affichent sur les tous les supports disponibles - télévisions, radios, quotidiens, revues...- et donnent volontiers leur point de vue sur tout ce qui bouge, ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils soient vraiment lus ni qu'ils fassent autorité. Certains, demeurés dans l'ombre durant toute leur existence, n'en jouissent pas moins d'une image capitale (Blanchot, Gracq, Des Forêts...) même si le "grand public" les méconnait. Les réseaux de diffusion des livres de tous ces écrivains ne sont manifestement pas les mêmes. Entre un François Bon qui oeuvre à "la base" par les ateliers d'écriture et un Philippe Sollers qui règne dans les media, quel rapport ?

Le "statut" d'écrivain s'est dissout, et ce de multiples façons. D'abord dans celui "d'intellectuel" où voisinent des personnes (des "personnalités" dit-on) venus d'horizons divers : sciences, sciences humaines, arts, professions libérales... (cette "société civile" dont parlent les politiques, qui eux, sans doute, n'en font pas partie...). De surcroît tous les écrivains ne se considèrent pas comme "intellectuels" au sens politique du terme : la forte critique adressée à l'engagement sous sa forme sartrienne a définitivement fait taire des artistes qui ne se sentent aucune légitimité pour parler de tout. "Savoir écrire ne qualifie pas pour parler de tout et de rien" répète volontiers notre dernier Prix Nobel de Littérature, Claude Simon. Mais surtout, il s'est dissout tout court. L'écrivain est désormais un homme dans la foule. Bien peu d'entre eux vivent aujourd'hui de leur plume : ils exercent des métiers souvent proches de la culture ou de l'enseignement mais pas seulement. Et s'ils interviennent dans les manifestations sociales et politiques, c'est bien souvent autant comme citoyen que comme écrivain, quel que soit le supplément d'aura que leur "profession" d'écrivain peut donner à leur intervention.

En revanche, s'il n'est plus l'homme des grand'messes, l'écrivain devient de plus en plus celui des proximités. Les lectures se multiplient dans les librairies, les médiathèques, les bibliothèques. Les "marchés", les "salons" ou "foire" ou "fêtes" du livre sont de plus en plus nombreux qui mettent l'écrivain en présence de son public immédiat, sans intermédiaire journalistique ni critique. Plusieurs participent à des "résidences" en région qui leur demandent de rencontrer leurs lecteurs ou animent des stages d'écriture souvent avec des publics inattendus et pas forcément "pré-disposés" à l'écriture. S'il est aujourd'hui un "statut" de l'écrivain, c'est sans doute ce statut officieux, tout fait de proximité, d'échange et de dialogues, et non plus celui que confère une parole autorisée et prestigieuse. Cela du reste est signe des temps. Si notre siècle a commencé par de grandes proclamations esthétiques et politiques, il se termine par une sévère critique envers toutes formes d'idéologie, auxquelles succèdent des discours plus modestes, plus restreints dans leur portée. Aux grandes réflexions se sont substituées des actions sans doute moins amples mais plus ciblées.

Les institutions même paraissent souvent désaffectés au profit d'autres formes d'interventions sociales, souvent plus immédiates et plus pragmatiques : "collectifs" de tous ordres, regain de la vie associative, actions "humanitaires". Notre époque connaît une crise des systématisations de la pensée et de l'action. Dès lors, dans la vie sociale comme dans la vie culturelle, nous assistons à un souci du "proche" et de l'efficacité immédiate, un retour à l'Autre après un certain succès des pratiques individualistes, mais un "Autre" que l'on veut tangible, incarné, dont on puisse faire la rencontre effective. Combien de romans "dialogués" sont-ils parus ces dernières années qui, s'éloignant des figures anonymes sollicitées par Beckett ou Sarraute, incarnent les interlocuteurs, les affublent d'une identification sociale que Julien Gracq méconnaissait volontiers pour ses personnages ? Et, de même, la linguistique, discipline universitaire qui prétendait étudier le fonctionnement du langage en soi, s'intéresse de plus en plus aux "actes de langage", aux situations de communication et tourne à la "pragmatique linguistique". Dès lors l'écrivain est cet homme d'écriture qui existe aussi dans la rencontre et dans l'échange, qui est d'autant plus proche que son oeuvre cristallise bien des préoccupations contemporaines - sans pour autant forcément les prendre comme objet d'écriture.

Littérature contemporaine : un état des lieux

Depuis le Colloque sur l'extrême contemporain évoqué plus haut, plusieurs tentatives ont été conduites pour dessiner l'état actuel de la littérature . Dans les plus récentes caractérisations de la littérature contemporaine, on a insisté sur la tendance aux "retours" : retour au sujet, retour au réel. Le retour du sujet s'observe aussi bien dans le lyrisme d'une certaine poésie que dans les variations autour du récit de vie : multiplication des biographies, biofictions, autobiographies et autofictions. De même, la rupture radicale avec un "référent" réputé inaccessible à toute oeuvre verbale a fait long feu et rares sont aujourd'hui les pures constructions textualistes : on redonne du "fond" à la "forme". Ces "retours" ne sont cependant pas indemnes des exigences critiques ni du "soupçon" que deux décennies de recherche ont institués. Ainsi par exemple l'activation de la "mémoire", qu'il s'agisse des réminiscences individuelles ou familiales, ou encore d'une mémoire culturelle plus large, ne se passe pas d'une interrogation sur la pertinence et la justesse des souvenirs, sur l'adhésion que l'on peut ou non accorder aux valeurs qui ont structuré le corps social et ses systèmes de représentation.

Les vissicitudes de toute reconstitution, ses hésitations, ses parasitages sont pris en compte, explorés, exploités même parfois. Elles ne sont pas sans traduire une certaine inquiétude du présent en cette fin de siècle. Inquiétude qui est aussi bien le lot de la société elle-même. La littérature contemporaine connaît peut-être plus que jamais, dans une grande part de ses productions, une certaine dimension "sociologique". Cela est vrai aussi bien des oeuvres qui disent l'ici et le maintenant du corps social que de celles qui envisagent cette Histoire dont hérite notre présent. Car elles ne l'envisagent pas à la façon de ces romans historiques du XIXe siècle, tous voués à tramer ensemble Histoire réelle et fiction dans une narration tendue vers sa propre fin.

Au contraire, elles sont bien plus souvent intéressées par ce qui demeure aujourd'hui de ce qui fut : non la nostalgie pour un autrefois mais le souci des conséquences mêmes de l'Histoire sur le présent. Plus que l'Histoire à vrai dire, c'est l'Héritage qui sollicite la plupart des oeuvres inquiètes du passé. La part d'oeuvres purement spéculatives, autotéliques ou strictement littérales est en constante régression. Et il est vrai aussi que les pures fictions, non pas celles qui inventent de toutes pièces une histoire, mais celles qui, en plus, décrochent cette histoire de toute référence, fût-elle allusive ou indirecte, à notre temps et à notre monde, sont de moins en moins nombreuses. Même les écrits intimistes ou "minimalistes" sont nourris d'une "réalité" actuelle, que celle-ci paraisse évanescente ou soit ironiquement traitée est une autre question. Aussi est-ce une littérature qui "parle des gens", comme on le dit de ces émissions de "proximité" que multiplient les media. Nulle surprise dès lors qu'elle les rencontre, ces "gens" dont elle parle : la proximité est aussi dans les livres.

Je vois une grande cohérence entre cette dimension sociologique (ce qui ne signifie pas forcément sociale) de la littérature et la position actuelle de l'écrivain dans la société. On pourrait même étendre cette cohérence à certains autres phénomènes repérables jusque dans le grain des oeuvres. Cet intérêt manifeste pour le détail par exemple, l'intime, le "petit" sur lequel on a déjà beaucoup glosé. Ce serait une erreur de n'en retenir que les aspects les plus caricaturaux et de s'en tenir à une polémique sur les "moins que rien". Car le souci du "petit" dans un temps qui l'a trop longtemps négligé ne se résume pas à l'épiphanie de sensations minuscules, il se décline aussi en termes de nouvelles exigences : il inaugure une autre forme d'éthique dont les Minima moralia d'Adorno ont jeter les premières bases. L'attention au détail permet d'entrer dans une réflexion plus sûre, plus attentive et plus disponible à la réalité des choses et d'autrui, préservée des généralisations abusives et parfois déhumanisées de toute pensée globalisante.

Nous sommes entrés dans l'ère du tout signifiant où chaque détail est susceptible d'être le signe de quelque chose. C'est du reste aussi le trajet de la science, en physique comme en biologie, d'aller vers le plus petit : dit-on pour autant qu'elle a perdu de son ambition ou de sa valeur ? La psychanalyse, elle-même, ne se fonde-t-elle pas justement sur l'observation des détails et des rebuts de l'observation traditionnelle ? De fait, chacun vit constamment dans le détail, et l'on sait bien ce que ces détails peuvent avoir d'importance parfois, fut-ce de manière pathologique. Les prendre en considération, c'est porter un autre regard sur l'homme, dépouillé de ces grandes machineries théorisantes qui tournent parfois à vide. Je ne suis pas loin de croire que s'y élabore une nouvelle forme d'"humanisme" si l'on veut bien déplacer quelque peu le sens de ce mot : non plus la foi aveugle dans la grandeur de l'homme et l'avènement de ses lendemains, mais l'attention à ses faiblesses, ses errements, à une apparente "insignifiance" en fait très signifiante. Un "humanisme de l'autre homme", pour reprendre à Lévinas son beau titre, qui suppose le dialogue et l'exigence, l'attention et la disponibilité.

Ce dialogue existe déjà entre la littérature actuelle, son présent et son héritage. Il nous appartient de le faire fructifier entre les écrivains et leurs lecteurs. L'Université doit y tenir son rôle.


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Dominique Viart

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Dernière mise à jour de cette page le 20 Mars 2008 à 23h11.