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Poeta sitiens

Poeta sitiens

Publié le par Marc Escola

C’est enfermer Rabelais que de le réduire aux conventions littéraires. Son ironie exige un terrain plus radical pour exercer ses pouvoirs. Le Maître de la moquerie ne pouvait s’acharner sur les promesses, les vices et les malentendus de la Renaissance sans réveiller des sources plus profondes. Les fameux géants y jouent un rôle de fondation, à condition d’y mêler les textes bibliques et folkloriques qu’ils sollicitent. Le platonisme y est sans cesse convoqué, mais sans se réduire à une orthodoxie néo-platonicienne. L’égyptomanie, la culture des ruines, la philologie homérique, les lois de la souveraineté, les principes même de l’économie et de la production modernes, le grand ronflement de l’obscénité — tout est prétexte à question dans l’encyclopédie pantagruélique. De là à dire que Rabelais, sous ses joyeusetés et autres balivernes, détient une science cachée et abrite un secret enfoui comme l’or, il n’y a qu’un pas. Ce pas, les auteurs rassemblés par Bruno Pinchard et Yoann Dumel-Vaillot dans Rabelais et la philosophie. Poeta sitiens. Le poète assoiffé (Kimé) ne le franchissent pas. C’est ce qui donne à leur enquête toute sa fraîcheur, toute sa retenue et sa capacité à se confronter à l’énigme. Philosophie de Rabelais ? Oui, à condition que par philosophie on entende l’art d’interroger le sphinx.

Il manquait aux études rabelaisiennes une réflexion sur une catégorie majeure de l’œuvre rabelaisienne, mais peu arpentée pour elle-même : le monstrueux. C'est chose faite avec Les monstres de Rabelais publié par Philippe Simon aux éditions Droz, qui envisage le large bestiaire tératologique qui peuple les romans de Rabelais selon plusieurs biais successifs : sa caractérisation, son archéologie au regard de la philosophie naturelle, son positionnement particulier entrevu sous l’angle de l’histoire de l’art et des représentations du monstre, son économie dans les différents régimes du texte littéraire (narration, énonciation, description, recours intertextuels). Ce parcours permet de mettre au jour les mécanismes d’une herméneutique du monstre qui reproduit dans le cadre du récit – et plus particulièrement par la manière dont les personnages et la voix narrative mettent en mots la rencontre avec des phénomènes naturels étranges – les préoccupations interprétatives du lecteur lui-même face au texte de Rabelais.

Signalons à cette occasion la réimpression aux Classiques Garnier de l'essai publié en 2006 par Walter Stephens, Les Géants de Rabelais. Folklore, histoire ancienne, nationalisme, traduit par Florian Preisig, et la publication aux mêmes presses, sous le titre Inextinguible Rabelais et à l'initiative de Mireille Huchon, Nicolas Le Cadet et Romain Menini des actes du colloque qui réunit en 2014 une foule dipsodique de "Sorbillans, Sorbonagres, Sorbonigenes, Sorbonicoles, Sorboniformes, Sorbonisecques, Niborcisans, Borsonisans, Saniborsans" du monde entier en Sorbonne et au Château d’Écouen pour fleurer et boire le texte de Rabelais à nouveau(x) frais, ainsi que du volume 2022 de L'Année rabelaisienne, sous la directtion de Nicolas Le Cadet.

Et rappelons le compte rendu donné pour Acta fabula par Luc Sautin de La Langue et les langages dans l’œuvre de François Rabelais récemment publié par Franco Giacone et Paola Cifarelli (Droz) : "La langue de Rabelais : perspectives critiques".

(Illustr.: Gargantua, par Gustave Doré)