«Les sciences humaines, plus nécessaires que jamais» (Le Temps, 7.12.2015)
Les sciences humaines, plus nécessaires que jamais
Par Alain Boillat, doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Lausanne
Article paru dans Le Temps du 7 décembre 2015
Inutiles, les sciences sociales et humaines? C’est complètement faux, comme le démontre Alain Boillat, doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, qui s’inquiète des attaques répétées contre le savoir.
En écho aux recommandations formulées par le ministère japonais de l’éducation aux universités publiques de couper drastiquement dans les budgets dévolus aux sciences humaines et sociales (SHS) en raison de leur manque supposé de «productivité» (et sans doute, plus fondamentalement, en raison du foyer de contestation du pouvoir qu’elles représentent), un argument similaire a été brandi en Suisse durant la récente période électorale. Ce type de formation académique constitue, on le sait, une cible facile en ce que la discussion de ses objectifs implique de se confronter à une certaine complexité du monde contemporain qui demeure inintelligible dès lors que l’on s’en tient à une vision simplificatrice. Si une formation comme celle des Lettres – sur laquelle je mettrai l’accent ici – ne conduit pas à un goulet d’étranglement en l’espèce d’un métier taillé sur mesure, c’est afin de privilégier un épanouissement personnel, le développement d’un esprit critique et d’un sens de la synthèse ainsi que de compétences rédactionnelles et communicationnelles qui répondent en fait à tout un faisceau d’activités professionnelles. Les sciences humaines font plus qu’offrir des savoirs: elles livrent des outils pour construire ces savoirs et les situer dans leurs généalogies et leur contexte. Ces compétences peuvent paraître plus fécondes pour penser et bâtir «l’Avenir suisse» que les injonctions platement utilitaristes – et en l’occurrence mal documentées – formulées par la fondation homonyme.
A notre époque de massification de la communication écrite et orale, des messages audiovisuels et de l’archivage numérique des données, les savoirs et méthodes des sciences humaines, pluridisciplinaires voire plurilingues comme elles le sont en Suisse, n’ont probablement jamais été d’une telle «utilité» (pour adopter provisoirement une logique strictement économique qui s’avère impropre à rendre compte des missions de la formation académique), alors que les collaborations des chercheurs des universités avec la cité et de nombreuses institutions se sont intensifiées par ces biais. (...)