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Écrire le deuil aujourd'hui. Entre genres traditionnels et innovation formelle (Paris, Sorbonne)

Écrire le deuil aujourd'hui. Entre genres traditionnels et innovation formelle (Paris, Sorbonne)

Publié le par Alexandre Gefen (Source : Alexandre Gefen)

Journée d'étude « Écrire le deuil aujourd'hui. Entre genres traditionnels et innovation formelle »

Mardi 1er décembre 2026, 14h-20h

Sorbonne, salle F007 (accès par le 17, rue de la Sorbonne, escalier C, deuxième étage)

Entrée libre sur inscription : alexandre.gefen@cnrs.fr

Organisation :

Alexandre Gefen (directeur de recherche, THALIM - CNRS) & Despina Jderu (chercheuse invitée, THALIM - CNRS)

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Ces trente dernières années, le récit de deuil s'est imposé comme un genre littéraire à part entière et de première importance dans le champ des littératures de langue française. De l'élégie à l'épitaphe, de la lamentation au tombeau poétique, la littérature a depuis longtemps proposé des formes destinées à dire la perte, à honorer la mémoire des disparus et à inscrire l'expérience individuelle des écrivains dans une tradition collective qui se donne à lire comme l'occasion paradoxale d'une célébration textuelle et d'une recréation mémorielle. Ces formes héritées constituent encore une constellation de motifs et de gestes d'écriture, mais elles sont reprises, déplacées et réinventées par les écrivains contemporains. L'écriture du deuil peut désormais prendre la forme du fragment ou de l'abécédaire (Gwenaëlle Aubry, Personne, 2009), du journal intime (le Journal de deuil de Roland Barthes, dont le succès posthume en 2009 dit à lui seul la demande contemporaine), de la lettre à l'absent (Nathalie Rheims, Claude, 2009), de l'enquête familiale (Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit, 2011), du récit autobiographique réinventé (Brigitte Giraud, Philippe Forest, Pierre Jourde, Olivier Adam, Mathieu Simonet), de la prose poétique à la deuxième personne (Jean-Michel Espitallier, Catherine Cusset) ou d'un travail fondé sur l'archive, l'objet et la trace (Camille de Toledo, Anne Pauly, Lydia Flem).

Le genre se décline selon la figure perdue — mère, père, compagnon ou compagne, ami, et surtout enfant, de Philippe de Camille Laurens (1995) au Fils de Michel Rostain (2011), à Winter is coming de Pierre Jourde (2017) et jusqu'à L'Immontrable de Pauline Delabroy-Allard (2026), textes où tendresse et anéantissement coexistent sans jamais se résoudre. Ses frontières sont mouvantes : certains récits de deuil relèvent du récit de filiation, tombeau écrit depuis la mort dans une économie de la dette où il s'agit de restituer aux ascendants la forme d'une vie ; d'autres de ce que l'on pourrait baptiser récit d'accompagnement ou de soin, où la narration est prise en charge par l'accompagnant du mourant et se centre sur la relation elle-même (Noëlle Châtelet, Catherine Safonoff, Carole Fives). Le couronnement par le Goncourt 2022 de Vivre vite de Brigitte Giraud témoigne peut-être de ce que la littérature a pris la place des discours eschatologiques pour répondre à une quête de sens quant à la finitude : à défaut d'une prise en charge collective du deuil, c'est le livre qui s'attache à composer un rituel modeste.

Que la mort ne soit pas un simple thème sans enjeux formels, n'invitant qu'au témoignage contrit, c'est ce que vérifie l'abondance de textes singuliers. Dans La Première Année (2018), Jean-Michel Espitallier cherche une forme à la mort de sa compagne en s'attaquant au temps lui-même, construisant une temporalité traumatique, discontinue et circulaire qui s'oppose au temps ordinaire de la guérison. Dans Thésée, sa vie nouvelle (2020), Camille de Toledo veut survivre en rompant avec les morts et en annulant la mémoire, avant que le récit ne se renverse et ne découvre que l'on ne se refait pas en supprimant les disparus. Mathieu Simonet aborde la mort de son mari (La Fin des nuages, 2023) par une enquête scientifique sur les nuages, comme Philippe Forest explore obliquement le deuil de sa fille à travers l'histoire d'un fossile. Fragmentation, discontinuité temporelle, ellipse et silence, brouillage des frontières entre poésie, récit et autobiographie : autant de voies par lesquelles la littérature contemporaine renouvelle l'expression de la perte.

Ces récits ont en commun de ne pas faire de la mort un objet de méditation abstraite, mais d'interroger le deuil dans ses conditions mêmes de possibilité, dans ses empêchements et ses relances — l'écriture de l'endeuillé en venant à performer, à ajourner ou à contredire le travail du deuil dans le geste même du récit. Un même refus de toute réparation hâtive les réunit, qui conteste de l'intérieur le rôle réparateur trop aisément prêté à la littérature : chez Philippe Forest, l'écriture est nécessaire parce que « le deuil nous oblige à dire », mais elle ne sauve pas, ne répare pas, n'efface rien.

Comment dire l'absence, la perte et le passage du temps lorsque les formes héritées semblent insuffisantes ? Quel temps le récit invente-t-il pour un deuil qui ne se laisse plus penser comme un « travail » à accomplir, mais comme une coexistence avec les morts ? Que peut, ou ne peut pas, l'écriture ? Notre journée d'étude avance ainsi l'idée que le deuil apparaît comme un lieu privilégié d'expérimentation formelle dans un ample projet théorique visant à interroger le « rapport énigmatique et fécond entre perte et langage, se demandant avec inquiétude ce qui se garde, ce qui peut être sauvé de la corruption inéluctable du sensible et du temps » (Dominique Rabaté). En confrontant l'analyse critique, ouverte à une perspective comparatiste franco-roumaine, à la parole des écrivains sur leurs propres gestes d'écriture, elle entend saisir ce que le deuil fait aujourd'hui à la littérature.

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Programme

14h00 : Mot d'accueil par Alexandre Gefen et Despina Jderu
14h10 : Alexandre Gefen, « Quelques remarques sur le récit de deuil au XXIe siècle »
14h30-15h15 : Antoine Compagnon, de l'Académie française, entretien avec Dominique Rabaté
15h15-16h00 : Mathieu Simonet, entretien avec Bénédicte Letellier
16h00-16h45 : Brigitte Giraud, entretien avec Diana Filippova
16h45-17h00 : Pause
17h00-17h45 : Jean-Michel Espitallier, entretien avec Despina Jderu
17h45-18h30 : Philippe Forest, entretien avec Alexandre Gefen
18h30 : Despina Jderu, « “Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser ?” Penser l'écriture du deuil à l'échelle mondiale »

Affiche et programme (PDF)

(Illustration : Joseph-Benoît Suvée, L'Invention de l'art du dessin, 1791. © Groeningemuseum, Bruges)