PoéZine / 19-20 novembre 2026 / Université de Rouen
Né à la fin des années 1940 de la contraction des termes « fanatic » et « magazine », le mot-valise « fanzine » sert à l’origine à nommer des petites publications faites avec les moyens du bord, par et pour des passionnés de SF. Publication « amateur, non officielle et non commerciale[1] », le fanzine, bientôt nommé « zine » tout court et décliné en « musiczine », « perzine », « graphzine » ou « prozine », épouse, à partir des années 1970, les « contours mouvants des contre-cultures[2] » pour couvrir des domaines aussi variés que la musique, la bande dessinée, mais aussi, après les années 2000, le manga, le militantisme, le foot, ou encore les chats, autant de domaines hétérogènes reliés par un positionnement commun : celui de la marge. Ces publications spécialisées s’intéressent en effet à des domaines « souvent considérés comme mineurs ou illégitimes », et se situent tant « à rebours des normes et circuits de la presses professionnelle[3] » que, par leur positionnement, hors de la chaîne du livre.
Le terme « poézine », lui, reste peu usité. C’est que, dans son histoire au XXe siècle, la poésie ne semble pas relever des genres illégitimes auxquels l’accès à une visibilité éditoriale serait refusé. Genre longtemps considéré comme noble, la poésie, lorsqu’elle se diffuse hors du livre, fraie avec la belle revue, l’élégante plaquette, ou s’illustre dans les « petites revues » recherchées des bibliophiles, dont Rémy de Gourmont dresse une première bibliographie au début du XXe siècle. Quant à ses marges avant-gardistes et expérimentales, elles se diffusent dans des réseaux revuistiques hétérogènes, selon des modes de distribution alternatifs à ceux de la presse et à la chaîne du livre (comme le mail-art ou la micro-édition). Souvent dirigées par des poètes devenus pour l’occasion éditeurs[4], elles présentent alors des formats qui en font parfois des espaces d’expérimentations[5].
Pourtant, depuis la fin des années 1970, la poésie se diffuse et s’expérimente au sein d’une myriade de petites publications qui relèvent bien davantage de la « production culturelle alternative[6] » du « zine » que des domaines éditoriaux déjà cités. Une évolution du champ littéraire aurait-elle progressivement fait de la poésie, autrefois genre noble par excellence, un domaine perçu comme mineur et marginal ? Ou faut-il plutôt inverser la question, et se demander quelles marges, quels « mauvais genres », quels espaces inaperçus de la littérature l'observation des zines de poésie fait apparaître ?
Les frontières entre fanzine, petite revue et micro-édition demeurent poreuses, fondées sur des critères instables. La quatrième de couverture d'un numéro du Dépli amoureux, créé par Dan et Guy Ferdinande, revendique ainsi l'appellation de « magazine littéraire » plutôt que celle de « fanzine de BD » — alors même qu'il est l’un des seuls titres répertoriés sous l'entrée « Poézine » dans la base documentaire de la Fanzinothèque de Poitiers[7]. Certaines revues littéraires désormais bien connues, à l’instar de Banana Split (Jean-Jacques Viton et Liliane Giraudon), se sont pensées d’emblée comme « fanzimatiques ». Sa créatrice revient d’ailleurs, volontairement, au format et à l’esprit « fanzine », après avoir dirigé plusieurs autres revues depuis les années 1980. Qu’est-ce à dire ? Et comment interpréter ce qui apparaît bien comme un renouveau du fanzine, depuis une dizaine d’années, dans le champ poétique contemporain ?
C'est précisément de cette porosité et de cette actualité, que le colloque voudrait partir, pour faire apparaître et commencer à arpenter un champ peu considéré de la création poétique depuis les années 1970, dont l'expansion actuelle caractérise une part de l'extrême contemporain.
Axes de réflexion
Écritures amateures
Le zineur ou la zineuse est d'abord un amateur.ice – poète.sse, mais aussi éditeur.ice. Le zine est le « lieu d’une réappropriation : celle qui permet à des lecteurs de devenir à leur tour rédacteurs ou illustrateurs, à des passionnés de définir leur propre ligne éditoriale[8] ». Si le fanzine s'oppose au journalisme professionnel, le poézi[ML1] ne s’oppose à la revue instituée pour laisser place aux premières tentatives, peut-être parce qu’il a tendance à se penser comme « un média éphémère voué à disparaître, parfois dès le premier numéro[9] ». Sa précarité assumée autorise l’essai – a fortiori le ratage, quand bien même il serait voué à, finalement, durer.
Les moyens du bord
Ostensiblement artisanal, le zine reste cependant fait avec les moyens du bord et des techniques d’impression disponibles, donc standard (colle, ciseaux, stylo, imprimante de bureau et photocopieur), qu’il partage avec les ephemera relevant de la littérature grise ou des pratiques sociales ordinaires. Ses conditions de fabrication sommaires, qui le font relever de la culture DIY et du « bricolage radical[10] » en font un objet aux caractéristiques graphiques souvent éloignées des productions éditoriales courantes. En ce sens, le poézine rejoint les pratiques identifiées comme relevant des poésies visuelles et expérimentales depuis les avant-gardes, attirant l’attention sur sa matérialité graphique – appelant une approche médiopoétique attentive au format, à la dimension graphique et aux techniques de reproduction.
Poètes et poétesses zineurs et zineuses rejoignent alors la figure moderniste du « poète-typographe-éditeur » (PAB, GLM, Iliazd), formé à la typographie en autodidacte, en rupture, par les usages expressifs de la typographie, avec les règles professionnelles du domaine[11]. Également rejointe, la figure plus tardive du poète expérimental, bidouillant avec les machines d’écriture et de reproduction (en particulier la photocopieuse) pour produire et éditer poèmes et revues. L’univers du poézi[ML2] ne révèle un espace d’expérimentations graphiques et visuelles tous azimuts : collages et montages, écritures manuscrites et dessinées, contaminations du texte et de l’image, occupations de l’espace paginal, mais aussi jeux sur les formats et les pliages (de la feuille A4 au minizine), voire les modes d’impression, lui font partager des caractéristiques avec les graphzines et autres artzines investis pas les artistes plasticiens : il s’agit, parfois, des mêmes espaces, restés volontairement éloignés des « livres graphiques », livres d’artistes et autres éditions d’art. Il reste, pourtant, un point sinon aveugle, du moins minoré des études jusqu’ici consacrées à ces pratiques poétiques. Le poézine peut aussi sortir de cet horizon, prendre la forme d’objets composites (livret + K7), ou encore se déployer, à partir de la fin des années 1990, sur le web : le poézine se fait e-zines. L’actuelle résurgence du poézine papier peut-elle être lue comme une résultante de la confiscation du web par les réseaux sociaux, où l’expérimentation et l’expression libre restent fortement limitées par la standardisation des formats et la censure algorithmique ? Les liens entre culture numérique libriste et pratique du zine semblent aujourd’hui se redessiner plutôt du côté d’archives ouvertes en ligne, qui diffusent et archivent certains zines poétiques, ainsi que de celui des fablabs, où la mise à disposition de machines-outils et de logiciels d’édition libres peut contribuer au bricolage collectif d’objets papier.
Mauvais genres ?
A l’instar du fanzine, le poézine s'inscrit dans des réseaux parallèles à la grande édition et dans un positionnement poétique volontiers frondeur, hérité de Dada et des contre-cultures beat puis, surtout, punks. On se demandera alors quelles poésies s'y éditent, et si une cohérence esthétique ou thématique peut s’en dégager. Investissant les marges du champ éditorial et littéraire, le poézine invite à interroger la place actuelle de la poésie comme genre mineur, mais aussi comme espace d'expression politique, militante et déviante.
Édition sauvage, médiation et recherche-action
Le fanzine est enfin le lieu d'une réappropriation, qui permet à des lecteurs de devenir rédacteurs ou illustrateurs et à des passionnés de définir leur propre ligne éditoriale. « Mode d'action contre-institutionnel[12] », l’édition de poézines se pratique pourtant aujourd'hui activement dans les écoles d'art et les masters de création littéraire et éditoriale. Si le zine s’écrit souvent en réaction face aux médias et aux institutions, aux empêchements de dire et d’écrire qui y sont vécus, il peut aussi devenir medium pour l’écriture de la recherche, instaurant une circulation horizontale et participative des savoirs et pratiques.
Dans cette perspective, le colloque s'articule à une exposition (ZINEWALL) ainsi qu’à plusieurs temps de mise en pratique destinés aux étudiant.e.s de deux Masters de l’Université de Rouen et de l’Esadhar (ateliers et workshops)
Une focale locale : le fanzinariat normand
Le fanzine est aussi l'espace par lequel se construisent des réseaux et se constituent des scènes. Focalisant l'enquête à une échelle locale, le colloque accueillera une table ronde donnant la parole aux acteurs historiques et actuels du fanzinariat en Normandie, et plus particulièrement à Rouen afin d'observer, à travers la fabrication et la circulation d'un objet éditorial, une microhistoire de ces réseaux.
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Programme
Jeudi 19 novembre |Journée d’études | Bâtiment Robespierre Amphi F 511
9h – Accueil
9h30 - Gaëlle Théval et Marion Lata (U. de Rouen) : Introduction générale : « PoéZine » ?
10h - Stéphane Cunescu (UCLouvain) : « Transfert de l'esthétique et du ton fanzine dans une revue de poésie : The Star Screwer (1972-1981) »
10h30 - Olivier Belin (Sorbonne Université) : « Une usine à fanzines : Ferdinande et sa bande »
Discussion et pause
11h30 - Jonas Delaborde (U. Paris Nanterre ) : « La Poire d'Angoisse [1984-1987], mutations d'un fanzine abruti »
12h - Lenaïg Cariou (U. Paris 8) : « "Tracter / Distribuer / Être libre". Les Éditions Douteuses (2010-2020) ».
Discussion et pause déjeuner
14h - Vincent Broqua (U. Paris 8) : « Fanzines : modes d’intervention »
14h30 - Heiata Julienne-Ista (U. de Poitiers) : « Les revues à l’écran : remédiations numériques »
Discussion et pause
15h45 - Tables rondes (animation : Marion Lata et Gaëlle Théval)
Quelle place pour la poésie dans les fanzines rouennais depuis les années 1980 ? Avec Jean-Pierre Levaray pour On a faim !, Manon Basille (poétesse) pour Cracher sur la poésie, Fabrice Houdry (artiste) pour HSH Crew.
Quelle place pour le fanzine en contexte académique ? Avec Samuel Etienne (Ephe – U. PSL)pour ACAZINE et Dominique De Beir (Esadhar) sur le fanzine à l’ESADHAR
17h - Présentation des ateliers :
Camille Bloomfield (U. Paris cité) : « Perfzine : fais ton zine pour ta perf »
Ariane Mayer (U. Sorbonne Nouvelle) : « Des livres faits de bric et de broc : comment faire des zines poétiques en chinant des déchets ? »
Collectif Viscose : Atelier de création éditoriale
18h - fin de la journée
Vendredi 20 novembre | Ateliers poéZines* | Maison de l’Université, Mont Saint-Aignan
10h - Présentation du ZINEWALL, par Seitoung (Samuel Etienne)
10h30 -15h
Atelier 1 : Ariane Mayer (poétesse, U. Sorbonne Nouvelle): « Des livres faits de bric et de broc : comment faire des zines poétiques en chinant des déchets ? » |MDU Salle divisible nord
Atelier 2 : Camille Bloomfield (poétesse, U. Paris cité) : “Perfzine : fais ton zine pour ta perf” | MDU L’Atelier
Atelier 3 : Collectif Viscose (Lenaïg Cariou, Cléa Chopard, Anne-Lise Solanilla, poétesses) : atelier de création éditoriale |IUT Learning lab
15h - Rassemblement devant le ZINEWALL et clôture du colloque
*réservés aux étudiants des Master DPEC, Humanités numériques et de l’Esadhar, ainsi qu’aux participants du colloque.
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Expositions et performances
Jeudi 19 novembre | PoéZine en performances | Maison de la poésie et de l’oralité chez Trêve douce, 94 rue Beauvoisine, Rouen – 19h30
Gorge Bataille / Kurt Maybon / Scène ouverte
19 novembre -19 décembre |ZINEWALL |Maison de l’Université, Mont Saint-Aignan
Le zinewall, ou mur de fanzines, est une installation éphémère conçue par Seitoung. Utilisant le fanzine DIY comme matière première, cet ouvrage mural peut être de surface, de couleurs ou encore de thématiques variables. Le zinewall invite à la réflexion sur le recyclage permanent des slogans, des clichés, des codes esthétiques qui voguent de récupération en récupération. Art du détournement par essence, il questionne la légitimité de la ré-appropriation de visuels façonnés souvent anonymement et voués à l’éphémère au moment de leur réalisation.
Le Zinewall proposé dans le cadre de « PoéZine » présentera des zines poétiques et/ou de la région normande, depuis les années 1980. Il sera également conçu comme un mur à caviarder et punaiser, en lien avec les ateliers de création de fanzines prévus le 20 novembre.
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[1] Teal Triggs, Fanzines. La Révolution du DIY, Pyramid, 2014, p. 9
[2] Ariane Mayer, « De la ronéo à l’écran : l’écrivain autoédité et la machine », Sens public, 2024, http://sens-public.org/articles/1709/
[3] Olivier Belin, « Au pays des fanzines : de la presse alternative à l’archive instituée », Sociétés & Représentations, 2020/2 N° 50, 2020. p.165-173.
[4] Voir notamment : Isabelle Diu et Serge Linarès (dir.), Éditer en poète (XIXe - XXIe siècle), Otrante, 2024.
[5] Voir Gaëlle Théval, « Les revues ne sont pas des livres ». La revue comme espace de création (1960-2000) », in Bénédicte Mathios, Isabelle Chol, Serge Linarès, Livres de poésie : jeux d'espaces, Honoré Champion, 2016, p.305-334 ; ainsi que le récent colloque : « Inventer en revue. Expérimentations esthétiques et éditoriales dans les revues de poésie francophone, 1970-2000 », Liège, mars 2025 (org. Félix Katikakis et Stéphane Cunescu)
[6] Samuel Etienne, « "First & Last & Always" : les valeurs de l’éphémère dans la presse musicale alternative », Volume ! 2 : 1, 2003 [En ligne] : http://journals.openedition.org.ezproxy.normandie-univ.fr/volume/2303 ; DOI : https://doi-org.ezproxy.normandie-univ.fr/10.4000/volume.2303
[7] https://fanzinotheque.centredoc.fr/index.php?lvl=more_results&autolevel1=1
[8] Olivier Belin, art. cit.
[9] Samuel Etienne, art. cit.
[10] Samuel Etienne, Bricolage radical #1 et #2, Saint-Malo, éditions Strandflat, 2018 et 2019.
[11] Isabelle Diu et Serge Linarès, op. cit.
[12] Tanguy Habrand, « L’édition hors édition : vers un modèle dynamique. Pratiques sauvages, parallèles, sécantes et proscrites. » Mémoires du livre / Studies in Book Culture, volume 8, numéro 1, automne 2016. https://doi.org/10.7202/1038028ar