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Nuages (revue archifictions)

Nuages (revue archifictions)

Publié le par Faculté des lettres - Université de Lausanne (Source : Dorian Merten)

Nuages

(Revue archifictions #5) 

« Che cosa sono le nuvole ? », s’interrogeait le cinéaste Pier Paolo Pasolini en 1968. Que sont les nuages ? Sont-ils ces amas de gouttelettes d’eau suspendues, plantés là-bas dans le ciel, dont on souhaite la venue après des journées trop chaudes ou le départ après des jours trop gris ? Sont-ils ces formes informes au contours labiles où, enfants, nous nous réjouissons d’y reconnaître un mouton, un dragon, un sous-marin ? Sont-ils les signes annonciateurs d’un châtiment infligé par une divinité furieuse de nos actes et de nos pensées ? Sont-ils une forme de la pensée qui s’appuie sur les associations, transitions, mouvances ? Sans doute, les nuages sont tout cela à la fois : une formation météorologique, une forme esthétique, un symbole cosmologique, une pensée en mouvement. Considérant l’inventaire possiblement infini des représentations et des usages du nuage, et de son inscription dans l’histoire, l’anthropologie, les cultures visuelles ou la philosophie, ce nouveau numéro de la revue archifictions propose de s’intéresser au concept de nuage dans les oeuvres audiovisuelles où il se retrouve disséminé. À partir des images et des sons que les oeuvres lui prêtent, le nuage permet d’éclairer les rapports esthétiques, culturels, cosmologiques, que nous entretenons avec le mouvant, l’étrange, le merveilleux, le queer, le divin, le vivant, etc.

Il faut rappeler que l’une des pratiques qui ont engendré les formes de l’art pariétal se situe dans le nuage : pour fixer l’empreinte de sa main sur la paroi d’une grotte, homo sapiens avait dû souffler des pigments, les projeter en un nuage dont la main laissait l’ombre du passage. Au contact de la main, le nuage avait produit une image, qui deviendrait bientôt une image de nuage. Du fait de sa polymorphie incessante, le nuage avait suscité très tôt dans l’histoire de l’art un attrait pour les artistes qui tentaient d’en traduire les multiples sens (littéral, allusif, métaphorique ou mystique) ou matières (gazeuse, liquide, solide). On doit à Hubert Damisch (Théorie du nuage, 1972) d’avoir éclairé, dans l’art pictural, les usages du nuage en tant que motif descriptif et élément sémiotique : les significations qu’on lui a porté depuis le Moyen-Âge ont évolué en même temps que les gestes artistiques qui lui ont donné une existence visuelle et sensible. Concernant particulièrement l’art pictural chinois, François Cheng (Vide et Plein, 1991) précise que le nuage est l’élément par excellence susceptible de créer une dynamique d’attraction réciproque entre la Montagne et l’Eau : il est le résultat de la condensation de l’eau et peut prendre la forme de la montagne. Le nuage peint contribue ainsi à soutenir visuellement la relation de devenir réciproque de ces éléments opposés. Dans cette tradition picturale, le nuage prend aussi la valeur d’un opérateur de relation : le vide représenté par le nuage, dont le dessin des contours est inachevé, fait circuler des souffles vitaux reliant le monde visible (l’espace peint) et le monde invisible où vivent souvent les dragons. Plus tard, les scientifiques, passionnés et artistes dirigeront vers le ciel leurs outils de prises de vue modernes (photographie, cinéma) pour tenter de capter ce qui fascinait tant dans les nuages : le mouvement. À partir des années 1920, le météorologue Masano Abe, par exemple, avait produit des images poétiques à but scientifique, qui lui ont valu le titre de « comte des nuages ». Ses films et photographies imposent de lui reconnaître une place importante à côté de Muybridge, Marey ou des frères Lumière (concernant la capture du mouvement) et permettent de l’intégrer à la culture visuelle du nuage, comme le sont déjà le peintre Katsushika Hokusai (Trente-six vues du mont Fuji, 1831-1833), le photographe Alfred Stieglitz (Equivalents, 1922) ou le dessinateur Man Ray (Des Nuages dans les mains, 1937). En tant qu’art des images en mouvement, le cinéma semble avoir été fait pour les nuages et on ne dénombre plus leurs apparitions subtiles ou gigantesques, salutaires ou funestes, chez Jean Grémillon, Jean Renoir, Douglas Sirk, John Ford, Carl Dreyer, Serguei Eisenstein, Mikio Naruse, Yasujiro Ozu, Hayao Miyazaki, Apichatpong Weerasethakul, Hou Hsiao-hsien, Gus van Sant, Michel Gondry, Jean-Marie Straub & Danièle Huillet, etc.

Parallèlement à l’acception esthétique du nuage, il faut se rendre à l’évidence que la pensée peut aussi bien se faire nuage. Le langage ordinaire ne dit-il pas du rêveur ou de l’étourdi qu’il a « la tête dans les nuages » ? Dans son journal intime, Joseph Joubert notait en 1786 : « la pensée se forme dans l’âme comme les nuages se forment dans l’air » (Carnets, 1938). En suivant la ligne émotionnelle et rationnelle que le nuage semble figurer, peut émerger une forme relationnelle de la connaissance qui s’attache aux transitions, métamorphoses, passages, flottements, incertitudes ou troubles. De même que les nuages sont constitués de milliards de gouttelettes d’eau et de glace, les œuvres d’art ne peuvent être considérées ni orphelines ni célibataires, découplées de l’histoire qu’elles héritent, indépendantes des situations culturelles et politiques qui les ont vus éclore, insensibles aux ambiances brumeuses qui les entourent (ce dont la tradition warburgienne de l’iconologie s’est faite la plus intense examinatrice). Penser les images en nuage, c’est accepter qu’elles ne contiennent pas un savoir net mais qu’elles le rendent accessible par transitions et par relation. Certaines représentations cartographiques s’apparentent précisément à ce que, dans le langage statistique et numérique, on appelle un nuage de points, où chaque singularité s’agence selon la « loi de bon voisinage » qui avait donné à la bibliothèque d’Aby Waburg son étonnante organisation. Du fait de sa morphologie labile, le nuage produit des effets de ressemblance à partir desquels Michel Foucault énonçait l’un des fondements du savoir de la culture occidentale : « la ressemblance impose des voisinages qui assurent à leur tour des ressemblances » (Les Mots et les Choses, 1966, p. 33). Penser en nuage au gré des métamorphoses revient donc à être attentif aux relations qui se trament entre les « formes du visible » (Descola, 2021). Les ressemblances déclenchent la reconnaissance (Gell, 1998) qui permet d’accéder à la connaissance. La nature même de cette pensée s’apparente aux qualités relationnelles qui fondent les nuages, au principe warburgien d’atlas, et même à la comptine qu’enfants nous aimions fredonner : marabout/bout de ficelle/selle de cheval, etc. Cette épistémologie relationnelle se fonde ainsi sur l’hypothèse selon laquelle le nuage est aussi une forme de la pensée en vertu de laquelle une image vient toujours avec une autre, et avec de l’autre.

Le champ lexical auquel appartient le nuage le pousse en des contrées étonnantes et il n’est pas rare de le voir associer à l’expression des affects : ennui, chagrin, tristesse, mélancolie, colère, etc. Roland Barthes, par exemple, avait fait des nuages l’un des Fragments d’un discours amoureux (1977) pour signifier l’assombrissement de l’humeur qui saisit le sujet amoureux. Il est cependant des nuages plus subtils, précise-t-il : « toutes les ombres ténues, de cause rapide, incertaine, qui passent sur la relation, changent la lumière, le relief ; c’est tout d’un coup un autre paysage, une légère ivresse noire » (p. 202). Les littératures se sont depuis longtemps amusées à figurer par le motif du nuage des affects que les langues ne parvenaient pas à traduire. Ainsi d’Homère qui décrit le « noir nuage de douleur » enveloppant Achille à la mort de Patrocle (Iliade, XVIII) et qui sera bientôt suivi d’un flot de larmes héroïques. Ou de Jean-Jacques Rousseau associant l’âme sensible à un « vil jouet de l’air et des saisons, [du] soleil ou [des] brouillards » (La Nouvelle Héloïse, 1761). Nos émotions seraient comme des nuages, chargés d’un symbolisme cosmologique, et comme des images, comprises en tant qu’icône de l’émotion - ce que les émoticônes (ou emoji) cherchent aujourd’hui à traduire. Georges Didi-Huberman rappelait récemment que l’on connait depuis l’Antiquité grecque des « brouillards de la passion » (Brouillards de peines et de désirs, 2023) dont l’expression emprunte aux multiples caractéristiques du nuage (densité, matière, volume, énergie, humidité, opacité, couleur). Ce matérialisme des milieux nuageux entretient aussi chez les Grecs une proximité entre le nuage et le voile telle que les brumes deviennent des opérateurs d’opacité ou de transparence. Dans Le Concept d’ambiance (2020), Bruce Bégout a porté loin l’étude des spatialités affectives en faisant des nuages, brumes et autres volutes des repères dans l’esthétique, l’éthique et la politique pour comprendre ce que peuvent être ces climats ou ambiances agissantes et néanmoins inarticulées : un affect, cela ne se dit pas, sauf peut-être par images ou par nuages.

Les œuvres d’art qui prétendent se revendiquer du nuage ou qui le travaillent en tant que motif sont aujourd’hui innombrables tant il est susceptible de prendre en charge des affinités esthétiques, sociales ou politiques, dans les domaines aussi variés que sont la peinture, la photographie, le cinéma, la musique, la danse, le théâtre, le cirque, la littérature, la sculpture, le graphisme, etc. Ce numéro d'archifictions entend explorer les images de nuages autant que les nuages d’images et vise à mettre en lumière les rapports que les œuvres d’art construisent à partir du nuage et les épistémologies qu’il nous invite à élaborer. Ce numéro transdisciplinaire souhaite accueillir des contributions qui mettent au premier plan l’analyse des formes visuelles et sonores et cherchent à éclairer, depuis tous les domaines de l’art, ce que nous faisons des nuages et ce qu’ils nous font.

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Les propositions comprendront un titre, un résumé (2.500 signes environ), une bibliographie indicative et seront accompagnées d’une courte biographie de l’auteur.ice.

Le comité scientifique sera particulièrement attentif à l’interdisciplinarité et accueillera aussi bien les recherches menées individuellement que collectivement. Les propositions doivent être envoyées, au plus tard le 21 novembre 2026, à : 

Baptiste André (ACCRA, Strasbourg) : baptiste.andre@etu.unistra.fr 

Benjamin Criqui (ACCRA, Strasbourg) : bcriqui@etu.unistra.fr 

Dorian Merten (ACCRA, Strasbourg) : d.merten@unistra.fr 

Une réponse sera communiquée au plus tard le 20 décembre 2026. 

Les articles définitifs (30.000 signes) seront attendus le 18 juin 2027.

Retours et échanges avec les contributeur.ices jusqu’en septembre 2027.

Le numéro paraîtra à l’automne 2027.

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Bibliographie indicative : 

ANDRÉ Emmanuelle, DURAFOUR Jean-Michel et VANCHERI Luc (dir.), Dictionnaire d’iconologie filmique, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2022.

ARNOLDY Edouard, Gus Van Sant. Le cinéma entre les nuages, Crisnée, Yellow Now, 2009.

BACHELARD Gaston, L’Eau et les Rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, José Corti, 1942.

BACHELARD Gaston, L’Air et les songes. Essai sur l’imagination du mouvement, Paris, José Corti, 1943. 

BACHELARD Gaston, Poétique de l’espace, Paris, Presses Universitaires de France, 1961.

BARTHES Roland, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.

BÉGOUT Bruce, Le Concept d’ambiance, Paris, Seuil, 2020.

CHEROUX Clément & FRODON Jean-Michel, Jafar Panahi. Images/Nuages, Paris, Filigranes, 2016.

CORBIN Alain & MAZUREL Hervé, Histoire des sensibilités, Paris, Presses Universitaires de France, 2022.

DANEY Serge, « Montage obligé », Cahiers du cinéma, n°442, avril 1991, p. 50-54.

DAMISCH Hubert, Théorie du nuage. Pour une histoire de la peinture, Paris, Seuil, 1972.

DIDI-HUBERMAN Georges, Atlas ou le gai savoir inquiet. L’Oeil de l’histoire, 3, Paris, Minuit, 2011.

DIDI-HUBERMAN Georges, Brouillard de peines et de désirs. Faits d’affects, 1, Paris, Minuit, 2023.

DIDI-HUBERMAN Georges, Gestes d’air et de pierre. Corps, parole, souffle, image, Paris, Minuit, 2005.

DIDI-HUBERMAN Georges, L’Image-survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, 2002.

HARAWAY Donna J., Vivre avec le trouble (2016), Vaulx-en-Velin, Éditions des mondes à faire, 2020.

GLAUDES Pierre & VASAK Anouchka (dir.), Les Nuages, du tournant des lumières au crépuscule du romantisme (1760-1880), Paris, Hermann, 2017.

MERLEAU-PONTY Maurice, Le Visible et l’Invisible, Paris, Gallimard, 1988.

LECOLE-SOLNYCHKINE Sophie, Dans la boue des images, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2023.

PAÏNI Dominique, L’Attrait des nuages, Crisnée, Yellow Now, 2010.

PHILIZOT Vivien, SUMA Sophie & THOMAS Benjamin, Écologie des images. Films, séries et autres milieux visuels, Lyon, Editions 205, 2025.

PIGEAUT Jackie (dir.), Nues, nuées, nuages, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

SCHEFER Jean Louis, Du monde et du mouvement des images, Paris, Cahiers du Cinéma, 1997.

THOMAS Benjamin, Faire corps avec le monde. De l’espace cinématographique comme milieu, Belval, Circé, 2019.

THOMAS Benjamin, L’Attrait du vent, Crisnée, Yellow Now, 2016. 

THOUVENEL Éric, Gaston Bachelard et le problème-cinéma. Questions d’images à un philosophe iconoclaste, Sesto San Giovanni, Mimésis, 2020.

ZABUNYAN Dork (dir.), Les images manquantes, Paris, Les Carnets du Bal, 2012.