S'intéresser à l'usage de l’IAG au théâtre, au cinéma et dans la littérature à la lumière de l'axe « Actualité de l'ancien »
Depuis 2022, l'usage de l'IAG, au sens de l'intelligence artificielle générative, s’est démocratisé dans notre quotidien au travers des lancements de DALL-E, ChatGPT, Midjourney ou Claude. Celle-ci a donc pris forme dans notre quotidien sous la forme d'une interface supplémentaire accessible depuis nos écrans, comme un chatbot qui répondrait à toutes nos questions et nous ouvrirait à tous les possibles. Jusqu'alors, c'était le rôle des artistes d'imaginer les formes que pourrait prendre l'IAG, de Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, en passant par l'incontournable cycle des robots d'Isaac Asimov, à HAL 9000 dans 2001 l'Odyssée de l'espace d'Arthur C. Clarke.
Depuis que le domaine de recherche de l'intelligence artificielle a été fondé en tant que discipline académique en 1956, c'est l'IAG qui, peu à peu, rentre dans le processus de création artistique à travers ses versions génératives et nous interroge. Selon Olivier Las Vergnas, on peut observer trois usages possibles de l'Intelligence Artificielle Générative : « comme prothèse (substitution), comme orthèse (soutien et collaboration), et comme auxèse (amplification radicale) »1.
Dans le domaine pictural notamment, selon Alexandre Gefen, « l’IA poursuit le mouvement moderne de dédéfinition de l’art, de déconstruction de ses modalités de représentation à partir d’œuvres faussement ordinaires »2 commencé par le surréalisme. L'auteur prend pour exemple le Portrait d'Edmond de Belamy, œuvre du collectif français Obvious créée en 2018. En nourrissant une IA GANs (réseaux antagonistes génératifs) de 16 000 portraits produits depuis le Moyen Âge, elle génère alors, grâce à un système algorithmique, une image que le collectif va imprimer sur une toile. Cette production marque l'histoire en étant la première œuvre d'art produite avec un logiciel d'intelligence artificielle à être présentée dans une salle des ventes, et elle a été vendue le 25 octobre 2018 à la maison Christie’s pour 432 500 $.
L’IAG fait aussi son chemin dans le domaine du théâtre, du cinéma ou de la littérature. Soit comme un simple outil dans le processus de création, par un usage orthoséique, comme l'avance Martin Scorsese en s’associant publiquement à la startup d’intelligence artificielle Black Forest Labs, afin d’accélérer la création de ses concepts visuels (« you could figure it out much much quicker and you could save production time and also less wear and tear on the crew »)3 ; soit comme un créateur à part entière, par un usage prothoséique, comme le propose le collectif Obvious avec le projet Molière Ex Machina, en créant, aux côtés du Théâtre Molière Sorbonne et de l’Université Sorbonne Nouvelle, « une pièce de théâtre que Molière aurait pu écrire lui-même s’il n’était pas mort en 1673 »4 avec l’aide de Mistral AI, de Flux et de NotaGen.
Ainsi, par l'IAG, des artistes et des chercheur·euse·s se proposent de créer des œuvres nouvelles, mais aussi de recréer des œuvres anciennes, d'écrire à la manière de tel ou tel auteur·e décédé·e, de finir des œuvres inachevées ou encore de compléter le canon d'un·e artiste décédé·e. Ceci correspond à une actualisation de l’ « ancien » au sens où ces différents projets utilisent des œuvres du passé, qui s’affirment comme des héritages pour nos sociétés, en les valorisant, en les recréant ou en les traduisant. C’est le cas avec le projet du chapitre inachevé de Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert. Benoît Raphaël, journaliste et vulgarisateur spécialisé dans les usages de l'IAG, a fait générer à une intelligence artificielle le dernier chapitre de l’œuvre incomplète de l’auteur. L’IAG permet même aujourd’hui de faire rejouer des artistes décédé·e·s, comme Audrey Hepburn ou Marilyn Monroe, grâce à l’IAG Emote Portrait Alive créée en 2024, fruit du travail des chercheur·euse·s Linrui Tian, Qi Wang, Bang Zhang et Liefeng Bo au sein de l’Institute for Intelligent Computing d’Alibaba Group5.
L'usage de l'IAG crée de nombreux débats dans la société, notamment celui du droit d'auteur et de l’enjeu philosophique de la place du geste créateur à l’ère de l'industrialisation, de la reproductibilité et de la dématérialisation de l'art. Qu'est-ce que l'art lorsque celui-ci n'est plus le produit d'un travail de maîtrise et de pensée élaboré par un·e humain·e, mais qu'il est généré par une machine guidée par un prompt ? Quelle place laisse l’IAG à la poïétique, le fait de mettre du « soi » dans le geste créateur ? L'usage de l'IAG remet-il en question l'intentionnalité et la paternité du geste créateur ?
Aujourd’hui, et notamment depuis 2022, l’IAG s’entraîne grâce à un énorme corpus d’œuvres présentes sur Internet. Or, pour les œuvres tombées dans le domaine public, c'est-à-dire les œuvres de l'esprit qui ne sont pas ou plus protégées par le droit d'auteur, la législation permet un usage libre qui n'est pas ou plus restreint par la loi. Mais jusqu’alors, les auteur·ice·s connaissaient la possibilité de réutilisation, de transformation, de parodie, de recréation, actes portés par des artistes humain·e·s, leurs pair·e·s. L’IAG change-t-elle ce rapport à la recréation, par sa nature non humaine ? La création d’une IAG doit-elle être considérée à l’égale de celle d’un autre être humain ?
Une question éthique se pose : Audrey Hepburn et Marilyn Monroe n'ont jamais donné leur accord pour que leur image soit recréée par IAG, car cela était alors inenvisageable ; quelle position faut-il alors adopter ? Molière et Gustave Flaubert auraient-ils pu envisager la continuation de leur œuvre par des machines, plusieurs siècles après leur mort ? Les enseignant·e·s-chercheur·euse·s, les artistes, les auteur·ice·s, doivent-iels accompagner, alerter ou poser certaines limites ? Est-ce une forme d'usurpation d'identité que de créer une œuvre avec l'IAG et de la « signer » du nom de l'auteur·ice décédé·e ? Même s'il s'agit d’œuvres tombées dans le domaine public, doit-on malgré tout se poser en défenseur·euse de ces auteur·ice·s qui ne peuvent plus s'exprimer sur ce que deviennent leurs œuvres et, parfois, leur propre image ?
Nous proposons les axes suivants de réflexion, mais ils ne sont bien sûr pas exclusifs :
- Corpus d’entraînement de l’IAG dans la création et guidage par l’humain lors du fine tuning[6] : actualiser l’ancien ou fabriquer un ancien imaginaire ?
- Créer à partir de l’ancien : peut-on parler de geste créateur de l’IAG ?
- Fantasme de résurrection : les visages et les corps des acteur·ice·s disparu·e·s ressuscité·e·s par l’IAG.
- L’IAG comme outil orthoséique, quelle cocréation possible ?
- L’IAG comme outil prothoséique, Frankenstein créateur ?
- L’IAG comme outil auxèsique, le champ des possibles ?
- La complétion de corpus d’auteur·ice·s décédé·e·s par l’usage de l’IAG.
- La poïétique du geste créateur lors de l’usage de l’IAG.
- La redéfinition de l’art par l’entrée du non humain dans l'intentionnalité et la paternité du geste créateur.
- Œuvres inachevées ou inédites : la place des auteur·ice·s disparu·e·s lorsque l’IAG tente d’inventer à leur place.
- Ontologie générative : peut-on définir une création de l’IAG de la même manière que celle d’un·e humain·e ?
- Réplique de l’image et représentation du corps et de la voix de l’autre dans l’IAG au cinéma.
L’appel à communication s’adresse aux chercheur·e·s et aux praticien·ne·s de toutes disciplines :
- Chercheur·e·s en informatique : intelligence artificielle, informatique graphique, sciences cognitives.
- Chercheur·e·s en humanités et sciences sociales : arts de la scène, littérature, linguistique, performance studies, esthétique, sociologie, anthropologie, histoire de l’art, sciences de l’information et de la communication, humanités numériques, recherche-création, philo-performance, droits.
- Artistes, concepteur·rice·s, ingénieur·e·s et informaticien·ne·s.
Modalités pratiques
Dates des séminaires doctoraux : mardi 9 mars, mardi 23 mars et mardi 6 avril 2027.
Lieu : MRSH de l’Université de Caen Normandie.
Date de clôture des propositions : 17 janvier 2027
Réponse du comité de sélection : 01 février 2027
Les propositions seront rédigées en langue française, d’environ 2500 caractères espaces comprises et seront assorties d’une courte biographie précisant le titre, le nom, le prénom et le rattachement institutionnel. Elles doivent être envoyées au plus tard le 17 Janvier 2027 aux organisateurs (Maëly Lequertier : maely.lequertier@unicaen.fr et Elias Zabalia : elias.zabalia@unicaen.fr).
Bibliographie indicative :
- DEMAY Marie-Odile, GAUDREAULT André. L’IA à l’épreuve du montage : journal d’une expérimentation, Université de Montréal. CNC. URL : https://www.cnc.fr/documents/36995/2568943/CNC+Lab+-+L%E2%80%99IA+%C3%A0+l%E2%80%99%C3%A9preuve+du+montage+-+journal+d%E2%80%99une+exp%C3%A9rimentation+-+Marie-Odile+Demay,++Andr%C3%A9+Gaudreault.pdf/cc6ee6b1-334c-954f-90b5-5f2509166bab?t=1775143077157
- DORD-CROUSLÉ Stéphanie. « Putting an Unfinished Novel Back into Motion: A Digital Tool to Create Possible “Second Volumes” of Bouvard et Pécuchet. » In : FABRE-SERRIS Jacqueline, FORMISANO Marco, FRANGOULIDIS Stavros. Labor Imperfectus. Unfinished, Incomplete, Partial Texts in Classical Antiquity, De Gruyter, pp.405-418, 2023, Trends in Classics – Supplementary Volumes (Volume 157), URL : https://shs.hal.science/halshs-04264514v1
- GEFEN Alexandre. « L’image artificielle : le Portrait d’Edmond de Belamy ». Intellectica - La revue de l’Association pour la Recherche sur les sciences de la Cognition (ARCo), 2024, Philosophies de l’IA : penser et écrire avec les LLM, 81. URL : https://hal.science/hal-05536769v1/document
- GEFEN Alexandre (dir.). Créativités artificielles. La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle, Dijon, Presses du réel, 2023, 264p.
- LACROIX Samuel. « L’IA est-elle… un artiste sensible ? » In : Sciences Humaines, 2026/3 n° 387, p.62-64. URL : https://shs.cairn.info/magazine-sciences-humaines-2026-3-page-62?lang=fr
- LAS VERGNAS Olivier, JEUNESSE Christophe, ADINDA Dina. « De la délégation à l’amplification : quand l’IA générative reconfigure nos façons d’apprendre ». Action publique. Recherche et pratiques, 2025/2 N° 25, p.23-36. URL : https://droit.cairn.info/revue-action-publique-recherche-et-pratiques-2025-2-page-23?lang=fr
- NADEAU Philippe, JOBIN Kathleen. Intelligence artificielle : Génération Générative ChatGPT, Midjourney... S'approprier les nouvelles IA qui révolutionnent le monde professionnel. Paris, Dunod, 2024. « Hors collection », 224p. URL : https://shs.cairn.info/intelligence-artificiellegeneration-generative--9782100860708?lang=fr
- PÉRIER-D’IETEREN Catherine. « L’intelligence artificielle va-t-elle bouleverser le monde de l’art ? » In : Annales d'Histoire de l'Art et d'Archéologie, 2022/1 Vol. XLIV, p.119-146. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-dhistoire-de-lart-et-darcheologie-2022-1-page-119?lang=fr
- SORBONNE-UNIVERSITE. Dossier Molière Ex Machina, 2026, URL : https://www.sorbonne-universite.fr/dossiers/moliere-ex-machina/moliere-ex-machina-quand-une-ia-prete-sa-plume-au-grand-siecle
- TIAN Linrui, HU Siqi, WANG Qi, ZHANG Bang, BO Liefeng. Emote Portrait Alive -- Generating Expressive Portrait Videos with Audio2Video Diffusion Model under Weak Conditions, 2024, URL : https://arxiv.org/abs/2402.17485
Notes :
1. LAS VERGNAS Olivier, JEUNESSE Christophe, ADINDA Dina. « De la délégation à l’amplification : quand l’IA générative reconfigure nos façons d’apprendre ». Action publique. Recherche et pratiques, 2025/2 N° 25, p.23-36. URL : https://droit.cairn.info/revue-action-publique-recherche-et-pratiques-2025-2-page-23?lang=fr
2. GEFEN Alexandre. « L’image artificielle : le Portrait d’Edmond de Belamy ». Intellectica - La revue de l’Association pour la Recherche sur les sciences de la Cognition (ARCo), 2024, Philosophies de l’IA : penser et écrire avec les LLM, 81. URL : https://hal.science/hal-05536769v1/document
3. « Martin Scorsese x Black Forest Labs », par Black Forest Labs, 2 juin 2026, [28/08/2026] URL : https://youtu.be/N4jl4htAcuM?si=enas8mgHtFyfUn-P
4. ECHAROUX Émilie, « Ce collectif a donné vie à une pièce fictive de Molière grâce à l’IA ». Ubsek & Rica, 10 avril 2026. [28/08/2026] URL : https://usbeketrica.com/fr/article/moliere-ex-machina-ce-collectif-a-donne-vie-aune-piece-fictive-de-moliere-g
5. TIAN Linrui, HU Siqi, WANG Qi, ZHANG Bang, BO Liefeng. Emote Portrait Alive -- Generating Expressive Portrait Videos with Audio2Video Diffusion Model under Weak Conditions, 2024, URL : https://arxiv.org/abs/2402.17485