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Histoire et quotidien(s) : chroniquer, narrer et saisir le banal et l'extraordinaire dans les périodiques états-uniens (XIXe–XXIe s.)

Histoire et quotidien(s) : chroniquer, narrer et saisir le banal et l'extraordinaire dans les périodiques états-uniens (XIXe–XXIe s.)

Publié le par Faculté des lettres - Université de Lausanne (Source : Amélie Macaud)

Histoire et quotidien(s) : chroniquer, narrer et saisir le banal et l’extraordinaire dans les périodiques états-uniens (XIXe–XXIe)

17 et 18 juin 2027, Université de Rouen-Normandie

Cette conférence vise à explorer la façon dont les périodiques états-uniens ont transmis à leurs lectrices et lecteurs les idées de quotidien et d’histoire, du 19ème siècle à nos jours. Plusieurs approches disciplinaires sont les bienvenues, qu’elles soient, entre autres, historiques, littéraires, liées aux arts visuels ou encore à l’étude des périodiques. Que ces derniers aient un tirage restreint et soient à destination d’une communauté particulière ou bien qu’ils fassent partie de la culture mainstream et disposent d’un public très élargi, ils fournissent généralement au lectorat des clefs pour déchiffrer et comprendre le monde qui l’entoure grâce à des articles éclairants, des images frappantes ou des textes littéraires qui capturent l’essence de leur époque. En soi, éditer un périodique présuppose de fragmenter le continuum historique en différents cycles – quotidiens, hebdomadaires ou mensuels pour la plupart. Cependant, quelle que soit leur périodicité, les journaux et magazines doivent aussi se faire une place dans la routine des lecteurs et lectrices, une pratique de lecture qui s’immisce au sein d’autres activités quotidiennes.

Comment les notions d’histoire et de quotidien ont été posées par les périodiques états-uniens ? Dans quelle mesure ont-elles évolué au cours du temps ? Ces évolutions doivent-elles être associées à un renouvellement des éditeurs et éditrices, à un changement dans la composition du lectorat, à des avancées techniques et technologiques ou sont-elles dues à d’autres facteurs ? Dans quelle mesure la matérialité des périodiques influence-t-elle la représentation de l’histoire et du quotidien ?

Axe 1. Préserver des traces du quotidien et chroniquer l’histoire au jour le jour

Au début des années 1930, des millions de personnes furent affectées par la Grande Dépression qui était la plus grande crise économique dans l’histoire du pays. Pourtant, lorsque S.C. Perkins et al. ont étudié les lettres aux éditeurs qui furent publiées au sein du Chicago Defender, une question restait à leurs yeux en suspens : « pourquoi si peu de lecteurs et d’éditoriaux ont abordé le krach de la bourse et la Dépression qui en a découlé ? » (58). Ils conclurent que les gens ne s’apercevaient pas que l’Histoire avec un grand H était en train de s’écrire car ils étaient trop occupés à joindre les deux bouts. Comment l’histoire et la vie quotidienne coexistaient-elles dans les pages des périodiques ? Comment le banal et le privé se mêlaient-ils à l’extraordinaire et au public ? À l’instar de l’article de John Hersey sur le bombardement d’Hiroshima paru dans The New Yorker en 1946, comment la petite histoire a-t-elle pu fournir des aperçus saillants d’une histoire plus large ?

Nous souhaitons également explorer la tension qui résulte de temporalités en concurrence, soit celle du cycle de l’actualité et celle de l’histoire sur le long terme. Les éléments de cette dernière ont-ils nécessairement été sélectionnés et fragmentés par les éditeurs et éditrices ? Le rythme de publication des périodiques présuppose l’existence d’intervalles, de moments de silence. Si l’on considère que l’écriture de l’histoire consiste en partie à réorganiser des événements dans une séquence chronologique cohérente, les propositions qui choisiront d’analyser la surreprésentation ou l’omission de certains événements – que cela soit accidentel ou délibéré – seront les bienvenues. À cet égard, dans quelle mesure les périodiques peuvent-être vus comme ce que Bourdieu appelait des « structures structurantes », affectant la perception de l’histoire et de la vie quotidienne aux États-Unis ? De quelle façon les périodiques ont-ils contribué à insuffler l’idée de perspective historique ? Cela s’est parfois manifesté en mettant l’accent sur des commémorations particulières. Par exemple, le 1er juillet 1876, Mary Livermore, qui présidait alors l’American Woman Suffrage Association, incitait les lectrices et lecteurs du Woman’s Journal à se réunir à Philadelphie pour célébrer le centenaire du suffrage féminin dans le New Jersey. Ce fut pour elle l’occasion de réaffirmer que « le consentement des gouverné.es est le fondement d’un gouvernement juste » et d’organiser un rassemblement public : ainsi, l’entrefilet servait de pont entre les fréquentes mobilisations militantes sur le terrain et l’histoire du pays. 

De la même manière, les périodiques offrent des espaces depuis lesquels des contre-récits peuvent émerger. Ces contre-récits s’illustrent par le choix des sujets traités – on peut ici penser au Village Voice qui fut parmi les premiers à couvrir la crise du SIDA ou l’émergence de la scène hip-hop avec sérieux (Romano) – ou par la voix du lectorat qui s’immisce temporairement dans le débat public au sein des sections « courrier des lecteurs » – courrier scrupuleusement sélectionné par les éditeurs afin de créer un lectorat idéal (Congdon). La presse ethnique du XIXe siècle incarne un autre aspect de ce qu’on pourrait appeler une contre-histoire vue d’en bas, lorsque les journaux d’immigrés avaient par exemple pour mission de traduire « les événements états-uniens aux lecteurs dans un langage culturel qui leur était familier » (Shapiro, 7), soulignant la nécessité de faire appel à l’intime pour faire sens du public. Lorsqu’on étudie les périodiques, y a-t-il des parties de magazine ou de journaux qui sont d’emblée écartées comme non pertinentes au motif qu’elles paraissent ancrées dans une vie quotidienne jugée banale et insignifiante ? Quel sens donner aux travaux d’historiens et d’historiennes sur des publications éphémères qui n’ont peut-être jamais eu pour but de servir d’archives ?

Axe 2. Prendre le pouls littéraire

Notre deuxième axe se concentrera sur les textes littéraires publiés dans les périodiques états-uniens. Il s’agira notamment d’explorer la polysémie du terme histoire. Comment l’Histoire est-elle utilisée par les auteurs et autrices afin de créer de la fiction ? À l’inverse, qu’est-ce que ces récits nous disent de l’Histoire ? Les textes littéraires mettent parfois en scène des personnages traversant des époques mouvementées (guerres, dépressions) tout en restant absorbés par leurs interactions immédiates et quotidiennes. On peut penser au roman L’Adieu aux armes d’Ernest Hemingway, d’abord publié en feuilleton dans Scribner’s, où la Première Guerre mondiale sert de toile de fond qui s’efface peu à peu pour laisser place à une histoire d’amour. « L’acte de lecture » (Chartier) des magazines s’est parfois inscrit au cœur même de la littérature. Les communications pourront examiner la manière dont les narrateurs et narratrices s’appuient sur l’image du journalisme ou des magazines pour construire ou moduler leur intrigue.

Lorsque Tom Wolfe publia son premier roman, Le Bûché des vanités en 1987, celui-ci avait été publié au préalable dans 27 numéros de Rolling Stone. Cela rappelait une pratique courante du XIXe siècle, caractéristique de l’époque victorienne, à laquelle se sont essayés Herman Melville, Rebecca Harding Davis, Harriet Beecher Stowe ou Henry James. Cependant, le texte original de Wolfe a subi de telles modifications dans le processus de publication que « pratiquement chaque phrase avait été retravaillée » (Jones). Nous souhaitons examiner ce que la fragmentation induite par la publication cyclique des périodiques fait au texte : comment cette fragmentation altère-t-elle l’histoire et/ou l’histoire littéraire ? Un dialogue entre auteurs et autrices d’une part et lecteurs et lectrices d’autre part s’est-il concrétisé au sein d’un périodique grâce, par exemple, à la section du « courrier des lecteurs » ?

Par ailleurs, une portion de l’histoire de la littérature états-unienne s’est écrite dans les périodiques, soulignant la porosité qui unit les deux. On peut tout d’abord penser au fait que de nombreux auteurs états-uniens se sont lancés dans l’écriture par le biais du journalisme, qu’il s’agisse de Joan Didion, James Baldwin, Truman Capote ou Ta-Nehisi Coates. Ensuite, les périodiques ont été utilisés par auteurs et autrices, soit comme un espace d’expérimentation pour de nouvelles idées – on peut citer The Dial pour les transcendantalistes ou New Challenge pour le South Side Writers Group mené par Richard Wright –, soit comme source d’inspiration pour leurs œuvres – on peut ici penser à des auteurs tels que Don DeLillo ou John Dos Passos qui recourent à l’esthétique des coupures de presse ou aux paratextes journalistiques pour ancrer la fiction dans le temps. À cet égard, les communications explorant l’articulation de la fiction autour de la notion d’événement seront les bienvenues. Cette articulation peut impliquer une circularité entre les médias : par exemple, Pafko at the Wall de DeLillo a non seulement été publié pour la première fois dans un périodique, mais il est ensuite devenu l’introduction du roman Outremonde, lui-même tournant autour d’un événement historique (Daanoune). Ainsi, la circulation d’un récit sur différents médias peut-elle accroître son importance dans l’histoire littéraire ? Cette notion de circularité peut être abordée sous un angle différent : comment les livres rythment-ils désormais le quotidien, en s’inscrivant dans la vie quotidienne et la routine de la classe moyenne états-unienne ? Cette idée a été mise en évidence par Janice Radway dans son ouvrage pionnier sur le Book-of-the-Month Club qui montre la manière dont les livres acquis dans le cadre d’un abonnement mensuel façonnent l’histoire culturelle en orientant les goûts littéraires.

Axe 3. Dimensions visuelles et paratextuelles

Dans l’introduction de son article « L’événement monstre », Pierre Nora affirmait que « les mass media ont désormais le monopole de l’histoire », suggérant ainsi que la prérogative longtemps détenue par les historiens et historiennes – déterminer ce qui constituait un événement et lui attribuer une importance – appartenait désormais aux médias de masse. Qu’implique ce monopole des médias de masse sur l’histoire ? Comment les périodiques avec un tirage plus limité ont-ils appréhendé la notion d’événement historique ? En exacerbant le sensationnalisme, les périodiques ont eu recours à des visuels et des photographies iconiques qui ont illustré et écrit l’histoire (Rouquet). À l’inverse, les célèbres photographies de Dorothea Lange ou de Walker Evans ont démontré que s’arrêter sur le quotidien pouvait aussi prétendre faire l’histoire.

Ainsi, notre troisième axe se concentrera sur l’iconographie très riche contenue dans les magazines et journaux, notamment les photographies, les dessins, les couvertures, les croquis, les caricatures politiques ou encore les bandes dessinées. Les historiens ne cessent de mettre en garde contre le fait que « l’histoire pourrait bien se répéter ». Cette affirmation prend tout son sens lorsqu’on s’intéresse à la circulation des images et d’éléments visuels, tour à tour copiés, empruntés, revisités ou parodiés d’un périodique à l’autre. Un exemple serait les couvertures de magazine passées à la postérité qui ont ensuite été parodiées ou imitées : on peut penser à Mohammed Ali apparaissant en Saint Sébastien sur la couverture d’Esquire en 1968 ou à Demi Moore posant nue et enceinte pour Vanity Fair en 1991. Dans un cycle informationnel en constante quête de renouveau, comment interpréter ces hommages à des images qui sont, simultanément, commémorées et remises au goût du jour ? La cyclicité et la circulation des images entre différentes époques, entre la vie quotidienne et l’extraordinaire, trouvent peut-être leur meilleure illustration dans la presse de mode. L’écriture de l’histoire est-elle contrastée, subvertie ou alignée avec le cycle de l’actualité ?

Enfin, la dimension visuelle des périodiques découle directement des avancées technologiques ayant rendu possibles certaines mises en page et certains modes de reproduction. Avant l’introduction de la technologie Kodachrome par Eastman-Kodak en 1935, Condé Nast avait été l’un des pionniers de l’impression de photographies en couleur dans Vogue (Krause-Wahl), contribuant ainsi à asseoir la réputation du magazine. Au-delà de leur caractère novateur, comment ces révolutions technologiques ont-elles affecté les prix, la diffusion ou les habitudes de lecture ? Comment ces changements ont-ils influencé la lecture quotidienne de ces périodiques ? Les communications pourront analyser l’interaction entre éléments visuels et mise en page, mais aussi s’appuyer sur l’analyse paratextuelle et les pratiques image-texte pour décrypter la dimension historique des périodiques. 

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Les propositions de communication (300 mots) accompagnées d’une courte notice biographique et bibliographique sont à envoyer avant le 11 décembre 2026, sur le site dédié dailyhistory.sciencesconf.org, ou à amelie.macaud@umlp.fr et yohann.lucas@univ-rouen.fr. La confirmation d’acceptation se fera le 11 janvier 2027. Les communications peuvent être en anglais ou en français.

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Sujets potentiels

·        La fabrique de l’événement

·        Articulation du banal et de l’extraordinaire

·        Structuration et fragmentation de l’histoire et du quotidien

·        L’événement et/ou le banal dans les éditoriaux

·        Circularité entre les différents médias

·        Sections des courriers de lecteur.ice.s

·        Iconicité de l’événement, iconicité de la vie quotidienne

·        Approches image-texte

·        Matérialité de l’histoire, du quotidien

·        Impact des avancées technologiques

·        Archives de la vie quotidienne, archives de l’histoire

·        L’éphémère vs le pérenne

·        Temporalités conflictuelles

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Comité d’organisation 

Yohann Lucas (Université de Rouen Normandie) et Amélie Macaud (Université Marie et Louis Pasteur)

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Comité scientifique 

Cécile Cottenet (Aix Marseille Université)

Karim Daanoune (Université Paul Valéry - Montpellier) 

Alice Morin (Université de Lorraine) 

Nicolas Labarre (Université Bordeaux Montaigne) 

Pauline Pilote (Sorbonne Université) 

Camille Rouquet (CY Cergy Paris Université)

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Bibliographie

Aji, Hélène, Mansanti, Céline, et Tadié, Benoît (dir.). Revues modernistes, revues engagées, 1900-1939. Collection « Interférences ». Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2011.

Bourdieu, Pierre. La distinction. Paris : Éditions de Minuit, 1979.

Chartier, Roger (dir.). Les pratiques de la lecture. Paris : Éditions Rivages, 1985.

Chéroux, Clément. « Le déjà-vu du 11-Septembre. » La trame des images/Histoires de l’illustration photographique, 20, 2007, pp. 148-173. 

Congdon, Brian. Leading with the Chin: Writing American Masculinities in Esquire, 1960-1989. Toronto, ON: University of Toronto Press, 2018.

Daanoune, Karim. L’écriture de l’évènement dans la fiction de Don DeLillo. Littératures. Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, 2014.

Jones, Ian. “Why I spent three years tracking down the original serialization of Tom Wolfe’s The Bonfire of the Vanities”. The Independent. May 30th, 2018.

Kitch, Carolyn. Pages from the Past: History & Memory in American Magazines. Chapel Hill, NC: The University of North Carolina Press, 2005.

Krause-Wahl, Antje. “American Fashion and European Art – Alexander Liberman and the Politics of Taste in “Vogue” of the 1950s”. Journal of Design History, Vol. 28, No. 1, Special Issue: Between Avant-Garde and Commercialism: Reconsidering Émigrés and Design, 2015, pp. 67-82.

Mergenthaler, Volker, Nora Ramtke & Monika Schmitz-Emans. Journale lesen / Reading Journals: Lektüreabbruch – Anschlusslektüren / Coherence and Interruption (Journalliteratur). Hanover: Wehrhahn Verlag, 2022. 

Morin, Alice. Au coeur des magazines : de collaborations en négociations, le système des images de mode américaines (années 1960-années 1980). Civilisation américaine – Université Sorbonne Nouvelle-Paris, 2018.

Nora, Pierre. « L’événement monstre. » Communications, 18, 1972, pp. 162-172.

Nord, David Paul. Faith in Reading: Religious Publishing and the Birth of Mass Media. Oxford: Oxford University Press, 2004.

Radway, Janice. A Feeling for Books: The Book-of-the-Month Club, Literary Taste, and Middle-class desire. Chapel Hill, NC: The University of North Carolina Press, 1997.

Romano, Tricia. The Freaks Came Out to Write: The Definitive History of The Village Voice, the Radical Paper That Changed American Culture. Public Affairs, 2024.

Rouquet, Camille. Les icônes du Vietnam et leur pouvoir: Mécanismes de consecration des images photojournalistiques et rhétorique de l’influence des médias depuis la guerre du Vietnam. Langues et Cultures des Sociétés Anglophones – Paris Diderot-Paris 7, 2017.

Shapiro, Shelby. Words to the Wives: The Yiddish Press, Immigrant Women, and Jewish-American Identity. London: Palgrave MacMillan, 2024.

Turner, Mark W. “Periodical Time in the Nineteenth Century.” Media History, 8, 2, 2002, pp. 183-196.

Turner, Mark W. “Time, Periodicals, and Literary Studies.” Victorian Periodicals Review, 39, 4, 2006, pp. 309-316.