Appel à communication : « Les pierres au Moyen Âge : entre croyances et savoirs »
Université de Neuchâtel (CH), 18-19 mars 2027
Omniprésente dans la vie des hommes et des femmes du Moyen Âge, la pierre (naturelle ou précieuse) constitue un objet d’étude particulièrement intéressant. Elle édifie et structure les lieux de culte, incarne la permanence du sacré dans la pierre taillée des cathédrales et se glisse dans les reliquaires, les objets liturgiques, les parures aristocratiques. Bien au-delà de la matérialité, elle condense un savoir pluriel à la croisée de la théologie, de la médecine, de la magie ou de la philosophie naturelle. Deux grandes traditions textuelles l’attestent : d’une part, les lapidaires, des traités savants répertoriant les vertus médicinales et magiques des gemmes, dont le De Lapidibus de Marbode de Rennes constitue le modèle canonique, d'autre part, les encyclopédies naturelles, telles que le Liber subtilitatum d'Hildegarde de Bingen ou encore le De mineralibus d'Albert le Grand, qui abordent la minéralogie dans le cadre d'une philosophie de la nature héritière d'Aristote et de ses commentateurs, notamment Avicenne.
Les vertus attribuées aux pierres (thérapeutiques, apotropaïques, astrales) procèdent par similitude entre le visible et l'invisible, entre le terrestre et le céleste. La pierre précieuse nourrit également une exégèse biblique intense : les douze gemmes du pectoral d'Aaron (Exode) et celles de la Jérusalem céleste (Apocalypse) sont glosées dans les lapidaires chrétiens comme autant de figures des apôtres, des vertus ou de la perfection divine (Gontero-Lauze, 2006).
Les recherches récentes en histoire de l'art, en archéologie et en archéométrie invitent toutefois à confronter ces discours à la matérialité des objets qu’il s’agisse de gemmes ou de pierres ordinaires. Des analyses minéralogiques menées sur plusieurs trésors d'orfèvrerie religieuse médiévale ont ainsi révélé que certaines œuvres prestigieuses associaient pierres précieuses et imitations, soulignant l'écart possible entre les propriétés idéales attribuées aux gemmes et leur usage concret. L'étude des objets met également en évidence l'importance du réemploi : de nombreuses intailles antiques ont été réintégrées dans des reliquaires, des croix ou des manuscrits précieux, conférant à ces pierres une valeur liée autant à leur ancienneté et à leur symbolique qu'à leur nature matérielle. Mais la pierre structure aussi les espaces du quotidien et son agencement participe aussi à la construction du sens, comme en témoignent certaines reliures carolingiennes dont la disposition évoque la croix ou la Jérusalem céleste. Enfin, des textes techniques, tels que le Trésorier de philosophie naturele des pierres précieuses de Jean d'Outremeuse, révèlent l'existence de savoir-faires consacrés à la fabrication de pierres artificielles, ouvrant ainsi la réflexion sur les dimensions artisanales, économiques et symboliques de la pierre, précieuse ou non, au Moyen Âge.
Ces objets textuels et matériels, essentiellement produits et transmis dans des milieux cléricaux et aristocratiques, soulèvent des questions méthodologiques importantes : que peut-on réellement inférer sur les pratiques effectives, au-delà des savoirs prescrits ? Dans quelle mesure les traités savants constituent-ils un savoir autonome, distinct de l’exégèse et de la magie ? Ces journées d'étude invitent à interroger la pierre dans toutes ses dimensions matérielles, symboliques, textuelles et rituelles, en privilégiant une approche interdisciplinaire qui croise littérature, histoire de l'art, philosophie naturelle, archéologie et anthropologie religieuse.
Axes thématiques
- Espaces : De l’architecture des cathédrales aux pierres d’autel, des dalles funéraires aux objets liturgiques incrustés de gemmes, les contributions pourront interroger la manière dont la pierre qualifie et hiérarchise l’espace religieux et profane dans la spiritualité médiévale.
- Savoirs : La pierre fait l’objet d’un double investissement textuel : d’une part par la tradition lapidaire et des encyclopédies qui constituent un corpus scientifique à part entière et dont les propositions pourront interroger la transmission, la classification et les tensions entre savoir médical, magie et exégèse biblique; d’autre part dans les textes narratifs et poétiques (romans, chansons de geste, hagiographies, etc.) où les mêmes pierres induisent des valeurs symboliques, spirituelles et sociales.
- Pratiques : Entre croyances et savoirs codifiés, les pierres s’inscrivent dans des gestes, des rituels et des usages matériels. Études archéologiques des lieux et objets de dévotion, usages thérapeutiques documentés dans les traités médicaux, ornementation courtoise et joaillerie symbolique sont autant de pistes à explorer.
Modalités de soumission
Pour ces journées d’études, les JCM vous proposent d’explorer un ou plusieurs aspects des croyances et savoirs autour des pierres au Moyen Âge et de venir confronter vos recherches à d’autres, dans une perspective interdisciplinaire. Les présentations dureront une vingtaine de minutes et un support PowerPoint bilingue (langue de présentation + autre langue parmi le français et l’anglais) vous sera demandé. Nous invitons tous·tes les jeunes chercheur·ses médiévistes à nous faire parvenir leur proposition de contribution de maximum une page, accompagnée de renseignements pratiques (titre du dernier diplôme obtenu, institution de rattachement, domaine de recherche) en format Word, d’ici au 6 novembre 2026 à l’adresse suivante : jcm.unine@gmail.com.
Call For Paper : “The Stones in the Middle Ages: Between Beliefs and Knowledge”
University of Neuchâtel (CH), March 18-19, 2027
Omnipresent in the lives of medieval men and women, stone (whether natural or precious) constitutes a particularly compelling object of study. It builds and structures places of worship, embodies the permanence of the sacred in the hewn stone of cathedrals, and finds its way into reliquaries, liturgical objects, and aristocratic adornments. Far beyond its materiality, stone condenses a plural body of knowledge at the crossroads of theology, medicine, magic, and natural philosophy. Two major textual traditions attest to this: one the one hand, lapidaries, learned treatises cataloguing the medicinal and magical virtues of gems, of which Marbode of Rennes’s De Lapidibus constitutes the canonical model; on the other, natural encyclopedias, such as Hildegard of Bingen’s Liber subtilitatum or Albertus Magnus’s De mineralibus, which address mineralogy within the framework of a natural philosophy inherited from Aristotle and his commentators, notably Avicenna.
The virtues attributed to stones (therapeutic, apotropaic, astral) operate through a logic of similitude between the visible and the invisible, the terrestrial and the celestial. The precious stone also nourishes an intense strand of biblical exegesis: the twelve gems of Aaron’s breastplate (Exodus) and those of the celestial Jerusalem (Revelation) are glossed in Christian lapidaries as so many figures of the apostles, of the virtues, or of divine perfection (Gontero-Lauze, 2006).
Recent research in art history, archaeology, and archaeometry, however, invites us to confront these discourses with the materiality of the objects themselves, be they gems or ordinary stones. Mineralogical analyses conducted on several medieval ecclesiastical treasuries have thus revealed that certain prestigious works combined precious stones with imitations, highlighting the possible gap between the idealized properties attributed to gems and their actual use. The study of these objects also brings to light the importance of reuse: numerous antique intaglios were reintegrated into reliquaries, crosses, or precious manuscripts, endowing these stones with a value tied as much to their antiquity and symbolism as to their material nature. Yet stone also structures the spaces of everyday life, and its arrangement likewise participates in the construction of meaning, as attested by certain Carolingian bookbindings whose layout evokes the cross or the celestial Jerusalem. Finally, technical texts, such as Jean d’Outremeuse’s Trésorier de philosophie naturelle des pierres précieuses, reveal the existence of know-how devoted to the fabrication of artificial stones, thereby opening up reflection on the artisanal, economic, and symbolic dimensions of stone, precious or otherwise, in the Middle Ages.
These textual and material objects, produced and transmitted essentially within clerical and aristocratic circles, raise significant methodological questions: what can we truly infer about actual practices, beyond prescribed knowledge ? To what extent do learned treatises constitute an autonomous body of knowledge, distinct from exegesis and magic ? These study days invite us to interrogate stone in all its material, symbolic, textual, and ritual dimensions, favouring an interdisciplinary approach that brings together literature, art history, natural philosophy, archaeology, and religious anthropology.
Thematic Strands
- Spaces : From cathedral architecture to altar stones, from funerary slabs to liturgical objects inlaid with gems, contributions might examine how stone qualifies and hierarchizes religious and secular space within medieval spirituality.
- Knowledge : Stone is the object of a twofold textual investment : on the one hand, the lapidary tradition and encyclopedias, which constitute a scientific corpus in their own right, and whose contributions might examine transmission, classification, and the tensions between medical knowledge, magic, and biblical exegesis; on the other hand, narrative and poetic texts (romances, chansons de geste, hagiographies, etc.), in which the same stones give rise to symbolic, spiritual, and social values.
- Practices : Between beliefs and codified knowledge, stones are embedded in gestures, rituals, and material uses. Archaeological studies of sites and objects of devotion, therapeutic uses documented in medical treatises, courtly ornamentation, and symbolic jewellery are all avenues worth exploring.
Submission Guidelines
For these study days, the JCM invites you to explore one or several aspects of beliefs and knowledge surrounding stones in the Middle Ages, and to bring your research into dialogue with that of others, within an interdisciplinary perspective. Presentations will last approximately twenty minutes, and bilingual PowerPoint (language of presentation + the other language, French or English) will be required. We invite all early-career medievalist scholars to send us a proposal of no more than one page, accompanied by practical information (title of most recently obtained degree, home institution, research field), in Word format, by November 6, 2026, to the following address : jcm.unine@gmail.com.
Comité d’organisation :
Kim Aguet, Assistante doctorante, UNIFR ;
Sarah Bergamo, Assistante doctorante, UNIGE ;
Tilleane Charavel Rué, Doctorante FNS, UNIL ;
Inès Rieille, Assistante doctorante, UNINE ;
Hugo Tullii, Assistant doctorant, UNINE.
Comité scientifique :
Tilleane Charavel Rué, Doctorante FNS, UNIL ;
Alain Corbellari, Professeur associé, UNINE/UNIL ;
Laurence Terrier Aliferis, Professeure titulaire, UNINE ;
Olivier Silberstein, Chargé de cours, UNINE/UNIGE
Bibliographie sélective
Boulanger, Karine, Moulis, Cédric (éd.), La pierre dans l’Antiquité et au Moyen Âge en Lorraine. Éditions de l’Université de Lorraine, 2018.
Draelants, Isabelle, Le Liber de virtutibus herbarum, lapidum et animalium (Liber aggregationis), Un texte à succès attribué à Albert le Grand. Firenze : Edizioni del Galluzzo – SISMEL, 2007 (Micrologus Library, 22).
Draelants, Isabelle, « Encyclopédies et lapidaires médiévaux : la durable autorité d'Isidore de Séville et de ses Étymologies », Cahiers de Recherches Médiévales. 16, 2008, p. 205-218.
Evans, Joan, Magical Jewels of the Middle Ages and the Renaissance Particularly in England. Oxford Press, 1922.
Gontero-Lauze, Valérie, Sagesses minérales. Médecine et magie des pierres précieuses au Moyen Âge. Paris : Classiques Garnier, 2010.
Gontero-Lauze, Valérie, « Un syncrétisme pagano-chrétien : la glose du Pectoral d'Aaron dans le Lapidaire chrétien », Revue de l'histoire des religions. 223/4, 2006, p. 419–437.
Gontero-Lauze, Valérie, Les Pierres du Moyen Âge. Anthologie des lapidaires médiévaux. Paris : Les Belles Lettres, 2016.
Moulinier, Laurence, « Magie, médecine et maux de l'âme dans l'œuvre scientifique de Hildegarde », in R. Berndt (éd.), Im Angesicht Gottes suche der Mensch sich selbst. Berlin : 2001, p. 545–559.
Riddle, John M., Marbode of Rennes (1035–1123) De lapidibus Considered as a Medical Treatise. Wiesbaden : Steiner (Sudhoffs Archiv, Beih. 20), 1977.
Salvat, Michel, « Du pectoral d'Aaron aux lapidaires médicaux : l'infini pouvoir des pierres », Nature et Encyclopédies. Actes du Colloque d'Alençon, 6-7 avril 1991, 1994, p.39-93.
Thomasset, Claude, Ducos, Joëlle, Chambon, Jean-Pierre (éd.), Aux origines de la géologie de l’Antiquité au Moyen Âge. Actes du colloque international, 10-12 mars 2005, Paris Sorbonne (Paris IV), Paris : Champion, 2010, p. 91-139.
Zanola, Maria Teresa, « Le langage des pierres précieuses et l'expression des sentiments », Le Moyen Français. 50, 2002, p. 47-60.