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Saint Exupéry contemporain (revue XXI/XX – Reconnaissances littéraires)

Saint Exupéry contemporain (revue XXI/XX – Reconnaissances littéraires)

Publié le par Vincent Ferré (Source : Maxime Berges, Amélie Goutaudier)

Saint Exupéry contemporain

Appel à contributions

XXI/XX – Reconnaissances littéraires, no 8, Paris, Classiques Garnier, 2027

Sous la direction de Maxime Berges et Amélie Goutaudier

 

La seule question qui m’angoisse et me pèse, la seule réponse qui me peut ranimer et aider et servir : que devient mon livre chez qui le lit.

Lettres à Pierre Chevrier, 1943[1] 

Antoine de Saint Exupéry n’aura pas vécu assez longtemps pour connaître le destin que lui réserveront ses lecteurs, après la guerre. Écrivain inclassable, tantôt perçu comme le censeur d’une morale de l’action, tantôt comme un poète de l’enfance et de la nuit, Saint Exupéry résiste au temps tout comme ses écrits traversent la critique. Bien qu’il ait bénéficié, dans l’immédiat après-guerre, d’une dévotion légitimée par ses valeurs humanistes et son sens de l’engagement, son œuvre a ensuite pu être « hâtivement considérée comme une œuvre moraliste et réactionnaire[2] », ainsi que le rappelle Alain Vircondelet. Depuis quelques années, participant de la reconnaissance de l’écrivain, une nouvelle critique s’attache à explorer la poétique et l’esthétique de l’écrivain, mettant en exergue ce qui relie Saint Exupéry, non seulement à ses contemporains, mais également à l’extrême contemporain.

En effet, lorsqu’on relit l’autocritique de ce dernier[3] sur ses « pauvres livres », « drames intérieurs » qui font entendre, dans une forme de polyphonie mélancolique, des « types » peu bavards et effacés, des petits princes anonymes en quête d’une vérité sous-jacente mais toujours impalpable, l’on est tenté de voir en Saint Exupéry le précurseur d’un romanesque de l’inexemplaire en vogue au XXIe siècle. Par ailleurs, lorsqu’on saisit l’écosensibilité de certains poèmes ou nouvelles de jeunesse (Poèmes pour Loulou, Un vol) et le regard sensible que portent sur le monde Geneviève (Courrier Sud), le caporal enseignant la botanique (Terre des hommes) ou le petit prince, l’on est tenté de s’éloigner du sentencieux moraliste pour accueillir plus simplement l’humble constat du défricheur des temps modernes. Autre exemple, lorsqu’on inventorie le nombre d’artistes qui s’approprient aujourd’hui encore l’œuvre de Saint Exupéry, l’adaptant, le citant, s’en inspirant et continuant ainsi à faire vivre son nom dans la mémoire collective, on constate l’évidence d’une œuvre qui a fait époque[4] et dont l’héritage mérite d’être analysé.

Nous voulons donc, à travers ce numéro, interroger la présence de Saint Exupéry dans l’espace contemporain, en questionnant l’évolution de sa réception et de son héritage : comment la production littéraire actuelle permet-elle de lire autrement l’œuvre exupérienne ? D’une part, il s’agira de se demander si l’on peut considérer l’écrivain aviateur comme un pionnier, non plus des lignes postales mais d’une ligne poétique aussi précaire que pérenne : dans quelle mesure Antoine de Saint Exupéry se fait-il l’aventurier des Lettres, traçant de nouvelles voies, dépassant les frontières, atterrissant parfois sur des terrains vierges et inconnus, qui offrent la possibilité de rencontres imprévues et inoubliables ? D’autre part, nous réfléchirons aux traces laissées par l’œuvre exupérienne dans la littérature contemporaine : comment continue-t-elle d’inspirer les écrivains et les artistes d’aujourd’hui, et quelles lignées pouvons-nous établir ?   

Pour explorer ces résonances, nous proposons plusieurs axes de problématisation non exhaustifs :

Axe 1 – Des héritiers exupériens

Différentes manifestations de la présence exupérienne pourront être envisagées. Partant des auteurs et autrices qui ont commenté son œuvre (Philippe Forest), qui le mentionnent comme une inspiration (Fatou Diome) ou qui le citent dans leurs textes (Sylvain Tesson, Patrick Chamoiseau), il sera intéressant de confronter également la poétique de Saint Exupéry avec les œuvres actuelles, en particulier chez des auteurs et autrices qui ne s’en réclament pas explicitement (Paulo Coelho, J. M. G. Le Clézio).

Afin de mettre au jour le legs exupérien, il sera aussi utile de proposer des études panoramiques que des études de cas. Les premières permettront d’établir des liens de parenté à travers le XXe siècle et jusqu’à nos jours ; les secondes seront l’occasion de faire émerger des rapprochements et des écarts, mais aussi des réinterprétations, à travers un dialogue fécond entre l’œuvre exupérienne et celle d’auteurs ou d’autrices contemporains. La rencontre de l’Autre, l’enracinement et le déracinement ou, de façon plus générale, les questions d’humanité, de fraternité et d’amitié sont autant d’organes vivants et actuels de la littérature francophone, permettant de souligner la proximité entre deux époques, entre deux cultures, et de valoriser la permanence de l’humanisme exupérien.

Axe 2 – Dynamiques littéraires

L’œuvre de Saint Exupéry dessine une courbe qui coïncide avec le renouveau romanesque des XXe et XXIe siècles, s’écartant progressivement du roman traditionnel pour adopter une forme libre et hybride, à la croisée du roman métaphysique[5], du récit poétique[6] ou du roman de la participation[7], et en tension vers le récit, l’essai ou l’écriture de soi. Elle ouvre ainsi une réflexion à différentes échelles. En matière de narration et de composition, on pourra s’intéresser à l’effet choral de Courrier Sud ou du Petit Prince, de même qu’à l’insertion de vers libres dans Vol de nuit ou dans Pilote de guerre, en dialogue avec les poétiques actuelles (notamment chez Céline Lapertot, Philippe Fusaro ou Agnès Desarthe). En matière de genre littéraire, l’éloignement du roman qu’opère Saint Exupéry permet d’historiciser les attendus du genre : quel crédit est accordé aujourd’hui aux récits de reportage ou aux récits de soi dans l’espace littéraire, et, surtout, comment ces récits sont-ils envisagés par rapport au roman ? Les débats autour de Yoga d’Emmanuel Carrère ou de Triste Tigre de Neige Sinno à l’occasion du Prix Goncourt méritent par exemple d’être mis en relation avec le Grand Prix du Roman de l’Académie française décerné à Terre des hommes, recueil de reportages ou d’essais – et non « roman » à proprement parler. 

Axe 3 – Saint Exupéry précurseur de la banalité exemplaire

Saint Exupéry passe pour le chantre de l’écrivain exemplaire qui, alignant son œuvre sur sa vie, affirmerait : « si vous voulez être des hommes, ressemblez-moi, mais je vous avertis, ce n’est pas facile car je suis une réussite et un modèle[8] ». Souvent pourtant, son narrateur adopte le regard du héros de l’ombre (Vol de nuit, Pilote de guerre, Citadelle), du marginal (Manon, danseuse, Terre des hommes) ou du minuscule (Courrier Sud, Le Petit Prince). Attentif aux destins singuliers, Saint Exupéry écrit « les particularités d’oubliés[9] », transforme l’inexemplaire en exemplaire, et renouvelle ainsi le romanesque en l’orientant vers une poétique du banal et du quotidien. Il sera dès lors opportun de réenvisager l’exemplarité exupérienne, laquelle semble davantage s’enraciner autour d’un idéal de simplicité et d’humilité qui entre en résonance avec l’effort contemporain d’élever le minuscule à la hauteur du majuscule – comme le font Bérénice Pichat dans La Petite Bonne, Stéphanie Pérez dans Le Gardien de Téhéran, ou encore Séverine Cressan dans Nourrices.

Axe 4 – Transpositions contemporaines et intermédialité 

Comme la réception de l’œuvre exupérienne a ceci de particulier qu’elle trouve des formes d’expression très variées, les articles pourront porter, dans une perspective intermédiale, sur les récentes manifestations artistiques autour de Saint Exupéry, dans le cadre de spectacles (Saint Exupéry. Le commandeur des oiseaux, avec Franck Desmedt), de voyages poétiques (Le Petit Prince. L’odyssée immersive, à l’Atelier des Lumières), de mises en scène interculturelles et musicales (Le Petit Prince, de Jean Bellorini), d’expositions, d’illustrations (Terre des hommes par Riad Sattouf) ou de photographies (Léon Dubois), qui invitent à repenser la présence de l’auteur dans le monde artistique contemporain. En quoi ces manifestations engagent-elles une nouvelle perception du texte exupérien, grâce à l’apport interculturel et intermédial ? Pour réfléchir à la présence de Saint Exupéry dans l’espace médiatique contemporain et son évolution dans la mémoire collective, il sera également bienvenu de considérer les nombreuses phrases exupériennes – parfois apocryphes[10] – devenues maximes ou arguments publicitaires[11].

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Modalités de soumission

Les propositions de contribution devront être envoyées avant le 31 octobre 2026 aux adresses suivantes : ameliegoutaudier@gmail.com ; max.berges@gmail.com

Elles ne devront pas excéder 500 mots, annonceront un titre provisoire, quelques mots-clés, et seront accompagnées d’une courte biobibliographie.

Les articles rédigés compteront entre 35 000 et 40 000 signes (espaces comprises) et seront à rendre pour le 28 février 2027.

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Calendrier

Date limite d’envoi des propositions : 31 octobre 2026

Envoi de l’article entièrement rédigé : 28 février 2027.

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Éditions de référence

Saint Exupéry Antoine de, Œuvres complètes, t. 1 et 2, éds. Michel Autrand et Michel Quesnel, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1994 et 1999.

Antoine de Saint Exupéry. Du vent, du sable et des étoiles, éd. Alban Cerisier, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2018.

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Bibliographie indicative

Adler Aurélie, « Introduction. Minuscule et marginal : émergence d’un paradigme », Éclats des vies muettes, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 9-20.

– « Le roman choral contemporain : un genre éditorial ? », dans « Lectures du contemporain. Objets, théories, méthodes », dir. Elisa Bricco, Morgane Kieffer, Frédéric Martin-Achard et Estelle Mouton-Rovira, Revue des sciences humaines [En ligne], no 361, 2026. URL : http://journals.openedition.org/rsh/13534, consulté le 10 septembre 2026.

 

Asholt Wolfgang et Dambre Marc (dirs.), Un retour des normes romanesques dans la littérature française contemporaine, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010.

 

Blanckeman Bruno, Dambre Marc et Mura-Brunel Aline (dirs.), « Vers une cartographie du roman français depuis 1980 », Le Roman français au tournant du XXIe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2004. 

 

Bouju Emmanuel, Hautcoeur Guiomar et Macé Marielle (dirs.), Littérature et exemplarité, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2007.

 

Domingues de Almeida José et Outeirinho Fátima (dirs.), Roman choral. Fiction à voix multiples, Porto, Cassiopeia, 2024.

 

Dugast-Portes Francine et Touret Michèle (dirs.), Le Temps des lettres. Quelles périodisations pour l’histoire de la littérature française du 20e siècle ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2001.

 

Gefen Alexandre et Leichter-Flack Frédérique (dirs.), Préface [En ligne], Livres de voix. Narrations pluralistes et démocratie, Fabula / Les colloques, 2022. URL : http://www.fabula.org/colloques/document8100.php, consulté le 10 septembre 2026.

 

Michel Christian, « Pour une poétique du roman choral », dans « Voix plurielles », dir. Michel Charles, Poétique, no 198, Paris, Seuil, novembre 2025.

 

Murat Michel, « Le roman et l’idée du roman », dans Maurice Blanchot, dir. Éric Hoppenot et Dominique Rabaté, Paris, L’Herne, coll. « Cahiers de l’Herne », 2014.

 

Odaert Oliver, Saint Exupéry écrivain. Poétique et Politique de la gravité, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2018.

 

Rabaté Dominique, Vers une littérature de l’épuisement, Paris, Corti, 1991.

– La Passion de l’impossible. Une histoire du récit au XXe siècle, Paris, Corti, 2018.

 

Vircondelet Alain (dir.), Renaissance de Saint Exupéry, Paris, Écriture, 2016.


 
[1] À propos de Citadelle. Voir Antoine de Saint Exupéry, Œuvres complètes, t. 2, éds. Michel Autrand et Michel Quesnel, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 952.
[2] Alain Vircondelet, Renaissance de Saint Exupéry, Paris, Écriture, 2016, p. 11. Olivier Odaert appelle lui aussi à nuancer ce « moralisme réactionnaire », dans son article « Saint Exupéry et le fascisme : Pour une poétique de l’idéologie », dans « Les Idéologies dans la littérature européenne du xxe siècle », dir. Tania Collani, Ri.L.Un.E. – Revue des Littératures de l’Union Européenne, no 1, septembre 2005, p. 71.
[3] Voir sa correspondance, notamment les Lettres à sa mère (1924, fin 1927, 1930) ou sa lettre à Nada de Bragance, en février 1942.
[4] Didier Leschi utilise l’expression pour introduire Pilote de guerre, en distinguant les « livres qui font bruit » de ceux « appelés à faire époque ». Voir Didier Leschi, « Saint Exupéry, Pilote de guerre », épisode 29 de la série d’émissions « Comment les livres changent le monde », France Culture, Paris, Maison de la radio, 21 juillet 2022. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-culture-change-le-monde/episode-14-1942-saint-exupery-pilote-de-guerre-1759572, consulté le 8 septembre 2026.
[5] Voir Carole Auroy, « La mystique de l’aviation dans les romans français de l’entre‑deux‑guerres », Roman mystique, mystiques romanesques aux XXe et XXIe siècles, dir. Carole Auroy, Aude Préta-de Beaufort et Jean-Michel Wittmann, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 231-247.
[6] Voir Jean-Yves Tadié, Le Récit poétique [1978], Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1994.
[7] Voir Michel Zéraffa, Personne et personnage. L’Évolution esthétique du réalisme romanesque en Occident de 1920 à 1950, Paris, Klincksieck, 1969. Retraçant les trois grandes périodes du renouvellement du romanesque entre 1920 et 1950, Zéraffa montre que la première décennie est marquée par la révolution esthétique des années 1920 qui fonde l’ère des « grands romanciers de “l’homme intérieur” » (p. 64) ; la deuxième décennie consacre le roman de la participation (Malraux, Bernanos, Steinbeck, Hemingway…) ; la troisième décennie donne naissance au roman de l’absurde et de l’incohérence (Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute).
[8] Jean Cau, « Je n’ai rien à dire sur cet auteur… », Icare : « St Ex, écrivain et pilote », été 1964, cité dans René Tavernier, « Introduction », Saint Exupéry en procès, Paris, Belfond, 1967, p. 10.
[9] Alexandre Gefen, « L’adieu aux exemples : sérendipité et inexemplarité de la littérature moderne », Littérature et exemplarité, dir. Emmanuel Bouju, Guiomar Hautcoeur et Marielle Macé, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2007, p. 259.
[10] L’engouement pour « Saint Ex » est tel qu’on le cite parfois à tort et à travers. En sont témoins deux phrases, pourtant apocryphes, mais qui figurent souvent comme le nec plus ultra de ses citations : « Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve » ; « Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve une réalité. » Qui n’a jamais lu ces deux impératifs prétendument attribués à « Saint Ex » ?
[11] « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (Le Petit Prince, chap. XXI) ; « Aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. » (Terre des hommes, chap. VIII) ; « Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit. » (Pilote de guerre, chap. XXV)…