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Du roman du terroir au roman écopoétique – du patriotisme à une québécité décolonisée ?!

Du roman du terroir au roman écopoétique – du patriotisme à une québécité décolonisée ?!

Publié le par Léo Mesguich (Source : Marina-Ortrud Hertrampf )

Colloque international

« Du roman du terroir au roman écopoétique – du patriotisme à une québécité décolonisée ?! »

Université Hradec Králové, République tchèque

Organisatrices : Dr. Květuše Kunešová et Prof. Dr. Marina Ortrud Hertrampf

27 et 28 mai 2027

 

Le passage du roman du terroir au roman écopoétique constitue l’un des mouvements majeurs de l’histoire littéraire québécoise. Il traduit une transformation profonde de la relation entre territoire, identité et mémoire collective. Alors que le roman du terroir des XIXe et début XXe siècles servait un projet nationaliste de survivance canadienne-française, la littérature contemporaine s’oriente vers une écopoétique attentive aux enjeux environnementaux, aux violences coloniales et à la pluralité des appartenances territoriales. Cette évolution témoigne d’un déplacement idéologique : la terre n’est plus le simple support d’une identité patriotique et catholique, mais un espace relationnel, conflictuel et décolonial.

Le roman du terroir apparaît dans un contexte de forte industrialisation et d’exode rural. Soutenu par le clergé et les élites nationalistes, il cherche à préserver la culture canadienne-française en exaltant les valeurs de la terre, de la famille, de la langue et de la religion. Des œuvres comme La Terre paternelle (1846) de Patrice Lacombe ou Maria Chapdelaine (1916) de Louis Hémon présentent la campagne québécoise comme un refuge moral face à la corruption urbaine. La terre y devient un symbole national et spirituel : elle garantit la continuité historique du peuple canadien-français.

Cette littérature participe cependant d’une logique coloniale interne. En idéalisant la colonisation agricole du territoire québécois, elle contribue à effacer la présence autochtone et à naturaliser l’appropriation des terres. Alvin Y. Chuan (2021) montre que le roman de la terre fonctionne comme un dispositif de construction territoriale canadienne-française fondé sur la mythification du sol. Le territoire y apparaît comme vacant, destiné à être défriché et sanctifié par le travail paysan. Cette représentation rejoint ce que plusieurs critiques décoloniaux nomment une logique de settler colonialism, où l’enracinement national passe par l’effacement des peuples premiers.

Le patriotisme du roman du terroir repose ainsi sur une conception homogène de l’identité québécoise. Le sujet collectif y est catholique, rural et francophone. La nature n’est pas envisagée comme un milieu autonome mais comme une ressource morale et économique. Les espaces forestiers, les rivières et les terres agricoles servent avant tout à consolider une idéologie de la survivance. Cette vision organiciste associe continuité familiale et permanence territoriale.

Dès les années 1930 et 1940, plusieurs écrivains remettent toutefois en cause cette idéalisation. Les romans dits « anti-terroir », comme La Scouine (1918) d’Albert Laberge ou Un homme et son péché (1933) de Claude-Henri Grignon, exposent la violence sociale, la misère et l’hypocrisie morale des campagnes québécoises. Ces œuvres défont le mythe d’une ruralité harmonieuse et révèlent les tensions économiques et psychologiques dissimulées par l’idéologie agriculturiste. La terre cesse progressivement d’être une valeur sacrée.

La Révolution tranquille accentue cette rupture. La littérature québécoise abandonne le paradigme de la survivance pour explorer l’urbanité, l’aliénation sociale et les transformations identitaires. Cependant, à partir des années 1980 et surtout depuis le tournant du XXIe siècle, un retour au territoire s’opère sous une forme nouvelle : l’écopoétique.

L’écopoétique québécoise contemporaine ne reprend pas le rapport essentialiste à la terre du roman du terroir. Elle propose plutôt une réflexion sur les interactions entre humains, milieux naturels et héritages coloniaux. Les écrivains contemporains interrogent les conséquences écologiques de l’exploitation du territoire, la destruction des écosystèmes nordiques et les violences historiques liées à l’occupation coloniale.

Chez des auteurs comme Pierre Yergeau, Monique Proulx, Andrée A. Michaud, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Naomi Fontaine ou Michel Jean, le territoire devient un espace de fragilité écologique et de mémoire traumatique. La forêt, la rivière ou le Nord ne sont plus des emblèmes nationalistes : ils deviennent des lieux de relations complexes entre humains et non-humains. Cette transformation rejoint les travaux de l’écocritique francophone, notamment ceux de Pierre Schoentjes (2015 ; 2020), Serenella Iovino (2014) ou Timothy Morton (2007), qui insistent sur l’interdépendance des vivants et la critique de l’anthropocentrisme.

L’une des caractéristiques essentielles du roman écopoétique québécois réside dans sa dimension décoloniale. Contrairement au roman du terroir, qui effaçait largement les peuples autochtones, plusieurs œuvres contemporaines cherchent à restituer les mémoires innues, cries ou atikamekw et à reconnaître la violence coloniale inscrite dans l’espace. Des romans comme Kukum (2019) de Michel Jean ou Kuessipan (2011) de Naomi Fontaine mettent en scène une territorialité autochtone fondée non sur la propriété, mais sur la relation et la circulation. La terre n’y appartient pas aux humains : elle constitue un milieu vivant auquel les communautés participent.

Cette décolonisation de la québécité transforme également la notion d’identité nationale. Alors que le roman du terroir associait nation et homogénéité culturelle, l’écopoétique contemporaine envisage le Québec comme un espace pluriel, traversé par des mémoires migrantes, autochtones et écologiques. Le territoire cesse d’être le fondement exclusif d’un nationalisme ethnique pour devenir un lieu de cohabitation et de responsabilité partagée.

La notion même de « québécité » évolue alors profondément. Dans le paradigme du terroir, être Québécois signifiait appartenir à une lignée catholique enracinée dans la ruralité. Dans le paradigme écopoétique, la québécité devient une pratique relationnelle ouverte aux altérités humaines et environnementales. Cette mutation correspond à ce que plusieurs penseurs contemporains décrivent comme une sortie du nationalisme de survivance vers une conscience écologique et décoloniale.

L’évolution du traitement littéraire de la forêt par exemple illustre particulièrement cette transformation. Dans le roman du terroir, la forêt représente souvent un obstacle à défricher afin de permettre l’établissement agricole. Dans les romans contemporains, elle devient un acteur à part entière, parfois menaçant, parfois protecteur, mais toujours irréductible à une simple fonction économique. Les études récentes sur le « roman de la forêt » québécois montrent d’ailleurs comment cet espace marginalisé acquiert une autonomie symbolique nouvelle. 

Le passage du patriotisme terroiriste à l’écopoétique décoloniale révèle ainsi une reconfiguration profonde de l’imaginaire québécois. Là où le roman du terroir cherchait à stabiliser une identité nationale par l’enracinement agricole et religieux, le roman écopoétique met en scène l’instabilité des milieux, les héritages coloniaux et la vulnérabilité écologique. Le territoire n’est plus une possession nationale, mais un espace de relations fragiles entre cultures, espèces et mémoires.

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Le colloque part de l’hypothèse selon laquelle l’histoire littéraire québécoise témoigne d’un glissement de la terre en tant que mythe national vers la terre en tant qu’environnement partagé. Cette transition marque non seulement l’évolution des formes romanesques, mais aussi celle de la conscience collective québécoise. Le roman écopoétique ne remplace donc pas simplement le roman du terroir, il en déconstruit plutôt les présupposés idéologiques afin d’inventer une québécoisité plus inclusive, écologique et décolonisée.

L’objectif de ce colloque à dimension diachronique est, à partir de cette thèse, de mettre en évidence les continuités et les différences dans la description esthétique de la nature, du territoire et du paysage culturel, en les replaçant dans le contexte de leurs liens respectifs avec l’identité individuelle, collective et nationale d’une part, et le sentiment d’appartenance d’autre part, et de les contextualiser d’un point de vue historico-culturel.

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Les propositions de 300 mots maximum devront être accompagnées d’une courte notice biobibliographique. Elles doivent être transmises par courriel avant le 1er décembre 2026 aux adresses suivantes : marina.hertrampf@uni-passau.de et kvetuse.kunesova@uhk.cz .

 

Comité d’organisation :

Kvetuse Kunesova (Université Hradec Kralove, République tchèque)

Marina Ortrud Hertrampf (Université de Passau, Allemagne)

Klara Lezatkova (Université Hradec Kralove, République tchèque)

 

Comité scientifique :

Eva Voldrichova Berankova (Université Charles, Prague, République tchèque)

Petr Kylousek (Université Masaryk, Brno, République tchèque)

Zuzana Malinovska (Université Comenius, Bratislava, Slovaquie)

Marina Ortrud Hertrampf (Université de Passau, Allemagne)

Diana Mistreanu (Université de Passau, Allemagne) 

Kirsten von Hagen (Justus-Liebig-Universität Gießen, Allemagne)

Alex Demeulenaere (Université de Lorraine, Metz, France)

Paola Puccini (Université de Bologne, Italie)

Ileana Eiben (Université de l’Ouest de Timisoara, Roumanie)

Joanna Warmuzińska-Rogóż, Université de Katowice, Pologne

Marie Vozdova (Université Palacky, Olomouc, République tchèque)

Katerina Drskova (Université de Bohême du Sud, République tchèque)

Bibliographie sélective 

Boivin, Aurélien. « Le roman du terroir ». Québec français, no 143, 2006. 

Bouvet, Rachel et al. Le territoire imaginé : géopoétique des représentations culturelles. Montréal, Figura, 2008. 

Bouvet, Rachel et Fabien Ronco (dir.). La forêt vibrante sous les mots, Cahiers ReMix, no 23, Observatoire de l’imaginaire contemporain, UQAM, 2024.

Chuan, Alvin Y. « The Returns of the Roman de la terre: Défricheurs and Other Migrants in the Canadien Colonial Imaginary. » Contemporary French and Francophone Studies, vol. 25, no 3, 2021. 

Décarie, David et Julien Desrochers. « Le roman de la forêt au Québec (1934-1947) ou la légitimation d’un espace marginal », Études françaises, vol. 57, no 2, 2021, p. 155-174.

Desbiens, Caroline. Power from the North: Territory, Identity, and the Culture of Hydroelectricity in Quebec. Vancouver, UBC Press, 2013. 

Iovino, Serenella, et Serpil Oppermann. Material Ecocriticism. Bloomington, Indiana University Press, 2014. 

Lemire, Maurice. « De Maria Chapdelaine au Survenant : la littérature du terroir ». Cap-aux-Diamants, no 4, 2001. 

Morisset, Jean. L’identité usurpée. Montréal, Nouvelle Optique, 1985. 

Morton, Timothy. Ecology without Nature. Cambridge, Harvard University Press, 2007. 

Nepveu, Pierre. L’écologie du réel : mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine. Montréal, Boréal, 1988. 

Posthumus, Stéphanie. French « Écocritique »: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologically. Toronto, University of Toronto Press, 2017. 

Schoentjes, Pierre. Ce qui a lieu : essai d’écopoétique. Marseille, Wildproject, 2015. 

Schoentjes, Pierre. Littérature et écologie : le mur des abeilles. Paris, Corti, 2020. 

Sioui Durand, Guy. L’art comme alternative : réseaux et pratiques d’art parallèle au Québec. Montréal, Intervention, 1997. 

Vizenor, Gerald. Manifest Manners: Narratives on Postindian Survivance. Lincoln, University of Nebraska Press, 1999. 

Warwick, Jack. « Un retour aux mythes de la terre ? ». Études françaises, vol. 9, no 4, 1973.