Qui se souvient qu’Arthur Rimbaud disparut sans laisser de traces pour s’engager en mai 1876 comme soldat dans l’armée coloniale hollandaise ? Soit quelques mois seulement après avoir abandonné la poésie et vu Verlaine une dernière fois. Nul n’imagine alors qu’il s’est embarqué vers l’archipel indonésien et ses climats meurtriers. Depuis le cœur de l’île de Java, il se prépare, au milieu des rizières et des volcans, à rejoindre la sanglante guerre d’Aceh. Mais, soudain, dans la nuit du 15 août, Rimbaud déserte et s’évanouit à travers jungles et marais. Puis navigue quatre mois, via le cap de Bonne-Espérance, pour rejoindre Charleville à Noël, au terme du plus lointain voyage de son existence. Ce Rimbaud-là fait désordre : entre le poète incandescent et le trafiquant d’Abyssinie, la légende a préféré laisser dans l’ombre le mercenaire, le déserteur et le marin. Or retrouver le personnage historique, c’est découvrir, sous le mythe, un jeune Européen de vingt-et-un ans assoiffé d’ailleurs et pris dans les grandes forces anonymes du XIXe siècle – la rivalité des empires coloniaux et la dynamique de mondialisation. Dans Rimbaud, l'odyssée silencieuse (Seuil), Hervé Mazurel s’interroge sur ce que l’oubli, la perte et l’effacement font à l’écriture de l’histoire. En mobilisant l’imagination comme instrument de connaissance, sans jamais renoncer au contrat de vérité qui lie l’historien à son lecteur, ce livre entend enfin montrer qu’on peut jouer avec les possibles sans jouer avec les faits.