Créer, raconter, documenter, archiver les violences depuis l'exil
Les violences contemporaines qui traversent l'Asie du Sud-Ouest (souvent désignée par son appellation coloniale de « Moyen-Orient »), l'Afrique et l'Amérique latine soulèvent des questions fondamentales quant aux manières de documenter, de raconter et d'archiver les violences asymétriques (Abram de Swaan ,Diviser pour tuer, 2016) produites par les guerres, les génocides, les massacres politiques ou encore les conflits liés à l'extraction des ressources naturelles. Ces situations se caractérisent fréquemment par une impossibilité, ou une grande difficulté, d'accès aux terrains d'enquête, ainsi que par la destruction, la confiscation ou l'absence d'archives et de témoignages, qu'ils soient écrits, visuels ou oraux. Parallèlement, un besoin impérieux se fait sentir de raconter, de montrer, d'interpréter et de rendre intelligibles ces violences dans les espaces institutionnels, médiatiques et culturels occidentaux. Cette responsabilité est souvent portée par les communautés diasporiques, les personnes exilées ou encore les générations nées en exil, qui deviennent des médiatrices privilégiées de ces récits. En s'insérant dans ces cadres, ces sujets se confrontent parfois à la condition de « corps hors de leur place » (space invaders), devant négocier leur légitimité au sein d'institutions occidentales qui peuvent tendre à fétichiser ou à contraindre leur parole (Puwar, 2004).
Face à ces contraintes, les communautés exilées et diasporiques développent, depuis les espaces de l'exil, des pratiques de création, de documentation et d'archivage. Celles-ci passent aujourd'hui massivement par les réseaux sociaux à travers des images de smartphones ou des archives nées numériques. Ces matériaux, intrinsèquement volatiles, se confrontent toutefois à de véritables « algorithmes d’oppression » (Noble,
2018), soumis aux logiques de surveillance marchande et à la censure invisible des plateformes qui tendent à effacer les traces des violences subies. Si ces initiatives visent à contrer cette invisibilisation en faisant de l'exil un espace de refuge et de production de savoirs alternatifs, cette dynamique invite néanmoins à une distinction conceptuelle cruciale entre les sujets qui la portent.
Comme le souligne Edward Said (Reflections on Exile, 2000), alors que la diaspora se structure souvent dans le temps long comme un collectif politique et transnational doté d'une parole publique, l'exil demeure une fracture brute, solitaire et incurable liée à la perte immédiate du lieu d'origine. L'espace diasporique doit ainsi être appréhendé comme une cartographie complexe et hétérogène (Brah, 2005), traversée par des rapports de force et des asymétries générationnelles. L'émergence de formes de « post-mémoire » (Hirsch, 2012) chez les deuxièmes générations soulève alors de profondes questions éthiques : il s'agit d'interroger le risque d'une certaine hégémonie discursive ou d'une idéalisation des
récits par les espaces diasporiques occidentaux, au détriment des voix des exilé·es récent·es ou des personnes demeurées dans la géographie réelle de la violence.
Pour répondre à ces enjeux, cette journée d'étude se saisit de la recherche-création non comme une simple modalité de diffusion, mais, à la suite d'Erin Manning et Brian Massumi (Pensée en acte, 2018), comme une véritable méthodologie de production de savoirs situés et de « pensée en acte ». Dans les contextes où le terrain est confisqué ou détruit, les pratiques artistiques et spéculatives ne viennent pas illustrer l'histoire : elles participent activement à la faire émerger en créant de nouveaux concepts et de nouvelles manières de documenter le sensible. Cette journée d'étude propose ainsi d'interroger les dimensions méthodologiques, éthiques, épistémologiques et théoriques de ces pratiques depuis l'exil.
Axes de réflexion
Axe 1 — Documenter et archiver les violences depuis l'exil et les diasporas
● Comment est-il possible de produire, depuis l'exil ou les diasporas, des savoirs partageables sous des formes sensibles permettant de documenter les violences en cours ?
● Dans quelle mesure ces pratiques d'enquête, de création et de documentation participent-elles à l'écriture d'une histoire du temps présent depuis l'exil ?
● Quels outils, quelles méthodes et quels dispositifs de recherche-création permettent de documenter et d'archiver les violences sous des formes sensibles, notamment face à la volatilité des archives numériques ?
● Quelles questions éthiques et épistémologiques, liées à une pensée située au sens de Donna Haraway (Situated Knowledges, 1988), émergent lorsque la recherche ou la création sont menées depuis l'exil ? Quelles tensions ou asymétries de visibilité apparaissent entre la mémoire biographique directe des exilé·es et la « post-mémoire » des générations nées en diaspora ? Comment éviter que les structures institutionnelles occidentales ne confisquent la parole des actrices et acteurs du terrain ?
Axe 2 — Créer et raconter depuis l'exil
● Comment les expériences et les mémoires déterritorialisées de la violence, façonnées par l'exil, se construisent-elles et se transmettent-elles à travers les pratiques artistiques et la recherche ?
● Dans quelle mesure les pratiques artistiques développées depuis les espaces de l'exil et de la diaspora déplacent-elles, décolonisent-elles ou renouvellent-elles les regards portés sur les violences contemporaines ?
● Quels liens les créations produites depuis l'exil ou les diasporas entretiennent-elles avec des récits situés de la violence ? Comment les pratiques de création et les productions de savoirs issues de ces espaces s'articulent-elles, se nourrissent-elles mutuellement et contribuent-elles à la mise en récit des expériences vécues et des mémoires ?
● Quels liens peut-on établir entre les créations et les productions de savoirs consacrées aux passés coloniaux de ces trois régions et les violences contemporaines qui les traversent ?
Sans être limitatives, ces pistes de réflexion ont vocation à ouvrir le dialogue. Nous accueillerons avec intérêt des propositions inédites explorant d'autres questionnements en lien avec les thématiques de cette journée d'étude.
Profils recherchés et disciplines
Nous souhaitons recevoir des propositions émanant d'artistes (arts visuels, arts vivants, musique, littérature, etc.) privilégiant des démarches d'enquête ou de recherche-création, ainsi que de chercheuses et chercheurs en sciences humaines et sociales travaillant avec des artistes ou mobilisant des pratiques issues du champ de l'art.
Nous encourageons également les propositions d'historiennes et d'historiens de l'art, de commissaires d'exposition, ainsi que d'anthropologues, de sociologues et d'autres chercheuses et chercheurs analysant les productions artistiques en lien avec les violences contemporaines dans les trois régions concernées. Les propositions émanant d'étudiantes et d'étudiants à la maîtrise ou au doctorat sont chaleureusement bienvenues.
Les propositions s'inscrivant dans les études culturelles et visuelles, les études mémorielles, les études sur la violence de masse, les approches décoloniales et postcoloniales, ainsi que dans toute autre perspective théorique en résonance avec les enjeux de cette journée d'étude, sont les bienvenues.
Les formats proposés sont volontairement hybrides et peuvent prendre la forme d'une communication scientifique, d'une conférence performée, d'un atelier (notamment consacré au partage d'outils ou de méthodologies), d'une marche urbaine ou encore d'une présentation de projet de recherche-création.
Calendrier
● Diffusion de l'appel : 1er septembre 2026
● Date limite de soumission : 15 novembre 2026 à minuit (heure de Montréal)
● Réponse aux propositions : au plus tard le 15 décembre 2026
● Journée d'étude : 23 février 2027, à Montréal (UQAM)
Modalités de soumission
Les propositions devront comprendre :
● Un titre ;
● Un résumé de 300 mots maximum ;
● Trois à cinq mots-clés ;
● Une courte biographie de 150 mots maximum.
Les propositions devront être envoyées avant le 15 novembre 2026 à l'adresse suivante : labard.axe1@gmail.com. Merci d'indiquer dans votre proposition le format envisagé pour la présentation de votre travail.
Les artistes en arts visuels et médiatiques, en arts vivants ou en musique pourront joindre, selon les besoins, jusqu'à trois images, un lien vidéo ou un lien audio en complément de leur proposition. Les propositions pourront être soumises en français ou en anglais. La journée d'étude sera bilingue et se déroulera en mode hybride (présentiel et distanciel).
Une sélection des contributions fera l'objet d'une publication dans un ouvrage collectif avec comité de lecture. Les frais de déplacement, de transport et d'hébergement ne pourront malheureusement pas être pris en charge. Le repas du midi ainsi que les pauses-café seront offerts aux participantes et participants.
Direction scientifique et organisation
● Direction scientifique : Professeure Bahar Majdzadeh, dans le cadre de l’exposition-colloque 2027 , intitulée “Savoir-faire et être : stratégies et pratiques de la recherche-création décoloniale” au sein du Laboratoire d'art et de recherche décoloniaux (LabARD): https://labard.uqam.ca/
● Organisation : Clara Tabra Osorio et Ivette, Doizi Cofre
Bibliographie indicative
● BRAH, Avtar (2005). Cartographies of Diaspora: Contesting Identities. London, Routledge.
● DE SWAAN, Abram (2016). Diviser pour tuer. Les régimes génocidaires et leurs hommes de main. Paris, Seuil.
● FIGUEROA-VÁSQUEZ, Yomaira C. (2020). Decolonizing Diasporas: Radical Mappings of Afro-Atlantic Literature. Chicago, Northwestern University Press.
● HARAWAY, Donna (1988). « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, vol. 14, nº 3, p. 575-599.
● HIRSCH, Marianne (2012). The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust. New York, Columbia University Press.
● MANNING, Erin et MASSUMI, Brian (2018). Pensée en acte : Vingt propositions pour la recherche-création. Dijon, Les presses du réel.
● PUWAR, Nirmal (2004). Space Invaders: Race, Gender and Bodies Out of Place. New York, Berg.
● SAID, Edward W. (2008). Réflexions sur l'exil et autres essais. Paris, Le Seuil.
● SPIVAK, Gayatri Chakravorty (2020). Les subalternes peuvent-elles parler ? (trad. J. Vidal). Paris, Éditions Amsterdam.
● NOBLE, Safiya Umoja (2018). Algorithms of Oppression: How Search Engines Reinforce Racism. New York, New York University Press.