L’illisible dans l’espace public : pratiques, enjeux, expérimentations aux XXe-XXIe s. (INHA, Paris)
Inscrire une écriture illisible dans l’espace public semble, à première vue, relever d’un paradoxe. La ville, en effet, exige le lisible : elle en a fait l’un de ses fondements, une garantie de circulation fluide des corps, des signes et des messages. Pourtant, dans cet univers réglé, cadré et saturé d’injonctions graphiques, surgissent parfois des formes opaques.
Par illisible, nous désignons ces écritures qui perturbent l’acte même de lire pour des raisons diverses. Signes volontairement cryptés, lettres déformées au-delà de la reconnaissance, textures et contrastes inhabituels, variations d’échelles qui troublent la distance juste du regard, mises en pages aventureuses ou supports instables : autant de procédés qui font dérailler la lecture. L’illisible peut être intentionnel — geste poétique ou esthétique, cryptage politique, goût de l’énigme — mais aussi accidentel, né de la pluie qui dilue, du soleil qui blanchit, des recouvrements successifs, des déchirures, des effacements. Dans certains cas, l’illisible bascule vers l’invisible, notamment lorsque l’effacement devient une forme d’écriture secondaire.
Les graffeurs — et avec eux une multitude d’artistes urbains et de mains anonymes — s’affranchissent joyeusement de ces impératifs. Ils introduisent dans la ville un trouble, un clignotement de la forme et du sens, une écriture qui échappe et résiste. Le philosophe Henri Lefebvre décrit la ville comme « lieu du désir, déséquilibre permanent, siège de dissolution des normalités et contraintes, moment du ludique et de l’imprévisible ». L’espace urbain constitue un terrain fertile pour l’émergence d’écritures singulières et inattendues, qui échappent au pacte ordinaire de lecture.
Certaines inscriptions exigent un véritable effort de lecture ; l’épigraphie en offre de nombreux exemples, tant il peut parfois être difficile de lire certaines écritures. Épigraphistes, enquêteurs, ou encore amateurs de graffiti mènent ainsi un combat quotidien contre l’illisibilité, faisant de la lecture leur principale quête. Pour autant, la lisibilité ne garantit jamais pleinement leur déchiffrement. Ces écritures peuvent demeurer hermétiques, comme le souligne l’anthropologue de l’écriture Béatrice Fraenkel : « L’écriture du tag, lorsqu’elle est déchiffrable, reste énigmatique, vide de sens aux yeux du public, inutile et donc dérangeante ». Ce qui résiste à la prononciation ou à l’entendement peut susciter de l’inquiétude. Écrire sans être compris revient souvent à déjouer tout à la fois les normes de lisibilité et celles de légalité. L’illisible peut glisser vers l’illicite. Mais l’illisible n’est pas qu’un refus. Il peut être une promesse : celle d’un texte qui s’offre moins à la lecture qu’à la contemplation. Pour Roland Barthes, le caractère indéchiffrable d’une écriture permet une libération du regard. Il faut « largue[r] vigoureusement l’alibi référentiel, [pour] que le texte […] apparai[isse] ». Loin de fermer la signification, l’illisible ouvre un espace où l’œil se détourne du sens pour revenir vers la lettre.
Cette journée d’étude propose d’interroger ce paradoxe fécond :
Comment l’espace public, construit comme lieu du lisible, accueille-t-il — ou rejette-t-il — des formes graphiques qui cherchent à s’y rendre illisibles ?
Comment des pratiques urbaines, artistiques ou militantes mobilisent-elles l’opacité comme forme de résistance visuelle ou comme stratégie poétique ?
L’illisibilité est-elle nécessairement transgressive ?
Il s’agira aussi d’examiner les modalités très diverses de cette illisibilité : volontaire ou contrainte, revendiquée ou subie, éphémère ou durable.
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Programme
Matin
9h. Accueil
9h15.
Mot de présentation par Hélène Campaignolle
Discutante : Hélène Campaignolle, CNRS/Université Sorbonne Nouvelle /ENS
9h30–10h. Lisa Garcia
{La rature institutionnelle : censure, inscription du pouvoir et résistance graphique. 1960 à aujourd‘hui}
La rature municipale désigne l’ensemble des pratiques institutionnelles visant à effacer, dans l’espace public, les inscriptions jugées indésirables — slogans politiques, graffiti, tags. Loin d’être un geste neutre ou purement fonctionnel, elle constitue un acte d’énonciation à part entière, par lequel le pouvoir local affirme sa maîtrise du régime de lisibilité urbaine. Cette communication en propose une analyse articulée autour de trois axes. Le premier est morphologique : il s’agit de décrire et d’interpréter les formes produites par ces effacements — rectangles de peinture, gribouillis maladroits — et d’en dégager la sémiotique. Le deuxième axe est politique : la rature sera envisagée comme instrument de contrôle du visible, geste par lequel une autorité prétend avoir le dernier mot sur ce que le mur peut dire. Le troisième axe est artistique : les réappropriations opérées par Antoni Tàpies, Concha Jerez et José Miguel Ullán dans le contexte franquiste des années 1960-1970 en sont l’illustration. On examinera enfin comment des graffeurs contemporains prolongent ce dialogue, en faisant également de l’illisible dans l’espace public une ressource créative et critique.
Titulaire d’une agrégation d’espagnol et d’un doctorat en Études culturelles (Université Sorbonne Nouvelle), Lisa Garcia est maîtresse de conférences en Civilisation de l’Espagne contemporaine à l’Institut Catholique de Paris. Elle consacre ses recherches à la culture visuelle urbaine contemporaine, en particulier au graffiti et à ses enjeux mémoriels, esthétiques et politiques.
10h15–10h45. Gaëlle Théval
{L’illisibilité graphomaniaque d’Alain Rault, graveur de rue à Rouen}
Depuis trente ans, Alain Rault grave mots et noms propres sur les murs et portes de Rouen. Ces enchevêtrements réalisés à la pointe d’un clou ou d’une fourchette, saturent l’espace occupé, produisant une illisibilité première. Le sens de ces glossolalies onomastiques, fruits d’une rumination mentale également proférée à l’oral, procède d’une parfaite idiosyncrasie que relaie la calligraphie de l’artiste. C’est, d’abord, leur inscription urbaine que l’on interroge, partant des emplacements pour observer les effets perlocutoires de ces écrits non adressés tranchant avec les inscriptions ordinaires attendues. On examine ensuite leur réception et leur préservation face à une double illisibilité : celle, originelle, de l’excès graphique, et celle, secondaire, de la dégradation. Trois publications d’artistes sont analysées, qui déploient, par frottage, transcription, fac-similé ou glossaire, des stratégies éditoriales paradoxales assurant la circulation de ces écritures sauvages tout en préservant leur part irréductiblement illisible.
Gaëlle Théval est maîtresse de conférences en littérature et arts des XXe-XXIe siècles à l’Université de Rouen. Membre du CéréDi et associée au laboratoire MARGE de l’Université Lyon 3. Ses recherches portent sur les poésies expérimentales, dans et hors du livre (poésies sonore, visuelle, numériques), en particulier de performance, l’intermédialité et l’interarticité.
11h–11h30. Mathieu Tremblin
{Dix transcriptions de tags}
Tag Clouds est un principe de peinture murale consistant en la transformation de hall of fame de tags en nuages de mots-clés. En écho à la diffusion virale de son intervention urbaine depuis 2016, Mathieu Tremblin a reçu une série de demandes de transcription de tags. À partir de ce corpus de messages et d’images échangées avec des inconnu·es et d’un récit d’expériences sur la création et la réception de cette œuvre urbaine, il propose de déployer le sillage d’interrogations que ces échanges soulèvent, en regard de l’illisibilité supposée des tags. Des modes de lecture apparaissent : culture du secret, ésotérisme, synchronicité, droit à l’opacité. Ils sont mis en relation avec les strates de significations que la diffusion-perception de Tag Clouds a engendré — des sites urbains vers les sites numériques.
Mathieu Trembin (°1980) est un artiste français, curateur, chercheur et maître de conférences en arts plastiques et visuels à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Strasbourg (ENSAS), membre du laboratoire Architecture, Morphogenèse Urbaine et Projet (AMUP, EA 7309). Il vit à Strasbourg et travaille en Europe et au-delà. La pratique artistique de Tremblin est liée à l’usage et à l’usure de l’espace urbain : documentation, action et mise en récit rendent lisible et tangible la dimension publique de la ville, tout en encourageant son appropriation.
Discussion générale
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Après-midi
Discutante : Francesca Cozzolino, EnsAD
14h–14h30. François Chastanet
{«Wickeds» de Philadelphie, une folie cursive monumentale}
À partir du travail de relevé photographique et vidéo effectué en 2023 lors d’une résidence Villa Albertine à Philadelphie, fleuron calligraphique méconnu de l’histoire du graffiti américain apparu dès la fin des années 1960, il s’agira ici de décrire une des différentes «mains» ou graphies développées localement. Véritable marqueur identitaire à l’échelle d’une métropole, les «Wicked Hands» ou «Wickeds», esthétique cryptique apparue à l’articulation des années 1970 et 80, constituent un moment de paroxysme calligraphique dans l’image du nom, alliant complexité visuelle et cursivité exacerbées. Au croisement des méthodologies de la paléographie (déchiffrement, morphologie de la lettre et analyse par le ductus) et des logiques propres à l’épigraphie (la lettre architecturale peinte, emplacements et échelles), cette approche détaille l’influence des outils omni-directionnels qui ont façonné nos gestes d’écriture au 20e siècle, explorant les relations entre esquisses préparatoires sur papier et performances d’écriture-signature dans l’espace public
François Chastanet est architecte, designer graphique et dessinateur de caractères, co-fondateur de l’atelier TypoMorpho basé à Bordeaux et actuellement professeur de l’École supérieure d’art et de design des Pyrénées / Ésad Pyrénées site de Pau. À travers des commandes graphiques, des documentaires photographiques et l’enseignement, il explore les relations entre urbanisme et signe écrit, des signalétiques typographiques institutionnelles aux pratiques manuscrites éphémères.
14h45-15h15. Ana Mannarino
{«L‘llisible comme stratégie artistique et la ville comme support pour l’écriture : PoemaProcesso et Paulo Bruscky}
Le transit entre le lisible et l’illisible a été fréquemment exploré par des artistes de mouvements qui, à partir des années 1960, ont œuvré entre la poésie et les arts plastiques au Brésil. L’illisible s’est présenté comme une stratégie visant à solliciter du spectateur/lecteur une attitude renouvelée face à l’art, à la lecture et, par extension, au monde. Certaines de ces expériences se sont déployées dans l’espace urbain, comme l’action du mouvement Poema Processo qui, en 1968, a culminé avec le déchirement de poèmes sur une place publique ou la participation du même groupe à l’événement Arte no Aterro. Dans les deux occasions, l’illisible a investi les rues en s’associant à la proposition de participation et d’engagement du public, que ce soit par la provocation ou par la proposition ludique d’effacement des frontières entre l’auteur et le public. Mais c’est dans l’œuvre postérieure d’un artiste membre du mouvement, Paulo Bruscky, que la relation avec la ville s’approfondit. L’espace urbain est le lieu de nombre de ses interventions artistiques et se convertit en support pour l’écriture et le poème. L’illisible émerge organiquement de sa poétique, tantôt selon les circonstances, comme conséquence de l’expérimentation aux limites du langage, comme dans Poesia Viva ou Exponáutica e Expogente ; tantôt comme une provocation délibérée, comme dans la série de travaux Artdoor. La convergence entre l’illisible et l’espace urbain dans ses travaux est stratégique : en favorisant l’étrangeté et la perplexité, elle intègre le sens politique qui guide sa production.
Ana Mannarino est professeure et chercheuse au Programme de troisième cycle en Arts visuels et au Département d’Histoire et de Théorie de l’Art de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), où elle exerce depuis 2014. Ses recherches portent sur les connexions entre l’art et la poésie au Brésil, avec un accent sur les intersections entre l’écrit et la visualité, ainsi que sur la production de livres d’artiste.
Pause
Discutante : Véronica Sierra Blas, Université Alcalá de Henares, Espagne
15h30–16h15. Béatrice Fraenkel
{Les écritures exposées au–delà du lisible : retour sur la controverse entre Armando Petrucci et Italo Calvino}
C’est en nous appuyant sur les travaux d’Armando Petrucci, que nous nous proposons d’aborder la notion d’illisibilité. Ce recul historique permet de rappeler que les écritures exposées ont été illisibles pour la majorité des habitants des contrées où elles sont apparues il y a quelques millénaires jusqu’à une époque récente. L’exposition d’écrits relève d’une pratique qui n’a pas toujours été une offre de lecture au tout venant : alors de quoi s’agit-il ? Dans Jeux de lettres, Formes et usages de l’inscription en Italie XIe-XXe siècle (1993, Paris) Petrucci développe la notion-clef d’écritures d’apparat qui caractérise les choix graphiques du dominus (prince, évêque et autres) qui règne sur la ville.
Nous examinerons cette catégorie d’apparat qui qualifie nombres de pratiques solennelles : discours d’apparat, vêtement d’apparat et autres. Ainsi, les écritures exposées, même si elles demeurent illisibles pour la majorité des citadins analphabètes, produisent un effet sur eux : elles « leur en imposent » (Petrucci). Nous chercherons à analyser cet effet en éclairant la genèse de leurs formes (Stirneman et Smith 2007). Dans un deuxième temps nous examinerons comment Petrucci traitent les graffitis dans « Jeux de Lettres.. ». Une réédition de l’ouvrage dans lequel il accorde une place plus importante aux graffitis, entrainera une virulente réaction de l’écrivain Italo Calvino qui avait fait l’éloge de la première version. Le rejet violent de l’écrivain contribue à étoffer notre réflexion sur la notion de « force perlocutoire » des écritures urbaines qui peuvent par leur graphie, tout autant « en imposer », « qu’insupporter » le citadin.
Béatrice Fraenkel, directrice d’études émérite à l’EHESS (Paris) où, elle a créé la chaire d’Anthropologie de l’écriture en 2002. Membre du Centre d’étude de l’écriture dès 1980, elle a soutenu sa thèse sous la direction d’Anne-Marie Christin en 1992. Son enseignement et ses recherches s’inscrivent dans une approche pragmatique de l’écriture depuis son premier ouvrage La Signature, Genèse d’un signe (Gallimard 1992) tiré de sa thèse. Maître de conférence à Paris 3-la Sorbonne Nouvellelle a notamment publié : (dir.) Illettrismes. Approches historiques et anthropologiques, Ecritures IV, (Paris 1993) ; Langage et Travail, Communication, Cognition, Action (avec Annie Borzeix, Paris, CNRS, 2001) ; Les écrits de Septembre, New York, 2001, (Paris 2002). Elle a été co-commissaire de l’exposition « Affiche- Action : quand la politique s’affiche dans la rue » à la BDIC (Hôtel des Invalides nov2012- fevrier2013) et co-auteur du catalogue (2012). Représentante de l’EHESS au Comité de Pilotage de l’Iris Scripta PSL (2016-2024) et co-responsable de l’axe « Écritures exposées », elle a initié ces dernières années plusieurs projets de recherche. Un ouvrage collectif est en
cours de préparation. Avec Estelle Ingrand-Varenne, Directrice de recherche au CNRS (CESCM UMR CNRS-Poitiers), elle a dirigé le n°6 de la revue Écritures et Images du CEEI consacrée aux « Épigraphistes au travail ».
16h15–17h30. Antonio Castillo
{Des mots pour tous ? Illisibilité, publics et horizons de réception des écritures exposées}
La visibilité en tant que condition de possibilité des écritures exposées porte à penser celles-ci
comme des produits conçus pour être lisibles. En termes généraux, c’est bien le cas lorsque nous parlons des manifestations les plus monumentales ou « d’apparat », selon la terminologie d’Armando Petrucci, mais pas nécessairement de tout type de textes inscrits sur les murs et les espaces publics. De même que certaines peuvent parfois être réalisées dans une langue inconnue d’une partie des destinataires potentiels, dans d’autres cas la lisibilité peut se trouver entravée par une élaboration essentiellement visuelle ou artistique de l’artefact graphique, ou encore par la fixation de celui-ci en des lieux qui en compliquent la lisibilité. Ce type de facteurs doit nous amener à réfléchir sur la distinction qu’il convient d’établir entre la capacité à déchiffrer les signes graphiques qui donnent forme à une écriture exposée déterminée et l’intelligibilité ou la compréhension du message.
Antonio Castillo Gómez est professeur titulaire de Sciences et Techniques Historiographiques à l’Université d’Alcalá, où il a fondé et dirige le Séminaire Interdisciplinaire d’Études sur la Culture Écrite (SIECE), le Groupe de Recherche « Lecture, Écriture, Alphabétisation » (LEA) et le Réseau d’Archives et de Chercheurs sur l’Écriture Populaire (RedAIEP). Il est spécialiste de l’histoire sociale de la culture écrite, avec une attention particulière portée à l’époque moderne et à la production écrite des classes populaires.
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Discussion générale
Clôture.