La poésie à l'ère du numérique : enjeux esthétiques, littéraires et politiques (revue Mots & mondes)
Coordination du numéro :
Abdelhakim MOUCHERIF (Université Hassan II)
MACÍAS OTÓN, Elena (Université de Murcie)
Depuis le début du XXᵉ siècle, la machine est considérée par les poètes comme un modèle et un médium susceptible de renouveler l’écriture poétique. Les poètes de l’avant-garde, à l’instar d’Apollinaire, Cendrars et Marinetti, ont préconisé une poétique de la matière en s’inspirant des inventions technologiques (le phonographe, le télégraphe et les moyens de reproduction du son et de l’image, etc.), offrant des potentialités esthétiques inédites. Dans sa conférence sur l’Esprit nouveau, en 1917, Apollinaire affirme que « les poètes doivent, un jour, machiner la poésie comme on a machiné le monde, fournir un lyrisme neuf à ces nouveaux moyens d’expression ». (Apollinaire : 954, 1918) La « machination » de la poésie vise au renoncement à la subjectivité et à l’effusion lyriques par la médiation d’un style impersonnel, établissant une distance entre la subjectivité du poète et la réalité décrite.
Ces médiums ont permis aux poètes et aux artistes de rompre avec l’esthétique de l’expression en fondant une esthétique du métissage arrimant plusieurs systèmes sémiotiques (peinture, formes typographiques, calligraphie, collage, calligramme, poème-conversation, etc.) (Moucherif, 2024). Parallèlement, Calvino, dès 1967, imaginait, dans La Machine littéraire, une machine littéraire à écrire capable d'évacuer la psychologie romanesque, annonçant ainsi la mort de l’auteur. Il envisage le travail littéraire comme une combinatoire automatique de mots et de fragments textuels. Ces intuitions et ces presciences relatives aux ressources esthétiques du médium technologique seront concrétisées et prolongées par la littérature en régime numérique.
En effet, l’essor des technologies numériques a profondément modifié les conditions de production, de diffusion et de réception des œuvres littéraires. Le passage du livre à l'écran ne se réduit pas à un simple changement de support. Il inaugure un nouveau régime de textualité dans lequel le texte articule l'image, le son, l'animation, le code informatique et l'interactivité. Cette évolution conduit à repenser les catégories traditionnelles de l'analyse littéraire (auteur, œuvre, texte, lecture et littérarité) à partir des dispositifs numériques qui participent désormais pleinement à la construction du sens. Les expérimentations menées depuis les années 1980 par les pionniers de la littérature numérique, de la génération automatique aux œuvres hypertextuelles et hypermédiatiques, témoignent de l'émergence d'un nouveau paradigme poétique qui rompt avec les modèles hérités de la culture imprimée.
En premier lieu, l’investissement du médium informatique transforme simultanément les modalités de création. La poésie numérique ne relève plus d'une écriture exclusivement verbale mais d'une production plurisémiotique mobilisant différents systèmes de signes (texte, image fixe ou animée, son, programmation informatique, etc.) dont les articulations constituent la matière même de l'œuvre. Le dispositif technique cesse d'être un simple support pour devenir un élément constitutif de la création. Cette évolution favorise l'émergence de formes inédites telles que les poèmes hypermédiatiques, les œuvres génératives, les écritures collaboratives ou encore les créations fondées sur le recyclage, le collage et la remédiatisation de matériaux préexistants.
De surcroît, ces transformations s'accompagnent d'une profonde reconfiguration du champ littéraire. Longtemps marginalisée par une conception normative de la poésie fondée sur le modèle livresque, la littérature numérique construit progressivement ses propres instances de légitimation. (Gwendolyn Kergourlay, 2019). Revues électroniques, blogs d'auteurs, manifestes, colloques, festivals, laboratoires de recherche et communautés numériques contribuent à structurer un espace de création relativement autonome, où s'élaborent de nouveaux critères esthétiques et de nouvelles formes d'autorité (Gwendolyn Kergourlay, 2017). La poésie numérique s'inscrit ainsi dans une dynamique de reconnaissance institutionnelle qui interroge les mécanismes traditionnels de consécration littéraire ainsi que les rapports entre innovation technologique et légitimité culturelle. Les agents de ce champ restreint sont dotés de positions (professeurs à l’université), de dispositions (compétences techniques en informatique), de capital symbolique et d’un habitus hérétique et anticonformiste qui les amènent à prendre position dans le champ littéraire afin de promouvoir leurs expérimentations poétiques désintéressées hautement originales et novatrices. (Cf. les analyses de Boschetti du champ littéraire, 2001). En outre, les instances de publication, d’édition et de diffusion (comme les revues et les blogs) permettent de conférer visibilité et notoriété à ces nouveaux objets littéraires. Dotés à la fois d’une légitimité distinctive et rationnelle (Gwendolyn Kergourlay, 2017), les poètes lancent des manifestes qui définissent leur projet esthétique, leur conception du poétique ainsi que les catégories de perception et d’appréciation des œuvres. Ils inscrivent leurs démarches dans la continuité des expériences poétiques avant-gardistes et en rupture avec la poésie textualiste ou littéraliste. Le référent livresque est discrédité par les auteurs de la poésie numérique, car il ne permet pas de déployer les potentialités esthétiques des œuvres numériques. Boisnard ( 2013) dans son Premier manifeste de la poésie action numérique (PAN) rejette le livre qui connote la « passivité textuelle », alors que Luc Dall’Armellina dénonce l’instrumentalisation de la littérature « asservi[e] [...] au dogme de l’accès aux savoirs et à l’injonction de la communication ». (Dall’Armellina 2014 : 4) Dans ce même sens, François Bon appelle à « sortir des règles momifiées de l’édition bourgeoise » (cité par Saemmer 2020 : 102).
L'une des mutations majeures mises en évidence concerne la figure de l'auteur. Avec l’avènement de la poésie numérique, se trouve remise en cause la posture surplombante du poète solitaire et rêveur qui vit dans un état de retranchement et de séparation avec le monde social. Les créateurs investissent les blogs, les sites personnels, les plateformes collaboratives et les réseaux sociaux pour publier leurs œuvres, expliciter leurs démarches esthétiques, diffuser des manifestes et dialoguer directement avec leurs lecteurs. L'auteur devient simultanément créateur, critique, médiateur et acteur de sa propre légitimation dans les espaces numériques.
Ensuite, le développement de ces nouvelles formes d'écriture entraîne également une profonde transformation de la réception. La lecture ne relève plus d'un parcours linéaire mais d'une navigation interactive où le lecteur active les liens, choisit ses itinéraires, manipule les interfaces et participe à la production du sens. Le poème hypermédiatique interroge les habitudes de lecture héritées de la poésie classique respectant la linéarité formelle et les conventions de mise en page traditionnelles. Le texte est éclaté et multidirectionnel. L’acte de lecture doit donc participer à la reconstitution du texte présenté typographiquement et iconiquement d’une manière éclatée et fragmentaire. La reconstitution du sens (signification) est tributaire du sens de la lecture (dans l’acception spatiale du mot : direction). La lecture du texte poétique ne se déroule pas d’une manière linéaire et syntagmatique, comme c’est le cas dans le genre romanesque de la tradition livresque notamment, mais d’une manière iconosyntaxique et tabulaire (Groupe μ 1982 : 332) « hors de l’ordre dans le temps qu’ont les éléments dans la phrase » (Saussure cité par Aron 1970 : 57) pour reprendre la définition saussurienne des anagrammes. Le poème hypermédiatique se distingue par sa dimension interactive et fragmentaire. Il ne peut fonctionner que par l’intervention du lecteur qui doit activer les liens hypertextuels, en faisant des repérages dans la matérialité de la page-écran, qui sont comme des indications de lecture, permettant de passer d’un tableau à l’autre.
Enfin, les créations numériques contemporaines constituent une réflexion critique sur les dispositifs techniques qu'elles mobilisent. Les pionniers de la littérature numérique, en quête de reconnaissance, ont insisté sur l’innovation technologique comme stratégie de légitimation et de singularisation de la textualité numérique par rapport à la poésie livresque. Ils rabattent, ainsi, la dimension littéraire des œuvres numériques sur un dispositif hétéronome, « une auctotrialité extérieure » (Candel & Gomez-Mejia 2010 : 16), négligeant ainsi sa dimension esthétique. Les auteurs qui font partie de la troisième vague de la création numérique (François Bon, Laure Limongi, Boris du Boullay, etc.), caractérisée par la démocratisation de l’accès aux moyens technologiques et informatiques de production, d’édition et de diffusion, rejettent cette acception technique très restrictive en accordant la primauté à la littérarité ainsi qu’à la dimension critique et réflexive. Investissant les dispositifs techniques, les poètes mobilisent des stratégies de détournement et de déviation pour contourner la dimension idéologique et mercantiliste de l’énonciation éditoriale. Conformément à l’idéal mallarméen, qui a rejeté l’usage convenu du langage dans l’Avant-dire du Traité du verbe de René Ghil, sa valeur d’usage, utilitaire et économique, « le numéraire facile » (Mallarmé 1945 : 857), la poésie contemporaine à l’ère du numérique insiste sur la dimension singulière, symbolique et signifiante du langage. Le détournement du verbe monétaire et de l’universel reportage (idem) des réseaux médiatiques permet de contourner les logiques marchandes et capitalistes de l’industrie numérique et de rejeter la domination de l’anglais, catachrèse généralisée et novlangue de la mondialisation qui engloutit inexorablement les écosystèmes linguistiques et la diversité culturelle, en imposant une communication visuelle simplificatrice et manipulatrice.
Contre une conception essentialiste, restreinte et métaphysique de la littérature, la poésie numérique se caractérise par sa dimension médiagénique, en se déployant hors du livre, dans la matérialité écranique et sur des blogs. Elle s’intègre dans les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, YouTube, etc.), tout en négociant les contraintes techniques liées aux dispositifs hétéronomes (longueur, nombre de caractères, typographie, timeline, architexte, code informatique, énonciation éditoriale) (Bikialo, 2016). La création poétique à l’ère des réseaux sociaux transcende la visée économique de ces dispositifs qui deviennent, par des stratégies de détournement et de réappropriation, des vecteurs de formes symboliques et esthétiques. À ce sujet, Alexandre Gefen soutient que « La puissance de la littérature comme subversion ironique, détournement subjectivant ou transformation réflexive des discours communs s’y vérifie puissamment » (2012 : 210). C’est justement dans ce sens que les expérimentations poétiques sur Twitter relèvent d’une esthétique subversive de recyclage, consistant à transformer des matériaux préexistants, puisés dans les tweets et les posts des utilisateurs amateurs et des écrivains confirmés. C’est le cas des expérimentations subversives d’Étienne Candel, intitulées trashtexts, qui transforment des supports et des photos désignés comme « déchets textuels » en une œuvre poétique qui sera « sanctionnée par la publication d’un livre chez Peuple caché » (Candel 2020 : 116). Selon Milad Doueihi, le fragmentaire constitue décidément « la forme et le format de la civilisation numérique » (Doueihi 2011 : 109) qu’il caractérise comme « tournure anthologique », comme le règne du fragmentaire et de la citation généralisée. Dans ce même sens, André Gunthert souligne cette propension de la culture numérique à la réappropriation : « L’écologie numérique ne fait pas qu’encourager la production de remix ou de rediffusion, elle établit l’appropriabilité comme un caractère des biens culturels, qui ne sont dignes d’attention que s’ils sont partageables » (Gunthert 2015 : 101).
À travers les siècles, la poésie a constamment résisté aux classifications et aux tentatives de codification visant à en fixer les normes et les canons. Loin de se plier à des règles préétablies, le poème numérique demeure un instrument critique qui défie les habitudes de lecture par son imprévisibilité et sa singularité, enjambant les frontières génériques et les césures disciplinaires, qui séparent traditionnellement création, édition, réception et réflexion théorique. Ces distinctions tendent ainsi progressivement à s'estomper. La poésie numérique en quête de légitimation doit être appréhendée non pas comme une forme close, achevée et définitive, mais comme des pratiques performatives, inchoatives et évolutives, en prise avec les transformations sociales, technologiques et politiques.
L’enseignement de la poésie gagnerait à intégrer ces formes émergentes afin de renouer avec une expérience esthétique sensible et signifiante du langage, en adéquation avec les pratiques culturelles contemporaines. Les technologies numériques offrent, en ce sens, des ressources inestimables, susceptibles de renouveler les pratiques didactiques de l’enseignement-apprentissage du texte poétique. L’intégration de la poésie numérique dans une perspective didactique permettrait de faire dialoguer la poésie patrimoniale avec les nouvelles formes de textualités numériques, tout en valorisant les apprentissages immersifs et les compétences interprétatives, critiques et créatives des apprenants.
Ce numéro thématique entend rassembler des contributions qui interrogent ces transformations aux niveaux de la création et de la réception du texte poétique dans les environnements numériques. Les propositions pourront porter sur les mutations des pratiques d'écriture, les nouvelles figures de l'auteur, les poétiques des réseaux sociaux, les formes contemporaines de la lecture, les dispositifs hypermédiatiques, les enjeux esthétiques, critiques et politiques de la poésie numérique ainsi que les perspectives didactiques ouvertes par ces nouvelles textualités.
Axes de contribution :
Axe 1 : Les pratiques poétiques contemporaines à l'ère des réseaux sociaux
Axe 2. Les réseaux sociaux et l'émergence de nouvelles figures auctoriales
Axe 3. Les pratiques de lecture et de réception dans les environnements numériques
Axe 4. Pratiques poétiques numériques et stratégies de résistance face aux logiques algorithmiques
Axe 5. Enjeux didactiques de l'enseignement de la poésie numérique
Axe 6. Traduire la poésie numérique : stratégies, IA et expérimentation linguistique.
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Calendrier
Lancement de l’appel à contribution : 30 août 2026
Date limite de soumission des textes : 1ᵉʳ mars 2027
Notification : 10 avril 2027
Date d’envoi de la version finale : 10 mai 2027
Publication du numéro : juin 2027.
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N. B. :
Les articles en version intégrale, rédigés selon les normes scientifiques de la revue Mots et mondes ( https ://journals.imist.ma/index.php/Motsetmondes/fr), pourront être soumis en français ou en anglais, et feront l’objet d’une évaluation en double aveugle. Ils devront avoir une longueur comprise entre 30 000 et 45 000 caractères (espaces compris).
Les auteurs sont invités à transmettre leurs articles en deux versions (l'une comportant leurs coordonnées complètes : nom, prénom, affiliation, courte notice bio-bibliographique et identifiant ORCID ; l'autre entièrement anonymisée) aux adresses suivantes :
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Références bibliographiques
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